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Cuba > José Martí |
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Lettres de José Martí à Manuel Mercado-Première Partie |
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LETTRES
DE JOSÉ MARTÍ
A MANUEL MERCADO
-I-
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« Ce qui me l'a révélé comme un
homme, comme tout un homme,
et un merveilleux écrivain,
ce sont surtout ses lettres. »
Miguel de Unamuno
(Espagne)
« Ses lettres, quel qu'en fût le
sujet, avaient le même magnétisme
que sa conversation. »
Enrique José
de Varona (Cuba)
« C'est dans les lettres que Martí
atteint au maximum
le don d'émouvoir.»
Pedro López
Dorticós (Cuba)
« On considère sa prose comme la
plus belle depuis Montalvo;
on prononce les noms de Gracián et
de Thérèse d'Avila…
Mais il est bien évident que
l'écrivain, si remarquable qu'il
soit,
pâlit devant l'homme.
René Bazin
(France)
« Je suis étonné devant Martí.
Quelle manière de concevoir
et d'exprimer ses idées ! Il manie
la plume
comme Gustave Doré jouait avec le
crayon! »
Benjamín Vicuña-Mackenna
(Chili)
« …la parole américaine,
authentique, sentant la forêt
vierge, les chutes du Niagara, la
chaîne des Andes,
les cours d'eau comme le Mississippi
ou la Plata.»
Domingo Sarmiento
(Argentine)
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1
[Mexico, 1876]
Mon très noble ami,
J'allais
parler ce soir
pour que vous m'écoutiez. Et comme
je perds le plaisir de vous
complaire, je m'attriste de ne
pouvoir le faire.
Après que
vous êtes partis, je me suis senti
vraiment mal. La nuit et l'abri
amoureux me soulageront, mais, en
plus du recueillement intime de mon
esprit, mon corps, maintenant
fiévreux, me nie son aide.
Et ma Carmen
voulait m'entendre parler. Mais elle
voit bien que ce double froid ne
convient pas à l'ardeur d'un
discours.
Pardonnez-moi, car ce n'est
pas une excuse.
Et pensez que votre ami ne
cesse un moment de parler de vous,
de vous aimer et de vous admirer.
José Martí
Lisez cette
lettre à l'affectueux Peón.
Nul n'y perd, sauf moi, qui voulais
vous contenter.
******
[1]
Simple note adressée
directement à Mercado, sans
la moindre date.
Alfonso Mercado la situe en
tête de l'édition princeps
(José Martí, Cartas a
Manuel A. Mercado,
pro-logue de Francisco
Monterde, Mexico, 1946,
Ediciones de la Universidad
Nacional Autónoma de México,
p. 3).
Les Obras Completas
(La Havane, 1975, Editorial
de Ciencias Sociales, 2e
éd., t. 20, p. 15) ajoutent
un [1876] sans doute
vraisemblable à cause de ce
«ma Carmen» qui indique une
intimité douteuse en 1875.
Il est impossible de la
dater de plus près. Sans
doute correspond-elle à une
occasion similaire à celle
dont il parle le 31 janvier
1876 (cf. note sui-vante).
Obras Completas. Edición
crítica (La Havane,
2001, Centro de Estudios
Martianos, t. 4,
1875-1876 México, p.
406, cité désormais comme
OCEC) la considère comme
du 7 mai 1786, qui
correspond à la date d’un
hommage rendu au dramaturge
José Peón Contreras par ses
pairs, et ajoute en note :
« Nous fixons cette datation
parce que Revista
Universal publie le 9
mai 1876 l’entrefilet
suivant : "José Martí. Notre
cher compagnon est prostré
sur un lit de douleur à
cause d’une grave maladie
contractée dans sa prison,
quand il fut incarcéré pour
avoir défendu sa patrie. /
Nous faisons confiance aux
médecins qui le soignent ;
il recommencera sous peu à
embellir la Revista
de ses productions". » Que
son nom n’apparaisse pas
dans l’entrefilet du 9 mai
que le journal consacre à
cet hommage constitue pour
OCEC une preuve de
plus de la validité de la
datation. Cela n’est pas
invraisemblable, bien
entendu. Mais ne me convainc
qu’à moitié : que Martí
n’ait même pas adressé
directement un petit mot au
principal intéressé et qu’il
se soit excusé par
l’intermédiaire de Mercado
qu’il charge de lui lire
cette note me paraît trop
discourtois pour venir de
lui.
[2]
C'est sans doute là une des
premières allusions aux dons
d'orateur de Martí, des
lèvres duquel, selon tous
les témoignages, restaient
suspendus ses auditeurs. Il
n'a que vingt-trois ans, et
déjà on l'invite à
discourir. Il est possible
que cette missive ait à voir
avec ce dont il parle à
Nicolás Domínguez Cowan le
31 janvier 1876 : «Il y a
fête ce soir à l'Académie de
peinture, et je me vois
contraint de parler, tout
malade et fâché que je me
sente aujourd'hui.
J'aimerais beaucoup voir
dans la salle des visages
amis et bienveillants. Je
vous joins une invitation si
jamais vous voulez voir
comment on couronne le
peintre Rebull et pardonner
les choses violentes que
dira ce soir son ami
affectionné.» (O. C.,
t. 20, p. 254.) Une de ses
interventions à un débat au
Lycée Hidalgo sur
Matérialisme et
spiritualisme avait, dès le
5 avril 1875, déclenché
l'étonnement des milieux
littéraires de la capitale
mexicaine, au point que
El Federalista du 7
signale : «Un jeune poète
cubain a pris la parole.
Tout ce qu'on pourrait dire
de son discours serait
pâle : un torrent d'idées
déversées de la manière la
plus fleurie, telle fut son
allocution.» Martí étant
intervenu dans un second
débat, El Federalista
écrit le 13 : «Martí a
utilisé son éloquence
captivante...» Et El Eco
de Ambos Mundos : «Ce
jeune homme sera terrible
sur la place publique en
pleine émeute populaire; il
pourra arracher des larmes
au bord d'un sépulcre, il
sera l'orateur favori des
femmes, des enfants et des
croyants, mais – et cela
dépend de son système
nerveux, de son imagination
vive et captivante, il
n'émouvra jamais un
parlement ni ne l'emportera
dans des discussions froides
et sereines de la science.»
(Cf. Alfonso Herrera
Franyutti, Martí en
México.
Recuerdos de una época,
Mexico, 1969, s. éd., pp.
29-30.)
On trouvera des notes de Martí sur
l'art oratoire in O. C.,
t. 19, pp. 449-451.
Sur Marti orateur, cf. Cinto
Vitier, «Los discursos de
Martí» (1964), Temas
martianos, La Havane,
1969, Departamento Colección
Cuba, Biblioteca Nacional
José Martí, pp.
67-91.
*Santiago Rebull
(1829-1902). Disciple de
Clavé à Mexico et de Thomas
Consoni à Rome. De retour au
Mexique en 1859, est
professeur de dessin d'après
nature à l'Académie. Peint
le portrait de Maximilien à
la demande de l'usurpateur
et celui-ci de Charlotte,
qui reste inachevé, et
décore certaines terrasses
du château de Chapultepec.
Son oeuvre la plus fameuse
et la plus controversée est
La mort de Marat,
vantée par Martí (Revista
Universal, 7 janvier
1876) et Felipe Gutiérrez (Revista
Universal, 26 février
1876), et critiquée par
Felipe López López en El
Renacimiento, Mexico,
1908, pp. 360-361).
[3] Carmen Zayas-Bazán e Hidalgo
(29 mai 1853-15 janvier
1928), née à Puerto Príncipe
(aujourd'hui Camagüey).
C'est à Mexico, où sa
famille, d'excellente
position sociale et plutôt
espagnolisante, a émigré en
1871 à cause de la première
guerre d'Indépendance
(1868-1878), qu'elle fait la
connaissance de José Martí,
alors âgé comme elle de
vingt-deux ans. Le jeune
homme est arrivé en février
1875 au terme de son
bannissement en Espagne,
pour y rejoindre sa famille
– qui a dû spécialement
émigrer au Mexique puisque
le jeune homme ne peut
rentrer à Cuba – et pour
travailler à son soutien.
Les Martí habitent depuis le
milieu de l'année 1875 un
appartement – mitoyen du
bureau du journal Revista
Universal auquel José
collabore depuis le 2 mars –
appartenant à Ramón Guzmán,
homme cultivé et influent,
l'un des meilleurs amis de
Manuel Mercado, et marié,
peu après l'arrivée de la
famille Zayas- Bazán à
Mexico, avec Rosa, la
seconde des filles. C'est
lui qui présente Martí au
père, chez qui le jeune
homme se rend ensuite
fréquemment pour jouer aux
échecs et,
vraisemblablement, courtiser
la plus jeune de ses filles.
Il existait donc des liens
solides entre Mercado, les
Zayas-Bazán et la famille
Martí, même si celle-ci
n'était pas du même milieu
social. Certains auteurs
affirment que les deux
jeunes gens se connurent le
19 décembre 1875 à
l'occasion de la première de
la pièce de théâtre écrite
par Martí, Amor con amor
se paga.
[4] José Peón Contreras
(1843-1907), médecin, poète
et dramaturge mexicain.
Repré-senta le Yucatán et le
Nouveau-León au Congrès, et
fut secrétaire de la Chambre
et du Sénat. Cultiva les
thèmes historiques espagnols
dans le contexte mexicain de
la Conquête et de la
colonie, et écrivit «Canto a
Martí» (cf.
« Homenaje a José Martí en
el centenario de su
nacimiento», Revista
Cubana, La Havane,
Publicaciones del Ministerio
de Educación, Dire-cción
General de Cultura, vol.
XXIX, juillet 1951-décembre
1952, pp. 288-308) où il
évoque en vers les années de
jeunesse de son ami et son
dernier séjour au Mexique en
1894. Très grand ami de
Martí qui écrira cinq
chroniques sur ses pièces
dans la Revista Universal,
en 1876.
(O.C., t. 6, pp.
423-448.)
Le tout récent tome 4 de l’Edition
critique des Œuvres
complètes qui comprend,
parmi deux cent trente-cinq
textes inédits,
trente-quatre chroniques
théâtrales (rubrique « Correo
de los teatros »), confirme
l’admiration que Martí
vouait à Peón Contreras.
(José Martí, OCEC, t. 4, pp. 15-90.)
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2
Veracruz, le [lundi] 1er
janvier 1877
Mercado,
Le sort en est
jeté, et il sera probablement conjuré sous peu : je vais enfin
à La Havane, muni de documents
correctement légaux, et au nom de
Julián Pérez,
qui sont mes seconds noms, ce qui
fait que j'ai l'impression de me
trahir un peu moins; il est toujours
bon, même en des choses graves,
d'être le moins hypocrite possible.
Vous savez sans doute, parce que
vous avez le droit de savoir tout ce
qui me concerne, combien on a lutté
le dernier soir pour me faire
renoncer à mon voyage. Zayas
m'a offert l'argent nécessaire pour
que ma famille puisse se rendre à La
Havane : cet argent était inutile,
puisqu'il était de Zayas, et ce
n'est pas à vous que j'ai à donner
de plus amples explications. Avec
l'âme, je l'aurais reçu; avec les
mains, non. Nicolás Domínguez,
affligé de n'avoir pas le même
argent à m'offrir, voulait que je
paye Zayas avec un bon de Cuba,
d'une valeur réelle de 250 pesos. La
meilleure manière de savoir gré de
certaines faveurs et de les honorer,
c'est de les accepter, et si on ne
les accepte pas, on ne les achète
pas. Je n'ai pas douté un instant de
ce que je devais faire : je ne
recourrais jamais à Zayas, qui m'a
donné cette fois-ci un gage d'amour
sincère, par la sollicitude
paternelle avec laquelle il a voulu
m'éviter ce danger. Mais ce qu'il
convient de faire passe toujours
après ce qu'il faut faire.
J'ai donné ma parole de
prendre un billet à St. Thomas à St. Thomas.
Pleins de brusquerie, ces gens-là
n'acceptaient pas un paiement
jusqu'à La Havane. Mon souhait
secret était de faire le voyage sous
sa forme primitive, et c'est grâce à
cet obstacle invincible que j'ai pu
le faire sans manquer à ma promesse.
Le risque est fait pour le vaincre,
et je vais le vaincre. Vous
connaissez l'épouvante qui frappait,
contenait et rapetissait tous les
actes de ma vie, qui gelait les
mouvements dans mes bras et sur mes
lèvres les mots généreux ou
énergiques. Il faut leur donner des
vêtements qui les couvrent, et une
bonne vie à vivre, préparer leur
départ, placer mon père,
entreprendre ce voyage favorable et
avantageux au Guatemala. Si tout
ceci se fait, bienvenus les graves
risques d'une prison probable. On
souffre un peu plus, mais on a fait
ce qu'il fallait.
On dirait que le Guatemala
me tend les bras : l'âme est loyale,
et la mienne m'annonce la fortune.
Je vais empli de Carmen , ce qui veut dire aller empli de forces. J'attends des
bienfaits des affectueuses lettres
de Macedo,
dont vous savez combien je l'estime.
Celles que m'a données ici Uriarte
sont telles qu'elles m'ouvriront un
chemin facile, d'autant que je les
aiderai vite. Uriarte m'assure, me
promet que j'aurai dès le premier
moment au Guatemala la situation
aisée que je recherche. Les chaires
sont faciles, et les chaires privées
abondent. La validation est simple,
et je la ferai en une semaine. Je
souhaiterais que la peine de mort
existât à présent pour lui arracher,
en arrivant là-bas, tous les
prisonniers. Il semblerait qu'une
époque digne et virile commence,
mais de ce Guatemala qui m'appelle,
j'appellerai, moi, ce Mexique que
j'aime. J'emporte en moi son
atmosphère et sa peine, et la
douleur a pour moi de grands
enchantements; je vous emporte en
moi, ainsi que les vôtres, et pour
moi il y a un grand plaisir dans la
gratitude. Vous avez bien fait de
m'être bon : je le mérite, et je
vous le rétribuerai amoureusement.
Veracruz est allègre, parce
que son homme est l'homme. Ou alors
parce que le secret de l'allégresse
des peuples n'est peut-être pas
ailleurs que dans la satisfaction
des besoins personnels de leurs
enfants. L'ambition mesquine doit
être la fille de l'oisiveté; la
grande, d'une femme. Lola
me comprend.
J'arrivais de Mexico avec
les tourments que laisse dans l'âme
le fait d'être ingrat; grâce à vous,
j'ai distrait ces peines dans le
castillan savoureux de Santacilia,
la poésie cérébrale de Justo Sierra
et la diction agreste, chaude et
pittoresque d'Altamirano.
Comme je venais plein de force, je
venais plein d'admiration. Est bon
quiconque admire beaucoup, et j'ai
dû l'être beaucoup avant-hier. Elle
est grandiose, cette voie
: que n'ai-je écrit une oeuvre
étonnante sur cette audace
extraordinaire ! Cela donne bien la
mesure du trouble et de l'abattement
de mon esprit.
On aurait bien besoin de
Manuel Ocaranza
sur ce chemin : ceux qui sentent la
nature ont le devoir de l'aimer; les
aurores et les couchers de soleil
sont le véritable studio d'un
artiste; un peintre dans son cabinet
est un aigle malade. Dites-lui que
la sortie d'Orizaba
est très belle, et que la
contemplation de ces puretés ferait
un bien incalculable à son âme.
L'homme se fait immense en
contemplant l'immensité. Je n'ai
jamais vu un spectacle aussi beau.
Le cirrus pierreux et le nimbus
sombre couronnaient des montagnes
fastueuses; les nues entouraient des
crêtes rouges et se balançaient
comme des opales mobiles; il y avait
dans le ciel de très vastes
émeraudes bleues, des monts
turquoises, des carmins rosés, de
brusques élans d'argent, un
débordement des seins de la couleur;
au-dessus de monts sombres, des
cieux clairs, et au-dessus de crêtes
tapissées de violets, d'impétueuses
rafales d'or. J'ai ainsi joui de
l'aube, puis le soleil est venu
enlever presque tous ses charmes au
paysage, baiser ardent d'homme qui
interrompait un éveil de femme
voluptueux. L'opale est plus belle
que le brillant. Manuel devrait
copier ces paysages-ci; lui, qui
sent le contraste avec une vigueur
solaire et un caprice féminin, et
qui sait la couleur de l'âme et
celle du corps, écrirait bien la
Nature sur sa palette, de la même
manière qu'en vous écrivant, je
ferais à mon tour un livre
exemplaire. Les grandes choses sont
analogues, et je pense à présent à
l'affection que j'ai pour vous, à la
façon dont j'aime vos enfants, aux
vertus admirables de Lola
, et à la vaste noblesse de votre esprit. Elles vont avec
moi, afin que je les publie et
vénère; le bien délicatement fait,
délicatement sera rendu. J'emporte
un amour de frère, et sa part la
plus vivante est pour vous. Je ne
rougis d'aucune faveur reçue de
votre main, parce que vous êtes
digne de me les faire et moi de les
recevoir. J'ai trouvé des bontés
dans ma vie, et la plus grande est
comparable à la vôtre.
Je ne vous charge de rien,
parce que vous devinez tout. Il se
pourrait que je tombasse prisonnier,
mais je ne serais pas constamment
isolé, et leur voyage à elles,
acheté au prix de ma liberté,
puisqu'elles ont tant souffert par
ma faute, se ferait de toute façon.
Sinon, j'attends tout d'un peuple de
bonne volonté : comment va-t-on
demander à celui dont le foyer est
la proie des flammes de s'occuper du
visiteur ? Le Mexique est logique
dans ses injustices apparentes.
Préparez-vous calmement, car vous
aiderez beaucoup à la fermeté morale
de ce pays-ci : il manque des vertus
au Mexique, et vous en avez à
revendre. Vous sentez et espérez
sereinement tout ce que je vous dis
ici.
Je me promets aussi de
faire dans ma vie quelques biens; je
sens mon oeuvre, et je m'en juge
capable; je ne crois à aucune
flatterie, ni ne conçois une idée
bornée; tout prix humain me semble
mesquin, et si beaucoup me flattent,
aucun ne me séduit, et aucun n'est
plus grand que celui de mériter
l'estime de moi-même. Carmen
ne m'aimerait pas si j'étais impatient ou ambitieux; elle
et moi avons confiance en ce que le
temps d’œuvrer viendra. En
attendant, je la mériterai en
silence. Je vous dirai tout ce que
je vois et tout ce que je fais,
combien je travaillerai et combien
j'espérerai ! Je vous chargerai
encore, maintenant que je crois que
vous jouissez de quelque bien, des
tristesses de mon foyer; je vous
prierai de nouveau de voir Carmen,
et de trouver une façon naturelle de
faire que Lola
et elle se connaissent; je l'ai laissée avec la sérénité
tranquille de l'époux qui fait
beaucoup confiance à sa femme. Que
mon risque ne vous inquiète pas, car
je ne le crains pas moi-même. Le
paquebot français vous apportera du
courrier, s'il n'y a pas d'ennuis.
Il est maintenant trois heures du
matin, et nous embarquons à sept
heures. Je dis adieu à ce Mexique où
je suis venu, l'esprit atterré, et
dont je m'éloigne avec espoir et
amour, comme si l'affection de ceux
qui m'y ont aimé s'étendait à toute
la terre. Priez Manuel Ocaranza
en mon nom de valoir tout ce qu'il vaut; donnez des mercis
affectueux à Macedo
; parlez de moi à Manuelito,
baisez les mains des tout petits, et
embrassez Alice
sur sa bouche d’œillet.
Souhaitez-moi une fortune égale à
l'affection que j'ai envers vous,
car je serai alors très fortuné; que
Lola
sache combien je l'estime, c'est-à-dire autant que la
fortune que je lui souhaite, et
qu'elle et vous voyiez en moi un
frère constant, loyal et aimant, qui
ne sera jamais loin de votre estime
et qui ne l'est pas non plus
maintenant de vos bras. Aimez-moi
ainsi.
José Martí
******
[1]
Son nom complet est José
Julián Martí y Pérez, de son
père Mariano Martí y Navarro,
et de sa mère Leonor Pérez y
Cabrera.
[2]
Francisco Zayas-Bazán y
Varona
(1818-1893), le père de
Carmen. Veuf d’Isabel María
Hidalgo y Cabonilla qu’il a
épousée en 1846. A Mexico
depuis 1871. Père de neuf
enfants: Rosa del Carmen
(1850-1912); María del
Carmen (1853-1920), épouse
de Martí; Isabel Amalia
(1855-1894); María Amalia
(1857-1911); María de los
Ángeles (1859-1923); José
María (1861-1950); Francisco
Javier (1862-1925); Ramón
(1865-1948) y María Merced
(1867-1953).
Il est avocat et se vante de
descendre d'Ignacio
Zayas-Bazán, président de
l'Audiencia de
Saint-Domingue en 1627. Il
ne voit pas d'un très bon
oeil l'idylle de sa fille
avec José Martí. On ne
conserve qu'une seule lettre
de ce dernier à son futur
beau-père, datée du 28
février 1877, et une autre
après son mariage, datée du
Guatemala le 13 juillet
1878, inédite dans les
Oeuvres complètes, et
révélant une grande
incompréhension entre les
deux hommes (cf. José Martí,
Epistolario,
compilation, distribution
chronologique et notes de
Luis García Pascual et
Enrique H. Moreno Pla, et
prologue de Juan Marinello,
La Havane, 1993, Editorial
de Ciencias Sociales, tome
I, pp. 126-127).
[3]
Nicolás Domínguez Cowan
(1840-1898).
Né à La Havane, fait des
études dans sa ville natale,
aux USA, en Espagne et en
France. Fut aide de camp des
capitaines généraux
es-pagnols Domingo Dulce et
Francisco Lersundi, mais
émigra aux USA en 1870 à
cause de ses idées
indépendantistes. Il
s'installa au Mexique en
1875 où il connut Martí et
d'autres émigrés cubains.
Collabora épisodiquement à
la Revista Universal.
Fut poète, bibliophile, bon
joueur d'échecs et homme
d'une grande culture. Plus
tard, il fut agent de la
Junte révolutionnaire de New
York au Mexique, dont il
avait pris la nationalité.
Martí lui écrit le 30
décembre 1876 : «Je l'ai
pensé avec gratitude et avec
prudence; je l'ai longuement
pensé avec calme. Mon
indécision est plus patente
que votre noblesse, et
pourtant que celle-ci est
grande ! Je ne dois pas le
faire, car cet homme
généreux croirait que je lui
achète sa faveur. Ça me
porte préjudice. Vous,
gentleman et bon, vous
n'applaudirez pas, mais vous
ne réprouverez pas cette
délicatesse brusque de celui
qui est content de sa
mauvaise fortune parce qu'il
y trouve des âmes bien
trempées. Quatre heures
viennent de sonner, et je
vous étreins. Refuser ce
service me coûte plus de mal
qu'il ne m'en aurait coûté
de l'accepter. Je le
considère comme fait et le
garde en mon âme. La faveur
qu'on tente de me faire est
faite et pour moi bien
rétribuée. On m'appelle de
nouveau. Je vous écrirai
très longuement. Je n'ose
pas vous rendre de ma main
le document que vous
m'offrez avec tant de
généreuse volonté. Il en
coûte beaucoup de savoir
gré. Que pardonner vous
coûte peu.» (O. C.,
t. 20, pp. 256-257; OCEC,
t. 4, p. 408).)
[4]
Une des îles Vierges, alors
danoises, et maintenant
nord-américaines.
[5]
Ce « leur » signifie les
membres de sa famille. Martí
écrit à Domínguez Cowan le 1er
janvier 1877 : «Mes efforts
ont été inutiles et ma
décision irréalisable : je
vais enfin à La Havane, muni
de documents correctement
légaux, et avec un nom pris
ici au dernier moment pour
désorienter ceux qui, avec
le nom primitif auquel
j'avais pensé, se seraient
occupés de mon voyage, si
tant est que cette
imprudence nécessaire mérite
tant d'infortune et qu'une
âme mauvaise s'occupe ici de
cela. Cette audace est
indispensable : vous ne
soupçonnez pas mes
amertumes, parce que vous
n'avez pas eu l'occasion de
connaître toute la vivacité
avec laquelle la douleur, en
moi sèche et muette, écrase
mon esprit. Jetez un regard
sur ma maison et vous
trouverez la raison de tout
: ni le pauvre vieux ni les
malheureuses créatures ne
peuvent souffrir le froid
épouvantable de cette
pauvreté... Je n'ai refusé
votre faveur directe – et
inoubliable, mon noble ami –
que parce que c'était une
manière d'accepter
indirectement l'offre
généreuse de Zayas. Il est
des voix intimes qui disent
ce qu'il faut faire, et je
leur obéis toujours.
J'aurais frappé ce soir-là à
la porte de Zayas pour lui
donner une très forte
accolade et me diriger
ensuite, satisfait et
content, à la gare de chemin
de fer. Il ne s'agissait
pas seulement de rester,
Nicolás, ni d'envoyer ma
famille. Ma situation était
intenable un jour de plus.
Mon propre voyage – dont
tout m'augure la fortune –
de même que tout me
présageait le malheur en
venant au Mexique – est
coûteux, nécessaire et
long. Pour rester à La
Havane, je dois y laisser
installer mon père comme
l'exigent ses années graves
et son intelligence blessée
: si tout ceci s'obtient, et
je l'obtiendrai même
prisonnier, tous les dangers
de ma prison probable
doivent me paraître petits.
Ici, j'ai eu pour seule idée
de prendre un billet pour
St. Thomas : il fallait un
argent que je n'avais pas;
on m'a refusé la concession
que j'attendais; la
résolution était prise, je
me suis arraché à ma
famille, celle qui devra
être mon épouse a commencé
de souffrir : et je vais à
La Havane. Je m'appelle
Julián Pérez, mes seconds
prénom et nom, car, même si
cela devait me coûter la
vie, je n'ai voulu être
hypocrite que juste ce qu'il
fallait. Je ne vous fais
pas mes adieux, parce que
les hommes généreux doivent
rencontrer bien des fois les
hommes reconnaissants. Je
vous confie une commission
suprême, qui de vous à moi
serait un ordre : veillez
sur ma famille. Je n'ai pas
accepté votre faveur, parce
qu'il fallait accepter celle
de Zayas : condition
impossible. Je vous estime
à votre valeur et vous
honore dûment en ma
mémoire... »
(O. C., t. 20, pp.
257-258.)
[6]
Pablo Macedo y González
Saravia
(1851-1918).
Jurisconsulte mexicain.
Rédacteur d'El Foro.
Secrétaire de gouvernement
de Mexico (1876-1880).
Député au Congrès de l'Union
(1880-1882, 1892-1904,
1906-1911). Professeur de
droit pénal et d'économie
politique. Intervint dans la
rédaction des lois sur les
terrains vagues, la liberté
des professions et
l'amovibilité des
fonctionnaires judiciaires.
Délégué au Congrès
historique américain
(Madrid, 1892), directeur de
l'Ecole nationale de
jurisprudence (1901-1904).
Auteur d'ouvrages juridiques
et économiques.
[7] Juan Ramón Uriarte,
homme politique et écrivain
guatémaltèque. Sous le
gouvernement de Rufino
Barrios, ambassadeur au
Mexique où Martí fit sa
connaissance.
Sous-secrétaire des finances
et ministre de Barrios, il
introduisit Martí, une fois
celui-ci au Guatemala,
auprès de figures telles que
Joaquín Macal, secrétaire
des Relations extérieures.
Il devra gagner le Mexique
en août 1878 après l'échec
d'une invasion qu'il dirigea
contre Barrios, mais soutint
la campagne militaire en
faveur de l'indépendance de
l'Amérique centrale lancée
par celui-ci en 1885. Auteur
d'une Galería poética
centroamericana et du
prologue de la brochure sur
le Guatemala que Martí
publiera au Mexique en 1878.
De ses titres
universitaires.
[9]
Dolores García Parra
(?-1924), la femme de Manuel
Mercado : mère de Manuel
(?-1919) ; María Luisa ;
Alicia (?-1954) ; Dolores
(Lola) ;
Gustavo (?-1877, décédé très
jeune; cf. lettre nº 8) ;
Raúl (1877-1898) ; Alfonso
(après 1877-1946) et Ernesto
(1880-1962). Martí a connu
personnellement les cinq
premiers, tous nés, donc, en
1876 au plus tard, pendant
son séjour au Mexique et les
mentionne expressément dans
cet ordre dans sa lettre nº
7 ; Alfonso n’est pas encore
né, tandis que la naissance
d’Ernesto fait l’objet d’une
mention (lettre nº 27).
[10]
Pedro Santacilia y Palacios
(1826-1910), Cubain.
Déporté en 1836 avec son
père en Espagne, rentre à
Cuba en 1845. Fonde à
Santiago de Cuba en 1846 la
revue Ensayos Literarios
et collabore à de nombreuses
autres publications, tout en
exerçant comme professeur.
Participe à la conspiration
de Narciso López, est arrêté
puis déporté en 1852. Il
s'enfuit d'Espagne par
Gibraltar et se rend aux USA
où il prononce des
conférences sur l'histoire
de Cuba et participe à des
groupes littéraires et fait
partie de la Junte
révolutionnaire fondée dans
la ville. Quand Juárez
triomphe au Mexique, il le
rejoint et devient son
secrétaire. Sept fois élu
député au Congrès mexicain.
Collabore à plusieurs
publications et en dirige
d'autres. Epouse une fille
de Juárez. Pendant la
guerre d’Indépendance
cubaine de 1895, opère comme
agent révolutionnaire devant
le gouvernement mexicain. A
publié des poèmes et
d'autres textes.
[11]
Martí écrit : «Puis Justo
Sierra lut ses vers. Tout en
lui est beau et analogue; sa
figure est sévère et
robuste, tout comme sont
vaillants, hauts, beaux et
énergiques ses vers. Il lut
simplement; il sait que la
simplicité est la grandeur.
La poésie de Justo a eu un
rare mérite. C'était là la
fête de la raison et du
droit, la fête sereine de
l'intelligence, non celle du
vol orgueilleux de la folle
et vigoureuse imagination.
Et ses vers, hautement
poétiques, ont pourtant été
naturels en cette fête
tranquille où tout écart
vulgaire eût été un
contraste sensible, et toute
poésie frivole eût brisé ce
bel ensemble de sérénité et
de raison. C'est que le
front de cet homme se
réchauffe au soleil de la
race vierge; c'est que Justo
Sierra appartient à la
nouvelle génération de
poètes, c'est que, tels les
bardes modernes,
l'imagination ne lui sert
qu'à agrandir et à embellir
la raison. La poésie n'est
pas le chant débile de la
nature plastique; c'est là
la poésie des peuples
esclaves et lâches. La
poésie des nations libres,
celle des peuples maîtres,
celle de notre terre
américaine, c'est celle qui
pénètre et creuse en l'homme
les raisons de la vie, en la
terre les germes de l'être.
Ce qui est petit adore; ce
qui est grand arrache et
cherche. Qui ne sait que
Justo Sierra est l'honneur
de la patrie mexicaine ?
Bien sot serait ici tout
commentaire de ma part.»
(Revista Universal,
Mexico, 25 mai 1875, in
O. C., t. 6, p. 211 ;
OCEC, t. 2, pp. 52-53.)
Justo Sierra Méndez
(1848-1912). Mexicain. Connu
comme nouvelliste, poète,
journaliste, sociologue,
historien, orateur,
pédagogue et critique.
Débute en littérature en
1868 stimulé par Ignacio M.
Altamirano qui publie “El
ángel del porvenir” et
d'autres récits dans sa
revue El Renacimiento.
Romantique au départ, il
aboutit à un parnassianisme
plus classique. Débute comme
journaliste aux côtés de
Guillermo Prieto, d'Ignacio
Ramírez et de Francisco
Pimentel à El Monitor
Republicano. Compagnon
de Manuel Gutiérrez Nájera à
la Revista Azul.
Ecrit aussi dans la
Revista Moderna. Député
au Congrès et magistrat de
la Cour suprême. Parvenu à
sa maturité, se consacre de
préférence à l'histoire et à
l'éducation. Dans ce dernier
domaine, est professeur de
l'Ecole normale, ministre de
l'Instruction publique de
Porfirio Díaz (1905-1911) et
fondateur de l'Université
nationale autonome de Mexico
(1910). Au triomphe de la
Révolution, le président
Francisco Madero le nomme
ambassadeur en Espagne
(1912) où il meurt la même
année. A la mort de Martí,
lui consacre un sonnet où il
évoque les deux séjours de
celui-ci à Mexico.
[12]
Ignacio Manuel Altamirano
(1834-1893).
Professeur et écrivain mexicain. Fait
des études de droit.
Participe à la Révolution
d'Ayutla et à la Guerre de
Réforme. Se dis-tingue au
siège de Querétaro.
Aux côtés de son maître
Ramírez et de Guillermo
Prieto, publie El Correo
de México (1867). Fonde
avec Gonzalo Esteva El
Renacimiento (1869).
Participe aussi à la
fondation d'El
Federalista (avec Manuel
Payno), de La Tribuna
et de La República.
Membre de la Société
mexicaine de géographie et
de statistique, et du Liceo
Hidalgo, où il continue de
promouvoir les lettres
nationales. Professeur de l'Ecole
normale, de l'Ecole de
Commerce, de l'Ecole de
jurisprudence. Occupe des
fonctions à la Cour suprême,
au Congrès, au secrétariat
du Commerce. Consul en
Espagne et en France. Auteur
des romans Clemencia
(1869) et El Zarco.
Episodios de la vida
mexicana (1861-1863,
mais paru en 1901), et de
récits recueillis dans
Cuentos de invierno
(1880) et dans Idilios y
Elegías (Memorias de
un imbécil). Son
oeuvre de critique apparaît
dans Revistas literarias
(1868) et dans ses
chroniques d'El
Renacimiento. A sa mort,
Martí lui consacre (Patria,
24 mars 1893) un hommage
ému, évoquant « l'Indien
précoce », « l'orateur
tonitruant » de la
Constitution, le guérillero
qui « fustigea l'empire de
Maximilien » et le critique
et poète qui défendit la
cause de Cuba, « parla au
nom de la liberté et lutta
au nom de la patrie ».
[13]
La voie ferrée montant de
Veracruz à Mexico
impressionna fortement
Martí. Il écrit au sujet du
col de Maltrata (notes de
voyage censément de 1875,
mais peut-être de 1894) : «A
la sortie d'Esperanza, au
sommet de l'ombre d'une
montagne, un coup d'or qui
verdoie, qui noircit, qui
jaunit de nouveau, qui entre
dans la forêt sombre,
couronne de la montagne
immédiate. Le coeur est
saisi de tant de beauté. Les
yeux brûlent. Les mains se
joignent en action de grâces
et de prière... Maltrata :
Ah ! Quelle grandeur ! Comme
si quel-que chose vous
tombait dans le cœur et que
vous vous agenouilliez.» (O.
C., t. 19, pp. 21-22.).
[14]
Manuel Ocaranza e Hinojosa
(1841-1882) peintre mexicain.
Protégé du général Vicente Riva
Palacio et du colonel José
Vicente Villada, aménage à
Mexico pour faire des études
de peinture à l'Académie de
San Carlos (1860) sous la
direction de Pelegrín Clavé,
de Santiago Rebull et de
Salomé Pina. Vit et peint
chez Manuel A. Mercado,
alors secrétaire du
gouvernement de Mexico.
Bénéficiaire d'une bourse
d'études, il voyage à Paris
au second semestre 1874 pour
parfaire ses
connaissances ; il
interrompt son séjour
vraisemblablement à la
nouvelle de l’état de santé
ou de la mort d’Ana, la sœur
de Martí, dont il est
amoureux, et repart en avril
ou mai 1875 ; de Paris,
collabore à la Revista
Universal. De retour à
Mexico en 1876, s'installe
de nouveau chez Mercado.
Témoin de mariage de Martí.
Professeur à l'Aca-démie.
Auteur de nombreux tableaux,
dont La flor marchita.
La rosa envenenada o Trave-suras
del amor,
¡Ah, es el gato!,
La cuna vacía, Antes
de la tempestad,
Ahora o nunca,
Natural-mente muerta,
Jugar con fuego y La
taza de té.
Peintre d'orientation classique où l'on
retrouve toutefois l'esprit
romantique de l'époque. Très
estimé de Martí. Fiancé de
sa sœur, Ana, qui décéda
lors d'un séjour d'étude du
peintre à Paris avant
l'arrivée de Martí à Mexico,
et dont il fit ensuite un
portrait de mémoire sur les
instances de ce dernier qui
ne cessera de le réclamer
ensuite à Mercado. Martí
emportait partout avec lui
un petit paysage d'Ocaranza,
« Chapultepec » et composa
« Flor de hielo », de son
recueil de poèmes Versos
Libres, en apprenant sa
mort (1er juin
1882). Il avait écrit
auparavant (La Opinión
Nacional, 14 novembre
1881) : «Parmi ces peintres
mexicains, il faut
mentionner spécialement
Manuel Ocaranza, qui joint
au maniement habile du
pinceau un esprit ardent,
peuplé d'imaginations
riantes, et un goût exquis :
indépendance, correction et
vigueur, tels sont les
caractères de ce peintre
couronné.» (O. C., t.
23, p. 78.) En 1882, Martí
cite un extrait d’article
d'«une excellente revue
étrangère» : «Je suis tombé
amoureux d'un très beau
Cupidon empoisonnant une
fleur, de Manuel Ocaranza,
qui est un vrai maître,
plein d'originalité et de
grâce.» (O. C.,
t. 23, p. 222.) [Le CEM
signale dans sa note
biographique d’OCEC,
t. 3, p. 255, qu’Ocaranza
rentre à Mexico en 1877, se
basant sans doute sur le
fait qu’il est l’un des
témoins de mariage de Martí
en décembre 1877. Or le
« dites-lui » de Martí,
trois lignes plus loin,
prouve que le peintre était
au Mexique dès 1876 : les
textes inédits parus dans le
tome 4 le confirment,
puisque Martí annonce son
retour dans une note du 25
mai 1876 de Revista
Universal. Cf. OCEC,
t. 4, p. 282.]
[15]
Orizaba (1 248 mètres
d'altitude), dans l’Etat de
Veracruz, situé dans une
vallée des contreforts de la
Sierra Madre orientale que
traversent les fleuves
Blanco et Orizaba et
qu'entourent les monts
Tlachichilco, San Cristóbal
et Escamela.
A 315 km de Mexico et 151 km
de Veracruz.
Un paysage qui avait
fortement impressionné
Martí. Ainsi, dans un
discours prononcé à une
distribution des prix lors
de son bref retour à Mexico
en décembre 1877 pour s'y
marier, affirme-t-il :
«Merci, merci avant tout
pour la déférence amoureuse
de ceux qui me conduisent
ici, pour la mémoire
bienveillante et loyale de
ceux qui m'applaudissent
ici. Ah ! Je n'oublie pas.
Esclave de la douleur,
prisonnier en terre ennemie,
sans aucune grandeur à
accomplir ni aucun espoir à
nourrir, j'ai toujours brisé
sur mes lèvres les mots
d'enthousiasme ardent que la
Nature y a mis. Je suis venu
ensuite sur cette terre-ci,
j'ai vu les monts violacés
d’Orizaba, ses paysages qui
seraient égyptiens s'ils
n'étaient déjà mexicains,
les nuages endormis sur les
monts, le froid pêcher
poussant aux côtés du maïs
fugace...» (O. C.,
t. 22, fragment 140, p. 85.)
[16]
Autrement dit les femmes de
la famille encore au
Mexique, la mère et
Antonia, la benjamine,
rentrant à Cuba avec lui ou
quelque temps après, comme
l'indique sa lettre datée du
22 janvier 1877 de La
Havane. Dans Martí.
Biografía Familiar (La
Havane, s.d. – mais le
prologue est du 15 mars 1938
– Imprimerie Cardenas y
Compañía, p. 142), Raúl
García Martí, fils d'Amelia,
précise que le départ
anticipé d'Antonia, mais
après celui de Martí, est dû
au fait qu’elle avait des
problème cardiaques causés
par l'altitude de Mexico et
que les parents craignaient
qu'elle n’ait le même sort
qu'Ana.
[17]
Le fils aîné de Mercado.
[18]
Alicia, la deuxième
fille de Mercado et le
troisième enfant de la
famille.
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3
La Havane, le [lundi] 22 janvier
1877
Mon noble et très cher ami,
Je ne dois pas
commencer par vous dire que la fortune a récompensé mon audace
nécessaire. Je suis arrivé à La
Havane et j'ai couru des risques;
mais le bien qu'on sème quelque part
est une graine qui fructifie partout
: un de mes vieux et paternels amis
d'Espagne occupe ici une situation
élevée,
et son affection m'a sauvé d'un
danger qui, sinon, aurait été grave.
Comme l'indécision m'angoisse et me
trouble, et que je tourne et
retourne en moi à présent une pensée
naturelle, peut-être utile et pour
ma vie spirituelle – si longtemps
abandonnée – nécessaire, j'éprouve
du remords à ne pas vous dire
complètement dans cette lettre ce
que je pense de mon voyage et de ma
situation prochaine. Je ne me cache
pas à moi-même que, pour
entreprendre et imaginer, pour
encourager avec foi et œuvrer avec
brio, la présence de Carmen
m'est indispensable. Elle exerce en mon esprit une douce
influence fortifiante, au point que
je crois à présent que je pourrais
bien placer au-dessus de la
nostalgie de la patrie la nostalgie
de l'amour. Ce n'est pas une passion
frénétique, à moins qu'il n'y ait de
la frénésie dans le calme, mais
c'est comme une attache et comme un
déversement de tout son esprit dans
mon esprit. Dois-je courir des
aventures qui me répugnent ?
Pourrai-je avoir toute la vigueur
nécessaire loin de celle pour qui je
la veux ? M’est-il licite de
m'imposer à moi-même un sacrifice
torturant et superflu ? À quoi bon,
sinon à être entendues, ces
puissantes clameurs de mon âme ? Je
soupèse et retourne ces idées, sans
me décider pour aucune. Par bonheur,
l'accomplissement du devoir n'est
même pas méritoire en moi, parce
qu'il est une habitude : je sais que
je me déciderai en fin de compte
pour ce que devra faire la plus
scrupuleuse conscience.
J'ai désormais à votre
égard une dette de concept. Il est
curieux que dans la nuit terrifiante
où j'ai dit adieu à Mexico et où,
sur le seuil de ma maison, j'ai
étreint contre ma poitrine un des
coeurs les plus élevés, les plus
sains et les plus généreux que j'aie
connus, je ne vous aie pas laissé
écrite la lettre nécessaire au
remboursement des cinquante pesos
que, fer-mant avec amertume les yeux
de ma conscience, j'ai dû accepter
de vous. C'est tout simple, et vous
l'avez noblement compris : j'aurais
eu à devoir cette faveur à Alfredo
Bablot,
à qui je devais déjà un singulier
remerciement, et comme chez moi
accepter une faveur c'est donner la
mesure de mon amour pour celui de
qui je l'accepte, j'ai largement
préféré, réduit à ce dernier
recours, vous le devoir à vous
plutôt qu'à lui. J'ai mal fait, mais
dans un cas pareil vous aussi auriez
mal fait : ce sont là de longs, de
beaux comptes qui se soldent sur la
terre ou au ciel.
Je me punis et me frappe le
front chaque fois que je pense aux
amertumes probables que mes pauvres
petites continueront de vivre à
Mexico : je secoue cette pensée
comme je secouerai de moi une
mauvaise action, et vous savez bien
que je ne l'ai pas commise. Par le
paquebot amé-ricain je leur enverrai
200 pesos, une quantité suffisante
pour qu'elles fas-sent, bien qu'avec
de douloureuses pénuries, leur
voyage jusqu'à La Havane par le
paquebot français, le meilleur
marché, le plus rapide et le plus
confortable de ceux qui viennent de
là-bas. Elles peuvent très bien
encaisser le 10 ou le 12 ce que je
leur enverrai d'ici le 3 et prendre
le billet sur le paquebot pour le
18. La lenteur des voyages au
Guatemala, difficiles à partir
d'ici, et les combats actuels de mon
esprit me font espérer pouvoir les
embrasser avant de partir. Les
choses se concilient de telle
manière que, tout en recouvrant,
moi, la liberté et le choix de vie
nécessaires, elles vivront ici
tranquillement, ma soeur
avec son mari
et ses enfants,
là où se trouvent à présent ma mère
et mon Antonia,
la discrète Amelia
probablement dans un collège, mon
père
dans le calme, et Carmen
avec une cousine aimante qui le
souhaite vivement. Les facilités
sont venues ainsi d'une façon
naturelle. Son séjour et celui de
ma mère
dans le village pittoresque où elles
vivent à présent, serein et vaste
Tacubaya,
auraient été nécessaires en
n'importe quelle circonstance à la
vie d'Antonia
que les meilleurs médecins de La Havane garantissent et que
je vois déjà enflée et agrandie dans
ses très pâles veines d'avant;
l'intelligence avide d'Amelia
prendra l'envol qu'elle souhaite
avec inquiétude dans le collège que
je lui cherche. A quoi bon alors,
notre famille étant ici dans
l'abondance, bâtir soudain et au
milieu de difficultés coûteuses une
maison pour mon père et pour ma sœur
? Ainsi, elles contentes et moi
agile, je me ferai avec avarice et
rapidité la situation modeste que je
souhaite, grâce à laquelle, en cas
extrême, mes parents et mes sœurs
reviendraient de nouveau, et avec
plus d'aisance, à mes côtés. En
effet, malade de corps et mort
d'âme, sans énergie dans l'esprit et
dans la chair, à quoi, dans mes
luttes épouvantables et désormais
conclues dont le cœur me saigne
encore, pourrais-je leur servir ?
J'éprouve un plaisir spécial à vous
parler d'abondance – avec une
expansion affectueuse que je n'ai
même pas envers ma mère, avec qui
mon amour souffre d'en parler – de
ces choses intimes qui me sont une
manière de décharger mon âme et de
justifier ma conduite, dont je me
fais encore des reproches parce que
je pense que mon devoir n'était bien
accompli qu'en mourant à leurs yeux
d'impuissance, d'achèvement et de
douleur. Un esprit céleste, celui de
mon amoureuse créature, m'a donné un
brio secret pour briser au profit de
toutes ces liens utiles à personne :
que peut-il y avoir d'erroné qui
naisse de son esprit très élevé et
parfait ?
Et que je voudrais que ma
Carmen Carmen
connaisse et aime Lola,
si tant est que ces deux mouvements
d'esprit puissent être chez toutes
deux des choses différentes ! Les
bons ont besoin de se créer
isolément une atmosphère pure
spéciale, et s'il y avait encore un
exemple dont ma Carmen devrait
profiter, ce serait celui de Lola,
la femme la plus chaste et la plus
vertueuse que j'aie connue. Vous
savez que j'y aspire depuis
longtemps, avec une ténacité
croissante. Une grande âme est un
don ô combien cher pour laisser se
perdre, une fois qu'on l'a trouvée,
le bienfait consolant de son
contact.
De cette terre-ci qui n'est
pas encore la mienne, j'ai à vous
dire de visibles tristesses, de
honteuses remarques et des espoirs à
présent fondés. La passion qui
l'entraîne et l'aveugle est indigne
d'un homme, et, tout en adorant ma
patrie, vous savez que je la pense
avec mesure et que je l'observe en
faisant preuve d'une méfiance
d'amour et de prudence : cette
conduite me convainc maintenant de
la prépondérance de la révolution,
récemment victorieuse en bataille
rangée du caudillo très renommé
qui arrivait, avec plus de crainte
que de brio, de l'Espagne découragée
et divisée. Dont le gouvernement
adresse en toute légitimité des
propositions d'autonomie que les
insurgés n'acceptent pas encore;
ici, les forces espagnoles tournent
bride devant nos cavaleries d'éclair
et de foudre; ces succès accroissent
le courage et l'autorité de celui
qui les remporte, et diminuent
l'énergie et l'exigence de celui qui
les souffre. Telle est, favorable
pour nous, sans être pour autant
décisive, la situation actuelle.
Mais comme, entre temps, je n'ai
jamais vu tant d'insolente
grossièreté et un tel rabaissement
de caractères – de caractères
rustres et byzantins – je
m'épouvante et je suffoque, et je
prendrai vite la mer en quête de
grandeur naturelle et d'air libre.
Mon Antonia , qui est tombée malade épuisée sous l'excellent poids de
son âme, vient me dire qu'il est
temps de porter mes lettres au
courrier. Je voulais écrire à Manuel
des idées allègres et affectueuses
qui l'auraient consolé de ses
excentricités passagères, juste
bonnes à nous prouver qu'il est
maître d'un esprit qui n'a
assurément rien de commun. J'aurais
voulu que Lola
sache le plaisir que j'ai à parler d'elle et l'agréable
impression que son souvenir laisse
toujours en mon âme. Vous qui avez
une voix d'esprit, vous lui direz
tout ce que la hâte retient en moi,
vous embrasserez bien des fois vos
enfants qui sont vraiment des
créatures enchanteresses; vous direz
à Alice
dans une embrassade que mes lèvres n'oublient pas la douce
odeur de fraise des siennes, et vous
lirez une nouvelle fois que vous
avez pour toute la vie un frère
amoureux en celui qui n'a su
qu'après s'en être éloigné à quel
point il aimait intimement au
Mexique.
Très affectueux frère,
José Martí
Je vous adresse – vous
saurez où ils vivent – des lettres
pour la maison.
******
[1]
On ignore de qui il s’agit.
En tout cas, selon les
données disponibles, Martí
s'installe chez les
Valdés-Dominguez, dont le
fils, Fermín, a été condamné
à ses côtés en 1869, puis de
nouveau en 1871 (exécution
des élèves de médecine) et
enfin banni en Espagne, où
les deux amis se sont
retrouvés. Depuis, Fermín
est rentré à La Havane. Son
père, d’origine
guatémaltèque, encourage
Martí dans son idée de
gagner le Guatemala, lui
remet des lettres
d'introduction pour
différentes personnalités du
pays et même pour le
président de la République,
le général Justo Rufino
Barrios, qui a été son
élève, lui offre mille pesos
et lui donne la sécurité
d'un emploi pour Mariano, le
père.
[2]
Alfredo Bablot,
journaliste et musicologue,
né à Bordeaux et mort à
Mexico en 1892. Dirige le
Conservatoire national de
1881 à sa mort. Réalise un
important travail culturel
dans El Federalista,
le seul journal favorable à
Lerdo à continuer de se
publier après la fuite de
celui-ci et dont il devient
alors directeur.
(David Vela, Martí en
Guatemala, La Havane,
1953, Publicaciones de la
Comisión Nacional
Organizadora de los actos
del centenario y del
monumento de Martí, p.
60.
Vela écrit "Bablet".) Si
l’on en croit une courte
note de Martí, du 5 mars
1876, il semble qu’il y ait
eu un petit incident entre
El Federalista et
Marti (ou Revista
Universal) auquel Bablot
met fin par « un article qui
fait honneur à sa
courtoisie »; cf. OCEC,
t. 4, p. 252.
[3]
Leonor, dite La
Chata (1854-1900),
l'aînée des filles (Martí
étant l'aîné tout court),
marié à Manuel García, qui a
à l'époque deux fils :
Alfredo (six ou sept ans) et
Oscar. Le troisième
s'appellera Mario.
[4]
Leonor Antonia de la
Concepción Micaela Pérez y
Cabrera
(7 décembre 1828-19 juin
1907).
Née à Santa Cruz de Tenerife
(Canaries), fille d'Antonio
Pérez Monzón et de Rita
Cabrera Carrillo, qui
possédaient quelques
propriétés foncières et
biens. Elle apprit à lire et
à écrire en cachette de ses
parents qui estimaient ces
connaissances inutiles pour
une femme. Ceux-ci émigrent
vers 1850 à La Havane où ils
décrochent le gros lot de la
loterie, ce qui leur permet
d'acheter une grande maison
rue Neptune. Leonor épouse
Mariano Martí y Navarro à la
Havane le 7 février 1852, le
couple ayant une fils et
sept filles. En 1857, la
famille rentre en Espagne,
et vit à Valence jusqu'en
1859, année où elle revient
à Cuba. C'est en avril 1874
qu'elle émigre au Mexique où
l'aîné la rejoint en février
de l'année suivante après
avoir été déporté en Espagne
en 1871.
[5]
Antonia, dite
Bruna (1864-1900), la
sixième et dernière des
filles vivantes (la
septième, Dolores
Eustaquia, née en 1865,
étant décédée en 1870, dont
on ne conserve aucun
portrait), mariée ensuite à
Joaquín Fortún dont elle
aura quatre fils : Ernesto,
Joaquín, María et Carlos.
[6]
Rita Amelia
(1862-1944), la cinquième
des filles, mariée à José
García dont elle aura sept
fils : José, Amelina,
Aquiles, Alicia, Gloria,
Raúl et José. La quatrième
fille, María del Pilar,
était décédée (1859-1865),
aucun portrait n'existant
non plus d'elle.
[7]
Mariano de los Santos
Martí y Navarro (31
octobre 1815-2 février
1887), né à Valence
(Espagne), fils de Vicente
Martí et de Manuela Navarro.
Apprit le métier de son
père, cordelier, et celui de
tailleur. Recruté dans
l'armée, arriva à La Havane
en 1850 comme premier
sergent. C'est à La Havane
qu'il épousa Leonor Pérez
Cabrera. Occupa dans l'île
les fonctions de sergent
d'artillerie, de veilleur de
quartier, de juge local et
de superviseur de bateaux.
Privé d'emplois de longues
périodes de temps, eut du
mal à maintenir sa famille.
En 1863, se rendit quelque
temps au Honduras
britannique emmenant José
avec lui.
[8]
María del Carmen
(1858-1900), la troisième
des filles, mariée à Juan
Radillo dont elle aura cinq
enfants : Juan, Carmela,
Pilar, Enrique et Angélica.
[9]
C’est la seconde fois que
Martí signale dans cette
lettre la présence de sa
mère et d'Antonia à Cuba. Un
peu plus loin, il écrit
qu'Antonia vient lui
rappeler l'heure du
courrier. Il est donc
curieux que les différentes
chronologies continuent
d'indiquer que toute la
famille rentre à Cuba autour
du 5 mars 1877. La dernière
en date, insérée dans le
cédérom consacré à Martí
(qui reprend celle d'Ibrahim
Hidalgo Paz, publiée en 1992
par le Centre d'études
martiniennnes), tout en
signalant que Martí
rencontre sa famille à
Progreso où le vapeur
Ebro fait escale en
transit pour La Havane (cf.
lettre 7), parle de ses
parents au pluriel et cite
nommément ses sœurs Leonor
(avec ses deux fils, Alfredo
et Oscar), Amelia et Carmen,
mais sans expliquer pourquoi
Antonia n'apparaît pas avec
le reste de la famille.
Quand Antonia et sa mère
sont-elles rentrées à La
Havane ? Avec Martí, le 2
janvier (arrivée à Cuba le
6) ? Il est curieux que
celui-ci n'en fasse pas
mention dans cette lettre-ci
et parle toujours à la
première personne. Le
voyage en vapeur ne durant
que quatre jours, elles ont
pu venir ensuite.
[10]
Tacubaya, localité
proche de Mexico. Un
écrivain signalait en 1858 :
«Tacubaya est en quelque
sorte la capitale des
hameaux proches de Mexico
par son air aristocratique,
ses villas luxueuses, sa
population et la foule qui
s'y presse le dimanche pour
jouer aux boules et se
promener dans ses jardins.»
(Diccionario Porrúa.
Historia, biografía y
geografía de México,
Mexico, 1995, Editorial
Porrúa S.A., 6e
édition.)
Comme l'indique la lettre
d'octobre 1878 (nº 25, note
196), la mère et Antonia
vivaient alors 32, rue
Tulipán, dans la localité du
Cerro (aujourd'hui un des
arrondissements de La Havane
et alors largement hors des
limites de la ville). On
comprend que l'endroit ait
rappelé Tacubaya à Martí,
car il était effectivement
habité par de riches
aristocrates qui y avaient
de somptueuses résidences.
Mais on peut s'étonner que
la famille Martí qui n'était
ni l'un ni l'autre ait
aménagé à un tel endroit...
[11]
Réflexion curieuse que
celle-ci : se peut-il que
Lola et Carmen ne se
connaissent pas ? Ou alors
Martí veut-il dire «mieux» ?
[12]
Le général Arsenio
Martínez Campos
(1831-1900) qui avait déjà
combattu à Cuba, revient
début novembre 1876 pour
prendre la tête de l'armée.
Il était alors l'homme fort
de l'Espagne où il avait
dirigé fin 1874 le putsch
qui avait restauré la
monarchie (Alphonse XII) et
mis fin à la guerre civile
dans la péninsule après
avoir vaincu la dernière
armée carliste. Il aspirait
dès lors à pacifier Cuba et
avait demandé les pleins
pouvoirs, des crédits
illimités et de puissantes
forces parmi celles qui
avaient déjà combattu en
Espagne. Près de 40 000
soldats de renfort
arrivèrent à Cuba en 1876 et
17 000 en 1877. Quand la
guerre prendra fin en
février 1878, l'Espagne
disposait de 250 000 hommes
sous les armes.
[13]
On peut s'étonner à juste
titre de cet optimisme de
Martí (mais d'où tenait-il
ses informations ?), alors,
justement, que la Révolution
avait vécu ses meilleurs
moments et s'acheminait
inexorablement vers sa fin à
cause de l'indiscipline qui
régnait dans le camp insurgé
et de nombreuses divisions
régionalistes et «caudillistes»,
de l'absence de commandement
politique et d'autres
facteurs d'affaiblissement.
Martínez Campos exploitera
précisément ces divisions en
engageant des pourparlers
séparés avec les différents
chefs militaires. Sa
tactique fut de contrer
diamétralement la tentative
de Máximo Gómez de porter la
guerre à l'Ouest en
liquidant tout d'abord la
Révolution là où elle était
la plus faible (Matanzas et
Las Villas occidentales), de
pacifier ensuite Las Villas
orientales jusqu'à la ligne
fortifiée que les Espagnols
avaient établie en travers
de l'île, de lancer des
forces écrasantes contre
Camagüey et, finalement, de
tomber de tout son poids sur
le département d'Oriente où
la guerre d'Indépendance
avait vu le jour et où elle
restait la plus solide. Il
mena parallèlement une
politique de «guerre
propre», de respect de la
vie des prisonniers et prit
d'autres mesures pour
désamorcer la rébellion. Fin
janvier 1877, donc, s'il est
vrai que le résultat de
cette stratégie n'avait pas
encore donné les fruits
escomptés et que les Cubains
continuaient dans des
combats isolés d'infliger
des défaites et des pertes à
l'armée espagnole, il n'en
reste pas moins que, sur le
plan politique, la
Révolution était loin d'être
ce qu'elle avait été. Quant
à cette prétendue défaite de
Martínez Campos, on ne voit
pas bien de quoi il
retourne, dans la mesure où,
le 12 janvier 1877, le
général était encore à La
Havane. Il semble que les
informations de Martí
dataient de quelque temps
déjà et ne correspondaient
plus exactement à la réalité
des faits.
[14]
Ocaranza, selon une note de
l'édition princeps.
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4
[La Havane] le [samedi] 3 février
[1877]
Mon excellent ami,
Je voulais
vous écrire par ce paquebot aussi longuement que le méritent vos
constantes lettres et avec toute
l'ampleur que ressent mon af-fection
quand je vous écris. Mais le jour
est arrivé d'envoyer à ma famille
l'argent nécessaire à son voyage; je
suis en possession de la plus grosse
part, j'attends aujourd'hui, et je
crois qu'en vain, le reste que je
dois virer d'ici une heure, et vous
comprendrez à quel point je puis
être hors de moi. C'est un demi-mois
de perdu, et ce que j'y gagne, moi,
c'est du mécontentement de moi-même
et des angoisses. Il se pourrait
néanmoins que cette quantité que
j'attends arrive : si elle n'arrive
pas, j'enverrai 30 pesos or, qui
équivalent ici à 70, pour les jours
qui s'écouleront jusqu'à l'arrivée
du pro-chain paquebot, et le
paquebot français leur apportera la
totalité de la somme que je destine
à leur voyage. Qui sait si la vie
compense leurs douleurs ! Je sais
pour l'instant que je suis encore
fort contre tous.
J'écris à Carmen
mes hésitations : me rendre Guatemala ou retourner au
Mexique ? J'ai plus de foi en ceci
qu'en cela, mais j'ai des
préventions secrètes que je ne juge
pas moi-même clairement, et je ne
dois rien décider tant que mes idées
et mes raisons ne seront pas bien
définies en mon esprit.
On pourrait penser que
c'est une faiblesse qui m'amène au
Mexique : je prévois dans mon voyage
au Guatemala, maintenant que je le
vois proche, un sacrifice inutile,
mais j'aime le plaisir du sacrifice.
Sauf que c'est parfois du
sybaritisme pour soi et un crime
pour les autres. Je ne doute pas de
trouver du travail au Guatemala,
mais je sais que je n'y trouverai
pas la somme de travail miraculeuse
dont j'ai besoin, une fois ma
famille tranquille ici, pour
accumuler ce qu'il me faut afin de
conclure mon union avec Carmen, dont
je n'ai bien connu le suave pouvoir
sur mon âme qu'à partir du moment où
j'en ai ôté – mais non éloigné – les
yeux. Et tel était justement l'objet
de mon isolement. Mais une fois un
espoir créé en son esprit, même si
je le considère inutile, je ne dois
pas le décevoir. On croirait
peut-être que seul le manque de
grandeur d'âme nécessaire pour
supporter la séparation d'avec la
femme que j'aime si profondément me
conduit au Mexique, et ceux qui ne
connaissent pas mon amour de la
plénitude et de l'absolu, et qui ne
savent pas que je ne jouis que des
applaudissements de ma conscience,
croiraient que je suis entraîné par
la séduction qu'offre la jouissance
paresseuse d'un plaisir. Comme s'il
pouvait m'être agréable, voire
supportable, de voir Carmen, et de
ne pas la voir mienne ! Et je sais
qu'au Mexique, j'obtiendrais sous
peu le nécessaire; je me porte
garant de ma nouvelle vie là-bas.
Mais je ferai avec plaisir ce pe-tit
sacrifice à l'espoir de Carmen : que
ne méritent de moi les rares
excellences de son âme !
J'ai demandé des nouvelles
de Manuel Romero
à Matanzas.
De Lerdo
[5], on ne
sait rien ici. Tout comme vous le
faites pour moi, avec une attention
que j'estime et que je paie, je vous
tiendrai au courant de ce qu'on sait
ici.
Je vais finalement à la
poste, sans pouvoir attendre plus
long-temps la quantité que
j'escomptais. Je vais bien souffrir
jusqu'au 10. N'oubliez pas à quel
point je désire que vous voyiez
Carmen, car il m'est doux que les
miens s'unissent.
Saluez Lola , dont le nom m'est toujours très agréable à prononcer;
embrassez vos enfants, et souhaitez
de l'aplomb et des forces à votre
frère qui vous étreint et vous
estime vivement.
José Martí
Manuel Ocaranza
sait combien il est m'est agréable de me souvenir de lui.
******
[1]
L'année 1877 qui n'apparaît
pas dans l'édition princeps
provient, entre crochets,
des Oeuvres complètes.
En fait, si l'on en croit la note que
publie El Federalista
du 30 décembre 1876, Martí
envisageait un bref séjour
au Guatemala : «José Martí.
Notre cher ami, le poète
authentique et véritable,
notre compagnon de rédaction
de ces derniers jours,
abandonne la terre mexicaine
qui lui a donné tant
d'affections et part au
Guatemala. Heureusement,
son absence ne sera pas
longue : il sera loin de
nous quelques mois, et
peut-être le reverrons-nous
parmi nous en juillet...»
(Cité par Alfonso Herrera
Franyutti, Martí en
México.
Recuerdos de una época,
op. cit., pp.
85-86.)
De fait, Martí écrira le 26
mai du Guatemala (cf. lettre
8, note 74) qu'il pense en
partir «dans trois mois»,
donc fin août.
[3]
Manuel Romero Rubio
(1828-1895), homme politique
mexicain aux idées
libérales. Député au Congrès
constituant de 1856-1857.
Pendant la guerre de Trois
Ans (1858-1860), est
emprisonné. En 1863, suit
Juárez à San Luis Potosí.
Arrêté plus tard à Mexico
par les partisans de
l’Empire, est banni en
Europe d'où il parvient à
rentrer. Au triomphe de la
République, est élu député,
puis nommé ministre des
Relations extérieures
(1876). Au renversement de
Lerdo de Tejado, part en
exil à New York. De retour
au Mexique, est sénateur de
Tabasco et ministre de
l’Intérieur de Porfirio Díaz
(1884-1895), qui a épousé sa
fille, Carmen en 1881.
[4]
Ville cubaine, à cent
cinquante kilomètres à l'est
de La Havane. Aucun
chercheur n'a fait attention
à ce voyage de Martí:
qu'est-il allé faire à
Matanzas ?
[5]
Sebastián Lerdo de Tejada
(1823-1889).
Homme politique mexicain.
Spécialiste de sciences
politiques et légales,
professeur puis recteur de
San Ildefonso. Occupe des
postes importants : ministre
des Relations extérieures
sous le général Ignacio
Comonfort (1857), président
du Conseil la même année,
président de la Chambre des
députés (1861). Ministre de
la Justice de Benito Juárez
qu'il accompagne jusqu'à
Palo del Norte lors de
l'intervention française, et
de nouveau ministre des
Relations extérieures de
Juárez après la défaite des
Français et le
rétablissement de la
République. A la mort de
Juárez, devient président de
la République, d'abord à
titre provisoire, puis par
suffrage populaire (1872).
Sa réélection en 1876
provoque la protestation des
militaires et la mise en
point du Plan de Tuxtepec,
dont le caudillo, Porfirio
Díaz, prétend représenter
les vrais principes de la
Révolution d'Ayutla. Ses
forces ayant été défaites à
Tecoac, Oaxaca, le
16 novembre 1876, Lerdo doit
abandonner le pays pour les
Etats-Unis, où il se retire
de toute vie publique
jusqu'à sa mort. Le séjour
de Martí au Mexique coïncide
avec les dernières années de
son gouvernement et avec son
renversement. C'est sous son
gouvernement qu'est
inaugurée la première voie
ferrée entre Veracruz et
Mexico.
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5
La Havane, le [dimanche] 11 février
[1877]
Mon très cher ami,
Quand on va de
par le monde, on finit par faire de la famille : une épouse, ici; un
frère, là. Dites-moi comment l'âme
ne se tournerait-elle pas vers là où
elle a trouvé à la fois l'épouse et
le frère. Chaque fois que je reçois
une lettre de vous, je m'applaudis
moi-même d'avoir su mériter d'un
homme si pur une affection si
intime.
Je n'ai pas cédé,
toutefois, à l'impulsion d'amour
dolent qui me conduisait au
Mexique : il est dans l'essence de
l'âme une voix solennelle et
impérieuse qu'on entend, sur un ton
d'allégresse inexplicable, quand on
agit bien, et comme une pénétrante
parole accusatrice quand on a agi
peu sagement. Ces voix secrètes
seront toujours, malgré les
convenances humaines, les seules
raisons justes à la longue, et
puissantes. Mon intention de
poursuivre le voyage jusqu'au
Guatemala a été plus forte que mon
désir, qui ne serait même pas monté
à mes lèvres sans l'excitation
unanime – et erronée – de tous ceux
qui m'aiment. Ma foi s'est enflammée
du fait de la méfiance momentanée
que j'en ai eue : comme tout ce qui
est noble, ma foi me rend mon injure
en me faisant du bien. Je vais à
cette terre humble, l'âme réjouie,
claire et entière. Non pas prêt à
attendre, mais décidé à oeuvrer.
J'ai en moi quelque chose du cheval
arabe et de l'aigle : fort de
l'inquiétude fougueuse de l'un, je
volerai avec les ailes de l'autre.
Si l'idée de rentrer au Mexique
n'était pas née en moi de la
certitude absolue que ma vie est
entée sur celle de Carmen
, j'aurais honte de cette pensée apparemment marquée de
lâcheté.
Monsieur Lerdo
n'est pas venu à La Havane, et Manuel Romero
n'est pas arrivé à Matanzas. Comme il y a du plaisir à
courtiser le malheur, je n'aurais
pas manqué – et je n'y manquerai pas
s'ils venaient – de faire avec eux
ce que je leur dois à titre
d'infortunés. Romero Vargas
est parti pour New York; Job
Carrillo
a ouvert son atelier, que je n'ai
pas encore vu; don Ignacio Mejía
n'oublie pas son habitude de serrer
la main à tout le monde; là-bas, il
a fait la cour, avec bonheur au
début, mais le concept brusque que
j'en ai, et que j'ai exprimé
véhémentement, est parvenu – je le
sens bien – aux régions qu'il
fréquentait, attentif et doux. Je
n'aime pas les hommes hypocritement
humbles. Je vois le Mexique en
marche vers une réaction
conservatrice; ma vieille certitude
que cela devait arriver n'est pas
nouvelle pour vous. Qui sait si le
parti libéral (c'est toujours un
malheur pour la liberté que la
liberté soit un parti) a le droit de
le sentir ! Je me préoccupe pour
vous, même si je ne m'inquiète pas.
Telle est votre valeur, et telles
sont vos vertus qu'une fois qu'on a
commencé à vous connaître, on se dit
que l'abandon ne saurait être vrai
pour vous dans votre propre patrie.
J'envoie à ma famille
l'argent nécessaire à son voyage :
220 pesos, qui équivalent ici à plus
de 500, pour qu'elle vienne sur le
paquebot anglais. Recommandez-lui
bien de ne rien dégager ni acheter,
car ce que je lui envoie est le
strict nécessaire, et il n'y aucune
raison qu'elle se voie plongée dans
des afflictions superflues.
C'est bien souvent à ceux
que j'aime le plus que je dis le
moins : il en est ainsi de Lola
. Quant à Ocaranza
, je lui recommande de faire des tableaux picaresques de
types de la patrie et de les envoyer
à New York. A vos enfants, aux yeux
arabes et au doux teint américain,
les bonheurs auxquels leurs parents
ont très largement droit. C'est de
l'âme tout entière, non chiche
assurément de volonté et d'amour,
que vous les souhaite votre frère
J. Martí
*******
[1]
L'année, qui n'apparaît pas
dans l'édition princeps,
provient, entre crochets,
des Oeuvres complètes.
[2]
Ignacio Romero Vargas
(1835-1895), homme politique
mexicain.
Gouverneur de l'Etat de
Puebla en 1869. Dans sa
troisième chronique relative
à « Una visita a la
exposición de Bellas Artes »
(Revista Universal,
28 décembre 1875), Martí
parle du portrait de Romero
Vargas par José Obregón.
[3]
Job Carrillo, peintre
mexicain ayant fait des
études à l'Académie des
beaux-arts et s'étant fait
connaître par son tableau
EL Salvador y la Samaritana.
Se distingue comme
portraitiste. Professeur de
dessin et de peinture au
collège national San Nicolás
de Hidalgo, à Michoacán. De
nombreux voyages en Amérique
et en Europe. S'installera
d'abord à La Havane puis à
New York. Martí dira de lui
en 1883 qu'il mérite le
succès.
[4]
Ignacio Mejía
(1814-1906). Général
mexicain entré dans la
milice en 1832. Participe à
la guerre de défense contre
les Etats-Unis. Gouverneur
p.i. d'Oaxaca (1852-1853).
Participe à la guerre de
Trois Ans (1858-1860).
Commande la division
d'Oaxaca à la bataille du 5
mai 1862 contre les
Français. Défend Puebla au
cours du siège des
envahisseurs (1863). Fait
prisonnier et déporté en
France, il parvient à
s'enfuir et à rejoindre
Juárez (1865). Ministre de
la Guerre et de la Marine
sous Juárez et Lerdo
jusqu'en 1876. Une fois à la
retraite, s'occupe de ses
propriétés agricoles.
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6
Progreso, le [mercredi] 28 février
1877
Mon excellent ami,
Me voici à
Progreso,
grandissant en vigueur au fur et à
mesure des difficultés du chemin, de
l'étendue du ciel et des majestés de
la mer. Je vous écris debout, dans
l'administration des postes, car,
par miracle, il y a un bateau pour
Veracruz.
Cette terre-ci est semée de
chardons, mais émaillée de bons
coeurs. Je venais de La Havane,
blessé de fièvre et de fatigue; je
recouvre ici de nouveaux poumons, je
pense virilement et marche
fermement. D'ici en canoë à l'île
des Femmes;
puis, en pirogue, à Bélize;
en vedette à Izabal;
à cheval au Guatemala.
Je fais ce que je dois, et j'aime
une femme : je suis donc fort.
Je devine des duretés entre
l'âme élevée de Carmen et le caractère susceptible de ma sœur Leonor
; c'est à cela que j'attribue une phrase de sa lettre, et
une autre de la sienne. Croire sans
foi est une grave infortune, et une
autre encore plus grande d'aimer
sans croire. Je crois absolument à
Carmen. Je la crois capable
d'erreurs, mais de très petites
erreurs, non d'un manque d'amour que
je ne mériterais pas. Voyez-la;
voyez-la de trois à cinq heures de
l'après-midi; cherchez dans son
esprit les causes, qui doivent être
nobles, de cette peine. Cet amour me
guide, et je veille scrupuleusement
sur lui.
Ma sœur vivra dans
l'aisance, parce que la situation de
son mari
servira à ça. Ma famille une fois distribuée, mon père
aura peu à sa charge, et il sera lui-même probablement
employé dans un chemin de fer,
aujourd'hui puissant. Je vais donc
allégé d'amertumes et débordant de
croyances. Je crois surtout – et je
me conforte toujours plus – en la
bonté absolue des hommes. C'est pour
la mériter que je travaille : pensez
donc si je vais travailler avec brio
!
Parlez-moi de vos chagrins,
de vos espoirs, de vos enfants.
Votre situation était, de pair avec
la mienne, ma pensée grave au
Mexique : vous me volez quelque
chose de moi en ne me parlant pas de
vous. Je vais demain à Mérida,
et d'ici à cinq jours je
rembarquerai pour l'île des Femmes,
oasis de cette mer-ci. L'âme croît
en grandeur en contemplant les
grandeurs naturelles. J'écris au fil
de la plume un livre de pensée et de
narration. Plutôt que ce que je
vois, je raconte ce que je pense.
On me dira qu'on ne le comprend pas,
mais je sais que j'ai au Mexique des
âmes claires pour qui un livre mien
ne sera jamais un mystère. Vous
saurez par Carmen mon adresse au Guatemala. On ferme le courrier. Ecrivez-moi
là, car se voir protégé par l'amour
et par l'amitié, cet amour d'hommes,
encourage et conforte.
Baisez la main de Lola
, qui le mérite par ses noblesses, embrassez Manuel,
parlez de moi à vos enfants et
pensez toujours vivement à votre
frère amoureux.
José Martí
*******
[1]
Progreso, port mexicain de
la côte de la péninsule du
Yucatán donnant sur le golfe
du Mexique, où Martí est
arrivé en provenance de La
Havane à bord du City of
Havana. «J'ai laissé à
La Havane les colères des
hommes et j'ai traversé en
arrivant à Progreso, encore
que pour peu de temps, les
colères majestueuses de la
mer. Je mesure ma grandeur à
celle des océans irrités...»
Après avoir rappelé la
traversée Liverpool-New York
qu’il fit sur une mer
déchaînée en 1875 à bord du
Celtic au cours du
voyage dont la destination
finale serait Mexico, il
évoque celle, paisible, qui
vient de prendre fin : «Et
puis, deux ans après, qu'il
est azuré ce sombre Océan,
qu'il est déridé, le
froncement de ce ciel, quel
guerrier mesquin face à ce
batailleur ferré d'avant !
[...] Ce navire rond sur
lequel nous sommes venus,
vulgaire, confortable,
apathique, sans prestance
dans ses voiles, sans
élégance dans son audace,
sans même aucune audace ! a
abandonné le port
aujourd'hui.» (Apuntes,
O. C., t. 19, pp.
16-17 ; OCEC, t.. 5,
pp. 35, 37 et 38.)
[2]
On trouve une courte
chronique sur l'île des
Femmes (côte caraïbe de la
péninsule du Yucatán) in
O. C., t. 19, pp. 27-34
(ou OCEC, t. 5, pp.
40-46), écrite sans nul
doute pendant ce voyage
jusqu'au Guatemala.
[3]
Capitale de ce qui était
encore à l'époque une
colonie britannique.
[4]
Premier bourg important du
Guatemala après la remontée
du Río Dulce.
[5]
Cf. une chronique de ce
voyage jusqu'au Guatemala
adressée aux frères
Valdés-Domínguez in O. C.,
id., pp. 41-62 (ou
OCEC, t. 5, pp. 51-82).
[6]
Ville de la péninsule du
Yucatán, dans
l’arrière-pays.
[7]
De ce livre-ci, il semble
rester quelques fragments
dont les Apuntes
(cités note 46) répondent
exactement à ce qu'il se
proposait : description et
réflexion, puisque
l'évocation de sa traversée
à bord du Celtic en
pleine tempête l'amène par
exemple à des réflexions sur
les Etats-Unis : «Oh ! La
nation nord-américaine
mourra vite, mourra comme
les avarices, comme les
exubérances, comme les
richesses immorales. Elle
mourra épouvantablement,
comme elle a vécu
aveuglément. Seule la
moralité des individus
conserve la splendeur des
nations. / Les peuples
immoraux ont encore un salut
: l'art.... Ah ! Que cette
lumière de siècles a été
refusée au peuple de
l'Amérique du Nord ! La
taille est la seule grandeur
de cette terre-là. Quoi
d'étonnant, si aucune nuée
d'ambitions plus grande
n'est jamais tombée sur une
plus grande étendue de terre
vierge ! Les sources se
tariront, les fleuves se
sécheront, les marchés se
fermeront, et que
restera-t-il après au monde
de cette colossale grandeur
passagère ?»
(O. C., t. 19, p. 17;
OCEC, t. 5, p. 37.)
Il est vraisemblable que les
pages citées note 47 sur
l'île des Femmes, et
d'autres pages sur l'île de
Jolbós et sur Livingstone
(cf. note 55) fassent aussi
partie de ce livre en projet
et jamais conclu. Cette
lettre-ci à Mercado concorde
d'ailleurs dans son esprit
avec ces pages puisqu'elle
est faite, on le verra, de
réflexions à partir des
«grandeurs naturelles».
[8]
Ocaranza, selon une note de
l'édition princeps.
[9]
Martí écrit par la même
levée de poste à Francisco
Zayas-Bazán : «Les grandes
actions décident vite des
grandes parentés. Je sais
comment je dois commencer
les lettres que je vous
adresse : mon père. Vous me
donnez ma plus grande
richesse et ma meilleure
gloire : vous me donnez
Carmen de ma vie. Je la
mérite par mon âme, et je la
mériterai encore plus par
mes travaux, mais les
nouvelles années de mon
existence, désormais
fleurie, serviront à
consoler les solitudes de
celui qui, avec une si noble
facilité, l'envoie de ses
bras aux miens. // Votre
lettre paraît une lettre de
ma Carmen, ce pourquoi je
m'en vante, y applaudis et
la lis. Je la considère
comme des arrhes de mes
noces et l'estime à toute la
valeur que lui donnent
l'intégrité et les habitudes
de juste réserve de votre
esprit. Aimez-moi vivement,
car ainsi nous nous
réjouirons vous et moi. //
Je dois vous rendre compte
d'une hésitation de mon
affection. Mon amour pour
Carmen est si puissant qu'il
est parvenu un moment à
déconcerter la virilité
habituelle de mes idées et à
me faire concevoir mon
retour à Mexico, comme si
j'avais le droit d'y rentrer
tant que je n'aurais pas
employé tout ce qu'il y a
d'intrépidité et de force
d'action en mon âme. Il
n'est pour moi d'autre loi
que la satisfaction de ma
conscience, et j'ai bien
payé de mes tourments
intimes l'idée coupable
d'avoir voulu rentrer avant
de batailler. J'allais
aussi batailler à Mexico,
certes, mais on n'est digne
de satisfaire ses passions
que quand on est capable de
les dominer. // La douleur
avec laquelle l'imagination
énergique de Carmen a lu la
lettre où je vous confiais,
à elle et à vous, mes
pensées, – de sorte que ni
elle ni vous n'auriez dû
douter du résultat final de
tout ceci – lui a fait voir
en moi des intentions ni
pensées ni écrites. Je ne
lutte pas un seul instant
entre les différentes
attentions auxquelles je
dois donner la préférence :
j'ai déjà bien mûri et
décidé ce que je dois
faire. J'ai aidé ma famille
avec des forces plus
qu'humaines, au milieu de
martyres incroyables et de
silences d'horreur
incompris. Ma sœur vivra
auprès de son mari; le reste
de ma maison vivra à présent
comme elle vivait avant, et
peut-être mieux qu'avant,
parce que mon père sera
placé largement. Moi, qui
dois à Carmen la
résurrection de mes forces
et mon secouement d'entraves
si injustes et d'agonies si
mortelles, je me consacre
tout entier à elle : je sais
ce que veulent les réalités
de la vie et le respect que
je dois à son bonheur. Si
mes parents ne pouvaient
vivre sans moi, je
reviendrais auprès d'eux,
mais, heureusement, ce ne
sera pas pour maintenant. Ma
famille doit se féliciter de
cette liberté où elle me
laisse, car j'y fortifie mon
expérience, y éduque mes
habitudes de nouveaux
travaux et, par l'affection
exemplaire de Carmen,
rajeunis et embellis mon
cœur. En attendant, je suis
de celle qui m'anime et me
comprend. J'aiderai toujours
ma famille, car mon bonheur
serait criminel s'il ne
protégeait pas sa pauvreté,
et ce n'est pas à un fils de
condamner la conduite juste
ou erronée de ses parents.
Je les aiderai cordialement
quand, mon âme
approvisionnée de la belle
tendresse de mon épouse, le
bonheur qui compense
toujours celui qui agit bien
nous sourira à tous deux.
En attendant, je
travaillerai d'autant plus
pour celle qui m'aime le
plus et le mieux. Et il ne
me reste pas un seul
reproche dans la conscience.
// Je vous parlerais
longuement de mes espoirs et
de mes fermetés, et des
accidents pittoresques et
dangereux de mon voyage,
mais on m'attend pour fermer
la valise du courrier. Je ne
crois pas aux succès
fantastiques, mais je crois
en revanche aux honnêtetés
productives. J'ai foi en la
tendresse qui me pousse et
en la ténacité de mon
caractère. Ayez-la en ma
parole ardente, en la
sincérité qui me gagne des
amis, en la solidité de ma
conduite, en cette force
étrange par laquelle
j'accoutume d'émouvoir et
d'enthousiasmer, toutes
richesses qui sont
d'ordinaire tardives, sans
être pour autant moins
précieuses et réelles, mais
qui, en un seul jour
fortuné, font le chemin
qu'une intelligence commune
met toute une vie à
parcourir. Partout où j'ai
été, j'ai eu, même contre
mon gré, un renom flatteur,
que j'ai toujours conquis en
un seul jour. C'est ainsi
que j'ai obtenu ma Carmen.
C'est ainsi que je ferai ma
fortune. Rien en moi ne
suit jusqu'ici la voie des
existences ordinaires. // Je
conclus cette lettre avec
déplaisir, parce que j'aime
vous montrer mon âme. Je
connais la vôtre, et l'un de
mes désirs les plus vifs est
de vous rendre par les
égards de mon affection le
calme, la jeunesse et
l'allégresse. // J'ai un
jour de fête permanent grâce
à votre lettre amoureuse et
respectable. Vous m'y
appelez votre fils. Que
croisse toujours plus
l'amour que je vous inspire,
comme croît en moi la
vénération affectueuse avec
laquelle je parle de vous à
mon âme. Embrassez vos
filles, qui sont toutes
d'excellentes personnes, et
estimez et aimez votre
nouveau fils.» (O. C.,
t. 20, pp. 258-260 ; OCEC,
t. 5, pp. 31-33.)
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7
Guatemala, le [jeudi] 19 avril 1877
Mon très cher ami,
J'ai mis les
pieds ici[1],
et j'ai trouvé votre lettre. Si
c'est ainsi, vous trouverez toujours
en moi, malgré les peines et les
années, de cette terre-ci et de
toute autre terre, un frère actif et
affectueux. Je ne voudrais pas vous
écrire aujourd'hui, car j'ai encore
l'esprit fâché par une conversation
mesquine – non, même pas une
conversation – de rancœurs, de
profits, de préventions et de haines
qu'un Espagnol important d'ici, qui
m'a rattrapé dans la rue, a eue avec
moi hier. Je viens plein d'amour à
cette terre-ci et à ces gens-ci, et
si je ne laisse pas déborder de moi
combien je les aime, c'est pour
qu'ils ne le considèrent pas comme
de la servilité et de la
flagornerie. Ces airs-ci et ces
peuples-ci sont les miens. S'il n'y
a pas beaucoup d'intelligences
développées, je viens les animer,
non leur faire honte ni les blesser.
Il me déplaît d'entendre dire aux
étrangers – aux vrais étrangers par
leur esprit d'aversion acerbe – que
notre Amérique malade manque
d'intelligences ardentes, alors
qu'elle en a à revendre. Ici comme
au Mexique, tout le monde a du
talent; on parle bien espagnol; on
vit honnêtement, ce à quoi contribue
la vigilance mutuelle, entrave et
avantage des petites localités; on
aime enfin la nouveauté, et l'esprit
d'examen salvateur se répand entre
les hommes jeunes. Non que le
Guatemala soit petit, et peu
nombreux ses habitants : c'est que
c'est un peuple qui a peu bougé, et
comme ses éléments ont été
permanents, ils lui durent encore et
sont aisé-ment connus. Sans cercle
littéraire, sans habitude de choses
élevées, – bien qu'avec un souffle
et une aspiration à toutes – sans
presse, sans grands mo-tifs
naturels, mes fiertés doivent être
très prudentes pour ne pas paraître
ici de la présomption. D'autant que
je crois très profondément que bien
des hommes, partout, valent autant
que moi. De sorte que mon feu intime
est contenu par mes urbanités et par
mes craintes. Ces précautions n'ont
pas suffi à éviter que mon nom soit
déjà sur les lèvres des gens, à qui
je ne me suis aucunement exhibé,
loué par certains, et même vivement
loué, répété avec curiosité par le
plus grand nombre, et – je
préférerais ne pas le savoir –
considéré peut-être comme un
obstacle par quelques-uns. C'est
qu'on susurre que j'écris et fais
des vers, que je prononce des
discours, que je fais des
recherches, que tantôt je demande un
code et le juge en un instant –
quelle gloire y a-t-il à cela quand
on est accoutumé à lire et qu'on a
du bon sens ! – tantôt je m'enquiers
de traditions, que je ne trouve pas,
que je me suis offert d'ici à samedi
prochain à faire un drame à partir
d'une légende patriotique pour que
les élèves de l'école normale le
représentent.
C'est qu'on sait qu'une chaire, et
quelques autres, me sont destinées à
l'Université, qu'on me voit entouré
et directement protégé, avec plus
d'affection en eux que de
sollicitude en moi, par les gens qui
valent le plus; et c'est, chez les
hommes du barreau, que j'ai demandé
quelques jours après mon arrivée à
être examiné sur les codes nationaux
récemment publiés, pas encore en
vigueur, ni enseignés ni traités à
ce jour dans les salles de cours.
Don Joaquín Macal
, le ministre des Relations extérieures, m'a accueilli
paternellement
grâce à Uriarte
: il est enthousiaste à mon sujet et pense à moi plus que
moi-même. Montúfar,
qui est une belle intelligence,
ministre de l'Instruction publique,
me fournit de bon gré des livres
historiques et littéraires et il a
voulu spontanément présider mon
examen; on a voulu me valider mon
titre sans ça et j'ai insisté, au
grand plaisir des gens qui m'aiment
déjà. Ces affections naissantes n'en
étouffent ni n'en attiédissent
d'autres, inoubliables et
exemplaires, qui seront toujours en
moi vivantes et profondes.
Vous déduirez de tout ceci
que je n'ai pas ici une situation
pratique : la hâte de l'obtenir
n'aurait-elle pas été une manière de
m'entraver celle, plus large, dont
j'ai besoin ? Je ne cherche pas un
emploi, mais un travail plus digne
et à moi. L'emploi, qui administre
les communautés, doit servir à ceux
de la communauté. Si seulement ma
fortune était toujours telle que je
n'eusse jamais à y recourir !
L'enseignement d'abord, le barreau
ensuite, si je réussis mon examen,
me feront une situation modeste,
aidée d'autres petites choses. Je
crois que ma maison suffira à ses
besoins, tandis que, me préparant à
son bonheur, je ferai le mien. Comme
je reflète ma Carmen
, je me gagne des volontés. J'ai un contentement intime,
une certitude quasi absolue qui me
disent tout haut, chaque jour avec
plus de force, que j'obtiendrai tout
ce dont j'ai besoin. J'irai honorant
mon nom, et elle vivra à mes côtés :
cette oeuvre et cette naissance sont
siens. Vous le saviez un peu, mais
vous ne le saviez pas encore tout à
fait : je mourais. Je suis à celle
qui me sauve, et je la vénère.
Vous ririez si je vous
racontais des choses plaisantes.
Comme si je pouvais écarter ma
volonté, mon adoration et ma pensée
de ma Carmen ! Je l'emporte avec
moi, et devant moi; je me dis devant
tout le monde son obligé, et quand
on parle de moi, on parle d'elle.
Tout le monde le sait. A propos, je
m'afflige que Lola et Carmen ne se connaissent
pas encore.
Pourquoi celles qui s'aiment tant
d'avance ne devraient-elles pas se
connaître ? Et quel bon mélange que
le mélange des bons.
J'attends aujourd'hui des
lettres de ma famille par le vapeur
de Panama, qui emporte ces
lettres-ci. Je lutte pour que les
miens me soient un remords, et ils
ne le peuvent pas. Je mortifie et
interpelle ma conscience, et ne me
trouve pas coupable. Quel devoir
pourrait m'entraver ma Carmen, elle
qui vit de la même classe de
passions que moi ? Cet abandon
partiel, en fortifiant ma vie, me
servira ensuite à mieux aider à
celle de tous. Du moins je le crois.
Je vous parlerais de bien
des choses : de mes intérêts pour
votre situation, qui ne
m'abandonnent pas et qui sont
inquiets; de la bonté unanime avec
laquelle j'ai été accueilli; de
l'inconvenance de laisser à la
presse ses libertés licencieuses
quand des amis honnêtes ne les
compensent pas et ne vainquent pas,
en les démentant avec loyauté et
brio, les affirmations injurieuses:
ainsi Lerdo , mordu par le Padre
Cobos,
et que les siens ont laissé mordre,
passe ici pour un Caligula
et un Vitellius
. Je vais partout apprenant beaucoup, et, bouillonnant
d'idées, je cherche un espace où les
appliquer et les déverser : dans la
République de Paturot,
où mes bonnes intentions seraient
considérées comme bonnes et où mon
âme ne serait pas – et au Mexique
j'y serais parvenu et j'y
parviendrai ici – taxée d'étrangère.
Quand j'écrirai à Manuel
, je devrai lui dire que les arts n'ont pas ici de temples,
ni de prêtres ni de croyants. Le
dogme a tout absorbé et, hormis les
sculpteurs sacrés d'Antigua,
et Pontaza,
peintre sacré qui, par ce qu'il
profane, semble profane, il n'y a
rien eu et il n'y a rien qui soit
digne de mention. Un certain Quezada,
sculpteur, a beaucoup valu et a fait
d'excellents Christ, mais ceux-ci
ont disparu, et avec eux toute
nouvelle de leur auteur ou toute
façon de pouvoir en donner. Il y a
un grand tableau de Pontaza à Saint-Domingue où, au milieu des frères ensanglantés,
incrustés sans ombre dans une
perspective ingraduée,
se promènent des soldats plombés qui
chaussent des bottes flamandes,
portent des cuirasses de fer et
exhibent des casques du VIIIe
siècle. Il y a en revanche, quoique
affectées, d'excellentes sculptures
sur bois. Rien qu'avec ça, et rien
qu'en vous disant que je pense à lui
chaque fois que je vois quelque
chose de beau, voilà écrite le début
de ma lettre à Manuel Ocaranza
.
Au tout petit aux yeux
arabes,
qui honorera père et mère,
donnez-lui une embrassade virile. Et
à la pudique Luisa
, à la correcte Alice
, à l'intelligente Lola
, à l'altier Gustavo
et au tout rose post-né
[14], mes
baisers amoureux. A Lola
, mon respect passionné. Et à vous, une affection vive qui
paie bien la vôtre. Parlez-moi de
tout, et de vos affaires.
Votre frère
J. Martí
J'allais vous écrire au
sujet de mes livres, mais deux
lettres déchi-rantes de Carmen
atterrent mon esprit.
Parlez-moi d'elle !
******
[1]
Martí arrive à
Guatemala-ville le 2 avril
1877, au terme d'un voyage
qui l'a conduit de Progreso,
laissé le 5 mars, en passant
par l'île de Jolbós, l'îlot
de Contoy, l'île des Femmes,
le Belize, Livingstone,
Izabal (25 mars), Gualán (28
mars) et Zacapa (29 mars).
[2]
J’avais pensé au départ
qu’il s’agissait de
Patria y Libertad (Drama
indio) (O. C., t.
18, pp. 129-151 et 153-175 ;
OCEC, pp. 109-172),
mais Pedro Pablo Rodríguez
me signale fort justement
que ce « drame » a été écrit
à propos de l’indépendance
du Guatemala qui tombe le
15 septembre. PPR suppose
qu’il s’agit d’un autre
texte dédié à Morazán dont
parle Martí à un autre
moment et qui s’est perdu.
[3]
C'est à partir de ces codes
nouveaux que Martí (qui a
alors à peine plus de
vingt-quatre ans) commence à
poser les premières pierres
de sa vision de l'Amérique
latine telle qu'elle doit
être pour se trouver
elle-même, sans imiter qui
que ce soit, et il le fait
dans une langue et des idées
qui étonnent encore de nos
jours (à quelques années du
fameux Cinquième Centenaire
de 1492) par leur modernité.
Ainsi, dans une chronique
intitulée Les Codes
nouveaux (où il emploie
pour la première fois le
concept de "Notre Amérique"
pour la différencier de
l'Amérique anglo-saxonne),
il écrit : «L’œuvre
naturelle et majestueuse de
la civilisation américaine
ayant été interrompue par la
conquête, il s'est créé avec
l'arrivée des Européens un
peuple étrange, pas
espagnol, parce que la
nouvelle sève repousse le
vieux corps, pas indigène,
parce que celui-ci a
souffert l'ingérence d'une
civilisation dévastatrice –
deux mots qui, étant
antagoniques, constituent un
processus – il s'est crée un
peuple métis dans la forme,
qui, en reconquérant sa
liberté, développe et
restaure son âme à lui. Il
est une vérité
extraordinaire : le grand
esprit universel a une face
particulière pour chaque
continent. Ainsi nous-mêmes,
malgré tout notre rachitisme
d'un enfant blessé au
berceau, nous avons toute la
fougue généreuse,
l'inquiétude vaillante et le
vol courageux d'une race
originale fière et
artistique. Toute oeuvre
nôtre, de notre Amérique,
portera donc inévitablement
le sceau de la civilisation
conquérante, mais elle
l'améliorera, la fera
progresser et l'étonnera par
l'énergie et la poussée
créatrice d'un peuple
différent dans son essence,
supérieur en nobles
ambitions et, bien que
blessé, pas mort. Il revit
d'ores et déjà ! Et ils
s'étonnent que nous ayons
fait si peu en cinquante
ans, ceux qui ont troublé si
profondément pendant trois
cents nos éléments à faire !
Qu'ils nous donnent au moins
pour ressusciter tout le
temps qu'ils nous ont donné
pour mourir. Mais nous
n'avons pas besoin de tant !
Même chez les peuples où la
griffe autocratique a laissé
la blessure la plus ouverte;
même chez ces peuples si
bien conquis qu'ils
semblaient l'être encore
après avoir écrit par le
sang de leurs martyrs qu'ils
ne l'étaient plus, l'esprit
se dégage, la noble habitude
de l'examen détruit
l'habitude servile de la
croyance, la question
curieuse suit le dogme, et
le dogme qui vit d'autorité
meurt de critique.» (O.
C., t. 7, pp. 98-99 ;
OCEC, t. 5, p. 89)
L'ensemble de ce texte est
un jalon fondamental dans
l'itinéraire intellectuel et
politique de Martí. Malgré
sa brièveté, son séjour au
Guatemala est en ce sens
capital.
[4]
Macal le reçoit le 10 avril
1877. Martí lui écrit le
lendemain. On trouve déjà
dans ces quelques lignes une
de ses obsessions majeures :
que l'Amérique latine se
dote d'institutions
politiques à elle, sans
imiter celles de l'Europe ou
des Etats-Unis. «Le premier
devoir d'un homme de ces
jours-ci est d'être un homme
de son temps. Ne pas
appliquer des théories
d'autrui, mais découvrir les
siennes... Mon métier... est
de chanter tout ce qui est
beau, d'enflammer
l'enthousiasme pour tout ce
qui est noble, d'admirer et
de faire admirer tout ce qui
est grand... Je viens noyer
ma douleur de ne pas être en
train de lutter sur les
champs de bataille de ma
patrie dans les consolations
d'un travail honnête et dans
les préparatifs d'un combat
vigoureux... Par système, je
m'interdis l'ingérence dans
la politique active des pays
où je vis. Il est une grande
politique universelle, et
celle-ci, oui, est bel et
bien la mienne, et je la
ferai : celle des nouvelles
doctrines.» (O. C.,
t. 7, pp. 97-98 ; OCEC,
t. 5, pp. 83-84).
[5]
Lorenzo Montúfar y Rivera
(1823-1898). Avocat,
diplomate et orateur
guaté-maltèque. Part en exil
sous le gouvernement de
Carrera. Rentre en 1872 et
devient membre du Congrès et
recteur de l'Université. Est
envoyé auprès du
gouvernement espagnol quand
celui-ci proteste contre la
reconnaissance de
l'indépendance de Cuba par
le Guatemala. Membre de la
magistrature et des
commissions ayant rédigé le
code civil et le code de
procédure, et la
Constitution de 1879. Aussi
ministre de l'Instruction
publique et des Affaires
étrangères. Ambassadeur à
Washington, prend ses
distances vis-à-vis de
Barrios, mais défend la
tentative d'union
centraméricaine de celui-ci
en 1885. Candidat à la
présidence en 1891. Laisse
un ouvrage en sept volumes,
Reseña histórica de
Centro América.
[6]
Curieuse remarque ! Martí et
Carmen Zayas-Bazán se
connurent durant le second
semestre de 1875. Comment se
fait-il donc qu'en avril
1877, Lola et elle ne se soient pas
encore rencontrées ?
D'autant que, comme nous
l'avons dit, Carmen était la
belle-sœur d'un des
meilleurs amis de Mercado...
Y aurait-il eu des
préventions entre les
familles ?
[7]
Journal satirique mexicain
fondé par Ireneo Pérez, se
distingue par la férocité de
ses attaques contre les
gouvernements : Juárez au
cours de ses deux premières
étapes (1869 et 1871); Lerdo
durant la troisième
(1873-1876); Porfirio Díaz
durant les quatrième et
cinquième, mais finit par
entrer en 1880 dans l'orbite
officielle.
[8]
Allusion au deuxième roman
de Louis Reybaud (1799-1879)
: Jérôme Paturot à la
recherche de la meilleure
des républiques (Paris,
1848-1849, Michel Lévy
Frères), le premier ayant
été Jérôme Paturot à la
recherche d'une position
sociale (1842). De deux
choses l'une : soit Martí
est un boulimique de livres,
soit cet auteur – maintenant
bien oublié et n'intéressant
plus guère que les
spécialistes de la pensée
sociale, mais redécouvert
récemment (réédition du
premier roman, le plus
connu, chez Belin en 1997) –
avait atteint plus de renom
qu'on ne le suppose, comme
semblerait en attester cette
référence de Martí que son
correspondant est censé
connaître sans d'autres
explications. Ou alors le
thème du roman
intéressait-il Martí au
premier chef ? En effet,
dans les deux ouvrages,
«Louis Reybaud évoque les
tentatives dites
socialo-socialistes d'Owen
qu'il félicite non tant dans
son socialisme – puisqu'il
se fait l'ennemi du
socialisme sous quelque
forme que ce soit – que dans
son moralisme réformateur,
notamment sa suppression des
cabarets pour ouvriers, son
encouragement à l'épargne,
etc. Reybaud adopte plutôt
le point de vue du "patron",
grand propriétaire des
moyens de production,
moralisateur du travail
ouvrier et de la classe
ouvrière en général, puisque
opposé à tout travail
manufacturier "en commun".
Il est opposé à l'optimisme
"socialiste" ou "communiste"
d'Owen qui voyait dans le
travail en commun une
occasion de développer la
conscience d'un but
collectif pour les
ouvriers.» (http://mistral.culture.fr/-culture/cavaille-coll/fr/reybaud.html)
[9]
La seconde et fastueuse
capitale du Guatemala,
reconstruite en 1543 et
détruite par une éruption
volcanique en 1773 (plus de
soixante églises). Dans une
chronique de voyage datant
vraisemblablement de cette
époque et écrite
directement en français
(mais pour quel organe de
presse ?), Martí explique :
«Aux pieds des deux grands
volcans, le volcan de Feu,
le volcan d'Eau, des
sources, étincelant comme
des rivières de diamants au
soleil, murmuraient entre
les fleurs; le ciel était
aussi pur que les eaux
étaient fraîches : respirer
là, c'était et c'est encore
vivre. Les poumons rongés
par la débauche, le cœur
mordu par la douleur, la
tête, brisée par les efforts
de la pensée, se fortifient
près de ces montagnes
terribles. Ce fut là qu'on
bâtit par deuxième fois (sic)
la ville. La paix des forêts
embellissait cette demeure
des hommes; des maisons
monacales, amples et
sévères, abritaient les âmes
des bruits du monde; la
nature, contente, riait
autour de ses fils heureux.
Un jour, le tonnerre roula
sous la terre; la terre
ouvra (sic) ses
bouches béantes, montrant
par des larges blessures ses
entrailles d'or; la montagne
secoua ses hanches
puissantes, et les églises,
et les maisons et les
édifices les plus beaux
tombèrent en ruines. Les
fers se brisèrent; les toits
s'écroulèrent sur les
hommes; des maisons ne
restèrent que les murs.
Aujourd'hui, le lierre rampe
sur les murailles noirâtres,
sur les coupoles pendues, au
fond des églises vides.
Quelques milliers de vivants
égarés dans la ville s'y
promènent, comme des
revenants entre les ruines.
Cette belle ville, qui fut
forte comme Burgos,
gracieuse comme Séville et
délicieuse comme Toledo,
n'est aujourd'hui qu'un tas
de pierres moisies, tachées
gaiement par des amas de
fleurs. Ces fleurs
éclatantes qui naissent au
pied des volcans, entourant
quelques maisons solitaires,
mènent le passant, qui
côtoie ses murs silencieux,
à la triste Alameda, dont
les arbres aux grandes
branches larmoyantes
semblent pleurer : on
appelle cette ville
l'Antigua.» («L'Amérique
centrale», O. C., t.
19, p. 69.)
[10]
Mariano Pontaza, que
Martí appelle «le doux
Pontaza» dans sa brochure de
1877 sur le Guatemala. «Pontaza
a eu une première et une
deuxième manières, amoureux
dans celle-là de l'ocre
plombé, des ombres de
pierre, des lignes dures,
que pouvait-il faire de plus
de l'utilisation imparfaite,
quasi intuitive, de trois
pauvres couleurs ? Et, sur
son second mode, Pontaza
peignait d'ores et déjà la
physionomie pleine de bonté
de saint Domingue, plissait
avec justesse son costume
blanc, animait son école,
embellissait ses tentations,
posait dans ses yeux graves
le regard sur le traité des
sacrements. Il avait alors,
avec plus de couleurs et
plus de pratique, non cette
rude perspective,
composition infantile et
ornement puéril du tableau,
plus renommé que digne de
renom, où il peint la mort
des dominicains amoureux –
toujours bons, et mêmes bons
pour l'Amérique ! – en
Pologne [il s'agit d'El
Martirio de los dominicos en
Sodomir de Polonia],
mais des chairs molles, des
plissés mobiles, des ombres
nébuleuses, des contours
délicats, d'une précision de
miniature. Les bigarrures
allégoriques ne peuvent
manquer chez lui, car elles
étaient de l'époque et du
cadre religieux, mais il
était, lui, un peintre très
original, très délicat et
très consciencieux.» (Guatemala,
in O. C., t. 7,
p. 151 ; OCEC, t. 5,
p. 279.) Dans sa chronique
de voyage citée à la note
précédente, Martí le
qualifie «du plus grand des
peintres guatémaltèques»
(«L'Amérique centrale»,
O. C., t. 19, p. 67).
[11] Cristóbal Quezada.
Dans cette même chronique
en français, Martí
écrit : «Deux villes ont été
célèbres par ses (sic)
sculptures religieuses en
bois : Barcelona, en
Espagne, Guatemala en
Amérique. Aujourd'hui
encore, on fait ce commerce
avec profit. On n'a fait (sic)
des Christs mourants, comme
ceux que fit un
guatémaltèque, Quezada.» (Ibid.)
Dans une liste de sculpteurs
tirée de ses notes, Martí
parle des «Christs émaciés»
de Quezada (O. C., t.
22, p. 169) et de ses
«merveilleux Christs» dans
une chronique journalistique
de novembre 1884 (O. C.,
t. 10, p. 117).
[12]
Ingradada, écrit
Martí créant un néologisme à
partir de gradado.
[13]
Manuel, l'aîné des enfants
Mercado que Martí appelle
très souvent ainsi.
[14]
Raúl (décédé le 16 avril
1898). Postgénito,
dit Martí créant un
néologisme à partir de
primogénito qui signifie
«premier-né, aîné».
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8
Guatemala, le [samedi] 26 mai [1877]
Ami de mon âme,
Je vous écris
en vous étreignant,
parce que je sais votre malheur : je
l'ai lu dans un numéro d'El
Monitor.
Je vous reproche, sachant que je
vis, de ne me l'avoir pas écrit le
jour même où vous l'avez subi. Quand
je souffre, je me souviens de vous,
et comme cette affection finira dans
le monde visible avec ma vie, je
veux que vous me récompensiez la
mienne avec autant de votre part. Je
ne veux pas et il ne se peut pas que
l'enfant mort soit Manuel parce qu'on refuse
toujours les grands malheurs comme
impossibles. Il ne se peut non plus
que l'esprit élevé de ses parents
meure, et il est, lui, parce qu'il
vit, destiné à le perpétuer.
On dirait que, sur terre,
on vole le bonheur et qu'on l'a
contre son gré à lui. Vous étiez
trop heureux. Votre foyer est celui
que j'avais vu le moins mordu de
choses humaines. Le malheur ne
permet pas qu'on se joue de lui et
il a enfin trouvé une manière de se
venger de vous. Enfin, vous, qui
êtes homme, croyez sereinement que
l'âme qui s'en va revit; sa mère
qui, parce qu'elle l'est et parce
qu'elle est qui elle est, vaut plus
que nous ne ferait pas bien de
pleurer, car l'enfant qui s'en va de
la terre reste dans l'âme de sa
mère. Pourquoi pleure-t-elle ?
Embrassez-la en mon nom, parce
qu'elle ne voudra voir maintenant
d'autres lettres que celles qui lui
viendront du ciel. Tournez les yeux
vers vos autres enfants, et vous
trouverez en eux l'enfant perdu. Je
l'ai appris hier soir, et depuis je
ne pense qu'à ça.
Quand vous souffrez tant,
que voulez-vous que je vous dise de
moi ? Il me semble impossible de
m'être rabaissé, moi, à me faire, en
liant et en rapetissant mon âme, un
peu de fortune. Même mon amour, en
moi céleste, ne m'excuse pas. En
Espagne, je me réservais pour le
martyre; au Mexique, je
l'accomplissais; ici comme je
travaille à mon bonheur, je n'y ai
pas droit.
Carmen
ne m'a pas écrit ces deux dernières semaines.
Elle vit en mes entrailles, et je
crois à sa noblesse. Je l'ai
toujours vue éminente et dévouée,
mais, préparé à n'importe quel mal,
je ne serais pas surpris qu'elle
aille jusqu'à m'oublier. Je ne sais
comment est fait mon cerveau pour
qu'il élabore ainsi un monde en un
atome. Force m'est donc de ne pas
m'écouter quand je me mets à me
préparer des malheurs. Entre les
plus grands des miens, il y aura
toujours ceux qui seront grands pour
vous. Voyez donc que je vis en
pensant à la façon dont le destin
vous traite, à ce que vous attendez,
à ce que vous obtiendrez. La vie
pratique m'épouvante, et je crains
que, comme moi, les autres ne
puissent s'en accommoder. Parlez-moi
beaucoup de votre enfant mort;
étreignez contre votre cœur, en mon
nom, ceux qu'il vous reste. Ecrivez-moi
sans retard parce qu'une fois rompu
le doux charme qui lie encore ma
vie, dans trois mois, quelle qu'y
soit ma position, je partirai du
Guatemala. Ou martyr, ou époux, ou
batailleur.
Même si je n'avais rien d'autre à
faire au Mexique, je me dévierais de
n'importe quelle route pour vous
étreindre.
Aimez-moi de la même
manière vivante dont je souffre
votre peine; pensez un peu ce que
j'ai ressenti de ne pas y avoir été
près de vous. Etreignez une fois de
plus Lola
, et croyez, mon frère, que votre famille et votre cœur ne
finissent pas au Mexique.
Rappelez-moi au souvenir du bon
Manuel.
Votre ami
José Martí
******
[1]
Cette lettre a été classée
dans l'édition princeps en
1878 (pp. 54-55) et acceptée
à cette date dans les
Oeuvres complètes. Or, il
découle du texte même que
Martí n'est pas encore marié
(il est seul et se plaint du
silence épistolaire de
Carmen, toujours à Mexico)
et que cette lettre ne peut
donc correspondre qu'à la
première partie de son
séjour au Guate-mala, donc
1877.
[2]
El Monitor Republicano
(1844-1914), journal de
politique, d'arts,
d'industries, de commerce,
de modes, de littérature, de
théâtre, de variétés et
d'annonces. Fondé par
l'imprimeur et journaliste
Vicente García Torres en
décembre 1844, le second en
importance des journaux
libéraux après El Siglo
Diez y Nueve. Modéré
dans les premières années,
devient représentant du
libéralisme le plus pur et
le plus radical. Interrompu
de 1853 à 1855. Reparaît à
la chute de Santa-Anna. De
nouveau interrompu sous
l'Empire. Reparaît en 1867
sous la direction de José
María del Castillo Velazco,
comme organe du libéralisme
intransigeant et dans
l'opposition à Lerdo et à
Díaz.
Un entrefilet d’El
Monitor Republicano, de
Mexico, informe : « Un
enfant.
Un enfant de M. Manuel A.
Mercado est décédé victime
de diphtérie. Nous avons le
droit de jeter des fleurs
sur sa tombe ouverte ; il
nous semble juste que ses
parents versent des
larmes. »
(27 avril 1877, Mexico,
nº 100, p. 4, col. 3, cité
in OCEC, t. 5, p.
105.)
En fait, il ne s'agit pas de
l'aîné des Mercado, Manuel,
mais de Gustavo, qui est
encore tout jeune.
Certains textes donnaient le
nouveau-né Raúl comme
l’enfant décédé [cf. Hilario
González, «Un orden para el
caos (Segunda Parte de
Martí sin mármol),
Anuario Martiano, La
Havane, nº 2, 1970, p. 224],
mais Herrera Franyutti en a
retrouvé dans la presse la
date de décès : 18 avril
1898. (Communication
personnelle de Pedro Pablo
Rodríguez.)
[4]
On ne connaît que trois
courtes lettres de Carmen
Zayas Bazán à Martí avant
leur mariage, publiées par
Carlos Ripoll, La vida
íntima y secreta de José
Martí (New York, 1995,
Editorial Dos Ríos, pp.
78-79 et 217) et datant
selon celui-ci de 1875 :
«Pepe, c'est la première
fois que je prends la plume
pour te dire combien je
t'aime, et je tremble rien
que de considérer que c'est
peut-être insuffisant pour
que tu puisses interpréter
la noblesse de mes
sentiments. Il y a
longtemps que je t'aime,
mais en silence, longtemps
que mon cœur t'appartient.
Il est tout à fait vrai que
je t'ai aimé dès que je t'ai
vu. Dès cet instant, j'ai
senti naître en mon cœur la
flamme inextinguible du
premier amour, mais il est
tout aussi vrai que, depuis
que je te connais, je n'ai
plus eu un seul jour de
calme, car la jalousie me
tuait, ma situation était
horrible : j'ai constamment
lutté contre les difficultés
que, dans son égoïsme, le
monde oppose toujours au
bonheur des êtres qui
s'aiment, mais s'il est vrai
qu'elles font beaucoup
souffrir et qu'il nous reste
beaucoup à souffrir, il n'en
reste pas moins que nous
serons un jour extrêmement
heureux. Désires-tu oublier
? Qui ? Dis-le-moi ! Car
si j'ai l'âme petite, je
l'ai très grande pour
certaines choses et petite
pour d'autres, mais pour
t'écrire et de peindre mon
amour comme il doit être, je
l'ai immense. Écris-moi
tout de suite et ne m'accuse
pas si je ne peux pas te
parler parfois. Carmen
signifie vers en latin et
dans d'autre [langue],
blé, verger, un nom sonore
et harmonieux. Tienne.
Carmen.» «Pepe, je n'ai pas
seulement ta lettre dans le
cœur, j'ai aussi ton image
gravée dans mon esprit, ta
voix et tes regards me
brûlent, car je t'adore avec
le délire d'un cœur pur.
Aime-moi comme je t'aime. Je
jure de t'adorer jusqu'à la
mort. Dis-moi : qu'est-ce
que tu ne crois pas de ma
lettre ? Crois-tu que je
t'ai trompé ? Toi que
j'aime tant ! À aucun
moment, car je crois que des
affaires aussi sacrées que
l'amour doivent se traiter
avec une entière franchise.
Malgré mon peu d'expérience
et mon jeune âge, j'ai le
malheur de douter de tout,
car j'ai vu tant de cœurs
fanés très tôt par les
désillusions. J'en ai tant
vu que j'ai des craintes, à
plus forte raison quand tu
me dis que peut-être, qui
sait, tu m'aimeras
fermement. C'est
terrible. Quand,
enthousiaste, j'espérais
lire dans ta lettre des
phrases amoureuses, je n'ai
trouvé que doute et
froideur. Je te supplie
d'être plus amoureux dans
une autre... Tienne.
Carmen.» «Martí, je crois
que nous devons communiquer
entre nous par écrit, car
c'est impossible autrement.
Si tu es d'accord,
écris-moi, puisque tu me
vois comme tienne.
María del Carmen.»
On connaît la réaction d'une
autre femme qui l'a aimé,
Eloísa Agüero, quand elle
tombe par hasard sur une
liasse de lettres de Carmen
à Martí : «Qu'ils sont
mignons, ces billets doux !
Vraiment, tu perdais ton
temps...» (Destinatario
Martí, compilation,
classement chronologique et
notes de Luis García Pascual,
La Havane, 1999, Casa
Editorial Abril, p. 23.)
[5]A
quoi fait donc allusion
Martí ? «Dans trois mois»
nous conduit fin août.
Partir du Guatemala, mais
pour aller où ? Et martyr,
comment ? A Cuba, sur le
champ de bataille ? Il
semblerait que la (fausse)
nouvelle de la mort de
l'aîné de Manuel Mercado et
le fait de ne pas avoir reçu
de lettres de Carmen depuis
quinze jours poussent Martí
à broyer du noir et à faire
des projets peu réalistes.
(Cf. lettre 4, note 38.)
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9
[Guatemala], le [samedi] 11 août
[1877]
Mon ami très cher,
Aujourd'hui
les joies sont en vadrouille,
et les tristesses, tenace-ment
éveillées. Bref, donc. Mes amertumes
sont celles-ci de ma vie, qui
proviennent précisément du fait de
vivre. Si c'étaient des pierres
pré-cieuses, ce serait des opales.
Elles me viennent de la solitude, et
vous connaissez les noms très chers
que j'évoque et caresse ces
jours-ci. Le vôtre n'est pas le
moins rappelé.
Je néglige peut-être de
vous écrire, mais c'est à Carmen
que vous devez vous en plaindre : du jour où elle a envoyé
le premier baiser à mon cœur, elle
le maintient troublé et secoué. Je
n'écris guère qu'à elle, à ma mère,
à vous et à Fermín.
La famille unie par la ressemblance
des âmes est plus solide, et elle
m'est plus chère, que la famille
unie par les communautés du sang. De
plus, ma lettre à vous serait mon
esprit, si bien que les vôtres sont
écrites dans les lettres de ma
Carmen. Vous êtes d'ores et déjà, et
vous le serez pour toujours, mon
frère actif. Ne faites pas attention
à plus ou moins de lettres. Les âmes
malades meuvent malaisément les
mains, mais ce sont elles qui
méritent le plus de consolation.
Ici, jusqu'au plaisir de faire vivre
les autres ne me fait pas vivre,
moi, parce qu'ils ne se laissent pas
faire vivre. Votre Mexique est très
beau : il ne lui manque qu’un peu de
vertu spartiate pour consolider sa
culture athénienne ani-mée.
Je me laisserais aller à
ces pensées, parce qu'elles sont les
seules qui consolent ce genre de
douleurs, de par leur nature et de
par la noblesse de celui qui est
appelé à les écouter. les écouter.
Mais je ne vous dirai pas
que vous me verrez en décembre tant
que vous ne m'aurez pas dit bien des
choses de vous dans de longues
lettres. Vous n'avez pas le droit de
vous fâcher de mon silence, parce
que vous avez toujours su pénétrer
au-delà de mes lèvres.
Aujourd'hui, ma lettre
serait très personnelle, et c'est
pourquoi je la conclus. Je pense
beaucoup à Peón , à Sánchez Solis
et à Montes de Oca.
Et avant tout, avec de très aimantes
expressions, à votre belle famille.
Saluez ceux qui m'aiment;
vive affection à Lola, et une étreinte à Manuel
, que je présume réconcilié avec l'idée primitive de son
grand tableau, n'est-ce pas ?
Pardonnez ses généralités à
votre frère très affectueux.
J. Martí
******
[1]
Sans année dans l'édition
princeps (pp. 23-24), année
ajoutée dans les O. C.
[2]
Fermín Valdés-Domínguez
(1852-1910), ami d'enfance
de Martí, puis d'école chez
Rafael María de Mendive.
Publie en 1869 le numéro
unique d'El Diablo
Cojuelo auquel collabore
Martí. Commence des études
de médecine à l'université
de La Havane. Jugé aux côtés
de Martí pour délit de
trahison et condamné à six
mois de réclusion en mars
1870. Arrêté et jugé en 1871
avec d'autres étudiants de
médecine dont huit passent
devant le peloton
d'exécution sous prétexte
d'avoir profané la tombe
d'un journaliste espagnol
réactionnaire. Condamné à
six ans de prison, mais
gracié par le roi en 1872.
Se rend alors en Espagne où
se trouve Martí pour
continuer ses études de
médecine. En 1873, publie
Los Voluntarios de La Habana...
pour prouver l'innocence de
ses camarades et de
lui-même, et se consacre dès
lors à cette cause. À la
fin de ses études, passe en
France en 1874 puis rentre à
Cuba où il mène une vie
politique et
intellectuelle. Fonde le
journal El Cubano,
collabore à El Triunfo
et à d'autres journaux.
Organise chez lui des
réunions littéraires. Se
rend à Baracoa, dans la
province d'Oriente, pour y
étudier la fièvre jaune
ainsi que la flore et la
faune de la région. À la
fondation par Martí du Parti
révolutionnaire cubain
(1892), se rend au Venezuela
comme son représentant, à
New York où il collabore à
Patria, l'organe du
parti, puis en Floride pour
faire campagne en faveur de
la révolution. Exerce comme
médecin à Key West, puis,
quand la guerre éclate en
1895, gagne Cuba dans le
cadre d'une expédition.
Organise le corps de santé
militaire en Las Villas,
représente Camagüey à
l'Assemblée constituante de
Jimaguayú et rédige la loi
portant organisation du
gouvernement. Est secrétaire
des Relations extérieures de
la République en armes et
chef du cabinet du général
Máximo Gómez. Obtient le
grade de colonel. Martí lui
consacre deux articles : en
1887 (O. C., t. 4,
pp. 355-358) et en 1894 (O.
C., t. 4, pp. 469-470)
et un discours en 1894 (O.
C., t. 4, pp. 321-326).
[3]Felipe Sánchez Solís
(1816-après 1875), premier
directeur de l'Institut
scientifique et littéraire
de Toluca (1846). Député,
secrétaire du Tribunal
suprême, secrétaire de
développement local à Puebla
et directeur de son
Institut; fonde la Société
artistique industrielle pour
artisans. Ecrit des articles
sur l'histoire mexicaine
dans les journaux. Le musée
qu'il possédait chez lui sur
la civilisation et l'art
aztèques était l'un des plus
notables de la capitale. Il
avait dépensé plus de cent
mille pesos pour ce faire,
et possédait entre autres
curiosités le Codex
Zapotèque. Martí écrit : «Tultepec
est un village simple,
honnête et beau... Un
modeste fils de l'endroit,
un pur descendant de la race
indigène, doté de la
persévérance mystérieuse que
donne la force supérieure
aux âmes, s'est élevé de
cette atmosphère, a surmonté
toutes les difficultés, a
vaincu tous les obstacles, a
été aimé de tous, a été
député, a été professeur, a
occupé des postes élevés au
gouvernement libéral de la
nation, et il vit
aujourd'hui respecté pour la
valeur de ses bienfaits,
pour la constance de son
caractère, pour la modestie
et la simplicité avec
lesquelles il a rempli son
oeuvre malgré les années et
les persécutions et les
douleurs. Ce fils de race
indigène s'appelle M. Felipe
Sánchez Solís.» Tel est le
début de la chronique que
Martí publie le 7 mai 1875
dans la Revista Universal
de Mexico à l'occasion d'une
fête d'anniversaire [cf.
OCEC, t. 2, pp. 31-35].
Il le qualifie le 24 août
1875 comme « le maître
affable, l’ami fidélissime,
le député judicieux » (op.
cit., t. 3, p. 90).
[4]
Francisco Montes de Oca
(1837-1885).
Médecin mexicain. Diplômé en 1860,
dirige l'hôpital militaire
de San Juan de Dios,à
Puebla, durant la guerre
contre les Français
(1862-1863). Chef du corps
médical militaire (1882),
l'un des meilleurs
chirurgiens de l'époque.
Modifie certains procédés
opératoires. Martí écrit
dans une note journalistique
du 13 juillet 1876 de la
Revista Universal de
Mexico : «Ame pleine de
bonté, talent clair et
multiple, très habile
chirurgien, main toujours
prête à sauver une vie du
danger et un malheureux de
la misère : tous ceux qui
ont connu Montes de Oca ont
pour lui les éloges unanimes
et chaleureux que méritent
ses rares qualités. Notre
compagnon José Martí lui
doit, entre autres, une
gratitude très spéciale et
se réjouit d'avoir
l'occasion de la rendre
publique. Car il doit à
l'empressement affectueux et
à l'habileté notable de
Montes de Oca une guérison
presque complète, obtenue
grâce à une opération
opportune que de notables
médecins d'Espagne ne
s'étaient pas décidés à
faire, et que le docteur
mexicain a réalisée avec une
précision surprenante, un
doigté extrême et un heureux
succès. Notre compagnon
porte ces faveurs en son
âme.»
(O. C., t. 7, p. 86
ou OCEC, t. 4, p.
289.)
De fait, Martí fut opéré au
moins à deux reprises en
Espagne, mais sans succès
notable, d’un sarcocèle
(tuméfaction du testicule)
causé par les chaînes
pendant son séjour au bagne.
Il n’est pas invraisemblable
de supposer que l’opération
réalisée par de Oca a
consisté en l’ablation du
testicule atteint, puisque
des témoins l’ayant connu
intimement et cités par le
médecin qui effectua la
reconnaissance de son
cadavre affirment qu’il lui
en manquait un. L’acte
officiel de cette
reconnaissance apparaît pour
la première fois publié
intégralement in Rolando
Rodríguez, Dos Ríos : a
caballo y con el sol en la
frente, La Havane, 2001,
Editorial de Ciencias
Sociales, pp. 141-146, les
versions parues
antérieurement dans la
presse dans les jours
suivants, puis en 1924,
ayant, par un respect
déplacé, supprimé la mention
de ce trait. Martí portera
toute sa vie une autre
séquelle de son séjour au
bagne : une fistule
inguinale qui ne cicatrise
que par période. On verra
dans ses lettres que
d'autres maux vinrent
s'ajouter au fil des ans,
entre autres une maladie du
foie qui le laissait prostré
parfois plusieurs semaines
en été, des problèmes
pulmonaires. Il fut même
victime en 1892 d'une
tentative d'empoisonnement
dont il souffrira les
conséquences pendant plus
d'un an.
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10
[Guatemala], le [vendredi] 21
septembre [1877]
Mon très cher ami,
Ne m'aimez pas, car je ne vous ai pas su gré de votre affection. Mais,
superbe et oublieux, vous n'avez pas
tenu compte – alors que vous les
connaissez si bien – de ces maladies
muettes de mon âme, et, fâché de mon
silence, vous avez voulu apparaître
dédaigneux de mes douleurs. Vous
avez été injuste. Je pense à vos
probables amertumes : n'est-il pas
oiseux de vous dire que je les
souffre comme miennes ? Mais,
quelles qu'elles soient, je ne puis
vous pardonner. Vous avez Lola , vous; moi,
je n'ai pas encore Carmen
. Voyez bien que les étoiles ne disparaissent pas, même si
elles sont éclipsées par le soleil.
Les craintes terribles et,
par bonheur, non fondées de ne pas
obtenir le bien auquel j'aspire;
les mémoires amères de chez moi; l'extra-ordinaire
activité d'esprit – que j'ai tant
entrevue et qui est en mesure
d'accomplir si peu ! – le manque
absolu de grandeur, d'énergie et de
libertés qui, avilissant le
caractère d'autrui, fâche et irrite
le mien; ces fondations d'écume sur
lesquelles le sort, éloigné des
hommes, m'oblige à édifier ma
maison, tout ceci maintient en une
occupation pesante et génératrice de
maladies mon esprit qui, parce que
mien, accroît et exalte ces mêmes
douleurs. Donner vie à l'Amérique,
faire ressusciter l'ancienne,
renforcer et révéler la nouvelle,
déverser mon excès d'amour, écrire
sur des choses graves à Paris,
étudier de grandes choses par mon
intelligence, sans préjugés et sans
priorités, faire un grand foyer
d'âme à la martyre volontaire qui
vient y vivre, voilà les graves
tâches qui ont tenu ma plume, sauf
pour celle qui met tout en branle,
endormie dans un coin. Ici, elle n'a
pas à acheter du pain avec ce
qu'elle pleure et elle ne peut pas
mettre des ailes aux intimités qui
débordent en moi. Si bien qu'en
public, elle se tait. Je ne sais si
j'aurai une réponse à cette
lettre-ci, mais, quelle qu'elle
soit, – et écrivez-moi toujours ici
au cas où je ne serais pas encore
parti – je ne vous admettrai aucune
excuse. C'est celui qui souffre le
plus qui a droit le plus au silence.
Je dois partir d'ici le 10
novembre ou le 29.
Si je pars le 10, je serai au
Mexique le 26 ou le 27; si je pars
le 29, j'y serai dans la première
quinzaine de décembre. Qu'irai-je y
faire sinon naître de nouveau ? Pour
cet emploi divin, il faut des
préparatifs humains, des papiers et
des requêtes, des choses légales. Je
vous en charge, de sorte que tout
puisse être conclu à mon arrivée.
Pensant aussi bien à Manuel
qu'à Carmen
, je me suis fait faire un portrait. Soit mes yeux sont
morts, ce dont je ne doute point,
soit on me peint aveugle. Le
portrait n'a servi à rien. Dites-le
au tout petit aux yeux arabes.
Il me faudra un certificat
de baptême. Je n'écris même pas à
Fermín
; faites-le pour moi et demandez-lui ce qui est à l'Ange.
Qu'il signe et demande pour moi.
J'ai déjà commandé mon humble
demeure : on est en train de
fabriquer mes pauvres meubles; mon
cœur bat désormais de joie et de
crainte, mais au moins il bat ! Je
vois maintenant la manière de placer
au Mexique le strictement nécessaire
pour matérialiser mes noces
fortunées. Lola
n'a-t-elle pas voulu être assez amie de ma Carmen
?
Je conclus, car l'heure presse.
Manuel Ocaranza
aura bien oeuvré, s'il a fait attention à la reproduction
d'un tableau extraordinaire qui
peint Marie Stuart tombant amoureuse de Rizzio.
Il y a ici un saint Joseph qui me
semble d'une école mexicaine. Cet
endroit-ci a été un sanctuaire
d'images sacrées et personne n'en
sait rien. J'ai su que Clavé
est toujours vivant et qu'un peintre
catalan, Galofre,
triomphe en Italie : proche de
Fortuny,
mais en plus sombre.
Vous n'avez pas fait
justice à mes peines, et vous ne
m'avez pas raconté les vôtres. Vous
n'avez pas bien fait. Embrassez vos
enfants, et étreignez Lola
. Celui qui ne vous écrit pas, mais vous porte dans l'âme
ira sous peu vous gronder avec une
très vive affection.
Dites à Peón qu'il se prépare à me
lire son nouveau drame; à Sánchez
Solís
, que j'aurai à faire de la régénération des Indiens une
des oeuvres de ma vie,
écrites et pratiques. C'est une
obligation que j'ai envers mon âme
et sa bonté.
Votre frère.
J. Martí
******
[1]
Sans année dans l'édition
princeps (pp. 25-27),
ajoutée dans les O.C.
[2]
Il s'agit bien entendu de la
main de Carmen Zayas-Bazán
dont le père n'était pas
chaud de la voir se placer
dans celle de Martí.
[3]
Martí évoque son départ à
Mexico où il doit épouser
Carmen Zayas-Bazán.
[4]
Il a donc eu confirmation,
entre temps, que le fils
aîné de Mercado, Manuel,
n'était pas mort (cf. sa
lettre du 26 mai 1877).
[5]
L'église Saint-Ange-Gardien,
La Havane, où il fut baptisé
le 12 février 1853.
[6]
David Rizzio
(1533-1566), son secrétaire
italien dont la très forte
influence sur la souveraine
suscita la haine des deux
nobles écossais, Morton y
Lindsay, qui, en accord avec
le mari, Darnley, qui avait
eu vent de l'adultère, le
tuèrent en sa présence. De
quel tableau s’agit-il ? Et
de quelle reproduction ?
[7]
Pelegrín Clavé
(1810-1880). Peintre catalan
ayant fait des études à
Rome. Engagé en 1845 pour
diriger les classes de
peinture de l'Académie des
beaux-arts de San Carlos, à
Mexico, où il arrive en 1847
et d'où il ne repartira
plus. Etablit la pratique du
dessin d'après nature et
l'étude de l'anatomie, de la
perspective et du paysage.
Stimule le traitement des
thèmes bibliques ou de
l'histoire ancienne du
Mexique, et l'utilisation de
modèles vivants. Fait venir
de nombreux peintres
étrangers comme professeurs
des divers genres picturaux.
Comme peintre, son tableau
le plus important est
Isabel de Portugal
(1855). A laissé de
nom-breux portraits de dames
et de personnages de la
haute bourgeoisie mexicaine.
Exerce une telle influence
sur le développement de la
peinture au Mexique qu'on
finit par parler d'une
« école Clavé ».
[8]
Baldomero Galofre
(1854-1902). Peintre
espagnol, disciple de Martí
Alsina et de l'école de
Fortuny. Notable paysagiste.
Parmi ses oeuvres, à
signaler Lechera
asturiana.
[9]
Mariano Fortuny
(1838-1874). Peintre
espagnol. Ses premiers
tableaux sont à thème
historico-religieux. En
1857, obtient une bourse de
la mairie de Barcelone pour
étudier à Rome, et voyage au
Maroc où il se documente
pour sa monumentale
Batalla de Tetúan
(1860). En 1866 il est à
Madrid, où il étudie le
Greco, Ribera, Velázquez, et
se prend de passion pour
Goya. Triomphe à Paris et à
Rome, peignant ensuite
Los académicos
eligiendo modelos et
El Jardín de los poetas,
considérés des chefs-d’œuvre
du genre orientaliste. Au
dernier été de sa vie qu'il
passe sur la plage de
Portici, au sud de Naples,
il s'engage dans une
recherche de la lumière qui
le conduit aux frontières de
l'impressionnisme : les
portraits de sa femme, de
Mme Agrasot et de sa fille,
et le splendide Desnudo
en la playa de Portici
appartiennent à cette
nouvelle esthétique. Fortuny
est notable par la
correction du dessin et sa
maîtrise technique. Ses
oeuvres, d'une grande
minutie et d'une grande
richesse de coloris, lui
valurent la renommée de son
vivant. Martí, qui
l'admirait beaucoup, le
mentionne souvent et lui
consacre une chronique
entière en anglais :
«Mariano Fortuny was the
most daring colorist and the
most romantic and
clear-sighted genius among
modern painters.»
(The Hour, New York,
20 mars 1880; cf. O. C.,
t. 15, pp. 161-163.)
Et une seconde, encore plus
longue, dans The Sun,
de New York, le 27 mars 1881
(O. C., t. 28, pp.
107-120).
[10]
De fait, durant son séjour
au Guatemala, Martí écrit à
plusieurs reprises sur la
question des Indiens. Il
affirme dans sa brochure
Guatemala : «L'avenir
est en tous ceux qui le
désirent. Tout reste à
faire, mais tous, réveillés
de leur sommeil, sont prêts
à aider. Les Indiens
résistent parfois, mais on
éduquera les Indiens. Je
les aime, et je ferai tout
pour le faire. / Ah ! Ils
sont – terrible châtiment
que devraient souffrir ceux
qui le provoquèrent ! – ils
sont aujourd'hui le retard,
et demain la grande masse
qui impulsera la jeune
nation. On demande une âme
d'hommes à ceux auxquels on
arrache l'âme dès leur
naissance. On veut que ceux
qui ont été seulement
préparés à être des bêtes de
somme soient des citoyens.
Ah ! Les vertus dorment, la
nature humaine se défigure,
les instincts généraux se
ternissent, l'homme
véritable s'éteint. L'air
de l'exemple, l'eau de
l'éducation, voilà ce dont
ont besoin les plantes
opprimées. La liberté et
l'intelligence sont
l'atmosphère naturelle de
l'homme. / Et eux, qui
virent un guerrier espagnol
et le copièrent en une très
dure pierre dans le cirque
étonnant de Cobán; eux qui
avaient des écoles où on
louait le Grand Dieu; eux
qui dressèrent des tours où
ils étudiaient les beaux
astres; les braves paladins;
les très ingénieux
géomètres; les tisserands
délicats; les femmes
héroïques; leur sénat de
notables, plus grave et plus
respecté que nos sévères
cours de justice; eux aux
grandes armées, aux villes
très peuplées, aux guerres
brillantes; les défenseurs
d'Utatlán; les Mames
rebelles; les classiques
Quichés, les profonds
chanteurs du grand
Whenb-Kaquix que les Arabes
et les Homériques ont pleuré
de larmes; eux qui sont
allés là-bas du Mexique et
de Cuba; les enfants
vivaces; les amants jaloux,
eux, aujourd’hui, la huppe
au front, le pied calleux
plein de crevasses, le
regard hébété, le genou et
le baiser toujours prêts,
l'esprit esclave, le dos
chargé, au pas de la mule ou
du bœuf, servent le curé,
adorent de nouvelles idoles,
portent de misérables
vêtements, et non comme des
aigles battant des ailes,
mais comme des porteurs
d'arrobes, franchissent les
monts et les fleuves, les
prairies et les villes, les
précipices et les collines.
/ Ils sont résignés,
intelligents, infatigables,
naturellement artistes, bons
sans le moindre effort. Quel
grand peuple ne pourrait-on
pas en faire en faisant par
exemple une espèce d'école
normale d'Indiens ! Il faut
un nouvel apostolat...» (O.
C., t. 7, pp. 157-158 ;
OCEC, t. 5, pp.
286-287.) Dans ses
Réflexions destinées à
précéder les rapports
présentés par les chefs
politiques aux conférences
de mai, il reprend la
même idée : «...La race
indigène. Problème très
difficile... Ils sont
constants, loyaux, solides
et généreux; ils aiment
profondément; ils refusent
fortement ce qu'ils ne
croient pas bon... Quand
donc la fidélité, la loyauté
et la constance ont-elles
été de mauvaises conditions
dans une race ? S'ils les
emploient aujourd'hui à
refuser toute amélioration,
c'est parce que les hommes
qui prétendent apporter les
réformes à leurs peuples
sont justement ceux qui,
autrefois, de génération en
génération, les ont trompés,
châtiés et bernés; ceux qui
apparaissent à leurs yeux
comme les voleurs de leurs
biens, les séducteurs de
leurs femmes, les
profanateurs de leurs rites,
les iconoclastes de leur
religion. Des intérêts
malveillants les
maintiennent dans ces
conditions-là. Quels moyens
y aura-t-il pour tordre ces
volontés hostiles, pour nous
faire les amis de ceux qui,
à très juste titre, nous ont
toujours considérés comme
leurs ennemis implacables ?
Nous faire aimer de ceux
dont nous nous sommes faits
haïr... On ne peut défaire
en quelques années le mal
profond fait en de
nombreuses années... les
Indiens laborieux, loyaux,
artistes, agiles et forts,
seront le soutien le plus
puissant de la civilisation
dont ils sont aujourd'hui le
plus pesant lest.» (OCEC,
t. 5, pp. 99-100 ; O. C.,
t. 7, pp. 164-165.)
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11
[Guatemala], le [samedi] 29
septembre [1877]
Mon loyal ami,
Je vous excite au repentir, en vous envoyant un nouvel échantillon du mien. Il reste
encore quelques minutes, et je vous
les consacre. Elle, quand elle est
venue dans mon âme, a respecté et
aimé la vaste part que vous y
occupez.
A présent, affligé par le
mal d'un foyer ami qui, tout en
l'étant beaucoup, ne copie pas le
vôtre, il me semblerait manquer de
respect à sa douleur que de parler
de moi. Je ne sais pourtant pas
pourquoi il me semble éprouver
toujours plus rigoureusement la
douleur d'autrui que les affligés
eux-mêmes. Il semble que ce soit
mauvais pour vivre ici-bas, mais ce
sont des années que l'on prend
d'avance pour quand on vivra dans
l'au-delà. Si bien que je persiste.
Je continue de préparer mon
voyage. Si je me mariais avec une
femme, je ferais une folie. En me
mariant à Carmen
, j'assure notre paix la plus chère – celle qu'on ne
comprend pas, bien souvent – celle
de nos pas-sions spirituelles.
Heureusement, je vivrai peu, et
j'aurai peu d'enfants : je ne la
ferai pas souffrir.
Je pars du port de San José
peut-être pas le 10 novembre,
peut-être le 6. Il se peut donc bien
qu'un cavalier poussiéreux arrive à
vos portes autour du 20 novembre. Il
demande des ailes pour arriver :
l'une, l'amour la lui met; l'autre,
un amour d'ami. Je ne vous ai pas
rendu justice dans un petit poème
que j'ai envoyé à Carmen : «Les
ailes du poète».
Ce livre-là
sera un reflet de ma vie; vous y
aurez votre chant.
Il est trois heures. À
votre fils
, celui qui aurait servi de type pour une aquarelle de
Fortuny , celui qui héritera de vous la
passion digne et l'esprit illustre,
un salut formel. Que Manuel
peigne en chœur tant de blanches créatures, avec des
rubans bleus. Que Lola
me garde ma place à chaque heure familiale. Et vous, aimez
votre frère.
J. Martí
******
[1]
Sans année dans l'édition
princeps (pp. 28-29);
rajoutée dans les OC.
[2]
Sur la côte Pacifique du
Guatemala.
[3]
Ce poème, apparemment perdu
ou alors dans les archives
de la famille Zayas-Bazán,
n'apparaît pas dans
l'édition critique de la
poésie complète.
[4]
Difficile de dire exactement
à quoi se réfère Martí ici :
à un vrai livre en
perspective ou s'agit-il
d'une allusion poétique à sa
vie à construire ? La
formule ese libro,
autrement dit «ce livre-là»
n'est guère éclairante en
l'occurrence. A moins qu'il
ne s'agisse de ce «livre de
pensée et de narration» dont
il parle dans sa lettre du
28 février 1877...
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12
[Guatemala], le [vendredi] 12
octobre [1877]
Mon ami très cher,
C'est à peine si j'ai le temps
de répondre à votre savoureuse
dernière lettre que j'ai lue et
relue. Que je suis fier que vous
m'aimiez ! Le vapeur de San José
part le 8 – emportant avec lui mes
audacieuses amours et mes
salvatrices espérances – pour
Acapulco. Si je ne la ramenais pas à
mes côtés, j'en mourrais
littéralement. Ce que cette passion
a d'indomp-table, c'est qu'elle est
juste. Elle se mesure à celle qui
l'inspire et à celui qui la ressent.
Ce sera peut-être un oiseau blanc
qui traverse l'air sans être vu,
mais en perdra-t-il pour autant sa
blancheur parce qu'on ne le voit
pas ? Ici ou là, il sera blanc. Si
je ne me mariais pas maintenant avec
Carmen
, je n'aurais pas besoin de demander aux corbeaux pourquoi
ils ont les ailes noires : ils les
étendraient sur moi, et je le
saurais. C'est là quelque chose
d'extraordinaire.
Je n'oublie pas ceux de La
Havane. Ils souffrent moins, tandis
que Carmen me donne plus de forces.
Les oublier aujourd'hui est une
manière de les sauver ensuite.
Sinon, vous savez quel chemin –
qu'ils ne comprenaient pas –
prenaient ma santé et ma raison.
De sorte que, en partant le
8, j'arrive à Acapulco entre le 13
et le 16, et à Mexico, huit jours
après. Etreignez-moi bien parce que
je tomberai de joie en arrivant.
Vous me demandez de quoi faire? Eh !
bien, je vous le donne, et je vous
en presse même. Je vous ai déjà
demandé de me faire toutes les
démarches de mariage, de sorte
qu'elles soient achevées à cette
date-là. Vous connaissez ces
démarches, et que vous me les
hâtiez, c'est bien ce que je vous
demande. Je n'aurai guère plus de
temps que d'aller de la rue San
Francisco, la rue rédemptrice, à la
rue Mesones,
pour moi toujours pleine de
consolation, toujours allègre et
aimée.
Dites à Manuel – à son grand
scandale – que j'aime un chromo si
beau que je voudrais qu'il le
copiât. Préparez-moi le feuilleton
d'un journal pour publier sous forme
de livre quelque chose sur le
Guatemala moderne.
Il m'a fait du bien, et je
lui en dois.
Embrassez Lola
, l'âme claire amoureuse par contraste avec le crépuscule;
saluez ceux qui m'aiment, vos
enfants.
Et vous, aimez toujours votre
frère
J. Martí
******
[1]
Sans année dans l'édition
princeps (curieusement
placée après les lettres des
21 et 28 octobre 1877, pp.
34-35); rajoutée dans les
Oeuvres complètes.
[2]
Autrement dit de l'adresse
des Zayas-Bazán (qui
vivaient au nº 12, face à la
placette de Guardiola ; au
nº 13, où vivait Nicolás
Domínguez Cowan,
fonctionnait aussi la
Revista Universal,
locaux dans lesquels les
Martí s’installèrent en 1876
après la fermeture du
journal) à celle de Mercado
(où vit aussi Ocaranza), au
nº 11, où la famille avait
déménagé en 1877, chez qui
il logera quand il viendra
se marier et où se fera le
mariage civil le 20 dé-cembre
de la même année.
[3]
Mercado s'acquittera de sa
mission puisque Guatemala
sera publié début 1878 sous
forme de brochure par
l'imprimerie du doyen des
journaux de la capitale,
El Siglo Diez y Nueve,
dont le directeur est
Ignacio Cumplido, avec un
court prologue de R. Uriarte
daté du 20 décembre 1877, le
jour même du mariage de
Martí. Ce livre avait été
annoncé au Guatemala dans le
journal El Progreso :
«Don José Martí, professeur
jeune et cultivé de
l'université, est en train
d'écrire un opuscule
important sur l'instruction,
la géographie, les
productions et toutes ces
choses du Guatemala dont il
nous importe qu'elles soient
connues à l'étranger. M.
Martí s'est fait connaître
dans la presse du Mexique et
d'autres nations, non
seulement comme un excellent
homme de lettres, mais aussi
comme quelqu’un aux idées
solides. Il a écrit ici un
très bon article sur les
codes qui a été très
applaudi et que quelques
journaux du Sud ont
reproduit.» (Cité par David
Vela, Martí en Guatemala,
op. cit., pp. 110.)
On trouvera le texte complet
in O. C., t. 7, pp.
113-158 et OCEC, t.
5, pp. 235-287.
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13
[Guatemala], le [dimanche] 21
octobre [1877]
Mon ami très cher,
Peu de jours de cette semaine
se seront écoulés que je n'aie parlé
de vous, de par la complaisance et
la fréquence avec lesquelles je vous
cite et rends votre nom familier à
ceux que j'estime, soit parce que je
trouve toujours le moyen de vanter
les vertus exemplaires de Lola
, soit parce que, sans même que je m'en sois bien rendu
compte, vous-même et les vôtres avez
fini par devenir mes intimes. Et
puis, il est ici un certain Joaquín
García Granados
[2] qui est
connu de vous et de bien de nos
connaissances. Et c'est parce qu'il
vous aime et qu'il estime Lola
à ce qu'elle vaut que je l'aime à mon tour.
Ne rien savoir de la maison
me met hors de moi : ingrates
pa-resses, que je n'ai jamais eues,
moi ! Je n'aurai pas de réponse de
vous à cette lettre-ci que je vous
écris, parce que, mort ou vif, je
serai à Mexico en novembre ou en
décembre. Je fais mes derniers
préparatifs et je vous prie de hâter
toutes les démarches de cure et de
vicariat – même de vicariat ! – qui
risqueraient ensuite de rendre mon
bonheur plus lent. Je m'étonne que
le sort se soit laissé surprendre.
Ah ! Et j'ai parfois si peur qu'il
ne se venge. Je le vaincrai,
aurait-il beau secouer ses ailes de
colère, si j'ai Carmen à mes côtés: sans elle, à quoi bon vaincre ? Soit Carmen a
été paresseuse – elle mérite bien le
pardon de ceux qui savent si bien
aimer – soit Lola
la mélancolique l'a été,
mais on ne me dit pas qu'elles se
sont vues avec la fréquence intime
que, par amour égoïste de Carmen, je
souhaite. J'ai soif de tout ce qui
peut lui procurer du plaisir.
Je mets ici un point final,
parce que le courrier part. Ma
Carmen n'a pas reçu de lettres, et
c'est une chose très étrange qui
m'inquiète ! Voyez-la, et dites-moi
la manière de fendre l'air. Les
pieds qui s'accrochent à la terre ne
m'ont jamais paru aussi imbéciles
que lors de mon voyage aller.
Aimez-moi beaucoup, car ce
sera, en échange de ce que je vous
aime, toujours peu. Animez Manuel
, embrassez vos enfants et saluez ceux qui m'aiment. Reste
ici, réconcilié avec la terre par
son espérance, votre frère
J. Martí
******
[1]
Sans année dans l'édition
princeps (pp. 30-31);
rajoutée dans les O.C.
[2]
OCEC précise en note
(t. 5, p. 180) : « …pourrait
être le neveu homonyme du
général Miguel García
Granados, dont Máximo Soto
Hall dit dans la Niña de
Guatemala (1942) qu’on
l’appelait familièrement
"Chopa triste" du fait de
son caractère taciturne qui
contrastait avec celui de
son frère Julio qu’on
surnommait "Chopa alegre".
Quand Soto Hall lui rendit
visite à New York en 1892,
Martí se rappelait encore
les deux "Chopas" dont il
n’apparaît aucune mention
dans sa correspondance. Le
fait qu’il se fût souvenu de
lui comme un bon joueur
d’échecs avec qui il se
plaisait à jouer ou à
converser, mais aussi comme
"un homme énimagtique" et
"ayant tendance à toujours
se considérer possesseur de
la vérité" (op. cit.,
p. 160), ne semble pas
coller tout à fait au
personnage, de plus de
poids, semble-t-il, et ayant
alors des relations dans
tout le Mexique, auquel
Martí se réfère dans cette
lettre-ci avec plus
d’affection. Il pourrait
donc peut-être s’agir de son
père ou de quelque autre
frère du général portant le
même nom. »
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14
[Guatemala], le [dimanche] 28
octobre [1877]
Ami très cher,
Je n'ai que quelques minutes
pour vous raconter un immense
bonheur. Je pars pour Mexico le 8.
Pour venir jusqu'à moi, le bonheur
avance sur des roues de pierre, et
ce n'est que lorsque Carmen
me l'a apporté qu'il a eu des ailes. Si ce n'est le 8,
alors le 29, mais ce serait très
bizarre, et une grande douleur, que
ce ne soit pas le 8 ! J'ai vaincu !
J'ai vaincu ! Sans indignité, parmi
des gens indifférents ou indignes,
par l'éclat de mon âme, par la force
de ma parole, par l'arôme de son
amour. J'ai donc des forces, et je
pourrai faire en sorte que les gens
n'oublient pas mon nom ! Ç'a été un
triomphe obscur, extrêmement honnête
: c'est ma seule façon de vaincre.
Que serai-je ? Je le saurai ensuite
: c'est que je sais maintenant,
c'est que je l'ai, elle.
Arrangez-moi tout :
documents, signatures, épines. Un
feuilleton pour publier un livre sur
le Guatemala. Un couvert à votre
table. La terre est cruelle, et fait
que des hommes portant des chaînes
passent maintenant sous ma fenêtre.
Je les leur ôterai !
Voyez ma Carmen; menez-la à
Lola
; comptez-lui les jours que je ne sais lui compter. Les
chemins sont capricieux, et je ne
sais rien de ceux-ci. J'arriverai
peut-être le 21, peut-être le 24.
Ceux de La Havane vivent avec moi.
Ils sont encore forts, et je mourais
déjà. Le jour de tous viendra, mais
comment, sans sa lumière à elle ? Si
on m'ouvrait la poitrine ! Je dois
avoir maintenant splendide le cœur !
Je ne sais rien dire, sauf
baiser l'air et vous étreindre. Je
hais l'exercice du droit. Il est
aussi grand dans son essence que
petit en sa forme. C'est pour elle,
et pour que mes enfants ne souffrent
pas ce que j'ai souffert et que
j'aurais à endurer tout le temps que
je vivrai, que je validerai mes
titres avant de partir. Je fuis
cette validation, mais j'en
profiterai.
Embrassez-moi et voyez-la !
Aujourd'hui, j'aime plus tout le
monde. Mais votre foyer, je ne peux
l'aimer plus.
Votre frère
J. Martí
******
[1]
Sans année dans l'édition
princeps (pp. 32-33),
rajoutée dans les O.C.
[2]
À quoi fait donc allusion
Martí dans la double
expression de triomphe :
«J'ai vaincu !» qui apparaît
un peu plus haut ? Cette
phrase-ci semble indiquer
qu'il n'était pas sûr
jusque-là d'obtenir la main
de Carmen – dont, je l'ai
dit, le père ne voyait pas
d'un bon oeil que sa fille
lie son sort à une jeune
homme dont les parents
étaient du commun, qui avait
déjà fait du bagne (à seize
ans) pour son amour de
l'indépendance et dont
l'avenir ne semblait guère
prometteur – et qu'il a
enfin arraché l'autorisation
définitive, d'où son
empressement pour partir au
plus tôt à Mexico. Sinon, de
quel autre «immense
bonheur», à ce moment
pré-cis de sa vie,
pourrait-il parler ? Mais
qui sont ces «gens
indifférents ou indignes» ?
Ceux qui, au Guatemala,
cherchaient déjà à lui nuire
? Mais qu'avaient-ils à
voir avec son mariage ? En
fait, il semblerait, selon
le texte même, que
l'«immense bonheur» est
qu'il puisse partir le
8 novembre. En fait, il ne
partira que le 29 novembre,
et sans doute plus tard.
Alors ?
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15
[Guatemala], le [samedi] 10 novembre
[1877]
Ami très cher,
Vous étreindre tardera plus
que je ne pensais.
Je ne pars pas
avant le 29, et je n'arriverai pas
avant le 8 ou le 9 décembre. J'ai
mordu l'air au début, mais ensuite
j'ai tiré du bien de mon retard. Un
événement terrible,
étouffé dans le sang, a arrêté la
pensée des gens et le mouvement des
affaires. Une sinistre conspiration
du clergé et de soldats aspirait aux
postes élevés et aux gens élevés.
Seule la rigueur avec laquelle elle
a été punie pouvait la rendre
sympathique. Et ils ne peuvent avoir
raison ! Il ne peut être vrai que
l'homme soit l'ennemi et
l'adversaire de l'homme, qu'un homme
généreux ne puisse être un homme de
gouvernement ! Certaines attaques ne
se trament que contre quelqu'un qui
les mérite en quelque sorte. Or, ce
n'est pas du tout le cas de
celui-ci, qui se trompe par manque
d'intelligence de sa part et par
lâcheté du pays. Mais en partie :
nous avons décidé, vous et moi, que
le pouvoir dans les républiques ne
doit être qu'aux mains des civils.
Les sabres coupent. Les fracs
peuvent tout juste faire des fouets
de leurs courtes basques. Ainsi en
sera-t-il.
Je vous prierai de nouveau,
puisque je n'ai pas le temps
main-tenant même d'écrire à ma mère
très aimante – et très aimée – ni de
répondre à la lettre de Fermín re de Fermín
, d'écrire à celui-ci pour lui demander mon certificat de
baptême : 28 janvier 1853,
église de l'Ange. Je vous le demande
instamment, et tous les documents et
papiers légaux qui s'avéreraient
nécessaires. De plus – ce qui
m'importe beaucoup – un feuilleton
de journal, pendant treize jours,
pour publier un petit livre sur le
Guatemala. M'aime-t-on encore au
Federalista
? Je sers au moins à leur donner de
temps à autre – monsieur Gerardo
! – des phrases à copier, et qu'ils
de-vinent, même si je ne signe pas.
Ce n'est pas mauvais. Parce qu'il
est im-portant d'être ce que l'on
est.
Les beaux portraits de
Manuel
figureront dans ma modeste salle. J'aime toujours plus le
très beau d'Antonia,
qui court, qui chante, qui vit enfin
: Ana
ne serait peut-être pas morte !
Ainsi meurent les oiseaux, loin de
leur arbre.
Le mien est dans les cœurs
qui m'aiment. Vous-même, et ceux de
chez vous, savez combien vous aime
vivement votre frère
J. Martí
******
[1]
Sans année dans l'édition
princeps (pp. 36-37);
rajoutée dans les O.C.
[2]
Martí se réfère à un
attentat tramé début
novembre 1877 contre la vie
du général Justo Rufino
Barrios, le président
libéral de la République qui
avait secondé Miguel García
Granados dans le lancement
d'un mouvement
révolutionnaire ayant
renversé en 1871 le
président conservateur
Vicente Cerna. On trouvera
in O. C., t. 28, pp.
363-365 (OCEC, t. 5,
pp. 184-185), un tract du 6
novembre 1877 adressé à
Barrios exprimant
«l'indignation profonde» des
professeurs et disciples de
l'Ecole normale devant
l'attentat et reproduit
ensuite dans le journal
El Progreso. Le texte a
été écrit par Martí, comme
il le révèle lui-même dans
une lettre datée du 27
novembre au directeur de ce
journal, Valero Pujol, qui
l'invite à un peu moins de
fougue et à un peu plus de
retenue, et à tenir compte
des «circonstances» (O.
C., t. 7, pp. 107-112 ;
OCEC, t. 5, pp.
188-192 ; David Vela,
Martí en Guatemala, La
Havane, 1953, pp. 374-375.)
Il répond (il a alors
vingt-quatre ans) : «J'aime
la tribune, je l'aime
ardemment, non comme
l'expression présomptueuse
d'une loquacité inutile,
mais comme une espèce
d'apostolat tenace, humble
et amoureux, où la quantité
de cheveux blancs qui
couronnent le crâne n'est
pas l'aune de la quantité
d'amour qui émeut le cœur.
Si les années m'ont refusé
la barbe, les souffrances me
l'ont mise. Et elle est
meilleure. [...] Je leur
[à ses élèves] parle de
ce dont je parle toujours :
de ce géant méconnu, de ces
terres-ci qui balbutient, de
notre Amérique fabuleuse. Je
suis né à Cuba, et je serai
en terre cubaine même quand
je foulerais les plaines
indomptées de l'Araucanie.
L'âme de Bolívar nous
encourage; la pensée
américaine me transporte.
Qu'on ne se mette pas
promptement en marche
m'irrite. Je crains qu'on ne
veuille pas arriver. Les
rancœurs personnelles, les
frontières impossibles, les
divisions mesquines, comment
résisteront-elles, quand il
sera bien compact et
énergique, à un concert de
voix amoureuses qui
proclameraient l'unité
américaine ? En vantant le
Guatemala travailleur et en
l'excitant à prendre son
essor et son pouvoir,
aurai-je oeuvré contre lui ?
En priant un frère d'être
prospère, aurai-je fait du
mal à la famille ? En
m'impatientant – d'une
impatience modérée – parce
qu'on n'atteint pas vite
cette fin extrêmement
glorieuse, de quelle faute
me rendrai-je coupable
devant ma grande mère
l'Amérique ? C'est pour elle
que je travaille ! C'est
d'elle que j'attends mes
applaudissements ou ma
censure. [...] Je suis
assurément orgueilleux de
mon amour des hommes, de mon
affection passionnée pour
toutes ces terres-ci,
préparées à une destinée
commune par des douleurs
pareillement cruelles...
[...] Vivre modeste,
travailler dur, rendre
l'Amérique grande, étudier
ses forces et les lui
révéler, payer aux peuples
le bien qu'ils me font :
voilà mon office. Rien ne
m'abattra; nul ne me
l'empêchera. Si j'ai le sang
ardent, ne me le reprochez
pas, vous, qui avez du feu
dans le vôtre.» (pp. 109 et
111-112 ; pp. 188, 190-191
et 192.)
[3]
Martí commet un lapsus : il
a été baptisé le 12 février
1853, le 28 janvier étant sa
date de naissance (ce
document est reproduit in
Anuario del Centro de
Estudios Martianos, nº
2, 1979, p. 45.
[4]
El Federalista,
journal politique mexicain
paru le 3 janvier 1831
contre le gou-vernement d'Anastasio
Bustamante en vue de
« briser les liens qui
suffoquaient la presse ». À
sa seconde époque
(1872-1878), Alfredo Bablot
étant rédacteur en chef, il
se dote d'une édi-tion
littéraire dominicale.
Paraissant tous les jours
(sauf le lundi), il reçoit
la collaboration des
principaux écrivains
mexicains de l'époque, dont
celle, occasionnelle, de
Martí, qui y publie aussi
cinq articles après la
fermeture de la Revista
Universal le 19 novembre
1876.
[5]
Gerardo M. Silva,
journaliste et poète
mexicain. Compagnon de Martí
à la Revista Universal,
il collabore aussi à El
Federalista, à El
Constitucional, dont il
a été rédacteur, et à El
Socialista. Martí lui
dédicace une photo de lui :
« A Gerardo Silva
, qui me donne foi dans le
Mexique. Son ami très
aimant. José Martí. » (O.
C., t. 20, p. 522.) Il
écrit le 2 mai 1876 : « Gerardo
Silva a toujours travaillé,
parlant, conseillant,
écrivant, en faveur des
intérêts des ouvriers, sans
flatter leurs passions et
sans se détourner d’une
conduite inspirée de la
sym-pathie et de la bonne
foi. » (OCEC, t. 4,
p. 278.)
[6]
Sa sœur Antonia Bruna.
[7]
Sa sœur Ana (Ana
Matilde), décédée à dix-neuf
ans, le 5 janvier 1875, un
mois à peine avant qu'il
n'arrive au Mexique.
Souffrante du cœur, elle ne
supporta pas l'altitude de
Mexico. Fiancée au peintre
Manuel Ocaranza, elle mourut
quand celui-ci était à
Paris. Martí avait écrit
sur cette mort, le 28
février 1875, un poème
intitulé «Mis padres duermen»
(cf. Poesía Completa,
edición crítica, t. II,
pp. 51-54). On en connaît
un second, antérieur, dont
le premier vers est : «Ma
jolie petite sœur»,
vraisemblablement écrit en
Espagne puisqu'il fait
allusion à la joie que lui
procure une lettre d'elle (Id.,
pp. 9-10).
Sur elle, cf. Camilo
Carrancá y Trujillo, Ana
Martí, Mexico, 1934.
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16
[Hacienda San Gabriel (Mexique), le
vendredi 28 décembre 1877]
Mon frère,
Tel Cervantès
, le
pied à l'étrier, mais – non comme lui -, à l'étrier de la vie,
je vous envoie, pour que vous
souffriez, travailliez et me
pardonniez, des brouillons
recomposés du second feuilleton.
Je ne sais comment vous vous en
sortirez.
D'Iguala, de Chilpancingo,
je vous écrirai plus calmement et
plus longuement. Maintenant, nous
avons hâte de partir de l'hacienda
où l'odeur du sucre et le bruit du
moulin nous soulèvent le coeur.
Carmen
est très belle, et très conversante de vous tous. Vous
nous aimeriez encore plus si vous
nous entendiez.
Ce soir, elle se propose
courageusement d'arriver à Iguala.
Là, nous renouvellerons la nombreuse
escorte qui nous suit grâce à la
bonté de Medina
, l'ami empressé de Macedo
.
Le soleil est vraiment déjà
très haut. Il en est un autre,
encore plus vif, pour son ami
amoureux, dans l'âme de
José Martí
Je vous écrirai au sujet
des tableaux de Manuel . J'ai très envie
du portrait du loyal Arabe,
et j'embrasse, de la part de Carmen et de la mienne, –
et elle me le demande très
affectueux – Lola
.
******
[1]
Correctement classée dans
l'édition princeps (p. 38);
année rajoutée in O.C. Les
recherches menées par
l'historien mexicain Alfonso
Herrera Franyutti permettent
de dater très exactement
cette brève missive (cf.
«Tras las huellas de Martí
en México. Aproximación a un
viaje hacia Acapulco»,
Anuario del Centro de
Estudios Martianos, La
Havane, 1989, nº 12, p.
123).
Depuis sa lettre précédente,
Martí a enfin entrepris son
voyage vers Mexico. Il est
parti le 28 novembre pour
Escuintla; le 29, il est à
San José sur la côte
Pacifique d'où il embarque
sur un des vapeurs de la
ligne du Pacifique qui font
la traversée de Panama à San
Francisco avec une escale à
Acapulco. Il y arrive le 4
ou le 5 décembre. Là, il
s'engage dans une caravane
de cavaliers qui part pour
Mexico qu'il atteint le 11
décembre. Il s'installe
chez Mercado. Le jeudi 14
décembre, El Federalista
salue son arrivée : «Le
jeune et doux poète José
Martí est de retour à Mexico
depuis mardi après une année
d'absence. C'est pour nous
une fête que d'annoncer la
bonne nouvelle aux amis du
Cubain inspiré.» Le mariage
civil puis le religieux ont
lieu à quelques minutes de
différence, le 20 décembre
1877, à six heures de
l'après-midi, les témoins
étant le père de Carmen,
Mercado, Manuel Ocaranza et
Ramón Guzmán, maintenant son
beau-père par alliance. La
fête de mariage se déroule
chez Mercado. Il reste cinq
jours de plus à Mexico.
Mercado lui offre un
déjeuner au Tívoli de San
Cosme. Martí prononce aussi
une petite allocution à une
distribution des prix à
laquelle l'invitent ses amis
et dont il nous reste des
extraits (cf. O. C.,
t. 22, pp. 85-86, fragment
140). Le 25, El
Federalista l’invite à
un dîner de fin d’année (cf.
Alfonso Herrera Franyutti,
«La última fiesta de El
Federalista», in
Panorama Médico, Mexico,
mars 1970, p. 41). Il repart
pour le Guatemala le 26
décembre au petit matin en
diligence, Carmen enfin à
ses côtés. Direction : de
nouveau Acapulco, mais par
un autre itinéraire. Martí
profite du voyage pour
terminer et corriger sa
brochure sur le Guatemala,
dont Uriarte a déjà écrit le
prologue. La première étape
où passer la nuit est
Cuernavaca. L'hacienda dont
parle Martí dans cette
lettre est celle de San
Gabriel, et c'est là qu'il
trouve le gîte de la seconde
étape. Elle appartenait à
Ignacio Amor y Escandón.
[2]
Allusion à la fameuse
dédicace au comte de Lemos :
Le pied déjà à l'étrier,
assoiffé de la mort,
placée par Cervantès en tête
de Les Travaux de
Persilés et de Sigismonde
quelques jours avant son
décès.
[3]
De la brochure sur le
Guatemala.
[4]
Deux villes de l'Etat de
Guerrero, la seconde en
étant le chef-lieu.
[5]
C'est de cette époque que
date le seul texte connu de
Mercado ayant à voir –
quoique indirectement – avec
Martí, à savoir le
compliment écrit sur l'album
de mariage du jeune couple
et adressé à Carmen : «Les
rêves de bonheur sont
désormais certains.
Attei-gnez-le : aujourd'hui,
aussi accomplie que vous le
méritez, en unissant votre
sort à jamais à celui de
l'élu de votre âme, à cet
être privilégié en qui se
conjuguent admirablement les
dons les plus beaux et les
plus brillants de
l'intelligence et des
sentiments. Lui aussi va
être très heureux, qui
trouvera dans vos regards
une large compensation à ses
douleurs terribles
d'autrefois et aux amertumes
qui peuvent lui être encore
réservées; lui, pour qui
votre tendresse ineffable,
vos solides vertus, votre
beauté idéale et votre
talent distingué seront un
stimulant doux et puissant
dans la réalisation des
pensées élevées et nobles
qui se logent en cet esprit
géant. // Soyez heureux,
très heureux tous les deux
! Couple enviable qui
sèmera partout des
sympathies parfumées et des
exemples très féconds et
recueillera partout des
hymnes de louange et d'amour
sincères et
enthousiastes...! // Adieu,
Carmen, adieu Pepe. Qu'il y
ait toujours en vous un
souvenir pour ceux qui
jouissent ici de votre
bonheur, et que les larmes
affectueuses des cœurs amis
que vous laissez ici ne le
troublent pas. Mexico.
Décembre 1877.
Manuel A. Mercado.» (Cité
par Alfonso Herrera
Franyutti, Martí en
México, Mexico, 1996,
Consejo Nacional para la
Cultura y las Artes, p.
225.)
[6]
L'aîné de Mercado, bien
entendu.
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17
Chilpancingo, le [mardi] 1er
janvier 1878
Mon frère,
Si ceux qui le méritent sont heureux,
et, faisant preuve de grandeur
d'âme, le sont, je n'ai pas à vous
souhaiter une bonne et heureuse
année. Il est impossible que des
malheurs vous arrivent : vous avez
fait trop de bien.
Nous voilà donc ici, Carmen
entourée d'une auréole, moi d'amour et de peines. Sa très
noble tranquillité m'opprime le
cœur. Chacun de ses jours vaut une
de mes années. Cette lune de miel,
errants, vagabonds, convenait à nos
noces : des pèlerins dans le grand
pèlerinage. Elle dort au milieu des
sauvages et en plein air, souffletée
par les vents, éclairée par des
torches funèbres d'ocote,
et elle me sourit ! Je ne parlerai
plus de courage de Romain. Je dirai
: courage de Carmen.
J'ai trouvé ici votre
lettre amoureuse; celle-ci aurait dû
être ac-compagnée de papiers
guatémaltèques. J'ai eu toute cette
après-midi – les souffrances sont
paresseuses quand il s'agit de
m'abandonner – une petite attaque,
suffisante pour me voler le temps et
les sens. Bien que brève, elle a été
du genre de celle que m'a soignée
Peón.
J'ai découvert que j'étais
connu ici – à Chilpancingo ! où la
Na-ture a un sceptre, et la misère
un palais.
Que Macedo
sache qu'Alfaro
m'a servi avec empressement. Et le
bon Emparán,
avec flatterie. Il invente des
détails pour m'être utile.
Nous arrivons à Acapulco le
5 et je vous y écris avec le reste
des originaux.
Nous y allons sous une escorte de
gardes ruraux de la Fédération. Du 8e.
J'écrirai chez moi, et à
tous ceux que j'aime, depuis le Port.
Si j'écris à tous ceux que j'aime, à
quel ami écrirai-je le plus ? Il est
de nobles dévotions qu'on ne peut
payer. Qu'ai-je pour les inspirer à
quelqu'un qui vaut tant ? Valé-je
vraiment quelque chose ?
Maintenant, adieu ; Carmen
m'appelle, et l'aube est proche.
Aimez-moi beaucoup, car elle et moi
nous vous payons de retour. Elle
embrasse Lola
, et moi, vos enfants. Un shake-hand de nouvel an au
peintre éminent – c'est moi qui le
dis – et à vous, une bonne dose
d'âme de votre frère
J. Martí
******
[1]
Espèce de pin très résineux
servant à faire des torches.
Rappelons que Peón est, en
plus d'écrivain, médecin.
Mais de quelle affection
s’agit-il ?
On ignore de qui il peut
bien s'agir.
[4]
José Manuel Emparán, de
Veracruz, chef du
département des finances de
l'Etat, qui lui a remis une
lettre de Mercado.
[5]
De sa brochure sur le
Guatemala, qu'il continue de
rédiger et de corriger.
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18
[Acapulco, le samedi 5 janvier 1878]
Mercado
Je ne sais plus si le cahier
antérieur
finissait là où celui-ci commence.
Sinon, pardonnez-moi encore,
tranchez où vous voulez et ravaudez
comme bon vous semble.
Chez moi je laisserai écrit[2].
Voyez donc que je n'ai
confiance qu'en vous pour que
messieurs les compositeurs ne me
convertissent pas ingente en
urgente.
Votre frère
J. Martí
******
[1]
Lettre inédite jusqu'en 1984
où Carlos Ripoll la publie
avec d'autres textes
inconnus in Diario de las
Américas, Miami, 20 mai
1984. Les présentant,
Ripoll indique qu'il a
obtenu ce lot de lettres
(dont quatre à Mercado) d'un
certain Marcos A. Kohly dont
il ne donne pas les
coordonnées et dont on
ignore donc pourquoi il
avait en sa possession des
lettres adressées à Mercado...
Il suppose qu'il peut s'agir
d'une collaboration dont
Martí aurait déjà envoyé
une partie. L'étonnant,
c'est qu'il n'ait pas
compris en 1984 qu'il ne
pouvait être question ici
que des manuscrits de la
brochure sur le Guatemala et
que ce soit García Pascual
qui le lui ait suggéré –
comme Ripoll le reconnaît
dans un ajout entre crochets
à la version électronique de
son site sur la cybertoile –
une fois ces textes publiés
dans le livre Páginas
sobre José Martí, 1994.
A aucun autre moment, Martí
n'a envoyé des textes à
Mercado pour qu'il les lui
révise en vue d'impression,
sauf certaines chroniques
d'à partir de 1886 pour le
journal El Partido
Liberal. Tout le voyage
de retour au Guatemala du
nouveau couple se déroule à
l'ombre de ces pages qu'il
corrige, comme on le voit
dans les deux précédentes et
dans les deux suivantes. Je
situe donc cette lettre
entre ces deux dates pour
des raisons qui coulent de
source : le temps
disponible. On y retrouve
d'ailleurs la même
injonction que dans la
lettre du 7 janvier 1878 :
«coupez, retranchez,
tranchez»... S'il est arrivé
le 5 à Acapulco, il se peut
qu'il y ait posté ce jour-là
les feuillets révisés durant
le trajet depuis le 1er
janvier et que cette missive
soit donc de cette date.
OCEC
(t. 5, p. 197) affirme
coïncider avec la datation
d’Epistolario alors
que cette lettre n’y
apparaît pas et renvoie au
t. 1, p. 102, qui correspond
à la lettre du 28 décembre
1877 ! Les éditeurs datent
celle-ci du 27 0u 28
décembre 1877, d’Iguala,
sans trop préciser les
motifs de leur choix, sans
doute parce que Martí
affirme le 28 décembre qu’il
écrira « plus calmement et
plus longuement » d’Iguala…
Or, les éditeurs situent
aussi la lettre 16 du 27 ou
28 décembre. Si Martí envoie
à Mercado un cahier de la
brochure Guatemala
depuis l’hacienda de San
Gabriel, il semble douteux
qu’il lui en ait adressé un
autre d’Iguala, le
lendemain. De plus, le 1er
janvier 1878, de
Chilpancingo, il lui écrit
clairement qu’il ne peut lui
envoyer des « papiers
guatémaltèques » parce
qu’une « attaque » lui a
volé « le temps et les
sens » tout l’après-midi.
Qui plus est, il y précise
qu’il arrivera le 5 à
Acapulco et qu’il lui écrira
« avec le reste des
originaux ». Il est donc
plus probable, comme je l’ai
dit plus haut, que cette
lettre soit d’Acapulco et du
5 janvier 1878.
[2]
Ripoll a finalement publié
fin 2000 le fac-similé de
cette lettre sur son site
Internet, à l’article « La
boda de Martí », (ce qui
permet, d’ailleurs, de
rectifier des erreurs de
lecture – assez fréquentes
chez lui, malheureusement :
ainsi « No sé ya si… » et « Vea
que en sólo Ud fío »). La
leçon de Ripoll est la
suivante : «A casa rejaré
[?] escrito.» On
comprend le signe
d'interrogation, parce que
cela ne veut strictement
rien dire, à plus forte
raison quand le verbe
rejar est absent de la
langue espagnole. Il
semblerait plus logique de
lire dejaré, qui
serait mieux compréhensible
: «Chez moi je laisserai
écrit», sans doute en écho à
la phrase du 1er
janvier : A casa, y a
cuantos amo, escribiré desde
el Puerto [«J'écrirai
chez moi, et à tous ceux que
j'aime, depuis le Port»
(Acapulco)].
[3]
Autrement dit, urgent
pour très grand, énorme.
Il semble que cette anecdote
ait beaucoup amusé – ou
fâché – les deux compères et
qu'elle soit encore toute
fraîche. En tout cas, elle
est restée gravée dans la
mémoire de Martí puisqu'il
l'évoquera dix ans plus
tard, quasiment dans les
mêmes termes, dans sa lettre
du 20 octobre 1887 (cf.
lettre nº 91, note 475)
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19
Acapulco,
le [lundi] 7 janvier [1878]
Mon frère Mercado,
Je le savais, et je l'ai serrée
dans ma main comme si je serrais
votre main : j'ai trouvé une lettre
de vous en arrivant ici.
Du chemin, que vous dirai-je que
vous n'imaginiez ? A l'aller, les
ailes que je portais me couvraient
les yeux; maintenant que je devais
la protéger de mes ailes, j'ai vu
toutes les péripéties très cruelles,
les nuits rudes, les montagnes
éminentes, les fleuves fougueux que
les voyageurs esquivent avec juste
raison. Carmen
, extraordinaire; moi, heureux et triste, très heureux !
Sur le long trajet parcouru du 26 au
5, avec trois jours de repos
intermédiaires, des bandes de
voleurs, heureusement mis en fuite
par notre escorte.
N'était-ce pour ce courrier qui part
d'ici d'un moment à l'autre, je
laisserais pour le prochain une
lettre de remerciement à Macedo
. J'ai été reçu aussi bien par Alfaro
que par Medina.
Et par Emparán
, si vous n'étiez pas né à Michoacán, je dirais : «véracruzènement».
De l'opus majus,
pauvre petit livre ! je vous envoie
la plus grande partie en recommandé.
Par ce même courrier. Paginez-le
comme il vous chante; maintenant, à
la suite de ce que je vous ai déjà
envoyé, je vous adresse 77 pages.
Comme j'aime beaucoup ce qui est
large, élevé et vaste, et que tout
l'est en notre Amérique, ces mots se
répètent peut-être trop : coupez et
retranchez. Comme je n'ai pas eu le
temps de lire ce qui est écrit, là
où il y a une idée ou une notice
répétée, tranchez aussi. Ce livre
n'est pas un cas de gloire
littéraire, mais il faut le faire
pour ne pas perdre celle qu'on a
gagnée. De la publication, que
puis-je vous dire ? J'y porte un
très grand intérêt. Elle me semble
indispensable à mon avenir immédiat.
Il ne manque que des notices de
poètes et d'artistes que je donnerai
en hâte, le pied sur l'échelle de
coupée du vapeur. Ce seront trente
pages, qui vous parviendront, pareil
que celles-ci. En ce qui concerne
les envois, je l'écris à Uriarte
et je vous le dis aussi à vous. N'importe quel objet peut
être consigné à Velad et Denfort,
et ceux-ci l'adressent au Guatemala,
à moins qu'il n'y ait une meilleure
voie. La consignation doit se faire
par la maison Gutheil.
Ainsi, vous pourrez m'envoyer ceux
de mes vieux livres qui me font
défaut pour l'instruction générale
couvrant tous les aspects que je
prévois.
Je mets donc ici un point
final, et en le disant à celui que
j'aime le plus au Mexique, je dis :
adieu, Mexique. Si seulement les
peuples étaient des hommes et qu'on
puisse les étreindre ! Votre peuple
n'a rien de plus généreux et
d'aimable que vous-même, et je
l'étreins en vous.
Il me restera du temps pour
écrire des tableaux de Manuel.
J'en aurai toujours pour me
rappeler que les frères ne sont pas
seulement ceux qui sont nés du même
père et de la même mère. Il y en a
d'autres, et Carmen
et moi vous estimons beaucoup. Soit nous revenons soit
nous vous attendons. Aimez-nous.
Embrassez vos enfants.
José Martí
******
[1]
Acapulco n'est évidemment
pas la fameuse station
balnéaire d'aujourd'hui :
«C'est seulement une petite
localité de trois mille
âmes, un site infect,
malsain et pestilentiel,
doté d'un long quai où
accostent les bateaux de la
ligne du Pacifique pour
charger le charbon de pierre
qui vient d'Australie à bord
de bateaux à voile et pour
se réapprovisionner en
vivres et en eau.»
(Alfonso Herrera Franyutti,
op. cit., p. 129.)
[2]
Année rajoutée dans
l'édition princeps (pp.
41-42).
[3]
C'est ainsi que Martí
évoque, très vite, ce
terrible voyage à dos de
cheval, sur des sentiers
minuscules qui croisent des
rivières qu'il faut franchir
à gué, ou sur des canoës,
entre des montagnes très
élevées, à la merci de
bandits de grand chemin.
Quel voyage de noces que
celui-là ! Mais quelle
«leçon de choses» aussi pour
Martí qui ne cesse de
toujours plus apprendre de
«son» Amérique. On retrouve
vraisemblablement des échos
de cette expérience concrète
dans une de ces notes
énigmatiques qu'il n'a cessé
d'écrire toute sa vie et
qu'il est souvent impossible
de dater avec précision :
«Nuit solitaire – amère ! De
quelle manière différente,
quand, allongée sur la même
couche, je lui parlai du
livre commencé, d'union de
peuples, d'idées non
comprises, de ma douleur
pour la misère d'autrui, de
la façon dont le bien-être
augmente, de la façon dont
le bien-être est menacé, ce
bien sûr. Dont il se rit des
richesses e | | |