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Cuba > José Martí |
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Lettres de José Martí à Manuel Mercado-Première Partie |
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LETTRES
DE JOSÉ MARTÍ
A MANUEL MERCADO
-I-
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« Ce qui me l'a révélé comme un
homme, comme tout un homme,
et un merveilleux écrivain,
ce sont surtout ses lettres. »
Miguel de Unamuno
(Espagne)
« Ses lettres, quel qu'en fût le
sujet, avaient le même magnétisme
que sa conversation. »
Enrique José
de Varona (Cuba)
« C'est dans les lettres que Martí
atteint au maximum
le don d'émouvoir.»
Pedro López
Dorticós (Cuba)
« On considère sa prose comme la
plus belle depuis Montalvo;
on prononce les noms de Gracián et
de Thérèse d'Avila…
Mais il est bien évident que
l'écrivain, si remarquable qu'il
soit,
pâlit devant l'homme.
René Bazin
(France)
« Je suis étonné devant Martí.
Quelle manière de concevoir
et d'exprimer ses idées ! Il manie
la plume
comme Gustave Doré jouait avec le
crayon! »
Benjamín Vicuña-Mackenna
(Chili)
« …la parole américaine,
authentique, sentant la forêt
vierge, les chutes du Niagara, la
chaîne des Andes,
les cours d'eau comme le Mississippi
ou la Plata.»
Domingo Sarmiento
(Argentine)
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1
[Mexico, 1876]
Mon très noble ami,
J'allais
parler ce soir
pour que vous m'écoutiez. Et comme
je perds le plaisir de vous
complaire, je m'attriste de ne
pouvoir le faire.
Après que
vous êtes partis, je me suis senti
vraiment mal. La nuit et l'abri
amoureux me soulageront, mais, en
plus du recueillement intime de mon
esprit, mon corps, maintenant
fiévreux, me nie son aide.
Et ma Carmen
voulait m'entendre parler. Mais elle
voit bien que ce double froid ne
convient pas à l'ardeur d'un
discours.
Pardonnez-moi, car ce n'est
pas une excuse.
Et pensez que votre ami ne
cesse un moment de parler de vous,
de vous aimer et de vous admirer.
José Martí
Lisez cette
lettre à l'affectueux Peón.
Nul n'y perd, sauf moi, qui voulais
vous contenter.
******
[1]
Simple note adressée
directement à Mercado, sans
la moindre date.
Alfonso Mercado la situe en
tête de l'édition princeps
(José Martí, Cartas a
Manuel A. Mercado,
pro-logue de Francisco
Monterde, Mexico, 1946,
Ediciones de la Universidad
Nacional Autónoma de México,
p. 3).
Les Obras Completas
(La Havane, 1975, Editorial
de Ciencias Sociales, 2e
éd., t. 20, p. 15) ajoutent
un [1876] sans doute
vraisemblable à cause de ce
«ma Carmen» qui indique une
intimité douteuse en 1875.
Il est impossible de la
dater de plus près. Sans
doute correspond-elle à une
occasion similaire à celle
dont il parle le 31 janvier
1876 (cf. note sui-vante).
Obras Completas. Edición
crítica (La Havane,
2001, Centro de Estudios
Martianos, t. 4,
1875-1876 México, p.
406, cité désormais comme
OCEC) la considère comme
du 7 mai 1786, qui
correspond à la date d’un
hommage rendu au dramaturge
José Peón Contreras par ses
pairs, et ajoute en note :
« Nous fixons cette datation
parce que Revista
Universal publie le 9
mai 1876 l’entrefilet
suivant : "José Martí. Notre
cher compagnon est prostré
sur un lit de douleur à
cause d’une grave maladie
contractée dans sa prison,
quand il fut incarcéré pour
avoir défendu sa patrie. /
Nous faisons confiance aux
médecins qui le soignent ;
il recommencera sous peu à
embellir la Revista
de ses productions". » Que
son nom n’apparaisse pas
dans l’entrefilet du 9 mai
que le journal consacre à
cet hommage constitue pour
OCEC une preuve de
plus de la validité de la
datation. Cela n’est pas
invraisemblable, bien
entendu. Mais ne me convainc
qu’à moitié : que Martí
n’ait même pas adressé
directement un petit mot au
principal intéressé et qu’il
se soit excusé par
l’intermédiaire de Mercado
qu’il charge de lui lire
cette note me paraît trop
discourtois pour venir de
lui.
[2]
C'est sans doute là une des
premières allusions aux dons
d'orateur de Martí, des
lèvres duquel, selon tous
les témoignages, restaient
suspendus ses auditeurs. Il
n'a que vingt-trois ans, et
déjà on l'invite à
discourir. Il est possible
que cette missive ait à voir
avec ce dont il parle à
Nicolás Domínguez Cowan le
31 janvier 1876 : «Il y a
fête ce soir à l'Académie de
peinture, et je me vois
contraint de parler, tout
malade et fâché que je me
sente aujourd'hui.
J'aimerais beaucoup voir
dans la salle des visages
amis et bienveillants. Je
vous joins une invitation si
jamais vous voulez voir
comment on couronne le
peintre Rebull et pardonner
les choses violentes que
dira ce soir son ami
affectionné.» (O. C.,
t. 20, p. 254.) Une de ses
interventions à un débat au
Lycée Hidalgo sur
Matérialisme et
spiritualisme avait, dès le
5 avril 1875, déclenché
l'étonnement des milieux
littéraires de la capitale
mexicaine, au point que
El Federalista du 7
signale : «Un jeune poète
cubain a pris la parole.
Tout ce qu'on pourrait dire
de son discours serait
pâle : un torrent d'idées
déversées de la manière la
plus fleurie, telle fut son
allocution.» Martí étant
intervenu dans un second
débat, El Federalista
écrit le 13 : «Martí a
utilisé son éloquence
captivante...» Et El Eco
de Ambos Mundos : «Ce
jeune homme sera terrible
sur la place publique en
pleine émeute populaire; il
pourra arracher des larmes
au bord d'un sépulcre, il
sera l'orateur favori des
femmes, des enfants et des
croyants, mais – et cela
dépend de son système
nerveux, de son imagination
vive et captivante, il
n'émouvra jamais un
parlement ni ne l'emportera
dans des discussions froides
et sereines de la science.»
(Cf. Alfonso Herrera
Franyutti, Martí en
México.
Recuerdos de una época,
Mexico, 1969, s. éd., pp.
29-30.)
On trouvera des notes de Martí sur
l'art oratoire in O. C.,
t. 19, pp. 449-451.
Sur Marti orateur, cf. Cinto
Vitier, «Los discursos de
Martí» (1964), Temas
martianos, La Havane,
1969, Departamento Colección
Cuba, Biblioteca Nacional
José Martí, pp.
67-91.
*Santiago Rebull
(1829-1902). Disciple de
Clavé à Mexico et de Thomas
Consoni à Rome. De retour au
Mexique en 1859, est
professeur de dessin d'après
nature à l'Académie. Peint
le portrait de Maximilien à
la demande de l'usurpateur
et celui-ci de Charlotte,
qui reste inachevé, et
décore certaines terrasses
du château de Chapultepec.
Son oeuvre la plus fameuse
et la plus controversée est
La mort de Marat,
vantée par Martí (Revista
Universal, 7 janvier
1876) et Felipe Gutiérrez (Revista
Universal, 26 février
1876), et critiquée par
Felipe López López en El
Renacimiento, Mexico,
1908, pp. 360-361).
[3] Carmen Zayas-Bazán e Hidalgo
(29 mai 1853-15 janvier
1928), née à Puerto Príncipe
(aujourd'hui Camagüey).
C'est à Mexico, où sa
famille, d'excellente
position sociale et plutôt
espagnolisante, a émigré en
1871 à cause de la première
guerre d'Indépendance
(1868-1878), qu'elle fait la
connaissance de José Martí,
alors âgé comme elle de
vingt-deux ans. Le jeune
homme est arrivé en février
1875 au terme de son
bannissement en Espagne,
pour y rejoindre sa famille
– qui a dû spécialement
émigrer au Mexique puisque
le jeune homme ne peut
rentrer à Cuba – et pour
travailler à son soutien.
Les Martí habitent depuis le
milieu de l'année 1875 un
appartement – mitoyen du
bureau du journal Revista
Universal auquel José
collabore depuis le 2 mars –
appartenant à Ramón Guzmán,
homme cultivé et influent,
l'un des meilleurs amis de
Manuel Mercado, et marié,
peu après l'arrivée de la
famille Zayas- Bazán à
Mexico, avec Rosa, la
seconde des filles. C'est
lui qui présente Martí au
père, chez qui le jeune
homme se rend ensuite
fréquemment pour jouer aux
échecs et,
vraisemblablement, courtiser
la plus jeune de ses filles.
Il existait donc des liens
solides entre Mercado, les
Zayas-Bazán et la famille
Martí, même si celle-ci
n'était pas du même milieu
social. Certains auteurs
affirment que les deux
jeunes gens se connurent le
19 décembre 1875 à
l'occasion de la première de
la pièce de théâtre écrite
par Martí, Amor con amor
se paga.
[4] José Peón Contreras
(1843-1907), médecin, poète
et dramaturge mexicain.
Repré-senta le Yucatán et le
Nouveau-León au Congrès, et
fut secrétaire de la Chambre
et du Sénat. Cultiva les
thèmes historiques espagnols
dans le contexte mexicain de
la Conquête et de la
colonie, et écrivit «Canto a
Martí» (cf.
« Homenaje a José Martí en
el centenario de su
nacimiento», Revista
Cubana, La Havane,
Publicaciones del Ministerio
de Educación, Dire-cción
General de Cultura, vol.
XXIX, juillet 1951-décembre
1952, pp. 288-308) où il
évoque en vers les années de
jeunesse de son ami et son
dernier séjour au Mexique en
1894. Très grand ami de
Martí qui écrira cinq
chroniques sur ses pièces
dans la Revista Universal,
en 1876.
(O.C., t. 6, pp.
423-448.)
Le tout récent tome 4 de l’Edition
critique des Œuvres
complètes qui comprend,
parmi deux cent trente-cinq
textes inédits,
trente-quatre chroniques
théâtrales (rubrique « Correo
de los teatros »), confirme
l’admiration que Martí
vouait à Peón Contreras.
(José Martí, OCEC, t. 4, pp. 15-90.)
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2
Veracruz, le [lundi] 1er
janvier 1877
Mercado,
Le sort en est
jeté, et il sera probablement conjuré sous peu : je vais enfin
à La Havane, muni de documents
correctement légaux, et au nom de
Julián Pérez,
qui sont mes seconds noms, ce qui
fait que j'ai l'impression de me
trahir un peu moins; il est toujours
bon, même en des choses graves,
d'être le moins hypocrite possible.
Vous savez sans doute, parce que
vous avez le droit de savoir tout ce
qui me concerne, combien on a lutté
le dernier soir pour me faire
renoncer à mon voyage. Zayas
m'a offert l'argent nécessaire pour
que ma famille puisse se rendre à La
Havane : cet argent était inutile,
puisqu'il était de Zayas, et ce
n'est pas à vous que j'ai à donner
de plus amples explications. Avec
l'âme, je l'aurais reçu; avec les
mains, non. Nicolás Domínguez,
affligé de n'avoir pas le même
argent à m'offrir, voulait que je
paye Zayas avec un bon de Cuba,
d'une valeur réelle de 250 pesos. La
meilleure manière de savoir gré de
certaines faveurs et de les honorer,
c'est de les accepter, et si on ne
les accepte pas, on ne les achète
pas. Je n'ai pas douté un instant de
ce que je devais faire : je ne
recourrais jamais à Zayas, qui m'a
donné cette fois-ci un gage d'amour
sincère, par la sollicitude
paternelle avec laquelle il a voulu
m'éviter ce danger. Mais ce qu'il
convient de faire passe toujours
après ce qu'il faut faire.
J'ai donné ma parole de
prendre un billet à St. Thomas à St. Thomas.
Pleins de brusquerie, ces gens-là
n'acceptaient pas un paiement
jusqu'à La Havane. Mon souhait
secret était de faire le voyage sous
sa forme primitive, et c'est grâce à
cet obstacle invincible que j'ai pu
le faire sans manquer à ma promesse.
Le risque est fait pour le vaincre,
et je vais le vaincre. Vous
connaissez l'épouvante qui frappait,
contenait et rapetissait tous les
actes de ma vie, qui gelait les
mouvements dans mes bras et sur mes
lèvres les mots généreux ou
énergiques. Il faut leur donner des
vêtements qui les couvrent, et une
bonne vie à vivre, préparer leur
départ, placer mon père,
entreprendre ce voyage favorable et
avantageux au Guatemala. Si tout
ceci se fait, bienvenus les graves
risques d'une prison probable. On
souffre un peu plus, mais on a fait
ce qu'il fallait.
On dirait que le Guatemala
me tend les bras : l'âme est loyale,
et la mienne m'annonce la fortune.
Je vais empli de Carmen , ce qui veut dire aller empli de forces. J'attends des
bienfaits des affectueuses lettres
de Macedo,
dont vous savez combien je l'estime.
Celles que m'a données ici Uriarte
sont telles qu'elles m'ouvriront un
chemin facile, d'autant que je les
aiderai vite. Uriarte m'assure, me
promet que j'aurai dès le premier
moment au Guatemala la situation
aisée que je recherche. Les chaires
sont faciles, et les chaires privées
abondent. La validation est simple,
et je la ferai en une semaine. Je
souhaiterais que la peine de mort
existât à présent pour lui arracher,
en arrivant là-bas, tous les
prisonniers. Il semblerait qu'une
époque digne et virile commence,
mais de ce Guatemala qui m'appelle,
j'appellerai, moi, ce Mexique que
j'aime. J'emporte en moi son
atmosphère et sa peine, et la
douleur a pour moi de grands
enchantements; je vous emporte en
moi, ainsi que les vôtres, et pour
moi il y a un grand plaisir dans la
gratitude. Vous avez bien fait de
m'être bon : je le mérite, et je
vous le rétribuerai amoureusement.
Veracruz est allègre, parce
que son homme est l'homme. Ou alors
parce que le secret de l'allégresse
des peuples n'est peut-être pas
ailleurs que dans la satisfaction
des besoins personnels de leurs
enfants. L'ambition mesquine doit
être la fille de l'oisiveté; la
grande, d'une femme. Lola
me comprend.
J'arrivais de Mexico avec
les tourments que laisse dans l'âme
le fait d'être ingrat; grâce à vous,
j'ai distrait ces peines dans le
castillan savoureux de Santacilia,
la poésie cérébrale de Justo Sierra
et la diction agreste, chaude et
pittoresque d'Altamirano.
Comme je venais plein de force, je
venais plein d'admiration. Est bon
quiconque admire beaucoup, et j'ai
dû l'être beaucoup avant-hier. Elle
est grandiose, cette voie
: que n'ai-je écrit une oeuvre
étonnante sur cette audace
extraordinaire ! Cela donne bien la
mesure du trouble et de l'abattement
de mon esprit.
On aurait bien besoin de
Manuel Ocaranza
sur ce chemin : ceux qui sentent la
nature ont le devoir de l'aimer; les
aurores et les couchers de soleil
sont le véritable studio d'un
artiste; un peintre dans son cabinet
est un aigle malade. Dites-lui que
la sortie d'Orizaba
est très belle, et que la
contemplation de ces puretés ferait
un bien incalculable à son âme.
L'homme se fait immense en
contemplant l'immensité. Je n'ai
jamais vu un spectacle aussi beau.
Le cirrus pierreux et le nimbus
sombre couronnaient des montagnes
fastueuses; les nues entouraient des
crêtes rouges et se balançaient
comme des opales mobiles; il y avait
dans le ciel de très vastes
émeraudes bleues, des monts
turquoises, des carmins rosés, de
brusques élans d'argent, un
débordement des seins de la couleur;
au-dessus de monts sombres, des
cieux clairs, et au-dessus de crêtes
tapissées de violets, d'impétueuses
rafales d'or. J'ai ainsi joui de
l'aube, puis le soleil est venu
enlever presque tous ses charmes au
paysage, baiser ardent d'homme qui
interrompait un éveil de femme
voluptueux. L'opale est plus belle
que le brillant. Manuel devrait
copier ces paysages-ci; lui, qui
sent le contraste avec une vigueur
solaire et un caprice féminin, et
qui sait la couleur de l'âme et
celle du corps, écrirait bien la
Nature sur sa palette, de la même
manière qu'en vous écrivant, je
ferais à mon tour un livre
exemplaire. Les grandes choses sont
analogues, et je pense à présent à
l'affection que j'ai pour vous, à la
façon dont j'aime vos enfants, aux
vertus admirables de Lola
, et à la vaste noblesse de votre esprit. Elles vont avec
moi, afin que je les publie et
vénère; le bien délicatement fait,
délicatement sera rendu. J'emporte
un amour de frère, et sa part la
plus vivante est pour vous. Je ne
rougis d'aucune faveur reçue de
votre main, parce que vous êtes
digne de me les faire et moi de les
recevoir. J'ai trouvé des bontés
dans ma vie, et la plus grande est
comparable à la vôtre.
Je ne vous charge de rien,
parce que vous devinez tout. Il se
pourrait que je tombasse prisonnier,
mais je ne serais pas constamment
isolé, et leur voyage à elles,
acheté au prix de ma liberté,
puisqu'elles ont tant souffert par
ma faute, se ferait de toute façon.
Sinon, j'attends tout d'un peuple de
bonne volonté : comment va-t-on
demander à celui dont le foyer est
la proie des flammes de s'occuper du
visiteur ? Le Mexique est logique
dans ses injustices apparentes.
Préparez-vous calmement, car vous
aiderez beaucoup à la fermeté morale
de ce pays-ci : il manque des vertus
au Mexique, et vous en avez à
revendre. Vous sentez et espérez
sereinement tout ce que je vous dis
ici.
Je me promets aussi de
faire dans ma vie quelques biens; je
sens mon oeuvre, et je m'en juge
capable; je ne crois à aucune
flatterie, ni ne conçois une idée
bornée; tout prix humain me semble
mesquin, et si beaucoup me flattent,
aucun ne me séduit, et aucun n'est
plus grand que celui de mériter
l'estime de moi-même. Carmen
ne m'aimerait pas si j'étais impatient ou ambitieux; elle
et moi avons confiance en ce que le
temps d’œuvrer viendra. En
attendant, je la mériterai en
silence. Je vous dirai tout ce que
je vois et tout ce que je fais,
combien je travaillerai et combien
j'espérerai ! Je vous chargerai
encore, maintenant que je crois que
vous jouissez de quelque bien, des
tristesses de mon foyer; je vous
prierai de nouveau de voir Carmen,
et de trouver une façon naturelle de
faire que Lola
et elle se connaissent; je l'ai laissée avec la sérénité
tranquille de l'époux qui fait
beaucoup confiance à sa femme. Que
mon risque ne vous inquiète pas, car
je ne le crains pas moi-même. Le
paquebot français vous apportera du
courrier, s'il n'y a pas d'ennuis.
Il est maintenant trois heures du
matin, et nous embarquons à sept
heures. Je dis adieu à ce Mexique où
je suis venu, l'esprit atterré, et
dont je m'éloigne avec espoir et
amour, comme si l'affection de ceux
qui m'y ont aimé s'étendait à toute
la terre. Priez Manuel Ocaranza
en mon nom de valoir tout ce qu'il vaut; donnez des mercis
affectueux à Macedo
; parlez de moi à Manuelito,
baisez les mains des tout petits, et
embrassez Alice
sur sa bouche d’œillet.
Souhaitez-moi une fortune égale à
l'affection que j'ai envers vous,
car je serai alors très fortuné; que
Lola
sache combien je l'estime, c'est-à-dire autant que la
fortune que je lui souhaite, et
qu'elle et vous voyiez en moi un
frère constant, loyal et aimant, qui
ne sera jamais loin de votre estime
et qui ne l'est pas non plus
maintenant de vos bras. Aimez-moi
ainsi.
José Martí
******
[1]
Son nom complet est José
Julián Martí y Pérez, de son
père Mariano Martí y Navarro,
et de sa mère Leonor Pérez y
Cabrera.
[2]
Francisco Zayas-Bazán y
Varona
(1818-1893), le père de
Carmen. Veuf d’Isabel María
Hidalgo y Cabonilla qu’il a
épousée en 1846. A Mexico
depuis 1871. Père de neuf
enfants: Rosa del Carmen
(1850-1912); María del
Carmen (1853-1920), épouse
de Martí; Isabel Amalia
(1855-1894); María Amalia
(1857-1911); María de los
Ángeles (1859-1923); José
María (1861-1950); Francisco
Javier (1862-1925); Ramón
(1865-1948) y María Merced
(1867-1953).
Il est avocat et se vante de
descendre d'Ignacio
Zayas-Bazán, président de
l'Audiencia de
Saint-Domingue en 1627. Il
ne voit pas d'un très bon
oeil l'idylle de sa fille
avec José Martí. On ne
conserve qu'une seule lettre
de ce dernier à son futur
beau-père, datée du 28
février 1877, et une autre
après son mariage, datée du
Guatemala le 13 juillet
1878, inédite dans les
Oeuvres complètes, et
révélant une grande
incompréhension entre les
deux hommes (cf. José Martí,
Epistolario,
compilation, distribution
chronologique et notes de
Luis García Pascual et
Enrique H. Moreno Pla, et
prologue de Juan Marinello,
La Havane, 1993, Editorial
de Ciencias Sociales, tome
I, pp. 126-127).
[3]
Nicolás Domínguez Cowan
(1840-1898).
Né à La Havane, fait des
études dans sa ville natale,
aux USA, en Espagne et en
France. Fut aide de camp des
capitaines généraux
es-pagnols Domingo Dulce et
Francisco Lersundi, mais
émigra aux USA en 1870 à
cause de ses idées
indépendantistes. Il
s'installa au Mexique en
1875 où il connut Martí et
d'autres émigrés cubains.
Collabora épisodiquement à
la Revista Universal.
Fut poète, bibliophile, bon
joueur d'échecs et homme
d'une grande culture. Plus
tard, il fut agent de la
Junte révolutionnaire de New
York au Mexique, dont il
avait pris la nationalité.
Martí lui écrit le 30
décembre 1876 : «Je l'ai
pensé avec gratitude et avec
prudence; je l'ai longuement
pensé avec calme. Mon
indécision est plus patente
que votre noblesse, et
pourtant que celle-ci est
grande ! Je ne dois pas le
faire, car cet homme
généreux croirait que je lui
achète sa faveur. Ça me
porte préjudice. Vous,
gentleman et bon, vous
n'applaudirez pas, mais vous
ne réprouverez pas cette
délicatesse brusque de celui
qui est content de sa
mauvaise fortune parce qu'il
y trouve des âmes bien
trempées. Quatre heures
viennent de sonner, et je
vous étreins. Refuser ce
service me coûte plus de mal
qu'il ne m'en aurait coûté
de l'accepter. Je le
considère comme fait et le
garde en mon âme. La faveur
qu'on tente de me faire est
faite et pour moi bien
rétribuée. On m'appelle de
nouveau. Je vous écrirai
très longuement. Je n'ose
pas vous rendre de ma main
le document que vous
m'offrez avec tant de
généreuse volonté. Il en
coûte beaucoup de savoir
gré. Que pardonner vous
coûte peu.» (O. C.,
t. 20, pp. 256-257; OCEC,
t. 4, p. 408).)
[4]
Une des îles Vierges, alors
danoises, et maintenant
nord-américaines.
[5]
Ce « leur » signifie les
membres de sa famille. Martí
écrit à Domínguez Cowan le 1er
janvier 1877 : «Mes efforts
ont été inutiles et ma
décision irréalisable : je
vais enfin à La Havane, muni
de documents correctement
légaux, et avec un nom pris
ici au dernier moment pour
désorienter ceux qui, avec
le nom primitif auquel
j'avais pensé, se seraient
occupés de mon voyage, si
tant est que cette
imprudence nécessaire mérite
tant d'infortune et qu'une
âme mauvaise s'occupe ici de
cela. Cette audace est
indispensable : vous ne
soupçonnez pas mes
amertumes, parce que vous
n'avez pas eu l'occasion de
connaître toute la vivacité
avec laquelle la douleur, en
moi sèche et muette, écrase
mon esprit. Jetez un regard
sur ma maison et vous
trouverez la raison de tout
: ni le pauvre vieux ni les
malheureuses créatures ne
peuvent souffrir le froid
épouvantable de cette
pauvreté... Je n'ai refusé
votre faveur directe – et
inoubliable, mon noble ami –
que parce que c'était une
manière d'accepter
indirectement l'offre
généreuse de Zayas. Il est
des voix intimes qui disent
ce qu'il faut faire, et je
leur obéis toujours.
J'aurais frappé ce soir-là à
la porte de Zayas pour lui
donner une très forte
accolade et me diriger
ensuite, satisfait et
content, à la gare de chemin
de fer. Il ne s'agissait
pas seulement de rester,
Nicolás, ni d'envoyer ma
famille. Ma situation était
intenable un jour de plus.
Mon propre voyage – dont
tout m'augure la fortune –
de même que tout me
présageait le malheur en
venant au Mexique – est
coûteux, nécessaire et
long. Pour rester à La
Havane, je dois y laisser
installer mon père comme
l'exigent ses années graves
et son intelligence blessée
: si tout ceci s'obtient, et
je l'obtiendrai même
prisonnier, tous les dangers
de ma prison probable
doivent me paraître petits.
Ici, j'ai eu pour seule idée
de prendre un billet pour
St. Thomas : il fallait un
argent que je n'avais pas;
on m'a refusé la concession
que j'attendais; la
résolution était prise, je
me suis arraché à ma
famille, celle qui devra
être mon épouse a commencé
de souffrir : et je vais à
La Havane. Je m'appelle
Julián Pérez, mes seconds
prénom et nom, car, même si
cela devait me coûter la
vie, je n'ai voulu être
hypocrite que juste ce qu'il
fallait. Je ne vous fais
pas mes adieux, parce que
les hommes généreux doivent
rencontrer bien des fois les
hommes reconnaissants. Je
vous confie une commission
suprême, qui de vous à moi
serait un ordre : veillez
sur ma famille. Je n'ai pas
accepté votre faveur, parce
qu'il fallait accepter celle
de Zayas : condition
impossible. Je vous estime
à votre valeur et vous
honore dûment en ma
mémoire... »
(O. C., t. 20, pp.
257-258.)
[6]
Pablo Macedo y González
Saravia
(1851-1918).
Jurisconsulte mexicain.
Rédacteur d'El Foro.
Secrétaire de gouvernement
de Mexico (1876-1880).
Député au Congrès de l'Union
(1880-1882, 1892-1904,
1906-1911). Professeur de
droit pénal et d'économie
politique. Intervint dans la
rédaction des lois sur les
terrains vagues, la liberté
des professions et
l'amovibilité des
fonctionnaires judiciaires.
Délégué au Congrès
historique américain
(Madrid, 1892), directeur de
l'Ecole nationale de
jurisprudence (1901-1904).
Auteur d'ouvrages juridiques
et économiques.
[7] Juan Ramón Uriarte,
homme politique et écrivain
guatémaltèque. Sous le
gouvernement de Rufino
Barrios, ambassadeur au
Mexique où Martí fit sa
connaissance.
Sous-secrétaire des finances
et ministre de Barrios, il
introduisit Martí, une fois
celui-ci au Guatemala,
auprès de figures telles que
Joaquín Macal, secrétaire
des Relations extérieures.
Il devra gagner le Mexique
en août 1878 après l'échec
d'une invasion qu'il dirigea
contre Barrios, mais soutint
la campagne militaire en
faveur de l'indépendance de
l'Amérique centrale lancée
par celui-ci en 1885. Auteur
d'une Galería poética
centroamericana et du
prologue de la brochure sur
le Guatemala que Martí
publiera au Mexique en 1878.
De ses titres
universitaires.
[9]
Dolores García Parra
(?-1924), la femme de Manuel
Mercado : mère de Manuel
(?-1919) ; María Luisa ;
Alicia (?-1954) ; Dolores
(Lola) ;
Gustavo (?-1877, décédé très
jeune; cf. lettre nº 8) ;
Raúl (1877-1898) ; Alfonso
(après 1877-1946) et Ernesto
(1880-1962). Martí a connu
personnellement les cinq
premiers, tous nés, donc, en
1876 au plus tard, pendant
son séjour au Mexique et les
mentionne expressément dans
cet ordre dans sa lettre nº
7 ; Alfonso n’est pas encore
né, tandis que la naissance
d’Ernesto fait l’objet d’une
mention (lettre nº 27).
[10]
Pedro Santacilia y Palacios
(1826-1910), Cubain.
Déporté en 1836 avec son
père en Espagne, rentre à
Cuba en 1845. Fonde à
Santiago de Cuba en 1846 la
revue Ensayos Literarios
et collabore à de nombreuses
autres publications, tout en
exerçant comme professeur.
Participe à la conspiration
de Narciso López, est arrêté
puis déporté en 1852. Il
s'enfuit d'Espagne par
Gibraltar et se rend aux USA
où il prononce des
conférences sur l'histoire
de Cuba et participe à des
groupes littéraires et fait
partie de la Junte
révolutionnaire fondée dans
la ville. Quand Juárez
triomphe au Mexique, il le
rejoint et devient son
secrétaire. Sept fois élu
député au Congrès mexicain.
Collabore à plusieurs
publications et en dirige
d'autres. Epouse une fille
de Juárez. Pendant la
guerre d’Indépendance
cubaine de 1895, opère comme
agent révolutionnaire devant
le gouvernement mexicain. A
publié des poèmes et
d'autres textes.
[11]
Martí écrit : «Puis Justo
Sierra lut ses vers. Tout en
lui est beau et analogue; sa
figure est sévère et
robuste, tout comme sont
vaillants, hauts, beaux et
énergiques ses vers. Il lut
simplement; il sait que la
simplicité est la grandeur.
La poésie de Justo a eu un
rare mérite. C'était là la
fête de la raison et du
droit, la fête sereine de
l'intelligence, non celle du
vol orgueilleux de la folle
et vigoureuse imagination.
Et ses vers, hautement
poétiques, ont pourtant été
naturels en cette fête
tranquille où tout écart
vulgaire eût été un
contraste sensible, et toute
poésie frivole eût brisé ce
bel ensemble de sérénité et
de raison. C'est que le
front de cet homme se
réchauffe au soleil de la
race vierge; c'est que Justo
Sierra appartient à la
nouvelle génération de
poètes, c'est que, tels les
bardes modernes,
l'imagination ne lui sert
qu'à agrandir et à embellir
la raison. La poésie n'est
pas le chant débile de la
nature plastique; c'est là
la poésie des peuples
esclaves et lâches. La
poésie des nations libres,
celle des peuples maîtres,
celle de notre terre
américaine, c'est celle qui
pénètre et creuse en l'homme
les raisons de la vie, en la
terre les germes de l'être.
Ce qui est petit adore; ce
qui est grand arrache et
cherche. Qui ne sait que
Justo Sierra est l'honneur
de la patrie mexicaine ?
Bien sot serait ici tout
commentaire de ma part.»
(Revista Universal,
Mexico, 25 mai 1875, in
O. C., t. 6, p. 211 ;
OCEC, t. 2, pp. 52-53.)
Justo Sierra Méndez
(1848-1912). Mexicain. Connu
comme nouvelliste, poète,
journaliste, sociologue,
historien, orateur,
pédagogue et critique.
Débute en littérature en
1868 stimulé par Ignacio M.
Altamirano qui publie “El
ángel del porvenir” et
d'autres récits dans sa
revue El Renacimiento.
Romantique au départ, il
aboutit à un parnassianisme
plus classique. Débute comme
journaliste aux côtés de
Guillermo Prieto, d'Ignacio
Ramírez et de Francisco
Pimentel à El Monitor
Republicano. Compagnon
de Manuel Gutiérrez Nájera à
la Revista Azul.
Ecrit aussi dans la
Revista Moderna. Député
au Congrès et magistrat de
la Cour suprême. Parvenu à
sa maturité, se consacre de
préférence à l'histoire et à
l'éducation. Dans ce dernier
domaine, est professeur de
l'Ecole normale, ministre de
l'Instruction publique de
Porfirio Díaz (1905-1911) et
fondateur de l'Université
nationale autonome de Mexico
(1910). Au triomphe de la
Révolution, le président
Francisco Madero le nomme
ambassadeur en Espagne
(1912) où il meurt la même
année. A la mort de Martí,
lui consacre un sonnet où il
évoque les deux séjours de
celui-ci à Mexico.
[12]
Ignacio Manuel Altamirano
(1834-1893).
Professeur et écrivain mexicain. Fait
des études de droit.
Participe à la Révolution
d'Ayutla et à la Guerre de
Réforme. Se dis-tingue au
siège de Querétaro.
Aux côtés de son maître
Ramírez et de Guillermo
Prieto, publie El Correo
de México (1867). Fonde
avec Gonzalo Esteva El
Renacimiento (1869).
Participe aussi à la
fondation d'El
Federalista (avec Manuel
Payno), de La Tribuna
et de La República.
Membre de la Société
mexicaine de géographie et
de statistique, et du Liceo
Hidalgo, où il continue de
promouvoir les lettres
nationales. Professeur de l'Ecole
normale, de l'Ecole de
Commerce, de l'Ecole de
jurisprudence. Occupe des
fonctions à la Cour suprême,
au Congrès, au secrétariat
du Commerce. Consul en
Espagne et en France. Auteur
des romans Clemencia
(1869) et El Zarco.
Episodios de la vida
mexicana (1861-1863,
mais paru en 1901), et de
récits recueillis dans
Cuentos de invierno
(1880) et dans Idilios y
Elegías (Memorias de
un imbécil). Son
oeuvre de critique apparaît
dans Revistas literarias
(1868) et dans ses
chroniques d'El
Renacimiento. A sa mort,
Martí lui consacre (Patria,
24 mars 1893) un hommage
ému, évoquant « l'Indien
précoce », « l'orateur
tonitruant » de la
Constitution, le guérillero
qui « fustigea l'empire de
Maximilien » et le critique
et poète qui défendit la
cause de Cuba, « parla au
nom de la liberté et lutta
au nom de la patrie ».
[13]
La voie ferrée montant de
Veracruz à Mexico
impressionna fortement
Martí. Il écrit au sujet du
col de Maltrata (notes de
voyage censément de 1875,
mais peut-être de 1894) : «A
la sortie d'Esperanza, au
sommet de l'ombre d'une
montagne, un coup d'or qui
verdoie, qui noircit, qui
jaunit de nouveau, qui entre
dans la forêt sombre,
couronne de la montagne
immédiate. Le coeur est
saisi de tant de beauté. Les
yeux brûlent. Les mains se
joignent en action de grâces
et de prière... Maltrata :
Ah ! Quelle grandeur ! Comme
si quel-que chose vous
tombait dans le cœur et que
vous vous agenouilliez.» (O.
C., t. 19, pp. 21-22.).
[14]
Manuel Ocaranza e Hinojosa
(1841-1882) peintre mexicain.
Protégé du général Vicente Riva
Palacio et du colonel José
Vicente Villada, aménage à
Mexico pour faire des études
de peinture à l'Académie de
San Carlos (1860) sous la
direction de Pelegrín Clavé,
de Santiago Rebull et de
Salomé Pina. Vit et peint
chez Manuel A. Mercado,
alors secrétaire du
gouvernement de Mexico.
Bénéficiaire d'une bourse
d'études, il voyage à Paris
au second semestre 1874 pour
parfaire ses
connaissances ; il
interrompt son séjour
vraisemblablement à la
nouvelle de l’état de santé
ou de la mort d’Ana, la sœur
de Martí, dont il est
amoureux, et repart en avril
ou mai 1875 ; de Paris,
collabore à la Revista
Universal. De retour à
Mexico en 1876, s'installe
de nouveau chez Mercado.
Témoin de mariage de Martí.
Professeur à l'Aca-démie.
Auteur de nombreux tableaux,
dont La flor marchita.
La rosa envenenada o Trave-suras
del amor,
¡Ah, es el gato!,
La cuna vacía, Antes
de la tempestad,
Ahora o nunca,
Natural-mente muerta,
Jugar con fuego y La
taza de té.
Peintre d'orientation classique où l'on
retrouve toutefois l'esprit
romantique de l'époque. Très
estimé de Martí. Fiancé de
sa sœur, Ana, qui décéda
lors d'un séjour d'étude du
peintre à Paris avant
l'arrivée de Martí à Mexico,
et dont il fit ensuite un
portrait de mémoire sur les
instances de ce dernier qui
ne cessera de le réclamer
ensuite à Mercado. Martí
emportait partout avec lui
un petit paysage d'Ocaranza,
« Chapultepec » et composa
« Flor de hielo », de son
recueil de poèmes Versos
Libres, en apprenant sa
mort (1er juin
1882). Il avait écrit
auparavant (La Opinión
Nacional, 14 novembre
1881) : «Parmi ces peintres
mexicains, il faut
mentionner spécialement
Manuel Ocaranza, qui joint
au maniement habile du
pinceau un esprit ardent,
peuplé d'imaginations
riantes, et un goût exquis :
indépendance, correction et
vigueur, tels sont les
caractères de ce peintre
couronné.» (O. C., t.
23, p. 78.) En 1882, Martí
cite un extrait d’article
d'«une excellente revue
étrangère» : «Je suis tombé
amoureux d'un très beau
Cupidon empoisonnant une
fleur, de Manuel Ocaranza,
qui est un vrai maître,
plein d'originalité et de
grâce.» (O. C.,
t. 23, p. 222.) [Le CEM
signale dans sa note
biographique d’OCEC,
t. 3, p. 255, qu’Ocaranza
rentre à Mexico en 1877, se
basant sans doute sur le
fait qu’il est l’un des
témoins de mariage de Martí
en décembre 1877. Or le
« dites-lui » de Martí,
trois lignes plus loin,
prouve que le peintre était
au Mexique dès 1876 : les
textes inédits parus dans le
tome 4 le confirment,
puisque Martí annonce son
retour dans une note du 25
mai 1876 de Revista
Universal. Cf. OCEC,
t. 4, p. 282.]
[15]
Orizaba (1 248 mètres
d'altitude), dans l’Etat de
Veracruz, situé dans une
vallée des contreforts de la
Sierra Madre orientale que
traversent les fleuves
Blanco et Orizaba et
qu'entourent les monts
Tlachichilco, San Cristóbal
et Escamela.
A 315 km de Mexico et 151 km
de Veracruz.
Un paysage qui avait
fortement impressionné
Martí. Ainsi, dans un
discours prononcé à une
distribution des prix lors
de son bref retour à Mexico
en décembre 1877 pour s'y
marier, affirme-t-il :
«Merci, merci avant tout
pour la déférence amoureuse
de ceux qui me conduisent
ici, pour la mémoire
bienveillante et loyale de
ceux qui m'applaudissent
ici. Ah ! Je n'oublie pas.
Esclave de la douleur,
prisonnier en terre ennemie,
sans aucune grandeur à
accomplir ni aucun espoir à
nourrir, j'ai toujours brisé
sur mes lèvres les mots
d'enthousiasme ardent que la
Nature y a mis. Je suis venu
ensuite sur cette terre-ci,
j'ai vu les monts violacés
d’Orizaba, ses paysages qui
seraient égyptiens s'ils
n'étaient déjà mexicains,
les nuages endormis sur les
monts, le froid pêcher
poussant aux côtés du maïs
fugace...» (O. C.,
t. 22, fragment 140, p. 85.)
[16]
Autrement dit les femmes de
la famille encore au
Mexique, la mère et
Antonia, la benjamine,
rentrant à Cuba avec lui ou
quelque temps après, comme
l'indique sa lettre datée du
22 janvier 1877 de La
Havane. Dans Martí.
Biografía Familiar (La
Havane, s.d. – mais le
prologue est du 15 mars 1938
– Imprimerie Cardenas y
Compañía, p. 142), Raúl
García Martí, fils d'Amelia,
précise que le départ
anticipé d'Antonia, mais
après celui de Martí, est dû
au fait qu’elle avait des
problème cardiaques causés
par l'altitude de Mexico et
que les parents craignaient
qu'elle n’ait le même sort
qu'Ana.
[17]
Le fils aîné de Mercado.
[18]
Alicia, la deuxième
fille de Mercado et le
troisième enfant de la
famille.
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3
La Havane, le [lundi] 22 janvier
1877
Mon noble et très cher ami,
Je ne dois pas
commencer par vous dire que la fortune a récompensé mon audace
nécessaire. Je suis arrivé à La
Havane et j'ai couru des risques;
mais le bien qu'on sème quelque part
est une graine qui fructifie partout
: un de mes vieux et paternels amis
d'Espagne occupe ici une situation
élevée,
et son affection m'a sauvé d'un
danger qui, sinon, aurait été grave.
Comme l'indécision m'angoisse et me
trouble, et que je tourne et
retourne en moi à présent une pensée
naturelle, peut-être utile et pour
ma vie spirituelle – si longtemps
abandonnée – nécessaire, j'éprouve
du remords à ne pas vous dire
complètement dans cette lettre ce
que je pense de mon voyage et de ma
situation prochaine. Je ne me cache
pas à moi-même que, pour
entreprendre et imaginer, pour
encourager avec foi et œuvrer avec
brio, la présence de Carmen
m'est indispensable. Elle exerce en mon esprit une douce
influence fortifiante, au point que
je crois à présent que je pourrais
bien placer au-dessus de la
nostalgie de la patrie la nostalgie
de l'amour. Ce n'est pas une passion
frénétique, à moins qu'il n'y ait de
la frénésie dans le calme, mais
c'est comme une attache et comme un
déversement de tout son esprit dans
mon esprit. Dois-je courir des
aventures qui me répugnent ?
Pourrai-je avoir toute la vigueur
nécessaire loin de celle pour qui je
la veux ? M’est-il licite de
m'imposer à moi-même un sacrifice
torturant et superflu ? À quoi bon,
sinon à être entendues, ces
puissantes clameurs de mon âme ? Je
soupèse et retourne ces idées, sans
me décider pour aucune. Par bonheur,
l'accomplissement du devoir n'est
même pas méritoire en moi, parce
qu'il est une habitude : je sais que
je me déciderai en fin de compte
pour ce que devra faire la plus
scrupuleuse conscience.
J'ai désormais à votre
égard une dette de concept. Il est
curieux que dans la nuit terrifiante
où j'ai dit adieu à Mexico et où,
sur le seuil de ma maison, j'ai
étreint contre ma poitrine un des
coeurs les plus élevés, les plus
sains et les plus généreux que j'aie
connus, je ne vous aie pas laissé
écrite la lettre nécessaire au
remboursement des cinquante pesos
que, fer-mant avec amertume les yeux
de ma conscience, j'ai dû accepter
de vous. C'est tout simple, et vous
l'avez noblement compris : j'aurais
eu à devoir cette faveur à Alfredo
Bablot,
à qui je devais déjà un singulier
remerciement, et comme chez moi
accepter une faveur c'est donner la
mesure de mon amour pour celui de
qui je l'accepte, j'ai largement
préféré, réduit à ce dernier
recours, vous le devoir à vous
plutôt qu'à lui. J'ai mal fait, mais
dans un cas pareil vous aussi auriez
mal fait : ce sont là de longs, de
beaux comptes qui se soldent sur la
terre ou au ciel.
Je me punis et me frappe le
front chaque fois que je pense aux
amertumes probables que mes pauvres
petites continueront de vivre à
Mexico : je secoue cette pensée
comme je secouerai de moi une
mauvaise action, et vous savez bien
que je ne l'ai pas commise. Par le
paquebot amé-ricain je leur enverrai
200 pesos, une quantité suffisante
pour qu'elles fas-sent, bien qu'avec
de douloureuses pénuries, leur
voyage jusqu'à La Havane par le
paquebot français, le meilleur
marché, le plus rapide et le plus
confortable de ceux qui viennent de
là-bas. Elles peuvent très bien
encaisser le 10 ou le 12 ce que je
leur enverrai d'ici le 3 et prendre
le billet sur le paquebot pour le
18. La lenteur des voyages au
Guatemala, difficiles à partir
d'ici, et les combats actuels de mon
esprit me font espérer pouvoir les
embrasser avant de partir. Les
choses se concilient de telle
manière que, tout en recouvrant,
moi, la liberté et le choix de vie
nécessaires, elles vivront ici
tranquillement, ma soeur
avec son mari
et ses enfants,
là où se trouvent à présent ma mère
et mon Antonia,
la discrète Amelia
probablement dans un collège, mon
père | | |