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C'est le pont des ânes des peintures: le nu. Quand on peut colorer sans monotonie et sans dureté un morceau considérable de chair humaine, et la faire sortir riante et parfumée de la toile plate, tendre comme la Chloé de Lefebvre, voluptueuse comme La Baigneuse de Perrault; morbides, rondes, luisantes, comme les femmes de Gérome - on peut se dire un peintre. La chair n'a qu'un ton: il faut l'étendre, le plier, le diversifier, le diluer dans ses propres nuances; ne pas fatiguer les yeux des vieilles et rouges chaires flammandes, ni de ces visages blanchis à la chaux, tachés de fraise, qui faisaient la joie des peintres anglais du dernier siècle. Il faut que ces femmes nues peuvent tenter, comme celle de Camille de Beaumont tente St. Antoine; il faut qu'elles brûlent et tuent d'un regard, comme la Maja sw Goya, un des tableaux le plus merveilleux qui ait - quelle que soit l'époque où l'on cherche - sorti des humaines.
Il n'y a pas eu de Gérome dans le dernier Salon, - ni de Beaumont, - ni de Perrault, ni de Voillemot, ni de A. Lefèvre, l'auteur de cette "Fille de l'Océan" que, il y a quelques années, comme une nouvelle statue de Galathée, alluma les désirs de bien de Pygmalions; mais il y a encore de Lefebvre, et de Henner, et de Gustave Moreau,--et de quelques autres, don't les tableaux finis ou gracieux ne font pas tort à ses auteurs. Le modèle, ce rayon de soleil des ateliers,--cette hirondelle charmente qu'a Paris comme partout meurt pour la vie ou, pour l'honneur, à l'arrivée de ce terrible hiver de la misère, a fourni aux peintres cette année des toiles louées.---C'est M.Edouard Dantan qui a eu le bonheur de mettre dans un cion d'atelier une loute jolie petite femme, absolument nue,---deux mignons souliers rose se levant,comme des accusateurs, tout près d'elle-et deux petits verres-vides, cela va sans dire, là, sur une table à deux, en accusant encore ! C'est le jeune sculpteur qu'on voit la, acharné à son statue, gagnant à la hâte le temps perdu à goûter le dernier petit verre!-celui qui a acheté les petits souliers rose de cette hirnodelle gentille qui n'a pas, certes, l'air de pleurer ses ailes perdues.
M.Bartlett, un peintre anglais, doublé de parisien-qui ne l'est pas un peu aujourd'hui?-a fait aussi sur le repos du modèle un joli tableau. Il a voulu trop faire: il y a peut être trop de figures à sa toile:--mais, comme il est gai, tout ce mouvement! Ce sont pas de peintres qui achètent des souliers-ces peintres élèves! Chacun est là à son devoir; l'un fait un fond, l'autre prépare sa palette; on cause, on marche, on allume sa pipe,--on lit même le journal.-Et le pauvre modèle nu, se chauffe au poêle, le torse enveloppé dans de beaux cheveux longs, toute muette, toute seule, On reconnaît dans ce trait le peintre anglais!
Du modèle encore! Un peintre estimé, M.Bompland, a fait du sérieux. Il a placé une belle femme scrupluleusement copiée, mollement colorée, illuminée avec un vraie science,--- grave, seule, abandonnée, au milieu d'un atelier fantastique, rempli de ces petitesses charmantes, et raretés curieuses, don't les artistes encombrent ses ateliers. Il y a du moderne; dans cet appartement meublé en peintre du monde: il y a de l'antique, dans cette femme tuote prise à la nature, comme celles de Heilbuth, l'originel aquaerlliste.
Les grands morceaux nous restent: la Galathée, resplandissante de Moerau; le mi-corps modeste, fin et ravissant exhibé par Jules Lefebvre; la jeune femme de Henner, toujours chaste, éclairée d'une lumière de lune, toujours gracieuse.
C'est à Henner, ce peintre tant admiré de Juliette Lambert, une femme admirable,-- de peindre d'une main respectueuse, avec une dévotion recueillie et pure, une femme nue, ou à demi nue, qui étant toujours la mème, ne charme pas moins quand elle revient en exprimant quelque idée nouvelle chaque année. La beauté de la femme est pour Henner un idéal sacré. Il ne la souille pas du souffle du désir. Il ne la pousserait au doux abime-même pour le plaisir d'y tomber avec elle. Il la sauverait-pour la copier. C;est pour cela que ses femmes auront dans l'avenir-qui seul exprime les renommées qui ne doivent pas périr-le charme, introuvable pour nos peintres irrévérents,-- des vierges des peintres croyants de la Renaissance.-Il faut croire à ce qu'on peint.
Cette année la femme de Henner personifie' La Fontaine". Elle voit mourir, penchée sur la source, sa forme blanche. C'est encore un retour à Biblis, ce mythe qu'inspira sa belle statue au sculpteur Suchete.
Mais Henner exhibait aussi au Salon une tête de femme qui valait bien ce grand tableux. C'était une fille endormie, à tenter de la prier qu'elle veuille bien se réveiller! On dirait la Danaé du Titien.
Ce portrait de femme à mi corps est une page exquise de l'oeuvre de Jules Lefebvre. C'est la femme-cygne qu'il peint toujours, et don't le plus brillant échantillion, resté célebre-appartient à Alexandre Dumas; C'est cette créature printanière, souple et innocente, toute tremblante encore dans sa nudié enfantine, un premier baiser chad de la vie. Si elle est tendue sur une peau de lion, entourée de parfums, l'éventail à la main, les hanches saillantes, la nuque nue, elle s'appelle Fatima. Au milieu des bois, égarée, effrayée-c;est la cigale; la moins spontanée de ses oeuvres.-Et si elle se lève, pure et sevère, en faisant pardonner les duretés du cotê gauche; éclairant le monde d'une torche et la toile de deux grands yeux romains, de la Rome de Lucréce, cette femme-cygne s'appelle la Verité. Et elle a toujours le charme indéfinissable, la chair massive, la peau rose de la jeune fille à seize ans. Les femmes de Lefebvre semblent toujours prêtes à s'envoler, comme dans oiseaux, dans l'espace bleu de sa demeure naturelle.
C'est une autre femme, toute idée malgré sa forme humaine-la Galathée de Gustave Moreau. On a beaunier à ce peintre cette renommée qu'on accorde volontiers à des serviteurs banals des moeurs légères et des caprices mesquins et maladifs de l'heure qui court. Les yeux doués de cette merveilleuses puissance de voie le beau, ne peuvent trouver cette beauté tranquille et immobile don't ils ont soif dans des reproductions sans grandeur et sans portée destipes mobiles et accidentels qui viennent et s'en vont comme des images; et, en tournant le dos, malgré l'argent qu'ils vont perdre, aux mignoneries faciles et aux monstruosités commodes de la peinture aujourd hui en vogue, ils s'en vont, les ailes ouvertes, par le vieux monde, cherchant des héros, don't l'éloignement ne laisse voir le côté vulgaire; et où les ailes déployaient par ces cieux insondables, pleins d'esprit, sous formes de symboles éternels, de beautés idéals. C'est un signe de superiorité artistique-ce dédain des choses du jour: qui caractérise le talent
(²) et indépendant de Gustave Moreau. Le vrai génie généralise toujours. S'il plaint ces héros d'âme qui périssent incompris, ces vertus fécondes don't l'inquietude fiévreuse tourmente et fait mourir tant de nobles coeurs, sans qu'une main pieuse vienne jeter une pelletée de terre sur le pauvre mort,--Moreau peint, de sa manière chaude; ou l'excès d'imagination ne fait tort à l'art, la jeune fille de thrace, la vérité belle, retrouvant la tête et la lyre d'Orphée,--le grand coeur étouffé.-Si son ami Chasseriau meurt jeune et puissant encore, il peint d'une couleur triste, le jeune homme et la mort. Si la soif de beauté séche ses lèvres ardentes et l'amour de l'idéal inquiete ses rêves, il peint Galathée,--La beauté sereine, coquette,nonchalante, jeune fille resplandissante. Il s'abandonne volontiers à ces plaisirs savoureuxx de l'imagination créatrice; il décore de détails multiples, il entoure de conception, hardies et nombreuses le symbole choisi, mais il a la conscience de l'imagination,--et dans ces crouses au dos du Pégase il ne perd jamais l'étrier. Il conserve cette logique difficile qu'il doit y avoir toujours dant toutes les abstractions brillantes de la fantaise. C'est pour cela que, après des débuts retentissants, en faisant preuve de ce talent de la podestie, qui est le meiller de tous les talents, comme il sentait que son génie l'emportait où sa main de débutant ne pourrait encore le suivre-il alla se cacher à l'ombre du cimetiére de Pisa, tout plein encore de ces figures de Giotto, aux pieds comme des racines d'arbres séculaires; il étudia les lignes courbes et fougueuses d'Annibal Carracci, il apprit le dessin en copiant sans se lasser les oeuvres décisives et solennelles de Vinci.-Il s'en alla poète; et il revint peintre, Cette Galathée qu'il vient faire,--en Ayant la plus suave forme féminime, n'est pas une femme.Elle surgit entourée des vée des végétations capricieuses qui ressemblent les égarements de la féconde pensée poétique. On accuse Moreau d'être un peu peintre scénographe dans ses décors, et de trouver le brillant par le faux; il est un peu vrai qu'il aime passinnément le scintillemente d'une lumière tout à lui, claire et argentine, sur les pierres précieuses don't il fait la ceinture d'Hélène, sur l'écume blanche de ses vagues en tourbillons; sur les pounts rouges des ses îles de corail, de ses nids de perles.
C'est ainsi que le feu d'âme color d'or nos pensées ailées, comme la flamme bleue, en la faisant bouillir, l'écume jaun-âtre du généreux café.Il restera, ce peintre,-- comme Henner, le peintre de la beauté pure; comme Laurent, le peintre de la monarchie imbécile; comme Fromentin, l'artiste du carcatère; comme Doré, cet homme qu'on craint trop parce qu'il ne craint rien.
Ils ont été toujours de fidèles amoureux de Galathée.
(¹) Este es el borrador de un trabajo que, con el título de "The Nude in the Salon", Martí publicó en la revista The Hour, de Nueva York.
(²) Palabra ininteligible.