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Le prétendu Plan d’aide à une Cuba libre du
gouvernement de Bush n’est rien d’autre que le
dernier morceau de bravoure d’une histoire de
près de deux cents ans de voracité annexionniste
nord-américaine. Cette synthèse, dont les
éléments ont été puisés à diverses sources, pour
la plupart des Etats-Unis, reprend à son début
ce qui pourrait être considéré comme
PAR LAZARO BARREDO MEDINA
AU printemps 1995, un groupe d’hommes politiques,
d’économistes et d’intellectuels dont je faisais
partie se réunissait à New York, au siège du
Conseil des relations extérieures, pour tenir un
débat sur les aspects économiques, culturels et
politiques des relations bilatérales entre Cuba
et les Etats-Unis. Il s’agissait d’un exercice
académique d’échanges de vues, sur le fond des
différends aigus qui existaient entre les deux
nations.
La partie nord-américaine était représentée par
quelques sous-secrétaires du Département d’Etat
qui avaient eu à voir avec la politique
anticubaine des gouvernements précédents, des
académiciens provenant de diverses institutions
et des personnalités du Conseil.
Si le dialogue se déroula dans un climat de
détente, dès le premier moment les désaccords
furent marqués sur des sujets divers.
A mesure que les travaux avançaient le ton
montait, et quand la discussion s’ouvrit sur le
thème politique, la mésentente fut totale.
La partie cubaine avait insisté sur le manque de
pragmatisme de la politique nord-américaine à
l’égard de Cuba : A cette époque les Etats-Unis
normalisaient leurs relations avec la Chine et
le Vietnam et recherchaient une entente avec la
Corée du Nord. Or, les Etats-Unis avaient été en
guerre contre ces deux derniers pays dans la
deuxième moitié du XXème siècle, ils y avaient
laissé plus de cent mille morts et un nombre
élevé de disparus. Les guerres contre la Corée
et le Vietnam ont laissé de profonds
traumatismes dans la société nord-américaine.
Par contre, à Cuba, il n’y avait eu ni guerres
ni morts, on n’y brûlait pas de drapeaux
nord-américains, la culture nord-américaine y
trouvait sa place sans se heurter au mur de la
xénophobie ou du nationalisme outrancier, un
citoyen étasunien qui venait en visite dans
l’île était bien accueilli malgré les énormes
dommages occasionnés par la politique
d’agression. Or, malgré tout cela, il n’y avait
pas même de la part des Etats-Unis une volonté
d’approcher une table de négociations, ne
serait-ce que pour analyser les différends.
Un certain William D. Rogers, qui avait été
sous-secrétaire d’Etat pour les affaires de
l’hémisphère occidental sous les deux mandats de
Kissinger, lui coupa la parole pour dire :
« Tout ceci est vrai : la Chine, le Vietnam, la
Corée, c’est vrai, mais les Cubains ne doivent
pas perdre de vue une chose : pour l’immense
majorité des politiques étasuniens, Cuba est une
affaire différente ». Il s’interrompit un
instant pour revenir à la charge : « Pour
l’immense majorité des politiques étasuniens,
Cuba, c’est une affaire sentimentale… »
J’en demeurai sous le choc. Ainsi donc, si Cuba
reste à ce jour une affaire sentimentale, cela
veut dire que le respect de l’autodétermination
de Cuba passe par le surgissement d’une classe
politique aux Etats-Unis qui serait disposée à
entendre cette simple phrase de sept mots :
« Cuba est un pays libre et indépendant. »
Je faisais part de mes réflexions sur cette
réunion à un ami latino-américain. Du fond de
son incompréhension des antécédents historiques,
il attribuait le conflit à ce qu’il appelait
l’attitude de défi de Fidel Castro. Pour lui,
dès que le leader historique de la Révolution
aurait disparu, c’en serait une bonne fois fini
du conflit entre les deux pays.
J’insiste : il manifestait ainsi une
incompréhension totale des antécédents
historiques, car les dissensions entre Cuba et
les Etats-Unis sont plus vieilles que
Mathusalem…
Quiconque voudra bien se pencher sur des
événements historiques qui datent de la fin du
XVIIIème siècle constatera que le différend
entre les deux pays ne relève d’aucune idéologie
et se situe à la croisée de deux grandes
causes : celle de l’indépendance et celle de
l’annexionnisme.
Les documents et les livres cubains ou
nord-américains montrent à l’évidence que le
litige le plus prolongé de l’histoire
contemporaine remonte à l’indépendance des
treize colonies anglaises et se poursuit jusqu’à
la loi Helms-Burton et, plus récemment, au
« pavé » de 450 pages qui prévoit plus de six
cents mesures servant à tracer l’avenir de Cuba
dans l’optique d’une « transition violente »
conçue par l’administration de George W. Bush
dans les conditions du « Plan d’aide pour une
Cuba libre ».
Cuba est le seul pays du monde à devoir faire
face depuis près de deux cents ans à une
politique extérieure des Etats-Unis en vertu de
laquelle cette nation n’est pas comme les
autres, le « Destin manifeste » lui ayant confié
la mission civilisatrice consistant à apporter
aux autres peuples « le mode de vie
nord-américain ».
La nécessité et le droit font que Cuba
appartient aux Etats-Unis
« J’avoue en toute candeur, écrivait en 1807
Thomas Jefferson, un des pères fondateurs de la
nation nord-américaine, que j’ai toujours vu
dans Cuba l’acquisition la plus intéressante que
pourrait faire notre système d’Etat. »
Un peu plus tard, en 1823, le secrétaire d’Etat
nord-américain John Quincy Adams lançait sa
doctrine du « fruit mûr » et du fatalisme
géographique. « Tout comme un fruit arraché de
son arbre par la force du vent ne peut pas ne
pas tomber par terre, de la même façon, dès que
Cuba aura rompu le lien artificiel qui l’attache
à l’Espagne et s’en sera séparée, incapable de
se maintenir seule, elle tombera nécessairement
dans les bras de l’Union nord-américaine, à
l’exclusion de tout autre, tandis que de par sa
loi il sera impossible à l’Union de ne pas
l’accueillir en son sein. »
A cette époque c’est James Monroe, le créateur
de la fameuse doctrine « l’Amérique aux
Américains », qui préside les Etats-Unis.
Thomas Jefferson lui écrit : « L’annexion de
Cuba à notre confédération est exactement ce
dont nous avons besoin pour renforcer notre
pouvoir national et le porter à son plus haut
degré d’intérêt. »
En mai 1847, le journal New York Sun
indiquait dans un éditorial : « La nécessité et
le droit font que Cuba, de par sa position
géographique, doit appartenir aux Etats-Unis,
peut et doit être nôtre. »
Un an plus tard, le président nord-américain
Polk devait approuver les premières démarches
auprès de l’Espagne pour acheter Cuba.
Le quotidien Creole de New York
expliquait l’essence de cette démarche. « De par
les destinées de la Providence, Cuba appartient
aux Etats-Unis et doit être américanisée. »
Le processus d’« américanisation » de Cuba, qui
prit forme pendant tout le XIXème siècle dans la
pensée politique étasunienne, se basait sur le
mépris le plus absolu des Cubains.
En 1852, le quotidien El Delta de La
Nouvelle Orleans expliquait : « Leur langue
(celle des Cubains) sera appelée à disparaître
la première : la langue latine bâtarde de leur
nation ne résistera que peu de temps à la
concurrence de l’anglais robuste et vigoureux…
Leur sentimentalisme politique et leurs
tendances anarchiques lui emboîteront le pas et,
petit à petit, l’absorption sera complète, car
il est inévitable que s’impose la domination de
l’esprit américain sur une race inférieure. »
Naturellement, l’aspect économique n’est pas
moins primordial que la géographie. Vers 1828,
39% des importations cubaines proviennent des
Etats-Unis, contre 26% seulement de l’Espagne.
Dès 1860, les Etats-Unis absorbent 62% des
exportations cubaines ; la Grande-Bretagne en
absorbe 22% et l’Espagne 3% seulement.
En 1881, le consul nord-américain à Cuba est
déjà en mesure d’affirmer dans son rapport :
« Commercialement parlant, Cuba est déjà une
dépendance des Etats-Unis même si,
politiquement, elle continue de dépendre de
l’Espagne. » En 1884, les Etats-Unis absorbaient
85% de la production totale de Cuba.
Assainir ce pays, même si ce doit être à la
manière de Sodome et Gomorrhe
Dans les années 90 du XIXème siècle, les
secteurs politiques nord-américains commençaient
à arriver à la conclusion que le « fruit
cubain » n’avait que trop mûri et devait être
avalé.
En novembre 1891, la publication Munsey
Magazine insistait sur l’achat de l’île,
sous le prétexte que sa position géographique en
faisait une pièce essentielle de la défense des
Etats-Unis et aussi la destination naturelle de
leurs excédents de production. Elle ne
dissimulait pas la volonté de tout mettre en
œuvre pour faire main basse sur Cuba : « On peut
d’ores et déjà affirmer que Cuba sera nôtre
avant longtemps… »
Une autre publication, The American Magazine
of Civics, citait en 1895 diverses opinions
sur l’annexion de Cuba, et en particulier celles
de personnalités en vue de Wall Street comme
Frederick R. Condert, qui déclarait : « ‘J’en ai
l’eau à la bouche quand je m’imagine Cuba Etat
intégrant de notre grande famille. »
« Si nous ne nous emparons pas de Cuba, écrivait
le 23 septembre 1897 Theodore Roosevelt, alors
sous-secrétaire à la Marine des Etats-Unis,
l’île restera aux mains d’une nation faible et
décadente, et la possibilité d’obtenir Cuba
partira pour toujours en fumée. Je ne crois pas
que l’autonomie suffise à pacifier Cuba
(l’Espagne l’avait alors promise à l’île) et
j’ai espoir que dans un avenir proche, il s’y
produira des événements d’une nature telle que
nous serons forcés d’y intervenir. »
Les véritables objectifs de l’intervention sont
exprimés de manière révélatrice dans un
communiqué adressé le 24 décembre 1897 par M.
Breckenridge, sous-secrétaire à la Guerre des
Etats-Unis, au lieutenant général de l’armée
nord-américaine N.S. Miles, nommé général en
chef des forces destinées à l’intervention.
Que disait ce communiqué ?
« Cuba est un territoire plus grand et plus
peuplé que Porto Rico. Cette population est
faite de Blancs, de Noirs, d’Asiatiques et des
fruits de leur mélange. Les habitants sont
généralement indolents et apathiques. Il est
évident que l’annexion immédiate d’un aussi
grand nombre d’éléments perturbateurs serait une
folie ; avant donc de l’envisager il convient
d’assainir ce pays, même si ce doit être à la
manière qui fut celle de la Divine Providence
dans les villes de Sodome et Gomorrhe.
« Il faudra détruire par le fer et le feu tout
ce qui est à portée de nos canons, renforcer le
blocus pour que la faim et la peste, son
éternelle compagne, déciment sa population
pacifique et réduisent son armée ; quant à
l’armée alliée (il parle de l’armée de
libération cubaine), elle devra être affectée
constamment à des missions d’exploration et
d’avant-garde, de sorte que le poids de la
guerre la prenne inévitablement entre deux
feux ; toutes les expéditions dangereuses et
désespérées devront donc lui être confiées. »
L’imminente victoire des forces patriotiques
cubaines fut donc escamotée par l’intervention
nord-américaine qui empêcha le surgissement d’un
nouvel Etat, comme cela s’était déjà passé dans
le reste de l’Amérique latine ; toutes les
structures du pouvoir colonial furent
maintenues, mais au service des Etats-Unis, pour
mener à bien les plans de dépendance totale de
l’île.
Sans doute à partir de cette conviction
annexionniste préformée aux Etats-Unis, la
première décision prise par Tomas Estrada Palma
dès que commença l’intervention étasunienne dans
le conflit cubano-espagnol fut de trahir la
mémoire de José Marti et de dissoudre le Parti
révolutionnaire cubain dont Marti avait fait le
facteur unitaire de la lutte pour
l’indépendance. Le mouvement révolutionnaire
cubain se fragmentait ainsi en rien moins que…
57 partis et groupes politiques !
L’intervention ayant atteint ses objectifs, le
général Leonard Wood, gouverneur militaire
nord-américain à Cuba, écrivait au secrétaire à
la Défense des Etats-Unis, E. Root : « Tous les
Américains et les Cubains ayant une vision
d’avenir savent que l’île fera partie des
Etats-Unis et qu’il est donc de leur intérêt
comme du nôtre de lui donner une position
solide. »
Leonard Wood, gouverneur de Cuba de décembre
1899 à mai 1902, entendait tirer tout le parti
possible de ses pouvoirs illimités ; il remit à
des compagnies étasuniennes 223 concessions pour
l’exploitation des ressources naturelles les
plus précieuses de l’île.
Il promulgua également l’Ordre militaire N° 62,
plus connu des Cubains de l’époque comme « Loi
du pillage ». On assista à un incroyable
paradoxe : le président des Etats-Unis McKinley
avait plus de pouvoirs dans un pays étranger que
dans le sien propre, puisqu’il pouvait modifier
les taxes douanières cubaines alors qu’il ne
pouvait pas le faire aux Etats-Unis, où il
s’agissait d’une faculté du Congrès. Il fit
usage de ce droit et causa la ruine des
propriétaires cubains indépendantistes et la
perte de leurs propriétés.
Un journal de l’Etat de Louisiane faisait
remarquer à cette époque : « Peu à peu, la
totalité de l’île passe aux mains de citoyens
nord-américains, ce qui constitue le moyen le
plus rapide et le plus sûr pour obtenir son
annexion aux Etats-Unis. »
« L’Amendement Platt leur laisse une indépendance étroite ou nulle »
A la fin du XIXème siècle, les grandes
puissances européennes entendaient se répartir
le monde, et la diplomatie nord-américaine
tenait à éviter les frictions ; or, la majorité
du peuple cubain résistait à l’annexion ; c’est
pourquoi les Etats-Unis recherchèrent une
formule en vertu de laquelle les Cubains
auraient leur république mais les élus seraient
des hommes qui se plieraient aux diktats et aux
intérêts nord-américains.
Dans cette optique, le 9 février 1901, le
secrétaire à la Défense nord-américain E. Root
adressa au gouverneur Wood une lettre dans
laquelle il définissait les cinq conditions sur
lesquelles devaient reposer les relations
cubano-étasuniennes :
1. reconnaître le droit des Etats-Unis à
intervenir dans les affaires intérieures de
Cuba.
2. limiter le droit de Cuba à signer des accords
et des traités avec les puissances étrangères ou
leur concéder des privilèges sans avoir consulté
les Etats-Unis.
3. limiter les droits de Cuba à obtenir des
prêts de l’étranger.
4. reconnaître le droit des Etats-Unis à acheter
des terres et à avoir des bases navales à Cuba.
5. Cuba doit reconnaître et se soumettre à
toutes les lois promulguées par les autorités
militaires nord-américaines et aux droits
dérivant de ces lois.
Le sénateur Orville H. Platt incluait ces cinq
points dans l’amendement qu’il présenta au
Congrès étasunien et leur ajoutait trois clauses
supplémentaires :
6. Le gouvernement de Cuba exécutera si
nécessaire tous les plans déjà conçus et les
autres à venir qui conviendront aux deux pays
pour l’assainissement des populations de l’île,
afin d’éviter le développement de maladies
épidémiques ou infectieuses et d’assurer ainsi
la protection de la population et du commerce de
Cuba comme du commerce et de la population des
ports du sud des Etats-Unis.
7. L’île des Pins est omise des limites de Cuba
proposées par la Constitution, sa propriété
devant être définie dans le cadre d’un
arrangement futur.
8. Le gouvernement de Cuba fera figurer les
dispositions antérieures dans un traité
permanent avec les Etats-Unis.
Ainsi surgit, au sein du Congrès des Etats-Unis,
cet Amendement Platt que les Cubains étaient
obligés d’incorporer à leur Constitution
républicaine en temps qu’honteux appendice.
Quelques jours après avoir approuvé l’Amendement
Platt, le général Wood écrivait à Theodore
Roosevelt, alors vice-président des Etats-Unis :
« Bien entendu, l’Amendement Platt ne laisse
qu’une indépendance étroite ou nulle à Cuba… Le
plus pratique serait maintenant d’obtenir
l’annexion. Mais cela demandera un peu de temps…
Avec le contrôle que nous avons sur Cuba et qui
finira par devenir possession, nous aurons
bientôt le monopole du commerce mondial du
sucre.
J’estime que Cuba est une acquisition on ne peut plus
souhaitable pour les Etats-Unis. »
Wood n’exerça pas seulement des pressions
intenses sur bon nombre des constituants cubains
pour arriver à ses fins, il manoeuvra aussi pour
limiter la participation du peuple cubain aux
élections partielles de juin 1900 :les
conditions imposées par les forces
interventionnistes étaient de ne permettre qu’à
7% de la population d’accéder aux urnes.
Sur 1 572 797 Cubains, seuls 150 648 purent
s’inscrire sur les listes électorales,
conformément à la loi électorale promulguée par
le gouverneur Wood, et 110 816 votèrent
effectivement. Ainsi se déroulèrent les
premières élections « démocratiques » cubaines
organisées à Cuba par les Etats-Unis.
La conception de la République cubaine fut
ébauchée dans la dernière année du XIXème siècle
par la publication Review of Reviews :
« La nouvelle Cuba sera une nation, mais pas un
pouvoir souverain. Au plan intérieur, elle
jouira de l’indépendance que son peuple a voulue
et pour laquelle il a lutté.
Au plan extérieur,ce sera une dépendance placée
sous la protection du grand pouvoir américain. »
Ceci était garanti par la composition du premier
gouvernement républicain cubain. Parmi les
ministres ou secrétaires du gouvernement qui
partagèrent avec Tomas Estrada Palma la
direction de l’Etat bâtard cubain, neuf avaient
appartenu au Parti autonomiste disparu, dont les
principales figures avaient déjà été récupérées
par la métropole espagnole et mises au service
de l’Etat colonial; six étaient membres de
grandes familles de l’oligarchie sucrière, et
six autres, dont certains avaient participé
d’une manière ou d’une autre à la Révolution de
1895, avaient occupé des postes importants sous
le gouvernement d’occupation américain.
Le mépris dans lequel les Cubains étaient tenus
parmi les gouvernants des Etats-Unis est évoqué
en ces termes par Gonzalo de Quesada,
ambassadeur de Cuba en Amérique du Nord dans les
premières années du siècle : « On invoque
aujourd’hui (aux Etats-Unis) notre incapacité à
survivre sans l’aide de l’étranger. On met en
relief nos erreurs, et nos hommes sont tournés
en dérision… Les centaines de millions de pesos
investis à Cuba sont à leurs yeux plus
significatifs que notre avenir intellectuel et
moral. L’or exige maintenant la stabilité, la
tranquillité, la prospérité… et la paix, ne
serait-ce que celle des sépulcres. »
L’avis des proconsuls
Le reste de l’histoire est le comportement des
proconsuls et de leurs droits « autodécernés »,
dont je ne citerai que quelques exemples :
Charles Magoon, « gouverneur provisoire » de
1906 à 1909, définissait clairement, dans son
rapport au gouvernement nord-américain, la
nature du pluripartisme cubain, expliquant à ses
supérieurs : « A Cuba, les liens des partis ne
comptent guère. Rares sont les programmes, si
tant est qu’il y en ait, qui touchent des points
essentiels de la politique nationale ou abordent
de véritables différences de principes
politiques. »
Charles Magoon arrivait avec la première des
interventions nord-américaines dans la vie
politique de Cuba, conformément aux règles
introduites par l’Amendement Platt, mais avec en
outre l’intention de débroussailler rapidement
le chemin au profit des hommes d’affaires
yankees. Selon les historiens nord-américains
Scott Nearing et Josep Freeman, qui publièrent
en 1925 leur ouvrage intitulé La
diplomatie du dollar, entre cette première
intervention militaire et la troisième, en 1917,
les intérêts économiques nord-américains
prospérèrent dans l’île.
En 1898, les investissements étasuniens se
montaient à 50 millions de dollars; en 1909, ils
étaient déjà de 141 millions et au milieu des
années 20, ils avaient fait un bond
spectaculaire, passant à 1,25 milliard.
Il faut aussi citer le général Enoch Crowder,
arrivé à La Havane en qualité d’envoyé des
Etats-Unis en 1921, qui manipula totalement le
gouvernement cubain à coups de mémorandums, au
nombre de quinze, lui conférant davantage de
pouvoirs qu’au président cubain et qui se dressa
vigoureusement contre toute initiative pouvant
suggérer la moindre aspiration à l’indépendance.
Dans les années 30, l’ambassadeur Summer Welles
écrivait à ses supérieurs : « Le président me
demande conseil jour après jour sur toutes les
décisions qui concernent le gouvernement. Ces
décisions vont de la plus pure politique
intérieure aux questions relatives à la
discipline de l’armée, en passant par la
désignation du personnel dans toutes les
branches du gouvernement. »
Plus tard vint l’ambassadeur Jefferson Caffery,
représentant personnel du président Roosevelt.
Son ingérence était telle que l’histoire cubaine
a donné son nom à l’un des gouvernements de la
République.
Les Etats-Unis étaient absolument certains de
tenir en mains leur néo-colonie, comme le
démontre cette phrase publiée par le
Washington Daily News le 30 mai 1934, le
lendemain de l’abolition de l’Amendement Platt :
« Economiquement parlant, Cuba restera le
pupille des Etats-Unis. Tant que le capital
nord-américain continuera de dominer dans l’île
les industries, les terres et les banques et
tant que les Cubains dépendront du commerce
nord-américain, leur gouvernement et leur vie
nationale demeureront sous l’influence des
Etats-Unis. »
Il faut dire que trois cents compagnies
nord-américaines s’étaient implantées dans
l’île.
La « libre entreprise » permit à 28 corporations
nord-américaines de contrôler le quart du
territoire productif de la nation cubaine, ce
qui s’ajoutait à la possession de 36 usines à
sucre, des compagnies des chemins de fer, des
mines, du téléphone et de l’électricité, pour ne
pas parler du maintien de la base navale de
Guantanamo ni des engagements de réciprocité
militaire.
Il faut aussi préciser que l’abolition de
l’Amendement Platt n’avait été qu’un battage
publicitaire, purement symbolique.
Dans son éditorial du 18 juin 1934, le
Washington Post assurait à ce sujet : « Les
Etats-Unis ont renoncé à toute responsabilité
quant au maintien de la loi et de l’ordre à
l’intérieur de l’île, mais notre droit à
intervenir pour assurer la protection des vies
et des propriétés américaines subsiste. »
Dans le nouveau traité permanent sur les
relations bilatérales, il était clair que les
règles du jeu n’avaient en rien changé, comme
l’indique l’article 2 de cet accord signé dès
1934 : « Tous les actes réalisés par les
Etats-Unis à Cuba pendant l’occupation militaire
de l’île, jusqu’au 20 mai 1902, date de
l’établissement de la République de Cuba, ont
été ratifiés et demeurent valables, et tous les
droits légalement acquis en vertu de ces actes
seront maintenus et protégés. »
Le status quo résultant de l’Amendement
Platt demeura en vigueur. La preuve en est
l’aveu que fait un des derniers ambassadeurs
étasuniens des années 50, M. Earl Smith. Il
reconnaît dans ses Mémoires, rédigées des années
plus tard, que pendant sa mission et jusqu’aux
premiers jours du triomphe de la Révolution,
l’ambassadeur des Etats-Unis était le deuxième
homme de l’île et jouait parfois un rôle plus
important que le président de Cuba.
Le gouvernement nord-américain fut sur le point
de recourir en 1958 au « droit d’intervention »
contenu dans l’Amendement Platt, au vu de
l’avancée des forces rebelles conduites par le
commandant Fidel Castro, qui parvenaient à
battre à plates coutures l’armée du dictateur
Fulgencio Batista, l’individu qui avait pris le
pouvoir par un coup d’Etat quelques années plus
tôt avec le soutien des Etats-Unis et qui
bénéficia jusqu’au bout de leur aide militaire.
Une note du Département d’Etat annonça même la possibilité de
l’intervention dans le conflit armé, tout comme
en 1898. Mais cette fois, les choses devaient
tourner autrement…
La neutralité de Fidel Castro est un défi
On cherche aujourd’hui à tout déformer aux yeux
du monde, mais les faits sont les faits et
l’histoire du litige est écrite noir sur blanc.
La victoire de janvier 1959 est encore et
toujours celle de la cause de l’indépendance
nationale, soutenue par les patriotes cubains
depuis plus d’un siècle.
La Révolution cubaine prend le pouvoir le 1er
Janvier 1959.
Fidel Castro et l’Armée rebelle entrent dans La
Havane une semaine plus tard. Dès le 15 janvier
1959, soit juste une semaine après son arrivée à
La Havane, le commandant Fidel Castro donnait
une interview au News and World Report où
il se montrait clair et précis : « Nous voulons
de bonnes relations avec les Etats-Unis, mais la
soumission, à aucun prix. »
Depuis la position de la souveraineté, Fidel
annonçait que le pays n’était pas disposé à
permettre l’ingérence ou la violation de
l’autodétermination, et cela même était perçu
comme une agression par les gouvernants des
Etats-Unis.
Quelques mois devaient encore s’écouler avant
que Cuba n’adopte la première loi
révolutionnaire, celle de la Réforme agraire (en
mai1959), les idées du socialisme n’avaient pas
encore pris racine dans les mentalités cubaines,
mais dès janvier 1959, la défense du droit à
l’autodétermination avait suscité la colère des
politiques nord-américains.
Dans son numéro du 6 avril 1959, la revue
Time exprimait le mécontentement que
partageaient les gouvernants nord-américains,
affirmant que « la neutralité de Castro est un
défi lancé aux Etats-Unis ».
Le gouvernement cubain ne pouvait même pas être
« neutre » face aux Etats-Unis!
A partir de là s’engageait une guerre sans pitié
qui a échoué dans ses multiples tentatives de
subversion de la nation cubaine et qui, avec la
loi Helms-Burton et le nouveau plan de mesures
de Bush, a épuisé l’arsenal des représailles
politiques, économiques et diplomatiques.
Et tout ceci, de la part d’un pays gigantesque
qui à sa naissance, le 4 juillet 1776,
approuvait une Déclaration d’indépendance où
figurait en bonne place le droit naturel de
chaque peuple à décider de ses propres destinées.
(Granma) 28-02-2007
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