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Par: Michel Porcheron
Est-ce qu’Ernest Hemingway se retournerait dans sa tombe ?
Pas sûr du tout, quand on connait le goût,
parfois immodéré, de l’écrivain américain pour
tout type de boissons, pour peu qu’elles
possèdent un haut degré d’alcool, qu’elles
soient de qualité et accessibles à n’importe
quelle heure du jour ou de la nuit. Hem aimait
le rhum, le champagne, le cognac, mais aussi, on
le sait, les mélanges.
Chaque livre d’Hemingway ou sur Hemingway comporte ce qu’il
faut de mentions sur des boissons bues ou à
boire. Dans le livre mythique Death in The
Afternoon (1932) Hem’ ne va-t-il pas jusqu’à
inclure les mots « cerveza » et « vino » dans
son judicieux « Glossaire explicatif » de termes
taurins de près de 70 pages.
Son fin palais, avant de devenir avec le temps magistralement
patiné, n’avait pas encore fait l’expérience
massive des cocktails classiques cubains que
sont le Daïquiri et le Mojito. Mais dans Iles
dans le Golfe, quelques décennies plus tard
Hudson (en fait Hem) but « un autre Daïquiri
glacé et quand il leva son verre, il regarda la
partie claire sous la glace frappée et cela lui
rappela la mer ».
Dans tout dictionnaire usuel de la langue
française, si le mot daïquiri a fait une
apparition il y a quelques années avec ce qu’il
faut d’approximations (« 1954, répandu v.1973,
mot anglais américain, du nom d’un quartier de
Cuba, cocktail de rhum blanc, de citron vert et
de sucre », selon le Petit Robert, 2007),
l’entrée du mot « mojito » est très récente : «
v.1980, mot espagnol (Cuba) de mojar, « mouiller»,
cocktail à base de rhum allongé d’eau gazeuse,
de citron vert, de sucre et de feuilles de
menthe ».
Quand on aborde ce sujet, il est vivement
recommandé de ne pas s’aventurer dans la
recherche de l’origine du mot cocktail – trop
aventureux – et celle du cocktail Mojito- trop
de géniteurs- mais une étude sérieuse de
l’histoire des cocktails à Cuba, « des origines
à nos jours » est indispensable si l’on veut se
créer son propre « cocktail » culturel, son
patchwork personnel, avec des ingrédients de
prestige, le Cuba Libre, lié à l’Armée de
libération cubaine à la fin du XIXe siècle, les
ingénieurs Pagliuchi et Cox, Santiago de Cuba,
le Catalan Facundo Bacardí, des barmen
historiques comme Manteca, Maragato, Eddy Woelke,
Fred Kaufman, le propriétaire irlandais Donovan,
Caruso, le Mary Pickford, le Sloppy Joe, le
grand Constante Ribailagua du Floridita, El Club
de Cantineros de Cuba ( 1924), l’Hôtel Sevilla,
les séjours d’Hemingway au Floridita, à la
Bodeguita (del Medio, celle de la calle
Empedrado), ceux qui ont écrit sur le rhum et
les cocktails, comme Hilario Alonso, Charles
Baker, Fernando G. Campoamor (1), Miguel A.
Centeno, Eddie Tirado, etc…
Qui dit cocktail, dit bien sûr « Outils » (mesureur, presse-fruit,
mixing glass, cuiller de mélange, le mixeur
électrique et le fameux shaker), « Ingrédients
de base », ou encore « Verres et Coupes ».
Le Mojito (1), puisque mojito il y a, un long drink par
définition, est servi, comme le savent les très
nombreux consommateurs de cette boisson cubaine
la plus connue dans l’Hexagone, dans un verre à
Highball de 8 à 14 onces.
Il est dit que le meilleur mojito de la capitale
française est celui de la Bodeguita del Medio de
Paris, et pour cause, tous les ingrédients sont
cubains, y compris les …barmens.
Depuis près de dix ans, le Mojito cubain a fait
le tour du monde. En France, il aura fallu un
petit nombre d’années, dès 1995, grâce notamment
à deux artistes cubains du shaker, le
Santiaguero Raúl Dominguez (actuellement
officiant au Casa Granda, de Santiago) et le
Havanais Manolito Carbajo (aujourd’hui membre de
la brigade du célèbre Floridita), choisis par la
firme française Pernod-Ricard installée à Cuba
depuis 1993 et distributeur mondial du Havana
Club.
Le Mojito allait ainsi devenir le troisième
cocktail cubain mondialement connu et apprécié,
il est vrai bien après le Daiquirí et le Mary
Pickford.
Et si aujourd’hui le mojito s’émancipait ? Pas
tant la boisson à base de rhum, avec ses
ingrédients relativement simples, que son usage.
D’autres boissons basiques que le rhum, comme le
cognac, la vodka, le gin, le champagne ou la
tequila, ont tenté de nouvelles aventures, par
l’addition d’ingrédients nouveaux, parfois même
incongrus à premier abord. Dans « Le Sixième
sens du Barman » (de H.Zumbado, 1981), une des
bibles cubaines en la matière, les ingrédients,
outre les variétés de rhum (silver dry, Carta
Oro et Añejo), qui composent cent cocktails
cubains (de fantaisie, d’hiver, Long drinks,
Shorts drinks), ne sortent pas du vermouth doux,
du marasquin, du Triple-Sec, et autres Curaçao,
Grenadine, Crème de cacao, de menthe, et les
Bitters (type angostura). Pour rester dans les
ingrédients liquides, on citera aussi la Sauce
anglaise, le Tabasco (en gouttes seulement), la
crème de lait, le jus d’ananas, le Brandy, la
liqueur de banane, etc…comme autant de
curiosités.
Tout naturellement on parle de l’art du cocktail,
par définition puisqu’il s’agit d’un mélange
harmonieux de liquides dosés selon des
proportions variables. Selon H.Zumbado, le
barman est imaginatif et créateur, un artiste de
la glace, un poète de l’alcool, il a sa propre
personnalité, son style, il met quelque chose de
soi-même, de son for intérieur, dans chaque
boisson qu’il prépare, c’est ainsi qu’il donne
la vie au cocktail. Chaque boisson a une couleur
et du parfum, un goût nouveau et frais, et dans
le cristal étincelant on écoute toujours la
musique de la glace. Et cerise sur le gâteau :
ses cinq sens sont superbement accordés, et il a
un sixième sens : le sens du cocktail.
Cet été 2007, la grande tendance, selon la
spécialiste Hélène Piot, est un cocktail qui
allie cognac et …citron, limonade, et menthe…,
des ingrédients du mojito.
Les cocktails font en retour en force avec notamment ce que
le journaliste français Jean-Claude Ribaut
appelle « les célèbres assemblages cubains ».
« La vogue parisienne, considère-t-il, va en
effet toujours vers les grands cocktails cubains
». Là encore, comment ne pas citer le
Hemingway’s Special (une mesure de rhum, une
cuillerée de jus de pamplemousse, le jus d’un
demi-citron, une cuillerée de marasquin, servi
sur de la glace pilée (on dit aussi frappée),
créé par Constante.
Jean-Claude Ribaut confirme (Le Monde, 7 juin
2007) que « le rhum, le cognac ou le whisky sont
en quête d’une nouvelle image. Même si leur mode
de fabrication relève toujours de vieilles
recettes ».
Une étude de la Fédération française des
Spiritueux (FFS) a révélé à ce sujet que selon
deux Français sur trois, apprendre à connaître
les grands spiritueux fait partie de la culture.
JC Ribaut signale qu’un grand rhum blanc, le
Fighting Spirit de l’Ile antillaise de Marie
Galante, « semble d’attaque pour entrer dans la
préparation des boissons favorites d’Hemingway,
le mojito ou le daiquirí , ou bien des cocktails
les plus sophistiqués de l’école de La Havane ».
Qu’aurait à rajouter Zumbado s’il avait à parler
aujourd’hui de ThierryHernandez (chef d’équipe)
qui officie au prestigieux Plaza Athénée, à
Paris ?
Thierry Hernandez vient de concevoir, rien de
moins, le Mojito Champagne. A défaut de le
déguster sur place, nous avons trouvé sa
composition dans l’hebdomadaire Styles/L’Express
(7 juin 2007).
T.Hernandez a eu l’idée de mélanger du rhum et
du champagne, mais du champagne rosé. Est-ce un
Mojito au Champagne ou du Champagne Rosé au
Mojito ? Reproduire sa recette, c’est reproduire
d’abord la recette du Mojito : verser dans un
verre haut, style tumbler, 1 cuillerée à café de
cassonade (sucre raffiné qu’une fois, appelé
aussi sucre roux), 2 cl de jus de citron et 10
feuilles de menthe fraîche. Piler le tout dans
le fond du verre. Ajouter quelques cubes de
glace et quatre cl de rhum.Puis terminer avec
huit centilitres de champagne rosé et 1 trait
d’Angostura Bitter.
Pourquoi le champagne rosé ? Bu seul, « parce
qu’il intimide moins les jeunes. Il y a encore
chez certains d’entre eux une perception un peu
guindée du champagne.
Tout ce qui peut aider à lever ce tabou est une
bonne chose », selon la maison Veuve-Clicquot.
Mais à l’image de connaisseurs s’offusquant de voir mélanger
du rhum 7 ans d’âge avec du coca, certains
autres estiment irrespectueux de voir le
champagne basculer de son piédestal.
Il y aura toujours des amateurs qui
s’offusqueront que ce vin de fête, donc
d’exception, se situe dans la gamme des vins de
plaisir.
Mais pour mettre tout le monde d’accord, que le
brut rosé à 20 euros, un champagne simple et
franc soit réservé aux cocktails, pour le
plaisir et le Laurent Perrier Cuvée Rosé Brut
(65 euros) ou le Dom Pérignon Rosé 1996 (300
euros) pour les jours d’exception.
Après tout, le Mojito cubain est fait à partir
de Havana Club (seul rhum authentiquement cubain
disponible en France) dans sa version Silver Dry.
Le 7 ans d’âge est à boire aussi pour des jours d’exception.
Et toujours la même question, à quel moment de
la journée le boire, en apéritif, en digestif ?
Pour le mojito, à n’importe quel moment de la
journée, « au feeling », selon les connaisseurs.
« Además de tomarlo, es bueno leer y escribir
del ron » (En plus de le boire, il est bon de
lire et d’écrire sur le rhum, Manuel Moreno
Fraginals). Triple mission accomplie.
(1)- Pour Fernando G. Campoamor, ce formidable
auteur d’une « Biographie du rhum », le rhum
cubain n’est autre que « El hijo alegre de la
caña de azucar » ( L’enfant joyeux de la canne à
sucre), titre de son essai maintes fois réédité
( Ed. Científico- Técnica, Ciudad de la Habana,
147 pages, introduction de Manuel Moreno
Fraginals, joliment illustré d’archives de
l’auteur). Le mot mojito - ce vieux long drink
issu du draque, inventé par le corsaire anglais
Francis Drake, avec de l’eau de vie (aguardiente
de caña) - est au sens propre le diminutif du
mot cubain mojo, venu du moje (sauce, jus) des
Canaries et transformé en mojito criollo.
(2)- Pour en savoir davantage sur l’histoire du
rhum cubain, lire avec profit « Rhum, Bacardi,
CIA, Cuba et la mondialisation », de Hernando
Calvo Espina, Ed. EPO, 2000. En espagnol, « Ron
Bacardí, la guerra oculta ».
Aujourd’hui encore, un consommateur de Bacardí,
dont l’étiquette comporte la mention « Casa
Fundada en Cuba, Estd 1862 », ne saura rien du
lieu où est fabriqué ou élaboré ce rhum, ni de
ses origines, contrairement à toute autre
boisson mise sur le marché.
(Cubarte) 25-07-2007
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