José Julián Martí Pérez
Apôtre de l'Indépendance
de Cuba

 

  

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 Lettres de José Martí à Manuel Mercado-Première Partie

 

LETTRES

DE JOSÉ MARTÍ

A MANUEL MERCADO

-I-
 

 

 

Traduction:

Jacques-François Bonaldi

jadorise@hotmail.com

 

« Ce qui me l'a révélé comme un homme, comme tout un homme,

        et un merveilleux écrivain, ce sont surtout ses lettres. »

 

Miguel de Unamuno (Espagne)

 

« Ses lettres, quel qu'en fût le sujet, avaient le même magnétisme

que sa conversation. »

                                                                                                 

Enrique José de Varona (Cuba)

 

« C'est dans les lettres que Martí atteint au maximum

le don  d'émouvoir.»

 

Pedro López Dorticós (Cuba)

 

« On considère sa prose comme la plus belle depuis Montalvo;

on prononce les noms de Gracián et de Thérèse d'Avila… 

Mais il est bien évident que l'écrivain, si remarquable qu'il soit,

pâlit devant l'homme.

 

René Bazin (France)

                                                                                

« Je suis étonné devant Martí. Quelle manière de concevoir

et d'exprimer ses idées ! Il manie la plume

comme Gustave Doré jouait avec le crayon! »

 

Benjamín Vicuña-Mackenna (Chili)

 

« …la parole américaine, authentique, sentant la forêt vierge, les chutes du Niagara, la chaîne des Andes,

les cours d'eau comme le Mississippi ou la Plata.»

 

Domingo Sarmiento (Argentine)

1

 

[Mexico, 1876][1]

 

         Mon très noble ami,

 

J'allais parler ce soir pour que vous m'écoutiez. Et comme je perds le plaisir de vous complaire, je m'attriste de ne pouvoir le faire[2].

Après que vous êtes partis, je me suis senti vraiment mal. La nuit et l'abri amoureux me soulageront, mais, en plus du recueillement intime de mon esprit, mon corps, maintenant fiévreux, me nie son aide.

         Et ma Carmen [3] voulait m'entendre parler. Mais elle voit bien que ce double froid ne convient pas à l'ardeur d'un discours.

         Pardonnez-moi, car ce n'est pas une excuse.

         Et pensez que votre ami ne cesse un moment de parler de vous, de vous aimer et de vous admirer.

José Martí

 

Lisez cette lettre à l'affectueux Peón [4]. Nul n'y perd, sauf moi, qui voulais vous contenter.

******


 

 


 

[1] Simple note adressée directement à Mercado, sans la moindre date. Alfonso Mercado la situe en tête de l'édition princeps (José Martí, Cartas a Manuel A. Mercado, pro-logue de Francisco Monterde, Mexico, 1946, Ediciones de la Universidad Nacional Autónoma de México, p. 3). Les Obras Completas (La Havane, 1975, Editorial de Ciencias Sociales, 2e éd., t. 20, p. 15) ajoutent un [1876] sans doute vraisemblable à cause de ce «ma Carmen» qui indique une intimité douteuse en 1875. Il est impossible de la dater de plus près. Sans doute correspond-elle à une occasion similaire à celle dont il parle le 31 janvier 1876 (cf. note sui-vante). Obras Completas. Edición crítica (La Havane, 2001, Centro de Estudios Martianos, t. 4, 1875-1876 México, p. 406, cité désormais comme OCEC) la considère comme du 7 mai 1786, qui correspond à la date d’un hommage rendu au dramaturge José Peón Contreras par ses pairs, et ajoute en note : « Nous fixons cette datation parce que Revista Universal publie le 9 mai 1876 l’entrefilet suivant : "José Martí. Notre cher compagnon est prostré sur un lit de douleur à cause d’une grave maladie contractée dans sa prison, quand il fut incarcéré pour avoir défendu sa patrie. / Nous faisons confiance aux médecins qui le soignent ; il recommencera sous peu à embellir la Revista de ses productions". » Que son nom n’apparaisse pas dans l’entrefilet du 9 mai que le journal consacre à cet hommage constitue pour OCEC une preuve de plus de la validité de la datation. Cela n’est pas invraisemblable, bien entendu. Mais ne me convainc qu’à moitié : que Martí n’ait même pas adressé directement un petit mot au principal intéressé et qu’il se soit excusé par l’intermédiaire de Mercado qu’il charge de lui lire cette note me paraît trop discourtois pour venir de lui.

[2] C'est sans doute là une des premières allusions aux dons d'orateur de Martí, des lèvres duquel, selon tous les témoignages, restaient suspendus ses auditeurs. Il n'a que vingt-trois ans, et déjà on l'invite à discourir.  Il est possible que cette missive ait à voir avec ce dont il parle à Nicolás Domínguez Cowan le 31 janvier 1876 : «Il y a fête ce soir à l'Académie de peinture, et je me vois contraint de parler, tout malade et fâché que je me sente aujourd'hui.  J'aimerais beaucoup voir dans la salle des visages amis et bienveillants. Je vous joins une invitation si jamais vous voulez voir comment on couronne le peintre Rebull et pardonner les choses violentes que dira ce soir son ami affectionné.» (O. C., t. 20, p. 254.)  Une de ses interventions à un débat au Lycée Hidalgo sur Matérialisme et spiritualisme avait, dès le 5 avril 1875,  déclenché l'étonnement des milieux littéraires de la capitale mexicaine, au point que El Federalista du 7 signale : «Un jeune poète cubain a pris la parole.  Tout ce qu'on pourrait dire de son discours serait pâle : un torrent d'idées déversées de la manière la plus fleurie, telle fut son allocution.»  Martí étant intervenu dans un second débat, El Federalista écrit le 13 : «Martí a utilisé son éloquence captivante...»  Et El Eco de Ambos Mundos : «Ce jeune homme sera terrible sur la place publique en pleine émeute populaire; il pourra arracher des larmes au bord d'un sépulcre, il sera l'orateur favori des femmes, des enfants et des croyants, mais – et cela dépend de son système nerveux, de son imagination vive et captivante, il n'émouvra jamais un parlement ni ne l'emportera dans des discussions froides et sereines de la science.» (Cf. Alfonso Herrera Franyutti, Martí en México. Recuerdos de una época, Mexico, 1969, s. éd., pp. 29-30.)  On trouvera des notes de Martí sur l'art oratoire in O. C., t. 19, pp. 449-451.  Sur Marti orateur, cf. Cinto Vitier, «Los discursos de Martí» (1964), Temas martianos, La Havane, 1969, Departamento Colección Cuba, Biblioteca Nacional José Martí, pp.  67-91.

*Santiago Rebull (1829-1902). Disciple de Clavé à Mexico et de Thomas Consoni à Rome. De retour au Mexique en 1859, est professeur de dessin d'après nature à l'Académie. Peint le portrait de Maximilien à la demande de l'usurpateur et celui-ci de Charlotte, qui reste inachevé, et décore certaines terrasses du château de Chapultepec. Son oeuvre la plus fameuse et la plus controversée est La mort de Marat, vantée par Martí (Revista Universal, 7 janvier 1876) et Felipe Gutiérrez (Revista Universal,  26 février 1876), et critiquée par Felipe López López en El Renacimiento, Mexico, 1908, pp. 360-361).

[3] Carmen Zayas-Bazán e Hidalgo (29 mai 1853-15 janvier 1928), née à Puerto Príncipe (aujourd'hui Camagüey). C'est à Mexico, où sa famille, d'excellente position sociale et plutôt espagnolisante, a émigré en 1871 à cause de la première guerre d'Indépendance (1868-1878), qu'elle fait la connaissance de José Martí, alors âgé comme elle de vingt-deux ans. Le jeune homme est arrivé en février 1875 au terme de son bannissement en Espagne, pour y rejoindre sa famille – qui a dû spécialement émigrer au Mexique puisque le jeune homme ne peut rentrer à Cuba –  et pour travailler à son soutien. Les Martí habitent depuis le milieu de l'année 1875 un appartement – mitoyen du bureau du journal Revista Universal auquel José collabore depuis le 2 mars – appartenant à Ramón Guzmán, homme cultivé et influent, l'un des meilleurs amis de Manuel Mercado, et marié, peu après l'arrivée de la famille Zayas- Bazán à Mexico, avec Rosa, la seconde des filles. C'est lui qui présente Martí au père, chez qui le jeune homme se rend ensuite fréquemment pour jouer aux échecs et, vraisemblablement, courtiser la plus jeune de ses filles. Il existait donc des liens solides entre Mercado, les Zayas-Bazán et la famille Martí, même si celle-ci n'était pas du même milieu social. Certains auteurs affirment que les deux jeunes gens se connurent le 19 décembre 1875 à l'occasion de la première de la pièce de théâtre écrite par Martí, Amor con amor se paga.

[4] José Peón Contreras (1843-1907), médecin, poète et dramaturge mexicain. Repré-senta le Yucatán et le Nouveau-León au Congrès, et fut secrétaire de la Chambre et du Sénat. Cultiva les thèmes historiques espagnols dans le contexte mexicain de la Conquête et de la colonie, et écrivit «Canto a Martí» (cf. « Homenaje a José Martí  en el centenario de su nacimiento», Revista Cubana, La Havane, Publicaciones del Ministerio de Educación, Dire-cción General de Cultura, vol. XXIX, juillet 1951-décembre 1952, pp. 288-308)  où il évoque en vers les années de jeunesse de son ami et son dernier séjour au Mexique en 1894. Très grand ami de Martí qui écrira cinq chroniques sur ses pièces dans la Revista Universal, en 1876. (O.C., t. 6, pp. 423-448.) Le tout récent tome 4 de l’Edition critique des Œuvres complètes qui comprend, parmi deux cent trente-cinq textes inédits, trente-quatre chroniques théâtrales (rubrique « Correo de los teatros »), confirme l’admiration que Martí vouait à Peón Contreras. (José Martí, OCEC, t. 4, pp. 15-90.)

2

 

Veracruz, le [lundi] 1er janvier 1877

 

         Mercado,

        

Le sort en est jeté, et il sera probablement conjuré sous peu : je vais enfin à La Havane, muni de documents correctement légaux, et au nom de Julián Pérez[1], qui sont mes seconds noms, ce qui fait que j'ai l'impression de me trahir un peu moins; il est toujours bon, même en des choses graves, d'être le moins hypocrite possible. Vous savez sans doute, parce que vous avez le droit de savoir tout ce qui me concerne, combien on a lutté le dernier soir pour me faire renoncer à mon voyage. Zayas [2] m'a offert l'argent nécessaire pour que ma famille puisse se rendre à La Havane : cet argent était inutile, puisqu'il était de Zayas, et ce n'est pas à vous que j'ai à donner de plus amples explications. Avec l'âme, je l'aurais reçu; avec les mains, non. Nicolás Domínguez [3], affligé de n'avoir pas le même argent à m'offrir, voulait que je paye Zayas avec un bon de Cuba, d'une valeur réelle de 250 pesos. La meilleure manière de savoir gré de certaines faveurs et de les honorer, c'est de les accepter, et si on ne les accepte pas, on ne les achète pas. Je n'ai pas douté un instant de ce que je devais faire : je ne recourrais jamais à Zayas, qui m'a donné cette fois-ci un gage d'amour sincère, par la sollicitude paternelle avec laquelle il a voulu m'éviter ce danger. Mais ce qu'il convient de faire passe toujours après ce qu'il faut faire.

          J'ai donné ma parole de prendre un billet à St. Thomas à St. Thomas[4]. Pleins de brusquerie, ces gens-là n'acceptaient pas un paiement jusqu'à La Havane. Mon souhait secret était de faire le voyage sous sa forme primitive, et c'est grâce à cet obstacle invincible que j'ai pu le faire sans manquer à ma promesse. Le risque est fait pour le vaincre, et je vais le vaincre. Vous connaissez l'épouvante qui frappait, contenait et rapetissait tous les actes de ma vie, qui gelait les mouvements dans mes bras et sur mes lèvres les mots généreux ou énergiques. Il faut leur donner des vêtements qui les couvrent, et une bonne vie à vivre, préparer leur départ, placer mon père[5], entreprendre ce voyage favorable et avantageux au Guatemala. Si tout ceci se fait, bienvenus les graves risques d'une prison probable. On souffre un peu plus, mais on a fait ce qu'il fallait.

         On dirait que le Guatemala me tend les bras : l'âme est loyale, et la mienne m'annonce la fortune. Je vais empli de Carmen , ce qui veut dire aller empli de forces. J'attends des bienfaits des affectueuses lettres de Macedo [6], dont vous savez combien je l'estime. Celles que m'a données ici Uriarte [7] sont telles qu'elles m'ouvriront un chemin facile, d'autant que je les aiderai vite. Uriarte m'assure, me promet que j'aurai dès le premier moment au Guatemala la situation aisée que je recherche. Les chaires sont faciles, et les chaires privées abondent. La validation est simple[8], et je la ferai en une semaine. Je souhaiterais que la peine de mort existât à présent pour lui arracher, en arrivant là-bas, tous les prisonniers. Il semblerait qu'une époque digne et virile commence, mais de ce Guatemala qui m'appelle, j'appellerai, moi, ce Mexique que j'aime. J'emporte en moi son atmosphère et sa peine, et la douleur a pour moi de grands enchantements; je vous emporte en moi, ainsi que les vôtres, et pour moi il y a un grand plaisir dans la gratitude. Vous avez bien fait de m'être bon : je le mérite, et je vous le rétribuerai amoureusement.

         Veracruz est allègre, parce que son homme est l'homme. Ou alors parce que le secret de l'allégresse des peuples n'est peut-être pas ailleurs que dans la satisfaction des besoins personnels de leurs enfants. L'ambition mesquine doit être la fille de l'oisiveté; la grande, d'une femme. Lola [9] me comprend.

         J'arrivais de Mexico avec les tourments que laisse dans l'âme le fait d'être ingrat; grâce à vous, j'ai distrait ces peines dans le castillan savoureux de Santacilia [10], la poésie cérébrale de Justo Sierra [11] et la diction agreste, chaude et pittoresque d'Altamirano [12]. Comme je venais plein de force, je venais plein d'admiration. Est bon quiconque admire beaucoup, et j'ai dû l'être beaucoup avant-hier. Elle est grandiose, cette voie[13] : que n'ai-je écrit une oeuvre étonnante sur cette audace extraordinaire ! Cela donne bien la mesure du trouble et de l'abattement de mon esprit.

         On aurait bien besoin de Manuel Ocaranza [14] sur ce chemin : ceux qui sentent la nature ont le devoir de l'aimer; les aurores et les couchers de soleil sont le véritable studio d'un artiste; un peintre dans son cabinet est un aigle malade. Dites-lui que la sortie d'Orizaba[15] est très belle, et que la contemplation de ces puretés ferait un bien incalculable à son âme. L'homme se fait immense en contemplant l'immensité. Je n'ai jamais vu un spectacle aussi beau. Le cirrus pierreux et le nimbus sombre couronnaient des montagnes fastueuses; les nues entouraient des crêtes rouges et se balançaient comme des opales mobiles; il y avait dans le ciel de très vastes émeraudes bleues, des monts turquoises, des carmins rosés, de brusques élans d'argent, un débordement des seins de la couleur; au-dessus de monts sombres, des cieux clairs, et au-dessus de crêtes tapissées de violets, d'impétueuses rafales d'or. J'ai ainsi joui de l'aube, puis le soleil est venu enlever presque tous ses charmes au paysage, baiser ardent d'homme qui interrompait un éveil de femme voluptueux. L'opale est plus belle que le brillant. Manuel devrait copier ces paysages-ci; lui, qui sent le contraste avec une vigueur solaire et un caprice féminin, et qui sait la couleur de l'âme et celle du corps, écrirait bien la Nature sur sa palette, de la même manière qu'en vous écrivant, je ferais à mon tour un livre exemplaire. Les grandes choses sont analogues, et je pense à présent à l'affection que j'ai pour vous, à la façon dont j'aime vos enfants, aux vertus admirables de Lola , et à la vaste noblesse de votre esprit. Elles vont avec moi, afin que je les publie et vénère; le bien délicatement fait, délicatement sera rendu. J'emporte un amour de frère, et sa part la plus vivante est pour vous. Je ne rougis d'aucune faveur reçue de votre main, parce que vous êtes digne de me les faire et moi de les recevoir. J'ai trouvé des bontés dans ma vie, et la plus grande est comparable à la vôtre.

         Je ne vous charge de rien, parce que vous devinez tout. Il se pourrait que je tombasse prisonnier, mais je ne serais pas constamment isolé, et leur voyage à elles[16], acheté au prix de ma liberté, puisqu'elles ont tant souffert par ma faute, se ferait de toute façon. Sinon, j'attends tout d'un peuple de bonne volonté : comment va-t-on demander à celui dont le foyer est la proie des flammes de s'occuper du visiteur ? Le Mexique est logique dans ses injustices apparentes. Préparez-vous calmement, car vous aiderez beaucoup à la fermeté morale de ce pays-ci : il manque des vertus au Mexique, et vous en avez à revendre. Vous sentez et espérez sereinement tout ce que je vous dis ici.

         Je me promets aussi de faire dans ma vie quelques biens; je sens mon oeuvre, et je m'en juge capable; je ne crois à aucune flatterie, ni ne conçois une idée bornée; tout prix humain me semble mesquin, et si beaucoup me flattent, aucun ne me séduit, et aucun n'est plus grand que celui de mériter l'estime de moi-même. Carmen ne m'aimerait pas si j'étais impatient ou ambitieux; elle et moi avons confiance en ce que le temps d’œuvrer viendra. En attendant, je la mériterai en silence. Je vous dirai tout ce que je vois et tout ce que je fais, combien je travaillerai et combien j'espérerai ! Je vous chargerai encore, maintenant que je crois que vous jouissez de quelque bien, des tristesses de mon foyer; je vous prierai de nouveau de voir Carmen, et de trouver une façon naturelle de faire que Lola et elle se connaissent; je l'ai laissée avec la sérénité tranquille de l'époux qui fait beaucoup confiance à sa femme. Que mon risque ne vous inquiète pas, car je ne le crains pas moi-même. Le paquebot français vous apportera du courrier, s'il n'y a pas d'ennuis. Il est maintenant trois heures du matin, et nous embarquons à sept heures. Je dis adieu à ce Mexique où je suis venu, l'esprit atterré, et dont je m'éloigne avec espoir et amour, comme si l'affection de ceux qui m'y ont aimé s'étendait à toute la terre. Priez Manuel Ocaranza en mon nom de valoir tout ce qu'il vaut; donnez des mercis affectueux à Macedo  ; parlez de moi à Manuelito [17], baisez les mains des tout petits, et embrassez Alice [18] sur sa bouche d’œillet. Souhaitez-moi une fortune égale à l'affection que j'ai envers vous, car je serai alors très fortuné; que Lola sache combien je l'estime, c'est-à-dire autant que la fortune que je lui souhaite, et qu'elle et vous voyiez en moi un frère constant, loyal et aimant, qui ne sera jamais loin de votre estime et qui ne l'est pas non plus maintenant de vos bras. Aimez-moi ainsi.

 

José Martí

******

 

 

[1] Son nom complet est José Julián Martí y Pérez, de son père Mariano Martí y Navarro, et de sa mère Leonor Pérez y Cabrera.

[2] Francisco Zayas-Bazán y Varona (1818-1893), le père de Carmen. Veuf d’Isabel María Hidalgo y Cabonilla qu’il a épousée en 1846. A Mexico depuis 1871. Père de neuf enfants: Rosa del Carmen (1850-1912); María del Carmen (1853-1920), épouse de Martí; Isabel Amalia (1855-1894); María Amalia (1857-1911); María de los Ángeles (1859-1923); José María (1861-1950); Francisco Javier (1862-1925); Ramón (1865-1948) y María Merced (1867-1953).  Il est avocat et se vante de descendre d'Ignacio Zayas-Bazán, président de l'Audiencia de Saint-Domingue en 1627. Il ne voit pas d'un très bon oeil l'idylle de sa fille avec José Martí. On ne conserve qu'une seule lettre de ce dernier à son futur beau-père, datée du 28 février 1877, et une autre après son mariage, datée du Guatemala le 13 juillet 1878, inédite dans les Oeuvres complètes, et révélant une grande incompréhension entre les deux hommes (cf. José Martí, Epistolario, compilation, distribution chronologique et notes de Luis García Pascual et Enrique H. Moreno Pla, et prologue de Juan Marinello, La Havane, 1993, Editorial de Ciencias Sociales, tome I, pp. 126-127).

[3] Nicolás Domínguez Cowan (1840-1898). Né à La Havane, fait des études dans sa ville natale, aux USA, en Espagne et en France. Fut aide de camp des capitaines généraux es-pagnols Domingo Dulce et Francisco Lersundi, mais émigra aux USA en 1870 à cause de ses idées indépendantistes. Il s'installa au Mexique en 1875 où il connut Martí et d'autres émigrés cubains. Collabora épisodiquement à la Revista Universal. Fut poète, bibliophile, bon joueur d'échecs et homme d'une grande culture. Plus tard, il fut agent de la Junte révolutionnaire de New York au Mexique, dont il avait pris la nationalité.  Martí lui écrit le 30 décembre 1876 : «Je l'ai pensé avec gratitude et avec prudence; je l'ai longuement pensé avec calme. Mon indécision est plus patente que votre noblesse, et pourtant que celle-ci est grande ! Je ne dois pas le faire, car cet homme généreux croirait que je lui achète sa faveur. Ça me porte préjudice. Vous, gentleman et bon, vous n'applaudirez pas, mais vous ne réprouverez pas cette délicatesse brusque de celui qui est content de sa mauvaise fortune parce qu'il y trouve des âmes bien trempées. Quatre heures viennent de sonner, et je vous étreins. Refuser ce service me coûte plus de mal qu'il ne m'en aurait coûté de l'accepter. Je le considère comme fait et le garde en mon âme. La faveur qu'on tente de me faire est faite et pour moi bien rétribuée. On m'appelle de nouveau. Je vous écrirai très longuement. Je n'ose pas vous rendre de ma main le document que vous m'offrez avec tant de généreuse volonté. Il en coûte beaucoup de savoir gré. Que pardonner vous coûte peu.» (O. C., t. 20, pp. 256-257; OCEC, t. 4, p. 408).)

[4] Une des îles Vierges, alors danoises, et maintenant nord-américaines.

[5] Ce « leur » signifie les membres de sa famille. Martí écrit à Domínguez Cowan le 1er janvier 1877 : «Mes efforts ont été inutiles et ma décision irréalisable : je vais enfin à La Havane, muni de documents correctement légaux, et avec un nom pris ici au dernier moment pour désorienter ceux qui, avec le nom primitif auquel j'avais pensé, se seraient occupés de mon voyage, si tant est que cette imprudence nécessaire mérite tant d'infortune et qu'une âme mauvaise s'occupe ici de cela.  Cette audace est indispensable : vous ne soupçonnez pas mes amertumes, parce que vous n'avez pas eu l'occasion de connaître toute la vivacité avec laquelle la douleur, en moi sèche et muette, écrase mon esprit.  Jetez un regard sur ma maison et vous trouverez la raison de tout : ni le pauvre vieux ni les malheureuses créatures ne peuvent souffrir le froid épouvantable de cette pauvreté...  Je n'ai refusé votre faveur directe – et inoubliable, mon noble ami – que parce que c'était une manière d'accepter indirectement l'offre généreuse de Zayas.  Il est des voix intimes qui disent ce qu'il faut faire, et je leur obéis toujours.  J'aurais frappé ce soir-là à la porte de Zayas pour lui donner une très forte accolade et me diriger ensuite, satisfait et content, à la gare de chemin de fer.  Il ne s'agissait pas seulement de rester, Nicolás, ni d'envoyer ma famille.  Ma situation était intenable un jour de plus.  Mon propre voyage – dont tout m'augure la fortune – de même que tout me présageait le malheur en venant au Mexique – est coûteux, nécessaire et long.  Pour rester à La Havane, je dois y laisser installer mon père comme l'exigent ses années graves et son intelligence blessée : si tout ceci s'obtient, et je l'obtiendrai même prisonnier, tous les dangers de ma prison probable doivent me paraître petits.  Ici, j'ai eu pour seule idée de prendre un billet pour St.  Thomas : il fallait un argent que je n'avais pas; on m'a refusé la concession que j'attendais; la résolution était prise, je me suis arraché à ma famille, celle qui devra être mon épouse a commencé de souffrir : et je vais à La Havane.  Je m'appelle Julián Pérez, mes seconds prénom et nom, car, même si cela devait me coûter la vie, je n'ai voulu être hypocrite que juste ce qu'il fallait.  Je ne vous fais pas mes adieux, parce que les hommes généreux doivent rencontrer bien des fois les hommes reconnaissants.  Je vous confie une commission suprême, qui de vous à moi serait un ordre : veillez sur ma famille.  Je n'ai pas accepté votre faveur, parce qu'il fallait accepter celle de Zayas : condition impossible.  Je vous estime à votre valeur et vous honore dûment en ma mémoire... » (O. C., t. 20, pp. 257-258.)

[6] Pablo Macedo y González Saravia (1851-1918). Jurisconsulte mexicain. Rédacteur d'El Foro. Secrétaire de gouvernement de Mexico (1876-1880). Député au Congrès de l'Union (1880-1882, 1892-1904, 1906-1911). Professeur de droit pénal et d'économie politique. Intervint dans la rédaction des lois sur les terrains vagues, la liberté des professions et l'amovibilité des fonctionnaires judiciaires. Délégué au Congrès historique américain (Madrid, 1892), directeur de l'Ecole nationale de jurisprudence (1901-1904). Auteur d'ouvrages juridiques et économiques.

[7] Juan Ramón Uriarte, homme politique et écrivain guatémaltèque. Sous le gouvernement de Rufino Barrios, ambassadeur au Mexique où Martí fit sa connaissance.  Sous-secrétaire des finances et ministre de Barrios, il introduisit Martí, une fois celui-ci au Guatemala, auprès de figures telles que Joaquín Macal, secrétaire des Relations extérieures.  Il devra gagner le Mexique en août 1878 après l'échec d'une invasion qu'il dirigea contre Barrios, mais soutint la campagne militaire en faveur de l'indépendance de l'Amérique centrale lancée par celui-ci en 1885. Auteur d'une Galería poética centroamericana et du prologue de la brochure sur le Guatemala que Martí publiera au Mexique en 1878.

[8]  De ses titres universitaires.

[9] Dolores García Parra (?-1924), la femme de Manuel Mercado : mère de Manuel (?-1919) ; María Luisa ; Alicia (?-1954) ; Dolores (Lola) ; Gustavo (?-1877, décédé très jeune; cf. lettre nº 8) ; Raúl (1877-1898) ; Alfonso (après 1877-1946) et Ernesto (1880-1962). Martí a connu personnellement les cinq premiers, tous nés, donc, en 1876 au plus tard, pendant son séjour au Mexique et les mentionne expressément dans cet ordre dans sa lettre nº 7 ; Alfonso n’est pas encore né, tandis que la naissance d’Ernesto fait l’objet d’une mention (lettre nº 27).

[10] Pedro Santacilia y Palacios (1826-1910), Cubain. Déporté en 1836 avec son père en Espagne, rentre à Cuba en 1845. Fonde à Santiago de Cuba en 1846 la revue Ensayos Literarios et collabore à de nombreuses autres publications, tout en exerçant comme professeur.  Participe à la conspiration de Narciso López, est arrêté puis déporté en 1852.  Il s'enfuit d'Espagne par Gibraltar et se rend aux USA où il prononce des conférences sur l'histoire de Cuba et participe à des groupes littéraires et fait partie de la Junte révolutionnaire fondée dans la ville.  Quand Juárez triomphe au Mexique, il le rejoint et devient son secrétaire.  Sept fois élu député au Congrès mexicain.  Collabore à plusieurs publications et en dirige d'autres. Epouse une fille de Juárez.  Pendant la guerre d’Indépendance cubaine de 1895, opère comme agent révolutionnaire devant le gouvernement mexicain.  A publié des poèmes et d'autres textes.

[11] Martí écrit : «Puis Justo Sierra lut ses vers. Tout en lui est beau et analogue; sa figure est sévère et robuste, tout comme sont vaillants, hauts, beaux et énergiques ses vers. Il lut simplement; il sait que la simplicité est la grandeur. La poésie de Justo a eu un rare mérite. C'était là la fête de la raison et du droit, la fête sereine de l'intelligence, non celle du vol  orgueilleux de la folle et vigoureuse imagination. Et ses vers, hautement poétiques, ont pourtant été naturels en cette fête tranquille où tout écart vulgaire eût été un contraste sensible, et toute poésie frivole eût brisé ce bel ensemble de sérénité et de raison. C'est que le front de cet homme se réchauffe au soleil de la race vierge; c'est que Justo Sierra appartient à la nouvelle génération de poètes, c'est que, tels les bardes modernes, l'imagination ne lui sert qu'à agrandir et à embellir la raison.  La poésie n'est pas le chant débile de la nature plastique; c'est là la poésie des peuples esclaves et lâches. La poésie des nations libres, celle des peuples maîtres, celle de notre terre américaine, c'est celle qui pénètre et creuse en l'homme les raisons de la vie, en la terre les germes de l'être. Ce qui est petit adore; ce qui est grand arrache et cherche. Qui ne sait que Justo Sierra est l'honneur de la patrie mexicaine ? Bien sot serait ici tout commentaire de ma part.» (Revista Universal, Mexico, 25 mai 1875, in O. C., t. 6, p. 211 ; OCEC, t. 2, pp. 52-53.) Justo Sierra Méndez (1848-1912). Mexicain. Connu comme nouvelliste, poète, journaliste, sociologue, historien, orateur, pédagogue et critique. Débute en littérature en 1868 stimulé par Ignacio M. Altamirano qui publie “El ángel del porvenir” et d'autres récits dans sa revue El Renacimiento. Romantique au départ, il aboutit à un parnassianisme plus classique. Débute comme journaliste aux côtés de Guillermo Prieto, d'Ignacio Ramírez et de Francisco Pimentel à El Monitor Republicano. Compagnon de Manuel Gutiérrez Nájera à la Revista Azul. Ecrit aussi dans la Revista Moderna. Député au Congrès et magistrat de la Cour suprême. Parvenu à sa maturité, se consacre de préférence à l'histoire et à l'éducation. Dans ce dernier domaine, est professeur de l'Ecole normale, ministre de l'Instruction publique de Porfirio Díaz (1905-1911) et fondateur de l'Université nationale autonome de Mexico (1910). Au triomphe de la Révolution, le président Francisco Madero le nomme ambassadeur en Espagne (1912) où il meurt la même année. A la mort de Martí, lui consacre un sonnet où il évoque les deux séjours de celui-ci à Mexico.

[12]  Ignacio Manuel Altamirano (1834-1893). Professeur et écrivain mexicain. Fait des études de droit. Participe à  la Révolution d'Ayutla et à la Guerre de Réforme. Se dis-tingue au siège de Querétaro. Aux côtés de son maître Ramírez et de Guillermo Prieto, publie El Correo de México (1867). Fonde avec Gonzalo Esteva El Renacimiento (1869). Participe aussi à la fondation d'El Federalista (avec Manuel Payno), de La Tribuna et de La República. Membre de la Société mexicaine de géographie et de statistique, et du Liceo Hidalgo, où il continue de promouvoir les lettres nationales. Professeur de l'Ecole normale, de l'Ecole de Commerce, de l'Ecole de jurisprudence. Occupe des fonctions à la Cour suprême, au Congrès, au secrétariat du Commerce. Consul en Espagne et en France. Auteur des romans Clemencia (1869) et El Zarco. Episodios de la vida mexicana (1861-1863, mais paru en 1901), et de récits recueillis dans Cuentos de invierno (1880) et dans Idilios y Elegías (Memorias de un imbécil). Son oeuvre de critique apparaît dans Revistas literarias (1868) et dans ses chroniques d'El Renacimiento. A sa mort, Martí lui consacre (Patria, 24 mars 1893) un hommage ému, évoquant « l'Indien précoce », « l'orateur tonitruant » de la Constitution, le guérillero qui « fustigea l'empire de Maximilien » et le critique et poète qui défendit la cause de Cuba, « parla au nom de la liberté et lutta au nom de la patrie ».

[13] La voie ferrée montant de Veracruz à Mexico impressionna fortement Martí. Il écrit au sujet du col de Maltrata (notes de voyage censément de 1875, mais peut-être de 1894) : «A la sortie d'Esperanza, au sommet de l'ombre d'une montagne, un coup d'or qui verdoie, qui noircit, qui jaunit de nouveau, qui entre dans la forêt sombre, couronne de la montagne immédiate. Le coeur est saisi de tant de beauté. Les yeux brûlent. Les mains se joignent en action de grâces et de prière...  Maltrata : Ah ! Quelle grandeur ! Comme si quel-que chose vous tombait dans le cœur et que vous vous agenouilliez.»  (O. C., t. 19, pp. 21-22.).

[14] Manuel Ocaranza e Hinojosa  (1841-1882) peintre mexicain. Protégé du général Vicente Riva Palacio et du colonel José Vicente Villada, aménage à Mexico pour faire des études de peinture à l'Académie de San Carlos (1860) sous la direction de Pelegrín Clavé, de Santiago Rebull et de Salomé Pina. Vit et peint chez Manuel A. Mercado, alors secrétaire du gouvernement de Mexico. Bénéficiaire d'une bourse d'études, il voyage à Paris au second semestre 1874 pour parfaire ses connaissances ;  il interrompt son séjour vraisemblablement à la nouvelle de l’état de santé ou de la mort d’Ana, la sœur de Martí, dont il est amoureux, et repart en avril ou mai 1875 ; de Paris, collabore à la Revista Universal. De retour à Mexico en 1876, s'installe de nouveau chez Mercado. Témoin de mariage de Martí. Professeur à l'Aca-démie. Auteur de nombreux tableaux, dont La flor marchita. La rosa envenenada o Trave-suras del amor, ¡Ah, es el gato!, La cuna vacía, Antes de la tempestad, Ahora o nunca, Natural-mente muerta, Jugar con fuego y La taza de té. Peintre d'orientation classique où l'on retrouve toutefois l'esprit romantique de l'époque. Très estimé de Martí. Fiancé de sa sœur, Ana, qui décéda lors d'un séjour d'étude du peintre à Paris avant l'arrivée de Martí à Mexico, et dont il fit ensuite un portrait de mémoire sur les instances de ce dernier qui ne cessera de le réclamer ensuite à Mercado. Martí emportait partout avec lui un petit paysage d'Ocaranza, « Chapultepec » et composa  « Flor de hielo », de son recueil de poèmes Versos Libres, en apprenant sa mort (1er juin 1882). Il avait écrit auparavant (La Opinión Nacional, 14 novembre 1881) : «Parmi ces peintres mexicains,  il faut mentionner spécialement Manuel Ocaranza, qui joint au maniement habile du pinceau un esprit ardent, peuplé d'imaginations riantes, et un goût exquis : indépendance, correction et vigueur, tels sont les caractères de ce peintre couronné.» (O. C., t. 23, p. 78.)  En 1882, Martí cite un extrait d’article d'«une excellente revue étrangère» : «Je suis tombé amoureux d'un très beau Cupidon empoisonnant une fleur, de Manuel Ocaranza, qui est un vrai maître, plein d'originalité et de grâce.»  (O. C., t. 23, p. 222.) [Le CEM signale dans sa note biographique d’OCEC, t. 3, p. 255, qu’Ocaranza rentre à Mexico en 1877, se basant sans doute sur le fait qu’il est l’un des témoins de mariage de Martí en décembre 1877. Or le « dites-lui » de Martí, trois lignes plus loin, prouve que le peintre était au Mexique dès 1876 : les textes inédits parus dans le tome 4 le confirment, puisque Martí annonce son retour dans une note du 25 mai 1876 de Revista Universal. Cf. OCEC, t. 4, p. 282.]

[15] Orizaba (1 248 mètres d'altitude), dans l’Etat  de Veracruz, situé dans une vallée des contreforts de la Sierra Madre orientale que traversent les fleuves Blanco et Orizaba et qu'entourent les monts Tlachichilco, San Cristóbal et Escamela. A 315 km de Mexico et 151 km de Veracruz. Un paysage qui avait fortement impressionné Martí. Ainsi, dans un discours prononcé à une distribution des prix  lors de son bref retour à Mexico en décembre 1877 pour s'y marier, affirme-t-il : «Merci, merci avant tout pour la déférence amoureuse de ceux qui me conduisent ici, pour la mémoire bienveillante et loyale de ceux qui m'applaudissent ici. Ah ! Je n'oublie pas. Esclave de la douleur, prisonnier en terre ennemie, sans aucune grandeur à accomplir ni aucun espoir à nourrir, j'ai toujours brisé sur mes lèvres les mots d'enthousiasme ardent que la Nature y a mis. Je suis venu ensuite sur cette terre-ci, j'ai vu les monts violacés d’Orizaba, ses paysages qui seraient égyptiens s'ils n'étaient déjà mexicains, les nuages endormis sur les monts, le froid pêcher poussant aux côtés du maïs fugace...» (O. C., t. 22, fragment 140, p. 85.)

[16] Autrement dit les femmes de la famille encore au Mexique,  la mère et Antonia, la benjamine, rentrant à Cuba avec lui ou quelque temps après, comme l'indique sa lettre datée du 22 janvier 1877 de La Havane. Dans Martí. Biografía Familiar (La Havane, s.d. – mais le prologue est du 15 mars 1938 – Imprimerie Cardenas y Compañía, p. 142), Raúl García Martí, fils d'Amelia, précise que le départ anticipé d'Antonia, mais après celui de Martí, est dû au fait qu’elle avait des problème cardiaques causés par l'altitude de Mexico et que les parents craignaient qu'elle n’ait le même sort qu'Ana.

[17] Le fils aîné de Mercado.

[18] Alicia, la deuxième fille de Mercado et le troisième enfant de la famille.

3

 

La Havane, le [lundi] 22 janvier 1877

 

         Mon noble et très cher ami,

 

Je ne dois pas commencer par vous dire que la fortune a récompensé mon audace nécessaire. Je suis arrivé à La Havane et j'ai couru des risques; mais le bien qu'on sème quelque part est une graine qui fructifie partout : un de mes vieux et paternels amis d'Espagne occupe ici une situation élevée[1], et son affection m'a sauvé d'un danger qui, sinon, aurait été grave. Comme l'indécision m'angoisse et me trouble, et que je tourne et retourne en moi à présent une pensée naturelle, peut-être utile et pour ma vie spirituelle – si longtemps abandonnée – nécessaire, j'éprouve du remords à ne pas vous dire complètement dans cette lettre ce que je pense de mon voyage et de ma situation prochaine. Je ne me cache pas à moi-même que, pour entreprendre et imaginer, pour encourager avec foi et œuvrer avec brio, la présence de Carmen m'est indispensable. Elle exerce en mon esprit une douce influence fortifiante, au point que je crois à présent que je pourrais bien placer au-dessus de la nostalgie de la patrie la nostalgie de l'amour. Ce n'est pas une passion frénétique, à moins qu'il n'y ait de la frénésie dans le calme, mais c'est comme une attache et comme un déversement de tout son esprit dans mon esprit. Dois-je courir des aventures qui me répugnent ? Pourrai-je avoir toute la vigueur nécessaire loin de celle pour qui je la veux ? M’est-il licite de m'imposer à moi-même un sacrifice torturant et superflu ?  À quoi bon, sinon à être entendues, ces puissantes clameurs de mon âme ? Je soupèse et retourne ces idées, sans me décider pour aucune. Par bonheur, l'accomplissement du devoir n'est même pas méritoire en moi, parce qu'il est une habitude : je sais que je me déciderai en fin de compte pour ce que devra faire la plus scrupuleuse conscience.

         J'ai désormais à votre égard une dette de concept. Il est curieux que dans la nuit terrifiante où j'ai dit adieu à Mexico et où, sur le seuil de ma maison, j'ai étreint contre ma poitrine un des coeurs les plus élevés, les plus sains et les plus généreux que j'aie connus, je ne vous aie pas laissé écrite la lettre nécessaire au remboursement des cinquante pesos que, fer-mant avec amertume les yeux de ma conscience, j'ai dû accepter de vous. C'est tout simple, et vous l'avez noblement compris : j'aurais eu à devoir cette faveur à Alfredo Bablot [2], à qui je devais déjà un singulier remerciement, et comme chez moi accepter une faveur c'est donner la mesure de mon amour pour celui de qui je l'accepte, j'ai largement préféré, réduit à ce dernier recours, vous le devoir à vous plutôt qu'à lui. J'ai mal fait, mais dans un cas pareil vous aussi auriez mal fait : ce sont là de longs, de beaux comptes qui se soldent sur la terre ou au ciel.

         Je me punis et me frappe le front chaque fois que je pense aux amertumes probables que mes pauvres petites continueront de vivre à Mexico : je secoue cette pensée comme je secouerai de moi une mauvaise action, et vous savez bien que je ne l'ai pas commise. Par le paquebot amé-ricain je leur enverrai 200 pesos, une quantité suffisante pour qu'elles fas-sent, bien qu'avec de douloureuses pénuries, leur voyage jusqu'à La Havane par le paquebot français, le meilleur marché, le plus rapide et le plus confortable de ceux qui viennent de là-bas. Elles peuvent très bien encaisser le 10 ou le 12 ce que je leur enverrai d'ici le 3 et prendre le billet sur le paquebot pour le 18. La lenteur des voyages au Guatemala, difficiles à partir d'ici, et les combats actuels de mon esprit me font espérer pouvoir les embrasser avant de partir. Les choses se concilient de telle manière que, tout en recouvrant, moi, la liberté et le choix de vie nécessaires, elles vivront ici tranquillement, ma soeur avec son mari et ses enfants[3], là où se trouvent à présent ma mère [4] et mon Antonia [5], la discrète Amelia [6] probablement dans un collège, mon père