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Texte écrit par José Marti dans Patria, le journal qu'il
avait fondé en exil aux États-Unis pour rassembler tous les
indépendantistes. Ce texte est paru le 16 avril 1893 et il est d'une
brûlante actualité à propos du racisme qui resurgit dans le monde.
"Le terme " raciste " se fait de plus en plus confus, et
il est nécessarie d'en éclairer le sens. L'homme ne détient aucun droit
particulier par le seul fait d'appartenir à telle race ou à telle autre :
disons le mot homme, et tous les droits sont alors évoqués. Le Noir, parce
qu'il est noir, n'est ni inférieur ni supérieur à un autre homme, quel
qu'il soit : il pèche par redondance, le Blanc qui dit " ma race " ; il
pèche par redondance le Noir qui dit << ma race >> . Tout ce
qui discrimine les hommes, tout ce qui les chasse, les sépare ou les
enferme, est un péché contre l'humanité. Quel Blanc de bon sens aurait
l'idée de se glorifier d'être blanc, et que vont penser les Noirs du Blanc
qui se glorifie de l'être et croit pour autant avoir des droits
particuliers ? Que vont penser les Blancs du Noir qui se glorifie de sa
couleur ? Insister sur les divisions raciales, sur les différences
raciales, d'un peuple naturellement divisé, revient à rendre plus
difficiles le bonheur public et l'individuel, qui résident dans un plus
grand rapprochement des éléments qui doivent coexister. Quand on dit que
chez le Noir il n'est pas de faute originelle, ni de virus qui le rende
inapte à développer pleinement son âme d'homme, on dit la vérité, et on
doit la dire, la démontrer, parce que l'injustice en ce monde est grande,
comme l'est l'ignorance de ceux là mêmes qui passent pour sages, au point
qu'il est encore des gens de bonne foi qui tiennent le Noir pour incapable
de posséder l'intelligence et le coeur de l'homme blanc ; et si l'on
appelle racisme cette défense de la nature, peu importe qu'on l'appelle
ainsi, car elle n'est que l'expression de la dignité naturelle, et la voix
qui du fond du coeur de l'homme s'élève en faveur de la paix et de la vie
de sa patrie. Si l'on avance que l'état d'esclavage n'implique pas une
infériorité chez la race esclave, puisque par exemple, les Gaulois à la
peau blanche, aux yeux bleus et aux cheveux dorés furent vendus comme
esclaves, l'anneau au cou, sur les marchés de Rome, il s'agit alors d'un
bon racisme, car il n'est que justice et sert à ôter des préjugés au Blanc
ignorant. Mais à cela se limite ce racisme juste, qui est le droit du Noir
à soutenir et à montrer que sa couleur ne le prive d'aucune des aptitudes
ni d'aucun des droits de l'espèce humaine.
Le raciste blanc, qui croit que sa race a des droits
supérieurs, quel droit a t il de se plaindre du raciste noir qui lui aussi
considérera que sa race a des qualités propres ? Le raciste noir, qui voit
dans sa race des qualités spécifiques, quel droit a t il de se plaindre du
raciste blanc ? L'homme blanc qui, par sa race, se croit supérieur à
l'homme noir, admet l'idée de race, et légitime et provoque le raciste
noir. L'homme qui met en avant sa race, quand bien même ce qu'il met en
avant sous cette forme erronée ne serait que l'identité spirituelle de
toutes les races, légitime et provoque le raciste blanc. La paix requiert
les droits communs naturels : les droits discriminatoires, contraires à la
nature, sont ennemis de la paix. Le Blanc qui s'isole, isole le Noir. Le
Noir qui s'isole, pousse le Blanc à s'isoler.
À Cuba, il n'y a nulle raison de craindre la guerre des
races. La notion d'homme est supérieure à celle de blanc, de mulâtre, de
noir. Celle de cubain est supérieure à celle de blanc, de mulâtre, de
noir. Sur les champs de bataille, quand ils sont morts pour Cuba, se sont
élevées ensemble dans les airs les âmes des Blancs et des Noirs. Dans la
vie de chaque jour faite de résistance, de loyauté, de fraternité,
d'astuce, à côté de chaque Blanc toujours il s'est trouvé un Noir. Les
Noirs, comme les Blancs, se répartissent selon leurs caractères timorés ou
courageux, dévoués ou égoïstes, dans les différents partis où les hommes
se regroupent. Les partis politiques sont des sommes de préjugés,
d'aspirations, d'intérêts et de caractères. Les ressemblances essentielles
se cherchent et se trouvent par dessus les différences de détail ; et les
éléments fondamentaux des caractères analogues se fondent dans les partis,
même si sur des points accidentels, ou des questions secondaires par
rapport au mobile commun, ils accusent des divergences. Mais en
définitive, la similitude des caractères, qui est un facteur d'union
supérieur aux relations internes d'un groupe humain de la même couleur
dans tous ses degrés, qui parfois connaît des dissensions d'un degré de
couleur à l'autre, est déterminante et commande en matière de formation
des partis. L'affinité des caractères est plus puissante entre les hommes
que l'affinité de couleur. Les Noirs, répartis entre les secteurs divers
ou opposés créés par l'esprit humain, jamais ne pourront se liguer, ni ne
voudront se liguer, contre le Blanc, qui se répartit entre les mêmes
secteurs. Les Noirs sont trop fatigués de l'esclavage pour entrer
volontairement dans l'esclavage de la couleur. Les hommes vaniteux et
intéressés, blancs ou noirs, s'en iront d'un côté ; et les hommes généreux
et désintéressés s'en iront de l'autre. Les hommes authentiques, noirs ou
blancs, auront des rapports loyaux et amicaux dictés par le goût du
mérite, et la fierté de tout ce qui peut honorer la terre où nous sommes
nés, que nous soyons blancs ou noirs. Le mot raciste disparaîtra de la
bouche des Noirs qui l'emploient aujourd'hui de bonne foi lorsqu'ils
comprendront qu'il constitue l'unique argument, valable en apparence, et
pris comme tel par des hommes sincères et craintifs, pour refuser au Noir
la plénitude de ses droits d'homme. Seraient également coupables de
racisme, le raciste blanc et le raciste noir. De nombreux Blancs ont déjà
oublié leur couleur ; il en va de même pour de nombreux Noirs. Ensemble,
Blancs et Noirs, ils travaillent à la culture de l'esprit, à la
propagation de la vertu, et au triomphe du travail créateur et de la
charité sublime.
À Cuba, jamais il n'y aura de guerre de races. La
République ne peut pas reculer ; et la République, depuis le jour sans
pareil de la rédemption du Noir à Cuba, depuis la première Constitution de
l'indépendance, le 10 avril à Guaimaro, n'a jamais parlé de Blancs ni de
Noirs. Les droits publics, concédés alors par pur calcul par le
gouvernement espagnol et introduits dans les mœurs avant l'indépendance de
l'Ile, ne pourront être niés désormais, ni par l'Espagnol qui les
maintiendra tant qu'il vivra à Cuba, afin de continuer à diviser le Cubain
noir et le Cubain blanc, ni par l'indépendance, qui ne saurait nier dans
la liberté les droits que l'Espagnol a reconnus au temps de la
servitude.
Pour le reste, chacun sera libre, dans l'enceinte sacrée
du foyer. Le mérite, la démonstration publique et continuelle de la
culture, et les relations inévitables achèveront d'unir les hommes. À
Cuba, il y a beaucoup de grandeur, chez les Noirs comme chez les Blancs.
"
Traduction de Jean Lamorre, professeur à l'Université de
Bordeaux en France et de Santiago de Cuba. (RHC)
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