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Par Jean Lamore
Cet article publié par El Partido Liberal
de Mexico le 30 janvier 1891 est considéré à juste titre
comme un texte de la plus haute importance. Il a pu être
qualifié de véritable programme de gouvernement pour les
peuples hispano- américains (Emilio Roig de Leuchsenring,
Martí, síntesis de su vida, La Havane, 1960).
Martí y étudie les maux des pays latino- américains, indique
leurs causes, signale des remèdes, insiste sur la nécessité
de connaître, pour les mieux gouverner, les éléments qui
composent chacun de ses peuples, leur richesses naturelles,
leurs caractères, et leurs besoins matériels et spirituels.
Il avance que les constitutions, lois et systèmes de
gouvernement doivent être, non pas exotiques, mais adaptés
au pays.
Un des aspects particulièrement originaux de ce texte
est la peinture qu'y fait Martí de la mentalité
du colonisé ; il montre comment elle le porte à copier les
institutions européennes ou nord- américaines, et fait que
certains en viennent à rejeter cette Amérique hispanique où
ils ont vu le jour, se croyant supérieurs à elle. Pour eux,
il vaut mieux faire disparaître l'indigène que l'aider à
construire un avenir commun. Martí part à l'assaut de ces
mentalités, au nom de la dignité latino- américaine.
Le professeur nord- américain Ivan A. Schulman a découvert
que cet article a été publié pour la première fois le 10
janvier 1871, dans La Revista Ilustrada de Nueva York
. Rien n'indique qu'il fut publié à nouveau après 1891. Et
pourtant, selon Roberto Fernández Retamar (in Calibán, Revue
Casa de las Américas, n° 68, 1971), Notre Amérique est « le
plus important document publié dans cette Amérique, de la
fin du siècle passé jusqu'au la parution en 1962 de la 2 ème
Déclaration de La Havane ». Il est probable que le texte
ne fut pas retrouvé avant 1910, date des
premières Œuvres Complètes de Martí.
Notre Amérique
Par José Martí
Traduit par Jean Lamore
(Dans José Martí La guerre de Cuba et le destin de l'Amérique
latine. Chronologie, choix de textes, traduction et
introduction par Jean Lamore, Aubier Montaigne, Paris,
1973).
Le villageois vaniteux croit que le monde entier se réduit à son
village, et pourvu qu'il en soit le maire, ou qu'il mortifie
le rival qui lui a pris sa fiancée, ou encore que ses
économies grossissent dans sa tirelire, la voilà qui tient
pour parfait l'ordre de l'univers, sans rien savoir des
géants aux bottes de sept lieues qui peuvent l'écraser sous
leur botte, ni du combat des comètes dans le ciel qui
traversent les airs, endormies, engloutissant des mondes.
Tout ce qui en Amérique tient encore du village, doit se
réveiller. Notre temps n'est pas de ceux où l'on peut se
coucher la tête dans un foulard, mais où les armes doivent
tenir lieu d'oreiller, comme au temps des guerriers de Juan
de Castellanos [1] : les armes de l'intelligence, qui
triomphent des autres. Des tranchées d'idées ont plus de
valeur que des tranchées de pierre.
Aucune proue n'est capable de fendre une nuée d'idées. Une idée
énergique, déployée au bon moment à la face du monde, stoppe,
comme la bannière mystique du jugement dernier, une escadre
de cuirassés. Les peuples qui ne se connaissent pas doivent
se hâter de faire connaissance, comme des futurs compagnons
de combat. Ceux qui se montrent les poings, comme des frères
jaloux qui convoitent tous deux la même terre, lorsque l'un
d'eux, pourvu d'une modeste demeure, envie celui qui en a
une plus grande, doivent joindre, pour n'en faire qu'une,
leurs deux mains. Ceux qui, prenant appui sur une tradition
criminelle, ont mis en pièces, d'un sabre coloré par le sang
de leurs propres veines, la terre du frère vaincu, le frère
châtié bien au- delà de ses fautes, s'ils ne veulent pas que
le peuple les qualifie de voleurs, doivent restituer ses
terres à leur frère. L'homme d'honneur ne fait point payer
en argent, à tant le soufflet, les dettes d'honneur. Nous ne
pouvons plus désormais être ce peuple de feuilles, qui vit
dans les nuages, la cime chargée de fleurs, craquant ou
bruissant selon qu'il est caressé par les fantaisies de la
lumière, ou qu'il est fouetté et saccagé par les tempêtes ;
les arbres doivent former les rangs, pour barrer la route au
géant des sept lieues ! C'est l'heure de l'appel, et de la
marche à l'unisson, et il nous faut avancer en formation
serrée, comme les filons d'argent au cœur des Andes.
Le courage ne manquera qu'aux avortons. Ceux qui n'ont pas foi en
leur terre sont des avortons. Parce que le courage leur fait
défaut, ils le refusent aux autres. Parce qu'ils ne peuvent
atteindre l'arbre malaisé de leur bras débile, de leur bras
qui arbore bracelets et ongles vernis, de leur bras de
Madrid ou de Paris, ils disent qu'atteindre l'arbre est
impossible. Il faut charger les bateaux de ces insectes
nuisibles qui rongent le cœur de la partie qui les nourrit.
S'ils sont parisiens ou madrilènes, qu'ils aillent sur le
Prado, jouer les poseurs, qu'ils aillent au Tortoni manger
des sorbets. Ah ! ces fils de menuisiers, qui ont honte de
ce que leur père soit menuisier ! Ces hommes, nés en
Amérique, qui ont honte, parce qu'elle porte le tablier
indien, de la mère qui les a élevés, qui renient, les
vauriens, leur mère malade, et l'abandonnent, seule, sur son
lit de douleur ! Eh ! bien, qui donc se conduit en homme ?
Celui qui reste avec sa mère, la soignant lorsqu'elle est
malade, ou bien celui qui la fait travailler loin des
regards, et vit, ainsi entretenu, dans des pays de
corruption, parmi la vermite en cravate, disant du mal du
sein qui l'a porté, et promenant l'étiquette de traître sur
le dos de sa casaque de papier ? Ah ! ces fils de notre
Amérique, - laquelle ne se sauvera qu'avec ses indiens et
dont la marche va de bas en haut ; - Ah ! ces déserteurs qui
demandent un fusil dans les armées de l'Amérique du Nord, -
laquelle noie dans le sang ses propres indiens, et dont la
marche va de haut en bas ! Ah ! ces délicats, qui sont
hommes et ne veulent pas faire leur travail d'hommes ! Et ce
Washington qui leur créa cette nation est- il donc parti
vivre avec les Anglais au temps où il les voyait marcher
contre sa propre patrie ? Ces « incroyables » de l'honneur,
qui le traînent sur le sol étranger, comme les incroyables
de la Révolution française traînaient les r, en dansant et
en faisant des mines !
Et pourtant, dans quelle patrie un homme peut- il éprouver plus
d'orgueil que dans nos Républiques douloureuses d'Amérique,
élevées au milieu des masses muettes des indiens, au bruit
du combat entre le livre et le cierge, sur les bras
ensanglantés d'une centaine d'apôtres ? Jamais, à partir
d'éléments aussi disparates, en si peu de temps historique,
ont été créées des nations aussi avancées et aussi compactes.
L'orgueilleux se figure que la terre a été faite pour lui
servir de piédestal, parce qu'il a la plume facile et le
verbe coloré, et, sans appel, il accuse d'incapacité la
République où il est né, parce que ses forêts vierges ne lui
fournissent pas les moyens continuels de parcourir le monde
comme un notoire bon vivant, menant des chevaux persans et
faisant ruisseler le champagne [2]. L'incapacité n'est pas
le fait du pays qui vient au monde, qui réclame des formes
adaptées et une grandeur utile, mais bien de ceux qui
prétendent régir des peuples originaux, à la composition
singulière et violente, au moyen de lois héritées de quatre
siècles de libre gouvernement aux Etats- Unis, de dix- neuf
siècles de monarchie en France. Ce n'est pas avec un décret
de Hamilton que le paysan vénézuélien stoppe le coup de
poitrail d'un poulain. Ce n'est pas avec une phrase de
Siéyès que l'on redonnera vie au sang figé de la race
indienne. C'est ce qui existe, là où l'on gouverne, qu'il
faut prendre en considération, pour gouverner correctement ;
et le bon gouvernant en Amérique, n'est pas celui qui sait
comment se gouvernent les Allemands ou les Français, mais
celui qui sait de quels éléments est fait son pays, et
comment il peut les orienter tous à la fois, pour parvenir,
grâce à des méthodes et des institutions nées du pays lui-
même, à cet état souhaité de tous où chaque homme se connaît
et agit en conséquence, et où tous jouissent de l'abondance
que la Nature a disposée pour tous, dans le peuple qu'ils
enrichissent de leur travail et qu'ils défendent de leur
vie. Le gouvernement doit naître du pays. L'esprit du
gouvernement doit être celui du pays. La forme du
gouvernement doit s'ajuster à la constitution propre du
pays. Le gouvernement n'est que l'équilibre des éléments
naturels du pays [3] .
C'est pourquoi le livre importé a été vaincu en Amérique par
l'homme naturel. Les hommes naturels ont vaincu les lettrés
artificiels. Le métis autochtone a vaincu le créole exotique.
Il n'y pas de lutte entre la civilisation et la barbarie,
mais bien entre la vaine érudition et la nature [4].
L'homme naturel est bon, et il respecte et donne sa faveur à
l'intelligence supérieure, tant que celle- ci ne met pas à
profit sa soumission pour lui nuire, ou ne l'offense en
l'ignorant, chose que ne pardonne pas l'homme naturel enclin
à recouvrer par la force le respect de celui qui blesse sa
susceptibilité ou lèse son intérêt. C'est pour s'être
conformés aux éléments naturels, trop dédaignés, que les
tyrans d'Amérique se sont hissés au pouvoir ; mais ils ont
connu la chute dès qu'ils les ont trahis. Les républiques
ont expié dans la tyrannie leur incapacité à connaître les
éléments authentiques du pays, à en déduire la forme de
gouvernement et à gouverner avec eux. Gouvernant, pour un
peuple neuf, signifie créateur.
Chez des peuples composés d'éléments cultivés et incultes, ces
derniers gouverneront, car ils sont rompus à faire face aux
doutes et à les surmonter à la force du poignet, chaque fois
que les premiers n'auront pas appris l'art de gouverner. La
masse inculte est nonchalante, elle est timide en matière
d'intelligence, et elle souhaite être bien gouvernée ; mais
si le gouvernement lui est contraire, elle le jette à bas,
et gouverne elle- même. Comment les gouvernants sortiront-
ils des Universités, s'il n'est pas en Amérique d'université
où l'on enseigne les rudiments de l'art de gouverner, à
savoir l'analyse des éléments propres aux peuples d'Amérique ?
Les jeunes gens vont par le monde comme des devins, pourvus
de lunettes yankees ou françaises, et ils aspirent à diriger
un peuple qu'ils ne connaissent pas. On devrait refuser
l'entrée dans la carrière politique à ceux qui méconnaissent
les rudiments de la politique. Les prix des concours ne
doivent pas revenir à la plus belle ode, mais à la meilleure
étude des facteurs concrets du pays dans lequel on vit. Dans
les journaux, les chaires universitaires, les académies, il
faut poursuivre sans relâche l'étude des éléments de la
réalité du pays. Ce qu'il faut, c'est les connaître, sans
œillères ni ambiguïtés ; car celui qui écarte,
volontairement ou par omission, une partie de la vérité,
finit par être abattu par la vérité qu'il a méconnue, et
qui, grandissant dans l'oubli, vient détruire ce qui prétend
s'ériger sans elle. Résoudre le problème après en avoir
étudié les éléments, est plus facile que le résoudre sans
les connaître. L'homme naturel apparaît, indigné et fort,
qui démantèle l'échafaudage de la justice livresque, du
moment qu'elle n'est pas administrée en conformité avec les
besoins manifestes du pays. Connaître, c'est résoudre.
Connaître le pays, et le gouverner en fonction de la
connaissance qu'on en a, est l'unique moyen de le préserver
des tyrannies. L'université européenne doit céder le pas à
l'université américaine. L'histoire de l'Amérique, des Incas
jusqu'à nous, doit être enseignée sur le bout du doigt,
quand bien même on n'enseignerait pas celle des archontes de
la Grèce. Notre Grèce est bien préférable à la Grèce qui
n'est pas la nôtre. Elle nous est bien plus nécessaire. Les
politiciens nationaux doivent prendre la relève des
politiciens exotiques. Que l'on greffe sur nos Républiques
le monde entier ; mais que le tronc soit celui de nos
Républiques [5]. Et que se taise le pédant vaincu ; car il
n'est pas de patrie où l'homme puisse éprouver plus
d'orgueil que dans nos douloureuses républiques américaines.
Les pieds sur le rosaire, le visage blanc et le corps panaché
d'indien et de créole, nous sommes apparus, intrépides au
monde des nations. Brandissant l'étendard de la Vierge, nous
nous sommes lancés à la conquête de la liberté. Un curé, une
poignée de lieutenants et une femme élèvent, au Mexique, la
République sur les épaules des indiens [6]. Un chanoine
espagnol, à l'ombre de sa cape, instruit dans la liberté à
la française, un groupe de magnifiques bacheliers, qui
désignent comme chef d'Amérique Centrale, contre l'Espagne,
le général envoyé par l'Espagne [7]. Vêtus des habits de la
monarchie, et le Soleil au cœur, Vénézuéliens au Nord et
Argentins au Sud se lancèrent et soulevèrent les
populations. Quand les deux héros se heurtèrent, et que le
continent faillit trembler, l'un d'eux – qui ne fut pas le
moins grand – tourna bride [8]. Et comme l'héroïsme en temps
de paix est plus rare, pour être moins glorieux que celui
des temps de guerre ; comme il est plus facile à l'homme de
mourir avec honneur que de penser de façon logique ; comme
gouverner quand les sentiments sont exaltés et unanimes est
plus aisé que diriger, quand la guerre est finie, les
pensées diverses, orgueilleuses, exotiques ou ambitieuses ;
comme les puissances, foulées aux pieds dans l'assaut épique,
travaillaient à saper, avec la ruse féline de l'espèce et en
utilisant le poids des réalités, l'édifice qui avait arboré,
dans les contrées rudes et originales de notre Amérique
métisse, sur ces peuples de va- nu- pieds à casque
parisienne, l'étendard des peuples nouris de sève politique
dans la pratique constante de la raison et de la liberté ;
comme la constitution hiérarchique des colonies contrariait
l'organisation démocratique de la République, comme les
capitales à faux- col délaissaient dans les antichambres la
campagne en botte de cheval, comme les rédempteurs « bibliogènes »
la campagne pas que la révolution, qui avait triomphé grâce
à l'âme du pays qu'avait libérée la voix du saveur, devait
être menée en s'appuyant sur cette âme du pays, et non pas
contre elle ni sans elle, l'Amérique se mit à souffrir, et
souffre toujours, de la difficulté d'accommodation entre les
éléments discordants et hostiles, hérités d'un colonisateur
despotique et perfide, et les idées et structures importées
qui n'ont fait que retarder, par leur ignorance de la
réalité locale, le gouvernement conforme à la logique. Le
continent, désarticulé trois siècles durant par une autorité
qui refusait le droit de l'homme à l'exercice de sa raison,
entra, en négligeant ou sans vouloir écouter les ignorants
qui l'avaient aidé à se libérer, dans un mode de
gouvernement dont le fondement aurait dû être la raison : la
raison de tous appliquée aux choses de tous, et non pas la
raison universitaire des uns imposée à la raison rustique
des autres. Le problème de l'indépendance n'était pas le
changement de formes, mais le changement d'esprit.
Avec les opprimés il y avait lieu de faire cause commune, pour
affermir le système opposé aux intérêts et aux habitudes de
domination des oppresseurs. Le tigre, effrayé par les coups
de feu, revient pendant la nuit vers sa proie. Il meurt en
jetant des flammes par les yeux et battant l'air de ses
griffes. On ne l'entend pas approcher, car il progresse avec
des griffes de velours. Lorsque la proie se réveille, le
tigre est sur elle. La colonie a continué à vivre dans la
République ; et notre Amérique se rachète progressivement de
ses grandes erreurs – de la superbe de ses grandes capitales,
du triomphe obscur de ses paysans dédaignés, de
l'importation excessive des idées et des formules étrangères,
du mépris inique et impolitique de la race aborigène –, par
la vertu supérieure, fécondée par le sang nécessaire, de la
République en lutte contre la colonie. Le tigre est à
l'affût, derrière chaque tronc d'arbre, tapi à chaque coin
de rue. Il mourra, les griffes battant les airs, jetant des
flammes par les yeux.
Mais « ces pays se sauveront », ainsi que l'annonça Rivadavia, qui
fut par trop délicat en des temps fort rudes ; à la machette
ne convient guère un fourreau de soie, et dans le pays que
l'on a conquis par la lance, il n'est pas possible de
reléguer la lance, sous peine de la voir réapparaître, peu
amène, à la porte du Congrès d'Iturbide [ 9] exigeant « qu'on
fasse empereur l'homme blond ». Ces pays se sauveront parce
que grâce au génie de la modération qui semble prévaloir,
grâce à la sereine harmonie de la Nature, sur ce continent
de la lumière, et grâce à l'influence de la lecture critique
qui a succédé en Europe à la lecture de tâtonnement et de
phalanstère dont s'est imprégnée la génération antérieure,
l'Amérique voit apparaître, en cette époque de réalité,
l'homme réel.
Nous étions un épouvantail, avec un torse d'athlète, des mains de
petit- maître et un front d'enfant. Nous étions une
mascarade, avec nos culottes d'Angleterre, notre gilet
parisien, la jaquette d'Amérique du Nord et le bonnet
espagnol. L'indien muet, tournait autour de nous, puis
partait dans la montagne, au sommet de la montagne baptiser
ses enfants. Le noir, traqué, chantait dans la nuit la
musique de son cœur, solitaire et méconnu, entre les vagues
et les bêtes sauvages. Le paysan, ce créateur, se retrouvait,
aveuglé d'indignation, contre la ville méprisante, sa propre
créature. Nous n'étions qu'épaulettes et toges dans des pays
qui venait au monde la sandale au pied et la tête serrée
d'un bandeau. Le génie eût consisté à marier, avec la
charité du cœur et la témérité des fondateurs, le bandeau et
la toge ; à redonner vie à l'indien ; à donner peu à peu au
noir une place satisfaisante ; à adapter la liberté au corps
de ceux qui s'étaient soulevés et avaient triomphé en son
nom. Nous gardâmes l'auditeur, le général, l'homme de loi et
le prébendier. La jeunesse angélique, comme hors des
tentacules d'un poulpe, dressait vers le Ciel sa tête
couronnée de nuées, et la voyait retomber chargée d'une
gloire stérile. Le peuple naturel, avec l'énergie de
l'instinct, mettait en pièces, aveuglé par le triomphe, les
cannes à pommeau d'or. Le livre européen, pas plus que le
livre yankee, ne fournissait la clef de l'énigme hispano-
américaine. On fit épreuve de la haine, et les pays au fils
des ans, se mettaient à déchoir. Fatigués de la haine
inutile, de la résistance opposée par le livre face à la
lance, par la raison face au cierge, et par la ville face à
la campagne, de l'impossible domination des castes urbaines
divisées sur la nation authentique, qu'elle tempête ou reste
inerte, les peuples commencent comme inconsciemment à
pratiquer l'amour. Ils se lèvent et se saluent. « Comment
vivons- nous ? » se demandent- ils. Et peu à peu, ils se
disent les uns aux autres comment ils vivent. Quand à
Cojimar [10] surgit un problème, ils ne vont pas chercher la
solution à Dantzig. Les redingotes sont encore françaises,
mais la pensée commence à être américaine. Les jeunes
d'Amérique retroussent leurs manches jusqu'aux coudes,
plongent leurs mains en pleine pâte, et la font lever avec
le levain de leur sueur. Ils comprennent que l'on imite
beaucoup trop, et que le salut est dans la création. Créer,
tel est le mot de passe de cette génération. Le vin, du
bananier ; et s'il est amer, au moins c'est notre vin ! On
comprend que les formes de gouvernement d'un pays doivent
s'accorder avec ses éléments naturels ; que les idées
absolues, pour ne pas être anéanties par un vice de forme,
doivent s'exprimer sous des formes relatives ; que la
liberté pour être viable, doit être sincère et totale ; que
si la République n'ouvre pas le bras à tout et n'avance pas
avec tous, c'est la mort de la République. Le tigre de
l'intérieur pénètre par la fissure, ainsi que le tigre du
dehors. Le général, pendant la marche, règle la cavalerie
sur l'allure de l'infanterie. Ou bien, s'il laisse en
arrière les fantassins, la cavalerie est encerclée par
l'ennemi. La stratégie, c'est la politique. Les peuples
doivent vivre en se critiquant, car la critique est une
garantie de santé ; mais, avec un seul cœur et un seul
esprit. Qu'on se baisse jusqu'aux malheureux et qu'on les
lève entre ses bras ! Il faut que jaillisse, bouillonnant et
bondissant, le sang naturel du pays ! Debout, avec le regard
joyeux des travailleurs, se saluent, d'un peuple à l'autre,
les hommes nouveaux d'Amérique. Les hommes d'Etat naturels
sortent de l'étude de la Nature. Ils lisent pour mettre en
pratique, et non pas pour copier. Les économistes étudient
la difficulté dans ses origines. Les orateurs commencent à
être sobres. Les dramaturges portent à la scène les
caractères locaux. Les académies débattent de sujets
réalistes. La poésie coupe sa crinière à la Zorrilla et
accroche à l'arbre glorieux le gilet écarlate. La prose,
étincelante et passée au crible, se charge d'idées. Les
gouverneurs, dans les républiques indiennes, apprennent les
langues indiennes.
De tous es dangers, peu à peu se sauve l'Amérique. Sur quelques
Républiques, le poulpe est encore couché, endormi. D'autres,
par la loi folle et sublime, les siècles perdus. D'autres,
oubliant que Juarez allait dans une voiture tirée de mules,
veulent un carrosse aérien et une bulle de savon comme
cocher ; le luxe empoisonné, ennemi de la liberté, pourrit
l'homme futile et ouvre la porte à l'étranger. D'autres
purifient, dans l'esprit épique de l'indépendance menacée,
leur caractère viril. D'autres encore nourrissent en leur
sein, dans la guerre de rapine contre le voisin, la
soldatesque qui peut les dévorer. Mais c'est un autre péril
qui guette peut- être notre Amérique ; il ne vient pas
d'elle- même, mais de la différence d'origines, de méthodes
et d'intérêts qui existe entre les deux éléments du
continent : l'heure est proche où va s'avancer vers elle,
pour exiger des relations plus étroites, un peuple entre
prenant et puissant qui la méconnaît et la méprise. Et comme
les peuples virils qui se sont faits eux- mêmes, à coups de
carabine et de lois, aiment, et aiment exclusivement, les
peuples virils ; comme l'heure du débordement et de
l'ambition (qu'évitera peut- être, grâce à l'empire de ce
que son sang a de plus pur, l'Amérique du Nord, ou bien vers
laquelle pourraient la précipiter ses masses vindicatives et
sordides, sa tradition de conquête et l'intérêt de quelque
chef habile) n'est pas encore si proche, même aux yeux du
plus timoré, qu'elle ne laisse le temps d¡éprouver, avec
persévérance et discrétion, sa fierté, grâce à quoi il
serait possible de faire face et de dévier le danger ; comme
sa dignité de république impose à l'Amérique du Nord, sous
les regards attentifs des peuples de l'Univers, un frein que
ne doit point supprimer la puérile provocation ou
l'ostentatoire arrogance, ou encore les discordes parricides
de notre Amérique, le devoir urgent de celle- ci est de se
montrer telle qu'elle est, une en esprit et en dessein, en
prompte triomphatrice d'une passé suffocant, tachée du seul
sang fécondant que la lutte contre les ruines fait couler de
ses mains, et de celui qui jaillit des veines ouvertes par
nos anciens maîtres. Le dédain du voisin formidable, qui ne
la connaît pas, est le péril le plus grand pour notre
Amérique ; et il est urgent, parce que le jour de la visite
est proche, que le voisin la connaisse, qu'il la connaisse
vite, afin qu'il ne la dédaigne plus. Par ignorance, il en
viendrait peut- être à porter sur elle son avidité. Grâce au
respect qu'il éprouverait après l'avoir connue, ses mains
s'écarteraient d'elle. Il faut avoir confiance en ce que
l'homme a de meilleur et se méfier de ce qu'il a de pire. Il
faut fournir au meilleur l'occasion de se révéler et de
prendre l'avantage sur le pire. Dans le cas contraire c'est
la domination du pire. Les peuples doivent avoir un pilori à
l'intention de ceux qui les poussent aux haines inutiles ;
et un autre pour ceux qui ne leur disent pas à temps la
vérité.
Il n'y a pas de haine de races parce qu'il n'y a pas de races. Les
penseurs débiles, les penseurs en chambre ressassent et
réchauffent des races de bibliothèque, que le voyageur
honnête et l'observateur généreux cherchent en vain dans la
justice de la Nature, où apparaît d'abord dans l'amour
triomphant et les appétits turbulents, l'identité
universelle de l'homme. L'âme émane, égale et éternelle, des
corps différents en forme et en couleur. Il pèche contre
l'Humanité celui qui fomente et propage l'opposition et la
haine des races. Mais dans l'amalgame des peuples se
manifestent, au voisinage d'autres peuples différents, des
caractéristiques particulières et actives dans les idées et
les habitudes, une propension à l'extension et à
l'appropriation, à la vanité et à la cupidité qui, d'un état
latent de préoccupations nationales pourraient bien, lors
d'une période de désordres intérieurs ou d'accélération des
tendances accumulées du pays, se transformer en une grave
menace pour les pays voisins, isolés et faibles, que le pays
puissant qualifie de décadents et inférieurs. Penser c'est
servir. N'allons point non plus supposer, par antipathie de
clocher, une malignité innée et fatale chez le peuple blond
de ce continent, parce qu'il ne parle pas notre langue,
qu'il ne conçoit pas sa maison comme nous concevons la nôtre,
et qu'il ne nous ressemble pas dans ses vices politiques qui
sont différents des nôtres, qu'il ne considère pas d'un bon
œil les hommes bruns et bilieux, et ne regarde point avec
bonté, du haut de son piédestal encore mal assuré, ceux qui,
moins favorisés par l'Histoire, gravissent par héroïques
échelons le chemin des républiques ; il ne faut pas non plus
escamoter les données concrètes du problème qu'il est
possible de résoudre, en vue d'une paix séculaire, grâce à
l'étude opportune et l'union tacite et urgente de l'âme
continentale. Et déjà, en effet, retentit l'hymne de
l'unanimité ; la génération actuelle porte sur ses épaules,
sur le chemin ensemencé par ses sublimes aïeux, l'Amérique
des travailleurs ; du Rio Bravo au détroit de Magellan,
assis sur le dos du condor, le Grand Semi a répandu, par les
nations romantiques du continent et par les îles
douloureuses de l'océan, la semence de l'Amérique nouvelle
[11].
El Partido Liberal, Mexico (30- 1- 1891)
Notes :
1 • Juan de Castellanos est l'auteur des Elegías de varones
ilustres de Indias, publiés en 1589. Dans ce poème, qui est
certainement l'un des plus longs qui aient jamais été écrits,
il brosse un tableau très coloré et détaillé de la Conquête
et de la colonisation de l'Amérique, notamment en Nouvelle-
Grenade. Il semble bien avoir connu les débuts de l'histoire
de l'île Fernandine, c'est- à- dire Cuba.
2 • C'est un coup de cravache qui cingle ici le dos des
intellectuels et artistes latino- américains qui préfèrent
le confort des capitales européennes, au lieu de partager
avec leurs compatriotes d'Amérique le rude travail de la
reconstruire. Ce sont ceux aussi qui courbent le dos et
baissent la tête devant le puissant voisin du Nord.
3 • Passage capital où Martí réagit contre la tendance des
nouvelles républiques américaines à copier ingénuement les
institutions européennes ou nord- américaines. Manuel Galich
note que « nos constitutions de la première heure sont,
presque toutes, et à une variante près, des copies de la
constitution des Etats- Unis, et dans toutes, la base est la
Déclaration française des Droits de l'Homme ». Il s'agissait
ainsi pour Martí de combattre aussi le « colonialisme des
institutions ». On trouvait ce thème chez Bolivar (Discours
de Angostura, 1819) : « N'est- il pas dit dans
L'Esprit des lois que celles- ci doivent être
propres au peuple qui est en cours de formation ?...que les
lois doivent se faire en fonction de la réalité physique du
pays, du climat, de la qualité de sa terre, de sa situation,
de son étendue, du genre de vie de sa population ? »
4 • Allusion très claire au titre de l'ouvrage de Sarmiento,
Facundo (1845). Roberto Fernández Retamar
souligne l'impossibilité qu'il y a à être à la fois d'accord
avec Facundo
et avec Nuestra
América . L'article de Martí est un dialogue
implicite avec les thèses de Sarmiento. Sur la notion de « civilisation »
chez Martí, on peut lire notamment : « Una distribución de
diplomas en un colegio de Estados Unidos » (1883), O.C., t.
8, p. 442. Sur Sarmiento vu par Martí, voir la lettre à F.
Valdés Domínguez du 7 avril 1887 (O.C., t.20, p.325). Mais
il ne publia rien sur lui lorsqu'il mourut en 1888, sauf
quelques mots dans une lettre à E. Estrázulas du 26 octobre
1888. En revanche, Sarmiento avait écrit la même année et
publié à Buenos Aires une lettre élogieuse sur Martí. En
reversant la célèbre dichotomie de Sarmiento, Martí prend la
défense des indiens, et cela fait penser au génocide ordonné
par Rosas, que Sarmiento justifie théoriquement. Sur les
thèses ethnocides de Sarmiento, lire :
Conflicto y armonías de las razas en América,
justification préalable de ce qu'on a appelé « l'héroïque
conquête du désert ». Voir à ce sujet l'essai de Manuel
Galich : Acotaciones a Nuestra América (in Casa, no. 68).
5 • Il est intéressant de noter le point de vue similaire
de José Carlos Mariátegui qui écrivait dans
Aniversario y balance (in
Ideología y política , Lima, 1969) : « Nous ne
souhaitons certainement pas que le socialisme en Amérique
soit une copie ou un calque. Ce doit être une création
héroïque. Nous devons donner vie, avec notre réalité propre,
dans notre langue propre, au socialisme indo- américain. »
6 • Allusion au « cri de Dolorès » (15 septembre 1810).
Dans l'Age d'Or, Martí écrit : « Le Mexique possédait des
femmes et des hommes courageux qui n'étaient pas nombreux,
mais valaient bien davantage : une demi- douzaine d'hommes
et une femme préparaient les moyens de libérer leur pays. »
Il s'agit du Curé de Dolorès, Don Miguel Hidalgo y Castilla,
des officiers espagnols soulevés avec lui, Abasolo, Allende,
Aldama, etc., et de l'épouse du Corregidor Domínguez.
7 • Le 15 septembre 1821, le parti créole du Guatemala
poussa le capitaine général Don Gabino Gaínza à convoquer
une Assemblée qui décida la séparation d'avec la Couronne
espagnole. Gaínza fut designé chef du nouveau gouvernement ;
de là, la formule de Martí : « contra España (el) general de
España ».
8 • « Les deux héros » sont évidement Bolivar et San Martín.
C'est à la suite de l'entrevue de Guayaquil qui dura deux
jours (26- 27 juillet 1822) que San Martín laissa le champ
libre à Bolivar. On ne doit pas oublier ce que Martí écrit
dans l'Age d'Or : « Ces trois hommes sont sacrés : Bolivar,
du Venezuela ; San Martín, du Río de la Plata ; Hidalgo, du
Mexique. » Lire à cet égard, les chroniques qu'il leur a
consacrées.
9 • Sur Rivadavia et Iturbide, on peut se reporter à la
note, très pertinente et dense, d'A. Joucla- Ruau dans
José Martí – Notre Amérique , op. cit., pp. 161-
162.
10 • Cojimar est une localité située à quelques kilomètres
au nord- est de La Havane.
11 • Se reporter pour l'ensemble de l'argumentation de cet
essai fondamental, au
Prologue de Cintio Vitier. |
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