José Julián Martí Pérez
Apôtre de l'Indépendance
de Cuba

 

  

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 Lettres de José Martí à Manuel Mercado-Première Partie

 

LETTRES

DE JOSÉ MARTÍ

A MANUEL MERCADO

-I-
 

 

 

Traduction:

Jacques-François Bonaldi

jadorise@hotmail.com

 

« Ce qui me l'a révélé comme un homme, comme tout un homme,

        et un merveilleux écrivain, ce sont surtout ses lettres. »

 

Miguel de Unamuno (Espagne)

 

« Ses lettres, quel qu'en fût le sujet, avaient le même magnétisme

que sa conversation. »

                                                                                                 

Enrique José de Varona (Cuba)

 

« C'est dans les lettres que Martí atteint au maximum

le don  d'émouvoir.»

 

Pedro López Dorticós (Cuba)

 

« On considère sa prose comme la plus belle depuis Montalvo;

on prononce les noms de Gracián et de Thérèse d'Avila… 

Mais il est bien évident que l'écrivain, si remarquable qu'il soit,

pâlit devant l'homme.

 

René Bazin (France)

                                                                                

« Je suis étonné devant Martí. Quelle manière de concevoir

et d'exprimer ses idées ! Il manie la plume

comme Gustave Doré jouait avec le crayon! »

 

Benjamín Vicuña-Mackenna (Chili)

 

« …la parole américaine, authentique, sentant la forêt vierge, les chutes du Niagara, la chaîne des Andes,

les cours d'eau comme le Mississippi ou la Plata.»

 

Domingo Sarmiento (Argentine)

1

 

[Mexico, 1876][1]

 

         Mon très noble ami,

 

J'allais parler ce soir pour que vous m'écoutiez. Et comme je perds le plaisir de vous complaire, je m'attriste de ne pouvoir le faire[2].

Après que vous êtes partis, je me suis senti vraiment mal. La nuit et l'abri amoureux me soulageront, mais, en plus du recueillement intime de mon esprit, mon corps, maintenant fiévreux, me nie son aide.

         Et ma Carmen [3] voulait m'entendre parler. Mais elle voit bien que ce double froid ne convient pas à l'ardeur d'un discours.

         Pardonnez-moi, car ce n'est pas une excuse.

         Et pensez que votre ami ne cesse un moment de parler de vous, de vous aimer et de vous admirer.

José Martí

 

Lisez cette lettre à l'affectueux Peón [4]. Nul n'y perd, sauf moi, qui voulais vous contenter.

******


 

 


 

[1] Simple note adressée directement à Mercado, sans la moindre date. Alfonso Mercado la situe en tête de l'édition princeps (José Martí, Cartas a Manuel A. Mercado, pro-logue de Francisco Monterde, Mexico, 1946, Ediciones de la Universidad Nacional Autónoma de México, p. 3). Les Obras Completas (La Havane, 1975, Editorial de Ciencias Sociales, 2e éd., t. 20, p. 15) ajoutent un [1876] sans doute vraisemblable à cause de ce «ma Carmen» qui indique une intimité douteuse en 1875. Il est impossible de la dater de plus près. Sans doute correspond-elle à une occasion similaire à celle dont il parle le 31 janvier 1876 (cf. note sui-vante). Obras Completas. Edición crítica (La Havane, 2001, Centro de Estudios Martianos, t. 4, 1875-1876 México, p. 406, cité désormais comme OCEC) la considère comme du 7 mai 1786, qui correspond à la date d’un hommage rendu au dramaturge José Peón Contreras par ses pairs, et ajoute en note : « Nous fixons cette datation parce que Revista Universal publie le 9 mai 1876 l’entrefilet suivant : "José Martí. Notre cher compagnon est prostré sur un lit de douleur à cause d’une grave maladie contractée dans sa prison, quand il fut incarcéré pour avoir défendu sa patrie. / Nous faisons confiance aux médecins qui le soignent ; il recommencera sous peu à embellir la Revista de ses productions". » Que son nom n’apparaisse pas dans l’entrefilet du 9 mai que le journal consacre à cet hommage constitue pour OCEC une preuve de plus de la validité de la datation. Cela n’est pas invraisemblable, bien entendu. Mais ne me convainc qu’à moitié : que Martí n’ait même pas adressé directement un petit mot au principal intéressé et qu’il se soit excusé par l’intermédiaire de Mercado qu’il charge de lui lire cette note me paraît trop discourtois pour venir de lui.

[2] C'est sans doute là une des premières allusions aux dons d'orateur de Martí, des lèvres duquel, selon tous les témoignages, restaient suspendus ses auditeurs. Il n'a que vingt-trois ans, et déjà on l'invite à discourir.  Il est possible que cette missive ait à voir avec ce dont il parle à Nicolás Domínguez Cowan le 31 janvier 1876 : «Il y a fête ce soir à l'Académie de peinture, et je me vois contraint de parler, tout malade et fâché que je me sente aujourd'hui.  J'aimerais beaucoup voir dans la salle des visages amis et bienveillants. Je vous joins une invitation si jamais vous voulez voir comment on couronne le peintre Rebull et pardonner les choses violentes que dira ce soir son ami affectionné.» (O. C., t. 20, p. 254.)  Une de ses interventions à un débat au Lycée Hidalgo sur Matérialisme et spiritualisme avait, dès le 5 avril 1875,  déclenché l'étonnement des milieux littéraires de la capitale mexicaine, au point que El Federalista du 7 signale : «Un jeune poète cubain a pris la parole.  Tout ce qu'on pourrait dire de son discours serait pâle : un torrent d'idées déversées de la manière la plus fleurie, telle fut son allocution.»  Martí étant intervenu dans un second débat, El Federalista écrit le 13 : «Martí a utilisé son éloquence captivante...»  Et El Eco de Ambos Mundos : «Ce jeune homme sera terrible sur la place publique en pleine émeute populaire; il pourra arracher des larmes au bord d'un sépulcre, il sera l'orateur favori des femmes, des enfants et des croyants, mais – et cela dépend de son système nerveux, de son imagination vive et captivante, il n'émouvra jamais un parlement ni ne l'emportera dans des discussions froides et sereines de la science.» (Cf. Alfonso Herrera Franyutti, Martí en México. Recuerdos de una época, Mexico, 1969, s. éd., pp. 29-30.)  On trouvera des notes de Martí sur l'art oratoire in O. C., t. 19, pp. 449-451.  Sur Marti orateur, cf. Cinto Vitier, «Los discursos de Martí» (1964), Temas martianos, La Havane, 1969, Departamento Colección Cuba, Biblioteca Nacional José Martí, pp.  67-91.

*Santiago Rebull (1829-1902). Disciple de Clavé à Mexico et de Thomas Consoni à Rome. De retour au Mexique en 1859, est professeur de dessin d'après nature à l'Académie. Peint le portrait de Maximilien à la demande de l'usurpateur et celui-ci de Charlotte, qui reste inachevé, et décore certaines terrasses du château de Chapultepec. Son oeuvre la plus fameuse et la plus controversée est La mort de Marat, vantée par Martí (Revista Universal, 7 janvier 1876) et Felipe Gutiérrez (Revista Universal,  26 février 1876), et critiquée par Felipe López López en El Renacimiento, Mexico, 1908, pp. 360-361).

[3] Carmen Zayas-Bazán e Hidalgo (29 mai 1853-15 janvier 1928), née à Puerto Príncipe (aujourd'hui Camagüey). C'est à Mexico, où sa famille, d'excellente position sociale et plutôt espagnolisante, a émigré en 1871 à cause de la première guerre d'Indépendance (1868-1878), qu'elle fait la connaissance de José Martí, alors âgé comme elle de vingt-deux ans. Le jeune homme est arrivé en février 1875 au terme de son bannissement en Espagne, pour y rejoindre sa famille – qui a dû spécialement émigrer au Mexique puisque le jeune homme ne peut rentrer à Cuba –  et pour travailler à son soutien. Les Martí habitent depuis le milieu de l'année 1875 un appartement – mitoyen du bureau du journal Revista Universal auquel José collabore depuis le 2 mars – appartenant à Ramón Guzmán, homme cultivé et influent, l'un des meilleurs amis de Manuel Mercado, et marié, peu après l'arrivée de la famille Zayas- Bazán à Mexico, avec Rosa, la seconde des filles. C'est lui qui présente Martí au père, chez qui le jeune homme se rend ensuite fréquemment pour jouer aux échecs et, vraisemblablement, courtiser la plus jeune de ses filles. Il existait donc des liens solides entre Mercado, les Zayas-Bazán et la famille Martí, même si celle-ci n'était pas du même milieu social. Certains auteurs affirment que les deux jeunes gens se connurent le 19 décembre 1875 à l'occasion de la première de la pièce de théâtre écrite par Martí, Amor con amor se paga.

[4] José Peón Contreras (1843-1907), médecin, poète et dramaturge mexicain. Repré-senta le Yucatán et le Nouveau-León au Congrès, et fut secrétaire de la Chambre et du Sénat. Cultiva les thèmes historiques espagnols dans le contexte mexicain de la Conquête et de la colonie, et écrivit «Canto a Martí» (cf. « Homenaje a José Martí  en el centenario de su nacimiento», Revista Cubana, La Havane, Publicaciones del Ministerio de Educación, Dire-cción General de Cultura, vol. XXIX, juillet 1951-décembre 1952, pp. 288-308)  où il évoque en vers les années de jeunesse de son ami et son dernier séjour au Mexique en 1894. Très grand ami de Martí qui écrira cinq chroniques sur ses pièces dans la Revista Universal, en 1876. (O.C., t. 6, pp. 423-448.) Le tout récent tome 4 de l’Edition critique des Œuvres complètes qui comprend, parmi deux cent trente-cinq textes inédits, trente-quatre chroniques théâtrales (rubrique « Correo de los teatros »), confirme l’admiration que Martí vouait à Peón Contreras. (José Martí, OCEC, t. 4, pp. 15-90.)

2

 

Veracruz, le [lundi] 1er janvier 1877

 

         Mercado,

        

Le sort en est jeté, et il sera probablement conjuré sous peu : je vais enfin à La Havane, muni de documents correctement légaux, et au nom de Julián Pérez[1], qui sont mes seconds noms, ce qui fait que j'ai l'impression de me trahir un peu moins; il est toujours bon, même en des choses graves, d'être le moins hypocrite possible. Vous savez sans doute, parce que vous avez le droit de savoir tout ce qui me concerne, combien on a lutté le dernier soir pour me faire renoncer à mon voyage. Zayas [2] m'a offert l'argent nécessaire pour que ma famille puisse se rendre à La Havane : cet argent était inutile, puisqu'il était de Zayas, et ce n'est pas à vous que j'ai à donner de plus amples explications. Avec l'âme, je l'aurais reçu; avec les mains, non. Nicolás Domínguez [3], affligé de n'avoir pas le même argent à m'offrir, voulait que je paye Zayas avec un bon de Cuba, d'une valeur réelle de 250 pesos. La meilleure manière de savoir gré de certaines faveurs et de les honorer, c'est de les accepter, et si on ne les accepte pas, on ne les achète pas. Je n'ai pas douté un instant de ce que je devais faire : je ne recourrais jamais à Zayas, qui m'a donné cette fois-ci un gage d'amour sincère, par la sollicitude paternelle avec laquelle il a voulu m'éviter ce danger. Mais ce qu'il convient de faire passe toujours après ce qu'il faut faire.

          J'ai donné ma parole de prendre un billet à St. Thomas à St. Thomas[4]. Pleins de brusquerie, ces gens-là n'acceptaient pas un paiement jusqu'à La Havane. Mon souhait secret était de faire le voyage sous sa forme primitive, et c'est grâce à cet obstacle invincible que j'ai pu le faire sans manquer à ma promesse. Le risque est fait pour le vaincre, et je vais le vaincre. Vous connaissez l'épouvante qui frappait, contenait et rapetissait tous les actes de ma vie, qui gelait les mouvements dans mes bras et sur mes lèvres les mots généreux ou énergiques. Il faut leur donner des vêtements qui les couvrent, et une bonne vie à vivre, préparer leur départ, placer mon père[5], entreprendre ce voyage favorable et avantageux au Guatemala. Si tout ceci se fait, bienvenus les graves risques d'une prison probable. On souffre un peu plus, mais on a fait ce qu'il fallait.

         On dirait que le Guatemala me tend les bras : l'âme est loyale, et la mienne m'annonce la fortune. Je vais empli de Carmen , ce qui veut dire aller empli de forces. J'attends des bienfaits des affectueuses lettres de Macedo [6], dont vous savez combien je l'estime. Celles que m'a données ici Uriarte [7] sont telles qu'elles m'ouvriront un chemin facile, d'autant que je les aiderai vite. Uriarte m'assure, me promet que j'aurai dès le premier moment au Guatemala la situation aisée que je recherche. Les chaires sont faciles, et les chaires privées abondent. La validation est simple[8], et je la ferai en une semaine. Je souhaiterais que la peine de mort existât à présent pour lui arracher, en arrivant là-bas, tous les prisonniers. Il semblerait qu'une époque digne et virile commence, mais de ce Guatemala qui m'appelle, j'appellerai, moi, ce Mexique que j'aime. J'emporte en moi son atmosphère et sa peine, et la douleur a pour moi de grands enchantements; je vous emporte en moi, ainsi que les vôtres, et pour moi il y a un grand plaisir dans la gratitude. Vous avez bien fait de m'être bon : je le mérite, et je vous le rétribuerai amoureusement.

         Veracruz est allègre, parce que son homme est l'homme. Ou alors parce que le secret de l'allégresse des peuples n'est peut-être pas ailleurs que dans la satisfaction des besoins personnels de leurs enfants. L'ambition mesquine doit être la fille de l'oisiveté; la grande, d'une femme. Lola [9] me comprend.

         J'arrivais de Mexico avec les tourments que laisse dans l'âme le fait d'être ingrat; grâce à vous, j'ai distrait ces peines dans le castillan savoureux de Santacilia [10], la poésie cérébrale de Justo Sierra [11] et la diction agreste, chaude et pittoresque d'Altamirano [12]. Comme je venais plein de force, je venais plein d'admiration. Est bon quiconque admire beaucoup, et j'ai dû l'être beaucoup avant-hier. Elle est grandiose, cette voie[13] : que n'ai-je écrit une oeuvre étonnante sur cette audace extraordinaire ! Cela donne bien la mesure du trouble et de l'abattement de mon esprit.

         On aurait bien besoin de Manuel Ocaranza [14] sur ce chemin : ceux qui sentent la nature ont le devoir de l'aimer; les aurores et les couchers de soleil sont le véritable studio d'un artiste; un peintre dans son cabinet est un aigle malade. Dites-lui que la sortie d'Orizaba[15] est très belle, et que la contemplation de ces puretés ferait un bien incalculable à son âme. L'homme se fait immense en contemplant l'immensité. Je n'ai jamais vu un spectacle aussi beau. Le cirrus pierreux et le nimbus sombre couronnaient des montagnes fastueuses; les nues entouraient des crêtes rouges et se balançaient comme des opales mobiles; il y avait dans le ciel de très vastes émeraudes bleues, des monts turquoises, des carmins rosés, de brusques élans d'argent, un débordement des seins de la couleur; au-dessus de monts sombres, des cieux clairs, et au-dessus de crêtes tapissées de violets, d'impétueuses rafales d'or. J'ai ainsi joui de l'aube, puis le soleil est venu enlever presque tous ses charmes au paysage, baiser ardent d'homme qui interrompait un éveil de femme voluptueux. L'opale est plus belle que le brillant. Manuel devrait copier ces paysages-ci; lui, qui sent le contraste avec une vigueur solaire et un caprice féminin, et qui sait la couleur de l'âme et celle du corps, écrirait bien la Nature sur sa palette, de la même manière qu'en vous écrivant, je ferais à mon tour un livre exemplaire. Les grandes choses sont analogues, et je pense à présent à l'affection que j'ai pour vous, à la façon dont j'aime vos enfants, aux vertus admirables de Lola , et à la vaste noblesse de votre esprit. Elles vont avec moi, afin que je les publie et vénère; le bien délicatement fait, délicatement sera rendu. J'emporte un amour de frère, et sa part la plus vivante est pour vous. Je ne rougis d'aucune faveur reçue de votre main, parce que vous êtes digne de me les faire et moi de les recevoir. J'ai trouvé des bontés dans ma vie, et la plus grande est comparable à la vôtre.

         Je ne vous charge de rien, parce que vous devinez tout. Il se pourrait que je tombasse prisonnier, mais je ne serais pas constamment isolé, et leur voyage à elles[16], acheté au prix de ma liberté, puisqu'elles ont tant souffert par ma faute, se ferait de toute façon. Sinon, j'attends tout d'un peuple de bonne volonté : comment va-t-on demander à celui dont le foyer est la proie des flammes de s'occuper du visiteur ? Le Mexique est logique dans ses injustices apparentes. Préparez-vous calmement, car vous aiderez beaucoup à la fermeté morale de ce pays-ci : il manque des vertus au Mexique, et vous en avez à revendre. Vous sentez et espérez sereinement tout ce que je vous dis ici.

         Je me promets aussi de faire dans ma vie quelques biens; je sens mon oeuvre, et je m'en juge capable; je ne crois à aucune flatterie, ni ne conçois une idée bornée; tout prix humain me semble mesquin, et si beaucoup me flattent, aucun ne me séduit, et aucun n'est plus grand que celui de mériter l'estime de moi-même. Carmen ne m'aimerait pas si j'étais impatient ou ambitieux; elle et moi avons confiance en ce que le temps d’œuvrer viendra. En attendant, je la mériterai en silence. Je vous dirai tout ce que je vois et tout ce que je fais, combien je travaillerai et combien j'espérerai ! Je vous chargerai encore, maintenant que je crois que vous jouissez de quelque bien, des tristesses de mon foyer; je vous prierai de nouveau de voir Carmen, et de trouver une façon naturelle de faire que Lola et elle se connaissent; je l'ai laissée avec la sérénité tranquille de l'époux qui fait beaucoup confiance à sa femme. Que mon risque ne vous inquiète pas, car je ne le crains pas moi-même. Le paquebot français vous apportera du courrier, s'il n'y a pas d'ennuis. Il est maintenant trois heures du matin, et nous embarquons à sept heures. Je dis adieu à ce Mexique où je suis venu, l'esprit atterré, et dont je m'éloigne avec espoir et amour, comme si l'affection de ceux qui m'y ont aimé s'étendait à toute la terre. Priez Manuel Ocaranza en mon nom de valoir tout ce qu'il vaut; donnez des mercis affectueux à Macedo  ; parlez de moi à Manuelito [17], baisez les mains des tout petits, et embrassez Alice [18] sur sa bouche d’œillet. Souhaitez-moi une fortune égale à l'affection que j'ai envers vous, car je serai alors très fortuné; que Lola sache combien je l'estime, c'est-à-dire autant que la fortune que je lui souhaite, et qu'elle et vous voyiez en moi un frère constant, loyal et aimant, qui ne sera jamais loin de votre estime et qui ne l'est pas non plus maintenant de vos bras. Aimez-moi ainsi.

 

José Martí

******

 

 

[1] Son nom complet est José Julián Martí y Pérez, de son père Mariano Martí y Navarro, et de sa mère Leonor Pérez y Cabrera.

[2] Francisco Zayas-Bazán y Varona (1818-1893), le père de Carmen. Veuf d’Isabel María Hidalgo y Cabonilla qu’il a épousée en 1846. A Mexico depuis 1871. Père de neuf enfants: Rosa del Carmen (1850-1912); María del Carmen (1853-1920), épouse de Martí; Isabel Amalia (1855-1894); María Amalia (1857-1911); María de los Ángeles (1859-1923); José María (1861-1950); Francisco Javier (1862-1925); Ramón (1865-1948) y María Merced (1867-1953).  Il est avocat et se vante de descendre d'Ignacio Zayas-Bazán, président de l'Audiencia de Saint-Domingue en 1627. Il ne voit pas d'un très bon oeil l'idylle de sa fille avec José Martí. On ne conserve qu'une seule lettre de ce dernier à son futur beau-père, datée du 28 février 1877, et une autre après son mariage, datée du Guatemala le 13 juillet 1878, inédite dans les Oeuvres complètes, et révélant une grande incompréhension entre les deux hommes (cf. José Martí, Epistolario, compilation, distribution chronologique et notes de Luis García Pascual et Enrique H. Moreno Pla, et prologue de Juan Marinello, La Havane, 1993, Editorial de Ciencias Sociales, tome I, pp. 126-127).

[3] Nicolás Domínguez Cowan (1840-1898). Né à La Havane, fait des études dans sa ville natale, aux USA, en Espagne et en France. Fut aide de camp des capitaines généraux es-pagnols Domingo Dulce et Francisco Lersundi, mais émigra aux USA en 1870 à cause de ses idées indépendantistes. Il s'installa au Mexique en 1875 où il connut Martí et d'autres émigrés cubains. Collabora épisodiquement à la Revista Universal. Fut poète, bibliophile, bon joueur d'échecs et homme d'une grande culture. Plus tard, il fut agent de la Junte révolutionnaire de New York au Mexique, dont il avait pris la nationalité.  Martí lui écrit le 30 décembre 1876 : «Je l'ai pensé avec gratitude et avec prudence; je l'ai longuement pensé avec calme. Mon indécision est plus patente que votre noblesse, et pourtant que celle-ci est grande ! Je ne dois pas le faire, car cet homme généreux croirait que je lui achète sa faveur. Ça me porte préjudice. Vous, gentleman et bon, vous n'applaudirez pas, mais vous ne réprouverez pas cette délicatesse brusque de celui qui est content de sa mauvaise fortune parce qu'il y trouve des âmes bien trempées. Quatre heures viennent de sonner, et je vous étreins. Refuser ce service me coûte plus de mal qu'il ne m'en aurait coûté de l'accepter. Je le considère comme fait et le garde en mon âme. La faveur qu'on tente de me faire est faite et pour moi bien rétribuée. On m'appelle de nouveau. Je vous écrirai très longuement. Je n'ose pas vous rendre de ma main le document que vous m'offrez avec tant de généreuse volonté. Il en coûte beaucoup de savoir gré. Que pardonner vous coûte peu.» (O. C., t. 20, pp. 256-257; OCEC, t. 4, p. 408).)

[4] Une des îles Vierges, alors danoises, et maintenant nord-américaines.

[5] Ce « leur » signifie les membres de sa famille. Martí écrit à Domínguez Cowan le 1er janvier 1877 : «Mes efforts ont été inutiles et ma décision irréalisable : je vais enfin à La Havane, muni de documents correctement légaux, et avec un nom pris ici au dernier moment pour désorienter ceux qui, avec le nom primitif auquel j'avais pensé, se seraient occupés de mon voyage, si tant est que cette imprudence nécessaire mérite tant d'infortune et qu'une âme mauvaise s'occupe ici de cela.  Cette audace est indispensable : vous ne soupçonnez pas mes amertumes, parce que vous n'avez pas eu l'occasion de connaître toute la vivacité avec laquelle la douleur, en moi sèche et muette, écrase mon esprit.  Jetez un regard sur ma maison et vous trouverez la raison de tout : ni le pauvre vieux ni les malheureuses créatures ne peuvent souffrir le froid épouvantable de cette pauvreté...  Je n'ai refusé votre faveur directe – et inoubliable, mon noble ami – que parce que c'était une manière d'accepter indirectement l'offre généreuse de Zayas.  Il est des voix intimes qui disent ce qu'il faut faire, et je leur obéis toujours.  J'aurais frappé ce soir-là à la porte de Zayas pour lui donner une très forte accolade et me diriger ensuite, satisfait et content, à la gare de chemin de fer.  Il ne s'agissait pas seulement de rester, Nicolás, ni d'envoyer ma famille.  Ma situation était intenable un jour de plus.  Mon propre voyage – dont tout m'augure la fortune – de même que tout me présageait le malheur en venant au Mexique – est coûteux, nécessaire et long.  Pour rester à La Havane, je dois y laisser installer mon père comme l'exigent ses années graves et son intelligence blessée : si tout ceci s'obtient, et je l'obtiendrai même prisonnier, tous les dangers de ma prison probable doivent me paraître petits.  Ici, j'ai eu pour seule idée de prendre un billet pour St.  Thomas : il fallait un argent que je n'avais pas; on m'a refusé la concession que j'attendais; la résolution était prise, je me suis arraché à ma famille, celle qui devra être mon épouse a commencé de souffrir : et je vais à La Havane.  Je m'appelle Julián Pérez, mes seconds prénom et nom, car, même si cela devait me coûter la vie, je n'ai voulu être hypocrite que juste ce qu'il fallait.  Je ne vous fais pas mes adieux, parce que les hommes généreux doivent rencontrer bien des fois les hommes reconnaissants.  Je vous confie une commission suprême, qui de vous à moi serait un ordre : veillez sur ma famille.  Je n'ai pas accepté votre faveur, parce qu'il fallait accepter celle de Zayas : condition impossible.  Je vous estime à votre valeur et vous honore dûment en ma mémoire... » (O. C., t. 20, pp. 257-258.)

[6] Pablo Macedo y González Saravia (1851-1918). Jurisconsulte mexicain. Rédacteur d'El Foro. Secrétaire de gouvernement de Mexico (1876-1880). Député au Congrès de l'Union (1880-1882, 1892-1904, 1906-1911). Professeur de droit pénal et d'économie politique. Intervint dans la rédaction des lois sur les terrains vagues, la liberté des professions et l'amovibilité des fonctionnaires judiciaires. Délégué au Congrès historique américain (Madrid, 1892), directeur de l'Ecole nationale de jurisprudence (1901-1904). Auteur d'ouvrages juridiques et économiques.

[7] Juan Ramón Uriarte, homme politique et écrivain guatémaltèque. Sous le gouvernement de Rufino Barrios, ambassadeur au Mexique où Martí fit sa connaissance.  Sous-secrétaire des finances et ministre de Barrios, il introduisit Martí, une fois celui-ci au Guatemala, auprès de figures telles que Joaquín Macal, secrétaire des Relations extérieures.  Il devra gagner le Mexique en août 1878 après l'échec d'une invasion qu'il dirigea contre Barrios, mais soutint la campagne militaire en faveur de l'indépendance de l'Amérique centrale lancée par celui-ci en 1885. Auteur d'une Galería poética centroamericana et du prologue de la brochure sur le Guatemala que Martí publiera au Mexique en 1878.

[8]  De ses titres universitaires.

[9] Dolores García Parra (?-1924), la femme de Manuel Mercado : mère de Manuel (?-1919) ; María Luisa ; Alicia (?-1954) ; Dolores (Lola) ; Gustavo (?-1877, décédé très jeune; cf. lettre nº 8) ; Raúl (1877-1898) ; Alfonso (après 1877-1946) et Ernesto (1880-1962). Martí a connu personnellement les cinq premiers, tous nés, donc, en 1876 au plus tard, pendant son séjour au Mexique et les mentionne expressément dans cet ordre dans sa lettre nº 7 ; Alfonso n’est pas encore né, tandis que la naissance d’Ernesto fait l’objet d’une mention (lettre nº 27).

[10] Pedro Santacilia y Palacios (1826-1910), Cubain. Déporté en 1836 avec son père en Espagne, rentre à Cuba en 1845. Fonde à Santiago de Cuba en 1846 la revue Ensayos Literarios et collabore à de nombreuses autres publications, tout en exerçant comme professeur.  Participe à la conspiration de Narciso López, est arrêté puis déporté en 1852.  Il s'enfuit d'Espagne par Gibraltar et se rend aux USA où il prononce des conférences sur l'histoire de Cuba et participe à des groupes littéraires et fait partie de la Junte révolutionnaire fondée dans la ville.  Quand Juárez triomphe au Mexique, il le rejoint et devient son secrétaire.  Sept fois élu député au Congrès mexicain.  Collabore à plusieurs publications et en dirige d'autres. Epouse une fille de Juárez.  Pendant la guerre d’Indépendance cubaine de 1895, opère comme agent révolutionnaire devant le gouvernement mexicain.  A publié des poèmes et d'autres textes.

[11] Martí écrit : «Puis Justo Sierra lut ses vers. Tout en lui est beau et analogue; sa figure est sévère et robuste, tout comme sont vaillants, hauts, beaux et énergiques ses vers. Il lut simplement; il sait que la simplicité est la grandeur. La poésie de Justo a eu un rare mérite. C'était là la fête de la raison et du droit, la fête sereine de l'intelligence, non celle du vol  orgueilleux de la folle et vigoureuse imagination. Et ses vers, hautement poétiques, ont pourtant été naturels en cette fête tranquille où tout écart vulgaire eût été un contraste sensible, et toute poésie frivole eût brisé ce bel ensemble de sérénité et de raison. C'est que le front de cet homme se réchauffe au soleil de la race vierge; c'est que Justo Sierra appartient à la nouvelle génération de poètes, c'est que, tels les bardes modernes, l'imagination ne lui sert qu'à agrandir et à embellir la raison.  La poésie n'est pas le chant débile de la nature plastique; c'est là la poésie des peuples esclaves et lâches. La poésie des nations libres, celle des peuples maîtres, celle de notre terre américaine, c'est celle qui pénètre et creuse en l'homme les raisons de la vie, en la terre les germes de l'être. Ce qui est petit adore; ce qui est grand arrache et cherche. Qui ne sait que Justo Sierra est l'honneur de la patrie mexicaine ? Bien sot serait ici tout commentaire de ma part.» (Revista Universal, Mexico, 25 mai 1875, in O. C., t. 6, p. 211 ; OCEC, t. 2, pp. 52-53.) Justo Sierra Méndez (1848-1912). Mexicain. Connu comme nouvelliste, poète, journaliste, sociologue, historien, orateur, pédagogue et critique. Débute en littérature en 1868 stimulé par Ignacio M. Altamirano qui publie “El ángel del porvenir” et d'autres récits dans sa revue El Renacimiento. Romantique au départ, il aboutit à un parnassianisme plus classique. Débute comme journaliste aux côtés de Guillermo Prieto, d'Ignacio Ramírez et de Francisco Pimentel à El Monitor Republicano. Compagnon de Manuel Gutiérrez Nájera à la Revista Azul. Ecrit aussi dans la Revista Moderna. Député au Congrès et magistrat de la Cour suprême. Parvenu à sa maturité, se consacre de préférence à l'histoire et à l'éducation. Dans ce dernier domaine, est professeur de l'Ecole normale, ministre de l'Instruction publique de Porfirio Díaz (1905-1911) et fondateur de l'Université nationale autonome de Mexico (1910). Au triomphe de la Révolution, le président Francisco Madero le nomme ambassadeur en Espagne (1912) où il meurt la même année. A la mort de Martí, lui consacre un sonnet où il évoque les deux séjours de celui-ci à Mexico.

[12]  Ignacio Manuel Altamirano (1834-1893). Professeur et écrivain mexicain. Fait des études de droit. Participe à  la Révolution d'Ayutla et à la Guerre de Réforme. Se dis-tingue au siège de Querétaro. Aux côtés de son maître Ramírez et de Guillermo Prieto, publie El Correo de México (1867). Fonde avec Gonzalo Esteva El Renacimiento (1869). Participe aussi à la fondation d'El Federalista (avec Manuel Payno), de La Tribuna et de La República. Membre de la Société mexicaine de géographie et de statistique, et du Liceo Hidalgo, où il continue de promouvoir les lettres nationales. Professeur de l'Ecole normale, de l'Ecole de Commerce, de l'Ecole de jurisprudence. Occupe des fonctions à la Cour suprême, au Congrès, au secrétariat du Commerce. Consul en Espagne et en France. Auteur des romans Clemencia (1869) et El Zarco. Episodios de la vida mexicana (1861-1863, mais paru en 1901), et de récits recueillis dans Cuentos de invierno (1880) et dans Idilios y Elegías (Memorias de un imbécil). Son oeuvre de critique apparaît dans Revistas literarias (1868) et dans ses chroniques d'El Renacimiento. A sa mort, Martí lui consacre (Patria, 24 mars 1893) un hommage ému, évoquant « l'Indien précoce », « l'orateur tonitruant » de la Constitution, le guérillero qui « fustigea l'empire de Maximilien » et le critique et poète qui défendit la cause de Cuba, « parla au nom de la liberté et lutta au nom de la patrie ».

[13] La voie ferrée montant de Veracruz à Mexico impressionna fortement Martí. Il écrit au sujet du col de Maltrata (notes de voyage censément de 1875, mais peut-être de 1894) : «A la sortie d'Esperanza, au sommet de l'ombre d'une montagne, un coup d'or qui verdoie, qui noircit, qui jaunit de nouveau, qui entre dans la forêt sombre, couronne de la montagne immédiate. Le coeur est saisi de tant de beauté. Les yeux brûlent. Les mains se joignent en action de grâces et de prière...  Maltrata : Ah ! Quelle grandeur ! Comme si quel-que chose vous tombait dans le cœur et que vous vous agenouilliez.»  (O. C., t. 19, pp. 21-22.).

[14] Manuel Ocaranza e Hinojosa  (1841-1882) peintre mexicain. Protégé du général Vicente Riva Palacio et du colonel José Vicente Villada, aménage à Mexico pour faire des études de peinture à l'Académie de San Carlos (1860) sous la direction de Pelegrín Clavé, de Santiago Rebull et de Salomé Pina. Vit et peint chez Manuel A. Mercado, alors secrétaire du gouvernement de Mexico. Bénéficiaire d'une bourse d'études, il voyage à Paris au second semestre 1874 pour parfaire ses connaissances ;  il interrompt son séjour vraisemblablement à la nouvelle de l’état de santé ou de la mort d’Ana, la sœur de Martí, dont il est amoureux, et repart en avril ou mai 1875 ; de Paris, collabore à la Revista Universal. De retour à Mexico en 1876, s'installe de nouveau chez Mercado. Témoin de mariage de Martí. Professeur à l'Aca-démie. Auteur de nombreux tableaux, dont La flor marchita. La rosa envenenada o Trave-suras del amor, ¡Ah, es el gato!, La cuna vacía, Antes de la tempestad, Ahora o nunca, Natural-mente muerta, Jugar con fuego y La taza de té. Peintre d'orientation classique où l'on retrouve toutefois l'esprit romantique de l'époque. Très estimé de Martí. Fiancé de sa sœur, Ana, qui décéda lors d'un séjour d'étude du peintre à Paris avant l'arrivée de Martí à Mexico, et dont il fit ensuite un portrait de mémoire sur les instances de ce dernier qui ne cessera de le réclamer ensuite à Mercado. Martí emportait partout avec lui un petit paysage d'Ocaranza, « Chapultepec » et composa  « Flor de hielo », de son recueil de poèmes Versos Libres, en apprenant sa mort (1er juin 1882). Il avait écrit auparavant (La Opinión Nacional, 14 novembre 1881) : «Parmi ces peintres mexicains,  il faut mentionner spécialement Manuel Ocaranza, qui joint au maniement habile du pinceau un esprit ardent, peuplé d'imaginations riantes, et un goût exquis : indépendance, correction et vigueur, tels sont les caractères de ce peintre couronné.» (O. C., t. 23, p. 78.)  En 1882, Martí cite un extrait d’article d'«une excellente revue étrangère» : «Je suis tombé amoureux d'un très beau Cupidon empoisonnant une fleur, de Manuel Ocaranza, qui est un vrai maître, plein d'originalité et de grâce.»  (O. C., t. 23, p. 222.) [Le CEM signale dans sa note biographique d’OCEC, t. 3, p. 255, qu’Ocaranza rentre à Mexico en 1877, se basant sans doute sur le fait qu’il est l’un des témoins de mariage de Martí en décembre 1877. Or le « dites-lui » de Martí, trois lignes plus loin, prouve que le peintre était au Mexique dès 1876 : les textes inédits parus dans le tome 4 le confirment, puisque Martí annonce son retour dans une note du 25 mai 1876 de Revista Universal. Cf. OCEC, t. 4, p. 282.]

[15] Orizaba (1 248 mètres d'altitude), dans l’Etat  de Veracruz, situé dans une vallée des contreforts de la Sierra Madre orientale que traversent les fleuves Blanco et Orizaba et qu'entourent les monts Tlachichilco, San Cristóbal et Escamela. A 315 km de Mexico et 151 km de Veracruz. Un paysage qui avait fortement impressionné Martí. Ainsi, dans un discours prononcé à une distribution des prix  lors de son bref retour à Mexico en décembre 1877 pour s'y marier, affirme-t-il : «Merci, merci avant tout pour la déférence amoureuse de ceux qui me conduisent ici, pour la mémoire bienveillante et loyale de ceux qui m'applaudissent ici. Ah ! Je n'oublie pas. Esclave de la douleur, prisonnier en terre ennemie, sans aucune grandeur à accomplir ni aucun espoir à nourrir, j'ai toujours brisé sur mes lèvres les mots d'enthousiasme ardent que la Nature y a mis. Je suis venu ensuite sur cette terre-ci, j'ai vu les monts violacés d’Orizaba, ses paysages qui seraient égyptiens s'ils n'étaient déjà mexicains, les nuages endormis sur les monts, le froid pêcher poussant aux côtés du maïs fugace...» (O. C., t. 22, fragment 140, p. 85.)

[16] Autrement dit les femmes de la famille encore au Mexique,  la mère et Antonia, la benjamine, rentrant à Cuba avec lui ou quelque temps après, comme l'indique sa lettre datée du 22 janvier 1877 de La Havane. Dans Martí. Biografía Familiar (La Havane, s.d. – mais le prologue est du 15 mars 1938 – Imprimerie Cardenas y Compañía, p. 142), Raúl García Martí, fils d'Amelia, précise que le départ anticipé d'Antonia, mais après celui de Martí, est dû au fait qu’elle avait des problème cardiaques causés par l'altitude de Mexico et que les parents craignaient qu'elle n’ait le même sort qu'Ana.

[17] Le fils aîné de Mercado.

[18] Alicia, la deuxième fille de Mercado et le troisième enfant de la famille.

3

 

La Havane, le [lundi] 22 janvier 1877

 

         Mon noble et très cher ami,

 

Je ne dois pas commencer par vous dire que la fortune a récompensé mon audace nécessaire. Je suis arrivé à La Havane et j'ai couru des risques; mais le bien qu'on sème quelque part est une graine qui fructifie partout : un de mes vieux et paternels amis d'Espagne occupe ici une situation élevée[1], et son affection m'a sauvé d'un danger qui, sinon, aurait été grave. Comme l'indécision m'angoisse et me trouble, et que je tourne et retourne en moi à présent une pensée naturelle, peut-être utile et pour ma vie spirituelle – si longtemps abandonnée – nécessaire, j'éprouve du remords à ne pas vous dire complètement dans cette lettre ce que je pense de mon voyage et de ma situation prochaine. Je ne me cache pas à moi-même que, pour entreprendre et imaginer, pour encourager avec foi et œuvrer avec brio, la présence de Carmen m'est indispensable. Elle exerce en mon esprit une douce influence fortifiante, au point que je crois à présent que je pourrais bien placer au-dessus de la nostalgie de la patrie la nostalgie de l'amour. Ce n'est pas une passion frénétique, à moins qu'il n'y ait de la frénésie dans le calme, mais c'est comme une attache et comme un déversement de tout son esprit dans mon esprit. Dois-je courir des aventures qui me répugnent ? Pourrai-je avoir toute la vigueur nécessaire loin de celle pour qui je la veux ? M’est-il licite de m'imposer à moi-même un sacrifice torturant et superflu ?  À quoi bon, sinon à être entendues, ces puissantes clameurs de mon âme ? Je soupèse et retourne ces idées, sans me décider pour aucune. Par bonheur, l'accomplissement du devoir n'est même pas méritoire en moi, parce qu'il est une habitude : je sais que je me déciderai en fin de compte pour ce que devra faire la plus scrupuleuse conscience.

         J'ai désormais à votre égard une dette de concept. Il est curieux que dans la nuit terrifiante où j'ai dit adieu à Mexico et où, sur le seuil de ma maison, j'ai étreint contre ma poitrine un des coeurs les plus élevés, les plus sains et les plus généreux que j'aie connus, je ne vous aie pas laissé écrite la lettre nécessaire au remboursement des cinquante pesos que, fer-mant avec amertume les yeux de ma conscience, j'ai dû accepter de vous. C'est tout simple, et vous l'avez noblement compris : j'aurais eu à devoir cette faveur à Alfredo Bablot [2], à qui je devais déjà un singulier remerciement, et comme chez moi accepter une faveur c'est donner la mesure de mon amour pour celui de qui je l'accepte, j'ai largement préféré, réduit à ce dernier recours, vous le devoir à vous plutôt qu'à lui. J'ai mal fait, mais dans un cas pareil vous aussi auriez mal fait : ce sont là de longs, de beaux comptes qui se soldent sur la terre ou au ciel.

         Je me punis et me frappe le front chaque fois que je pense aux amertumes probables que mes pauvres petites continueront de vivre à Mexico : je secoue cette pensée comme je secouerai de moi une mauvaise action, et vous savez bien que je ne l'ai pas commise. Par le paquebot amé-ricain je leur enverrai 200 pesos, une quantité suffisante pour qu'elles fas-sent, bien qu'avec de douloureuses pénuries, leur voyage jusqu'à La Havane par le paquebot français, le meilleur marché, le plus rapide et le plus confortable de ceux qui viennent de là-bas. Elles peuvent très bien encaisser le 10 ou le 12 ce que je leur enverrai d'ici le 3 et prendre le billet sur le paquebot pour le 18. La lenteur des voyages au Guatemala, difficiles à partir d'ici, et les combats actuels de mon esprit me font espérer pouvoir les embrasser avant de partir. Les choses se concilient de telle manière que, tout en recouvrant, moi, la liberté et le choix de vie nécessaires, elles vivront ici tranquillement, ma soeur avec son mari et ses enfants[3], là où se trouvent à présent ma mère [4] et mon Antonia [5], la discrète Amelia [6] probablement dans un collège, mon père [7] dans le calme, et Carmen [8] avec une cousine aimante qui le souhaite vivement. Les facilités sont venues ainsi d'une façon naturelle.  Son séjour et celui de ma mère[9] dans le village pittoresque où elles vivent à présent, serein et vaste Tacubaya[10], auraient été nécessaires en n'importe quelle circonstance à la vie d'Antonia que les meilleurs médecins de La Havane garantissent et que je vois déjà enflée et agrandie dans ses très pâles veines d'avant; l'intelligence avide d'Amelia prendra l'envol qu'elle souhaite avec inquiétude dans le collège que je lui cherche. A quoi bon alors, notre famille étant ici dans l'abondance, bâtir soudain et au milieu de difficultés coûteuses une maison pour mon père et pour ma sœur ? Ainsi, elles contentes et moi agile, je me ferai avec avarice et rapidité la situation modeste que je souhaite, grâce à laquelle, en cas extrême, mes parents et mes sœurs reviendraient de nouveau, et avec plus d'aisance, à mes côtés. En effet, malade de corps et mort d'âme, sans énergie dans l'esprit et dans la chair, à quoi, dans mes luttes épouvantables et désormais conclues dont le cœur me saigne encore, pourrais-je leur servir ? J'éprouve un plaisir spécial à vous parler d'abondance – avec une expansion affectueuse que je n'ai même pas envers ma mère, avec qui mon amour souffre d'en parler – de ces choses intimes qui me sont une manière de décharger mon âme et de justifier ma conduite, dont je me fais encore des reproches parce que je pense que mon devoir n'était bien accompli qu'en mourant à leurs yeux d'impuissance, d'achèvement et de douleur. Un esprit céleste, celui de mon amoureuse créature, m'a donné un brio secret pour briser au profit de toutes ces liens utiles à personne : que peut-il y avoir d'erroné qui naisse de son esprit très élevé et parfait ?

         Et que je voudrais que ma Carmen Carmen connaisse et aime Lola [11], si tant est que ces deux mouvements d'esprit puissent être chez toutes deux des choses différentes ! Les bons ont besoin de se créer isolément une atmosphère pure spéciale, et s'il y avait encore un exemple dont ma Carmen devrait profiter, ce serait celui de Lola, la femme la plus chaste et la plus vertueuse que j'aie connue. Vous savez que j'y aspire depuis longtemps, avec une ténacité croissante. Une grande âme est un don ô combien cher pour laisser se perdre, une fois qu'on l'a trouvée, le bienfait consolant de son contact.

         De cette terre-ci qui n'est pas encore la mienne, j'ai à vous dire de visibles tristesses, de honteuses remarques et des espoirs à présent fondés. La passion qui l'entraîne et l'aveugle est indigne d'un homme, et, tout en adorant ma patrie, vous savez que je la pense avec mesure et que je l'observe en faisant preuve d'une méfiance d'amour et de prudence : cette conduite me convainc maintenant de la prépondérance de la révolution, récemment victorieuse en bataille rangée du caudillo très renommé[12] qui arrivait, avec plus de crainte que de brio, de l'Espagne découragée et divisée. Dont le gouvernement adresse en toute légitimité des propositions d'autonomie que les insurgés n'acceptent pas encore; ici, les forces espagnoles tournent bride devant nos cavaleries d'éclair et de foudre; ces succès accroissent le courage et l'autorité de celui qui les remporte, et diminuent l'énergie et l'exigence de celui qui les souffre. Telle est, favorable pour nous, sans être pour autant décisive, la situation actuelle[13]. Mais comme, entre temps, je n'ai jamais vu tant d'insolente grossièreté et un tel rabaissement de caractères – de caractères rustres et byzantins – je m'épouvante et je suffoque, et je prendrai vite la mer en quête de grandeur naturelle et d'air libre.

         Mon Antonia , qui est tombée malade épuisée sous l'excellent poids de son âme, vient me dire qu'il est temps de porter mes lettres au courrier. Je voulais écrire à Manuel [14] des idées allègres et affectueuses qui l'auraient consolé de ses excentricités passagères, juste bonnes à nous prouver qu'il est maître d'un esprit qui n'a assurément rien de commun. J'aurais voulu que Lola sache le plaisir que j'ai à parler d'elle et l'agréable impression que son souvenir laisse toujours en mon âme. Vous qui avez une voix d'esprit, vous lui direz tout ce que la hâte retient en moi, vous embrasserez bien des fois vos enfants qui sont vraiment des créatures enchanteresses; vous direz à Alice dans une embrassade que mes lèvres n'oublient pas la douce odeur de fraise des siennes, et vous lirez une nouvelle fois que vous avez pour toute la vie un frère amoureux en celui qui n'a su qu'après s'en être éloigné à quel point il aimait intimement au Mexique.

         Très affectueux frère,

José Martí

 

         Je vous adresse – vous saurez où ils vivent – des lettres pour la maison.

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[1] On ignore de qui il s’agit. En tout cas, selon les données disponibles, Martí s'installe chez les Valdés-Dominguez, dont le fils, Fermín, a été condamné à ses côtés en 1869, puis de nouveau en 1871 (exécution des élèves de médecine) et enfin banni en Espagne, où les deux amis se sont retrouvés.  Depuis, Fermín est rentré à La Havane.  Son père, d’origine guatémaltèque, encourage Martí dans son idée de gagner le Guatemala, lui remet des lettres d'introduction pour différentes personnalités du pays et même pour le président de la République, le général Justo Rufino Barrios, qui a été son élève, lui offre mille pesos et lui donne la sécurité d'un emploi pour Mariano, le père. 

[2] Alfredo Bablot, journaliste et musicologue, né à Bordeaux et mort à Mexico en 1892. Dirige le Conservatoire national de 1881 à sa mort. Réalise un important travail culturel dans El Federalista, le seul journal favorable à Lerdo à continuer de se publier après la fuite de celui-ci et dont il devient alors directeur. (David Vela, Martí en Guatemala, La Havane, 1953, Publicaciones de la Comisión Nacional Organizadora de los actos del centenario y del monumento de Martí, p. 60. Vela écrit "Bablet".) Si l’on en croit une courte note de Martí, du 5 mars 1876, il semble qu’il y ait eu un petit incident entre El Federalista et Marti (ou Revista Universal) auquel Bablot met fin par « un article qui fait honneur à sa courtoisie »; cf. OCEC, t. 4, p. 252.

[3] Leonor, dite La Chata (1854-1900), l'aînée des filles (Martí étant l'aîné tout court), marié à Manuel García, qui a à l'époque deux fils : Alfredo (six ou sept ans) et Oscar.  Le troisième s'appellera Mario.

[4] Leonor Antonia de la Concepción Micaela Pérez y Cabrera (7 décembre 1828-19 juin 1907). Née à Santa Cruz de Tenerife (Canaries), fille d'Antonio Pérez Monzón et de Rita Cabrera Carrillo, qui possédaient quelques propriétés foncières et biens. Elle apprit à lire et à écrire en cachette de ses parents qui estimaient ces connaissances inutiles pour une femme.  Ceux-ci émigrent vers 1850 à La Havane où ils décrochent le gros lot de la loterie, ce qui leur permet d'acheter une grande maison rue Neptune. Leonor épouse Mariano Martí y Navarro à la Havane le 7 février 1852, le couple ayant une fils et sept filles. En 1857, la famille rentre en Espagne, et vit à Valence jusqu'en 1859, année où elle revient à Cuba. C'est en avril 1874 qu'elle émigre au Mexique où l'aîné la rejoint en février de l'année suivante après avoir été déporté en Espagne en 1871.

[5] Antonia, dite Bruna (1864-1900), la sixième et dernière des filles vivantes (la septième, Dolores Eustaquia, née en 1865, étant décédée en 1870, dont on ne conserve aucun portrait), mariée ensuite à Joaquín Fortún dont elle aura quatre fils : Ernesto, Joaquín, María et Carlos.

[6] Rita Amelia (1862-1944), la cinquième des filles, mariée à José García dont elle aura sept fils : José, Amelina, Aquiles, Alicia, Gloria, Raúl et José. La quatrième fille, María del Pilar, était décédée (1859-1865), aucun portrait n'existant non plus d'elle.

[7] Mariano de los Santos Martí y Navarro (31 octobre 1815-2 février 1887), né à Valence (Espagne), fils de Vicente Martí et de Manuela Navarro. Apprit le métier de son père, cordelier, et celui de tailleur. Recruté dans l'armée, arriva à La Havane en 1850 comme premier sergent. C'est à La Havane qu'il épousa Leonor Pérez Cabrera. Occupa dans l'île les fonctions de sergent d'artillerie, de veilleur de quartier, de juge local et de superviseur de bateaux. Privé d'emplois de longues périodes de temps, eut du mal à maintenir sa famille. En 1863, se rendit quelque temps au Honduras britannique emmenant José avec lui.

[8] María del Carmen (1858-1900), la troisième des filles, mariée à Juan Radillo dont elle aura cinq enfants : Juan, Carmela, Pilar, Enrique et Angélica.

[9] C’est la seconde fois que Martí signale dans cette lettre la présence de sa mère et d'Antonia à Cuba. Un peu plus loin, il écrit qu'Antonia vient lui rappeler l'heure du courrier. Il est donc curieux que les différentes chronologies continuent d'indiquer que toute la famille rentre à Cuba autour du 5 mars 1877. La dernière en date, insérée dans le cédérom consacré à Martí (qui reprend celle d'Ibrahim Hidalgo Paz, publiée en 1992 par le Centre d'études martiniennnes), tout en signalant que Martí rencontre sa famille à Progreso où le vapeur Ebro fait escale en transit pour La Havane (cf. lettre 7), parle de ses parents au pluriel et cite nommément ses sœurs Leonor (avec ses deux fils, Alfredo et Oscar), Amelia et Carmen, mais sans expliquer pourquoi Antonia n'apparaît pas avec le reste de la famille. Quand Antonia et sa mère sont-elles rentrées à La Havane ? Avec Martí, le 2 janvier (arrivée à Cuba le 6) ? Il est curieux que celui-ci n'en fasse pas mention dans cette lettre-ci et parle toujours à la première personne.  Le voyage en vapeur ne durant que quatre jours, elles ont pu venir ensuite.

[10] Tacubaya, localité proche de Mexico. Un écrivain signalait en 1858 : «Tacubaya est en quelque sorte la capitale des hameaux proches de Mexico par son air aristocratique, ses villas luxueuses, sa population et la foule qui s'y presse le dimanche pour  jouer aux boules et se promener dans ses jardins.» (Diccionario Porrúa. Historia, biografía y geografía de México, Mexico, 1995, Editorial Porrúa S.A., 6e édition.) Comme l'indique la lettre d'octobre 1878 (nº 25, note 196), la mère et Antonia vivaient alors 32, rue Tulipán, dans la localité du Cerro (aujourd'hui un des arrondissements de La Havane et alors largement hors des limites de la ville). On comprend que l'endroit ait rappelé Tacubaya à Martí, car il était effectivement habité par de riches aristocrates qui y avaient de somptueuses résidences. Mais on peut s'étonner que la famille Martí qui n'était ni l'un ni l'autre ait aménagé à un tel endroit...

[11] Réflexion curieuse que celle-ci : se peut-il que Lola et Carmen ne se connaissent pas ?  Ou alors Martí veut-il dire «mieux» ?

[12] Le général Arsenio Martínez Campos (1831-1900) qui avait déjà combattu à Cuba, revient début novembre 1876 pour prendre la tête de l'armée.  Il était alors l'homme fort de l'Espagne où il avait dirigé fin 1874 le putsch qui avait restauré la monarchie (Alphonse XII) et mis fin à la guerre civile dans la péninsule après avoir vaincu la dernière armée carliste.  Il aspirait dès lors à pacifier Cuba et avait demandé les pleins pouvoirs, des crédits illimités et de puissantes forces parmi  celles qui avaient déjà combattu en Espagne.  Près de 40 000 soldats de renfort arrivèrent à Cuba en 1876 et 17 000 en 1877.  Quand la guerre prendra fin en février 1878, l'Espagne disposait de 250 000 hommes sous les armes.

[13] On peut s'étonner à juste titre de cet optimisme de Martí (mais d'où tenait-il ses informations ?), alors, justement, que la Révolution avait vécu ses meilleurs moments et s'acheminait inexorablement vers sa fin à cause de l'indiscipline qui régnait dans le camp insurgé et de nombreuses divisions régionalistes et «caudillistes», de l'absence de commandement politique et d'autres facteurs d'affaiblissement. Martínez Campos exploitera précisément ces divisions en engageant des pourparlers séparés avec les différents chefs militaires.  Sa tactique fut de contrer diamétralement la tentative de Máximo Gómez de porter la guerre à l'Ouest en liquidant tout d'abord la Révolution là où elle était la plus faible (Matanzas et Las Villas occidentales), de pacifier ensuite Las Villas orientales jusqu'à la ligne fortifiée que les Espagnols avaient établie en travers de l'île, de lancer des forces écrasantes contre Camagüey et, finalement, de tomber de tout son poids sur le département d'Oriente où la guerre d'Indépendance avait vu le jour et où elle restait la plus solide. Il mena parallèlement une politique de «guerre propre», de respect de la vie des prisonniers et prit d'autres mesures pour désamorcer la rébellion. Fin janvier 1877, donc, s'il est vrai que le résultat de cette stratégie n'avait pas encore donné les fruits escomptés et que les Cubains continuaient dans des combats isolés d'infliger des défaites et des pertes à l'armée espagnole, il n'en reste pas moins que, sur le plan politique, la Révolution était loin d'être ce qu'elle avait été. Quant à cette prétendue défaite de Martínez Campos, on ne voit pas bien de quoi il retourne, dans la mesure où, le 12 janvier 1877, le général était encore à La Havane.  Il semble que les informations de Martí dataient de quelque temps déjà et ne correspondaient plus exactement à la réalité des faits.

[14] Ocaranza, selon une note de l'édition princeps.

4

 

[La Havane] le [samedi] 3 février [1877][1]

 

         Mon excellent ami,

 

Je voulais vous écrire par ce paquebot aussi longuement que le méritent vos constantes lettres et avec toute l'ampleur que ressent mon af-fection quand je vous écris. Mais le jour est arrivé d'envoyer à ma famille l'argent nécessaire à son voyage; je suis en possession de la plus grosse part, j'attends aujourd'hui, et je crois qu'en vain, le reste que je dois virer d'ici une heure, et vous comprendrez à quel point je puis être hors de moi. C'est un demi-mois de perdu, et ce que j'y gagne, moi, c'est du mécontentement de moi-même et des angoisses. Il se pourrait néanmoins que cette quantité que j'attends arrive : si elle n'arrive pas, j'enverrai 30 pesos or, qui équivalent ici à 70, pour les jours qui s'écouleront jusqu'à l'arrivée du pro-chain paquebot, et le paquebot français leur apportera la totalité de la somme que je destine à leur voyage. Qui sait si la vie compense leurs douleurs ! Je sais pour l'instant que je suis encore fort contre tous.

         J'écris à Carmen mes hésitations : me rendre Guatemala ou retourner au Mexique ? J'ai plus de foi en ceci qu'en cela, mais j'ai des préventions secrètes que je ne juge pas moi-même clairement, et je ne dois rien décider tant que mes idées et mes raisons ne seront pas bien définies en mon esprit.

         On pourrait penser que c'est une faiblesse qui m'amène au Mexique : je prévois dans mon voyage au Guatemala, maintenant que je le vois proche, un sacrifice inutile, mais j'aime le plaisir du sacrifice[2]. Sauf que c'est parfois du sybaritisme pour soi et un crime pour les autres. Je ne doute pas de trouver du travail au Guatemala, mais je sais que je n'y trouverai pas la somme de travail miraculeuse dont j'ai besoin, une fois ma famille tranquille ici, pour accumuler ce qu'il me faut afin de conclure mon union avec Carmen, dont je n'ai bien connu le suave pouvoir sur mon âme qu'à partir du moment où j'en ai ôté – mais non éloigné – les yeux. Et tel était justement l'objet de mon isolement. Mais une fois un espoir créé en son esprit, même si je le considère inutile, je ne dois pas le décevoir. On croirait peut-être que seul le manque de grandeur d'âme nécessaire pour supporter la séparation d'avec la femme que j'aime si profondément me conduit au Mexique, et ceux qui ne connaissent pas mon amour de la plénitude et de l'absolu, et qui ne savent pas que je ne jouis que des applaudissements de ma conscience, croiraient que je suis entraîné par la séduction qu'offre la jouissance paresseuse d'un plaisir. Comme s'il pouvait m'être agréable, voire supportable, de voir Carmen, et de ne pas la voir mienne ! Et je sais qu'au Mexique, j'obtiendrais sous peu le nécessaire; je me porte garant de ma nouvelle vie là-bas. Mais je ferai avec plaisir ce pe-tit sacrifice à l'espoir de Carmen : que ne méritent de moi les rares excellences de son âme !

         J'ai demandé des nouvelles de Manuel Romero [3] à Matanzas[4]. De Lerdo [5], on ne sait rien ici. Tout comme vous le faites pour moi, avec une attention que j'estime et que je paie, je vous tiendrai au courant de ce qu'on sait ici.

         Je vais finalement à la poste, sans pouvoir attendre plus long-temps la quantité que j'escomptais. Je vais bien souffrir jusqu'au 10. N'oubliez pas à quel point je désire que vous voyiez Carmen, car il m'est doux que les miens s'unissent.

         Saluez Lola , dont le nom m'est toujours très agréable à prononcer; embrassez vos enfants, et souhaitez de l'aplomb et des forces à votre frère qui vous étreint et vous estime vivement.

 

José Martí

 

         Manuel Ocaranza sait combien il est m'est agréable de me souvenir de lui.

 

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[1] L'année 1877 qui n'apparaît pas dans l'édition princeps provient, entre crochets, des Oeuvres complètes.

[2] En fait, si l'on en croit la note que publie El Federalista du 30 décembre 1876, Martí envisageait un bref séjour au Guatemala : «José Martí. Notre cher ami, le poète authentique et véritable, notre compagnon de rédaction de ces derniers jours, abandonne la terre mexicaine qui lui a donné tant d'affections et part au Guatemala.  Heureusement, son absence ne sera pas longue : il sera loin de nous quelques mois, et peut-être le reverrons-nous parmi nous en juillet...» (Cité par Alfonso Herrera Franyutti, Martí en México. Recuerdos de una época, op. cit., pp. 85-86.) De fait, Martí écrira le 26 mai du Guatemala (cf. lettre 8, note 74) qu'il pense en partir «dans trois mois», donc fin août.

[3] Manuel Romero Rubio (1828-1895), homme politique mexicain aux idées libérales. Député au Congrès constituant de 1856-1857. Pendant la guerre de Trois Ans (1858-1860), est emprisonné. En 1863, suit Juárez à San Luis Potosí. Arrêté plus tard à Mexico par les partisans de l’Empire, est banni en Europe d'où il parvient à rentrer. Au triomphe de la République, est élu député, puis nommé ministre des Relations extérieures (1876). Au renversement de Lerdo de Tejado, part en exil à New York. De retour au Mexique, est sénateur de Tabasco et ministre de l’Intérieur de Porfirio Díaz (1884-1895), qui a épousé sa fille, Carmen en 1881.

[4] Ville cubaine, à cent cinquante kilomètres à l'est de La Havane. Aucun chercheur n'a fait attention à ce voyage de Martí: qu'est-il allé faire à Matanzas ?

[5] Sebastián Lerdo de Tejada (1823-1889). Homme politique mexicain. Spécialiste de sciences politiques et légales, professeur puis recteur de San Ildefonso. Occupe des postes importants : ministre des Relations extérieures sous le général  Ignacio Comonfort (1857), président du Conseil la même année, président de la Chambre des députés (1861). Ministre de la Justice de Benito Juárez qu'il accompagne jusqu'à Palo del Norte lors de l'intervention française, et de nouveau ministre des Relations extérieures de Juárez après la défaite des Français et le rétablissement de la République. A la mort de Juárez, devient président de la République, d'abord à titre provisoire, puis par suffrage populaire (1872). Sa réélection en 1876 provoque la protestation des militaires et la mise en point du Plan de Tuxtepec, dont le caudillo, Porfirio Díaz, prétend représenter les vrais principes de la Révolution d'Ayutla. Ses forces ayant été défaites à Tecoac, Oaxaca, le 16 novembre 1876, Lerdo doit abandonner le pays pour les Etats-Unis, où il se retire de toute vie publique jusqu'à sa mort. Le séjour de Martí au Mexique coïncide avec les dernières années de son gouvernement et avec son renversement. C'est sous son gouvernement qu'est inaugurée la première voie ferrée entre Veracruz et Mexico.

5

 

La Havane, le [dimanche] 11 février [1877][1]

 

         Mon très cher ami,

 

Quand on va de par le monde, on finit par faire de la famille : une épouse, ici; un frère, là. Dites-moi comment l'âme ne se tournerait-elle pas vers là où elle a trouvé à la fois l'épouse et le frère. Chaque fois que je reçois une lettre de vous, je m'applaudis moi-même d'avoir su mériter d'un homme si pur une affection si intime.

         Je n'ai pas cédé, toutefois, à l'impulsion d'amour dolent qui me conduisait au Mexique : il est dans l'essence de l'âme une voix solennelle et impérieuse qu'on entend, sur un ton d'allégresse inexplicable, quand on agit bien, et comme une pénétrante parole accusatrice quand on a agi peu sagement. Ces voix secrètes seront toujours, malgré les convenances humaines, les seules raisons justes à la longue, et puissantes.  Mon intention de poursuivre le voyage jusqu'au Guatemala a été plus forte que mon désir, qui ne serait même pas monté à mes lèvres sans l'excitation unanime – et erronée – de tous ceux qui m'aiment. Ma foi s'est enflammée du fait de la méfiance momentanée que j'en ai eue : comme tout ce qui est noble, ma foi me rend mon injure en me faisant du bien. Je vais à cette terre humble, l'âme réjouie, claire et entière. Non pas prêt à attendre, mais décidé à oeuvrer. J'ai en moi quelque chose du cheval arabe et de l'aigle : fort de l'inquiétude fougueuse de l'un, je volerai avec les ailes de l'autre. Si l'idée de rentrer au Mexique n'était pas née en moi de la certitude absolue que ma vie est entée sur celle de Carmen , j'aurais honte de cette pensée apparemment marquée de lâcheté.

         Monsieur Lerdo n'est pas venu à La Havane, et Manuel Romero n'est pas arrivé à Matanzas. Comme il y a du plaisir à courtiser le malheur, je n'aurais pas manqué – et je n'y manquerai pas s'ils venaient – de faire avec eux ce que je leur dois à titre d'infortunés. Romero Vargas [2] est parti pour New York; Job Carrillo [3] a ouvert son atelier, que je n'ai pas encore vu; don Ignacio Mejía [4] n'oublie pas son habitude de serrer la main à tout  le monde; là-bas, il a fait la cour, avec bonheur au début, mais le concept brusque que j'en ai, et que j'ai exprimé véhémentement, est parvenu – je le sens bien – aux régions qu'il fréquentait, attentif et doux.  Je n'aime pas les hommes hypocritement humbles. Je vois le Mexique en marche vers une réaction conservatrice; ma vieille certitude que cela devait arriver n'est pas nouvelle pour vous. Qui sait si le parti libéral (c'est toujours un malheur pour la liberté que la liberté soit un parti) a le droit de le sentir ! Je me préoccupe pour vous, même si je ne m'inquiète pas. Telle est votre valeur, et telles sont vos vertus qu'une fois qu'on a commencé à vous connaître, on se dit que l'abandon ne saurait être vrai pour vous dans votre propre patrie.

         J'envoie à ma famille l'argent nécessaire à son voyage : 220 pesos, qui équivalent ici à plus de 500, pour qu'elle vienne sur le paquebot anglais. Recommandez-lui bien de ne rien dégager ni acheter, car ce que je lui envoie est le strict nécessaire, et il n'y aucune raison qu'elle se voie plongée dans des afflictions superflues.

         C'est bien souvent à ceux que j'aime le plus que je dis le moins : il en est ainsi de Lola . Quant à Ocaranza , je lui recommande de faire des tableaux picaresques de types de la patrie et de les envoyer à New York. A vos enfants, aux yeux arabes et au doux teint américain, les bonheurs auxquels leurs parents ont très largement droit. C'est de l'âme tout entière, non chiche assurément de volonté et d'amour, que vous les souhaite votre frère

 

J. Martí

 

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[1] L'année, qui n'apparaît pas dans l'édition princeps, provient, entre crochets, des Oeuvres complètes.

[2] Ignacio Romero Vargas (1835-1895), homme politique mexicain. Gouverneur de l'Etat de Puebla en 1869. Dans sa troisième chronique relative à  « Una visita a la exposición de Bellas Artes » (Revista Universal, 28 décembre 1875), Martí parle du portrait de Romero Vargas par José Obregón.

[3] Job Carrillo, peintre mexicain ayant fait des études à l'Académie des beaux-arts et s'étant fait connaître par son tableau EL Salvador y la Samaritana. Se distingue comme portraitiste.  Professeur de dessin et de peinture au collège national San Nicolás de Hidalgo, à Michoacán. De nombreux voyages en Amérique et en Europe. S'installera d'abord à La Havane puis à New York. Martí dira de lui en 1883 qu'il mérite le succès.

[4] Ignacio Mejía (1814-1906). Général mexicain entré dans la milice en 1832. Participe à la guerre de défense contre les Etats-Unis. Gouverneur p.i. d'Oaxaca (1852-1853). Participe à la guerre de Trois Ans (1858-1860). Commande la division d'Oaxaca à la bataille du 5 mai 1862 contre les Français. Défend Puebla au cours du siège des envahisseurs  (1863). Fait prisonnier et déporté en France, il parvient à s'enfuir et à rejoindre Juárez (1865). Ministre de la Guerre et de la Marine sous Juárez et Lerdo jusqu'en 1876. Une fois à la retraite, s'occupe de ses propriétés agricoles.

6

 

Progreso, le [mercredi] 28 février 1877

 

         Mon excellent ami,

 

Me voici à Progreso[1], grandissant en vigueur au fur et à mesure des difficultés du chemin, de l'étendue du ciel et des majestés de la mer. Je vous écris debout, dans l'administration des postes, car, par miracle, il y a un bateau pour Veracruz.

         Cette terre-ci est semée de chardons, mais émaillée de bons coeurs. Je venais de La Havane, blessé de fièvre et de fatigue; je recouvre ici de nouveaux poumons, je pense virilement et marche fermement. D'ici en canoë à l'île des Femmes[2]; puis, en pirogue, à Bélize[3]; en vedette à Izabal[4]; à cheval au Guatemala[5]. Je fais ce que je dois, et j'aime une femme : je suis donc fort.

         Je devine des duretés entre l'âme élevée de Carmen et le caractère susceptible de ma sœur Leonor  ; c'est à cela que j'attribue une phrase de sa lettre, et une autre de la sienne. Croire sans foi est une grave infortune, et une autre encore plus grande d'aimer sans croire. Je crois absolument à Carmen. Je la crois capable d'erreurs, mais de très petites erreurs, non d'un manque d'amour que je ne mériterais pas.  Voyez-la; voyez-la de trois à cinq heures de l'après-midi; cherchez dans son esprit les causes, qui doivent être nobles, de cette peine. Cet amour me guide, et je veille scrupuleusement sur lui.

         Ma sœur vivra dans l'aisance, parce que la situation de son mari servira à ça. Ma famille une fois distribuée, mon père aura peu à sa charge, et il sera lui-même probablement employé dans un chemin de fer, aujourd'hui puissant. Je vais donc allégé d'amertumes et débordant de croyances. Je crois surtout – et je me conforte toujours plus – en la bonté absolue des hommes. C'est pour la mériter que je travaille : pensez donc si je vais travailler avec brio !

         Parlez-moi de vos chagrins, de vos espoirs, de vos enfants. Votre situation était, de pair avec la mienne, ma pensée grave au Mexique : vous me volez quelque chose de moi en ne me parlant pas de vous. Je vais demain à Mérida[6], et d'ici à cinq jours je rembarquerai pour l'île des Femmes, oasis de cette mer-ci. L'âme croît en grandeur en contemplant les grandeurs naturelles. J'écris au fil de la plume un livre de pensée et de narration. Plutôt que ce que je vois, je raconte ce que je pense[7]. On me dira qu'on ne le comprend pas, mais je sais que j'ai au Mexique des âmes claires pour qui un livre mien ne sera jamais un mystère. Vous saurez par Carmen mon adresse au Guatemala. On ferme le courrier. Ecrivez-moi là, car se voir protégé par l'amour et par l'amitié, cet amour d'hommes, encourage et conforte.

         Baisez la main de Lola , qui le mérite par ses noblesses, embrassez Manuel [8], parlez de moi à vos enfants et pensez toujours vivement à votre frère amoureux.

José Martí[9]

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[1] Progreso, port mexicain de la côte de la péninsule du Yucatán donnant sur le golfe du Mexique, où Martí est arrivé en provenance de La Havane à bord du City of Havana.  «J'ai laissé à La Havane les colères des hommes et j'ai traversé en arrivant à Progreso, encore que pour peu de temps, les colères majestueuses de la mer. Je mesure ma grandeur à celle des océans irrités...» Après avoir rappelé la traversée Liverpool-New York qu’il fit sur une mer déchaînée en 1875 à bord du Celtic au cours du voyage dont la destination finale serait Mexico, il évoque celle, paisible, qui vient de prendre fin : «Et puis, deux ans après, qu'il est azuré ce sombre Océan, qu'il est déridé, le froncement de ce ciel, quel guerrier mesquin face à ce batailleur ferré d'avant ! [...] Ce navire rond sur lequel nous sommes venus, vulgaire, confortable, apathique, sans prestance dans ses voiles, sans élégance dans son audace, sans même aucune audace ! a abandonné le port aujourd'hui.» (Apuntes, O. C., t. 19, pp. 16-17 ; OCEC, t.. 5, pp. 35, 37 et 38.)

[2] On trouve une courte chronique sur l'île des Femmes (côte caraïbe de la péninsule du Yucatán) in O. C., t.  19, pp. 27-34 (ou OCEC, t. 5, pp. 40-46), écrite sans nul doute pendant ce voyage jusqu'au Guatemala.

[3] Capitale de ce qui était encore à l'époque une colonie britannique.

[4] Premier bourg important du Guatemala après la remontée du Río Dulce.

[5] Cf. une chronique de ce voyage jusqu'au Guatemala adressée aux frères Valdés-Domínguez in O. C., id., pp. 41-62 (ou OCEC, t. 5, pp. 51-82).

[6] Ville de la péninsule du Yucatán, dans l’arrière-pays.

[7] De ce livre-ci, il semble rester quelques fragments dont les Apuntes (cités note 46) répondent exactement à ce qu'il se proposait : description et réflexion, puisque l'évocation de sa traversée à bord du Celtic en pleine tempête l'amène par exemple à des réflexions sur les Etats-Unis : «Oh ! La nation nord-américaine mourra vite, mourra comme les avarices, comme les exubérances, comme les richesses immorales. Elle mourra épouvantablement, comme elle a vécu aveuglément. Seule la moralité des individus conserve la splendeur des nations. / Les peuples immoraux ont encore un salut : l'art.... Ah ! Que cette lumière de siècles a été refusée au peuple de l'Amérique du Nord ! La taille est la seule grandeur de cette terre-là.  Quoi d'étonnant, si aucune nuée d'ambitions plus grande n'est jamais tombée sur une plus grande étendue de terre vierge ! Les sources se tariront, les fleuves se sécheront, les marchés se fermeront, et que restera-t-il après au monde de cette colossale grandeur passagère ?» (O. C., t. 19, p. 17; OCEC, t. 5, p. 37.)  Il est vraisemblable que les pages citées note 47 sur l'île des Femmes, et d'autres pages sur l'île de Jolbós et sur Livingstone (cf. note 55) fassent aussi partie de ce livre en projet et jamais conclu. Cette lettre-ci à Mercado concorde d'ailleurs dans son esprit avec ces pages puisqu'elle est faite, on le verra, de réflexions à partir des «grandeurs naturelles».

[8] Ocaranza, selon une note de l'édition princeps.

[9] Martí écrit par la même levée de poste à Francisco Zayas-Bazán : «Les grandes actions décident vite des grandes parentés. Je sais comment je dois commencer les lettres que je vous adresse : mon père. Vous me donnez ma plus grande richesse et ma meilleure gloire : vous me donnez Carmen de ma vie. Je la mérite par mon âme, et je la mériterai encore plus par mes travaux, mais les nouvelles années de mon existence, désormais fleurie, serviront à consoler les solitudes de celui qui, avec une si noble facilité, l'envoie de ses bras aux miens. // Votre lettre paraît une lettre de ma Carmen, ce pourquoi je m'en vante, y applaudis et la lis. Je la considère comme des arrhes de mes noces et l'estime à toute la valeur que lui donnent l'intégrité et les habitudes de juste réserve de votre esprit. Aimez-moi vivement, car ainsi nous nous réjouirons vous et moi. // Je dois vous rendre compte d'une hésitation de mon affection. Mon amour pour Carmen est si puissant qu'il est parvenu un moment à déconcerter la virilité habituelle de mes idées et à me faire concevoir mon retour à Mexico, comme si j'avais le droit d'y rentrer tant que je n'aurais pas employé tout ce qu'il y a d'intrépidité et de force d'action en mon âme. Il n'est pour moi d'autre loi que la satisfaction de ma conscience, et j'ai bien payé de mes tourments intimes l'idée coupable d'avoir voulu rentrer avant de batailler.  J'allais aussi batailler à Mexico, certes, mais on n'est digne de satisfaire ses passions que quand on est capable de les dominer. // La douleur avec laquelle l'imagination énergique de Carmen a lu la lettre où je vous confiais, à elle et à vous, mes pensées, – de sorte que ni elle ni vous n'auriez dû douter du résultat final de tout ceci – lui a fait voir en moi des intentions ni pensées ni écrites.  Je ne lutte pas un seul instant entre les différentes attentions auxquelles je dois donner la préférence : j'ai déjà bien mûri et décidé ce que je dois faire.  J'ai aidé ma famille avec des forces plus qu'humaines, au milieu de martyres incroyables et de silences d'horreur incompris. Ma sœur vivra auprès de son mari; le reste de ma maison vivra à présent comme elle vivait avant, et peut-être mieux qu'avant, parce que mon père sera placé largement.  Moi, qui dois à Carmen la résurrection de mes forces et mon secouement d'entraves si injustes et d'agonies si mortelles, je me consacre tout entier à elle : je sais ce que veulent les réalités de la vie et le respect que je dois à son bonheur. Si mes parents ne pouvaient vivre sans moi, je reviendrais auprès d'eux, mais, heureusement, ce ne sera pas pour maintenant. Ma famille doit se féliciter de cette liberté où elle me laisse, car j'y fortifie mon expérience, y éduque mes habitudes de nouveaux travaux et, par l'affection exemplaire de Carmen, rajeunis et embellis mon cœur. En attendant, je suis de celle qui m'anime et me comprend. J'aiderai toujours ma famille, car mon bonheur serait criminel s'il ne protégeait pas sa pauvreté, et ce n'est pas à un fils de condamner la conduite juste ou erronée de ses parents. Je les aiderai cordialement quand, mon âme approvisionnée de la belle tendresse de mon épouse, le bonheur qui compense toujours celui qui agit bien nous sourira à tous deux.  En attendant, je travaillerai d'autant plus pour celle qui m'aime le plus et le mieux. Et il ne me reste pas un seul reproche dans la conscience. // Je vous parlerais longuement de mes espoirs et de mes fermetés, et des accidents pittoresques et dangereux de mon voyage, mais on m'attend pour fermer la valise du courrier. Je ne crois pas aux succès fantastiques, mais je crois en revanche aux honnêtetés productives. J'ai foi en la tendresse qui me pousse et en la ténacité de mon caractère. Ayez-la en ma parole ardente, en la sincérité qui me gagne des amis, en la solidité de ma conduite, en cette force étrange par laquelle j'accoutume d'émouvoir et d'enthousiasmer, toutes richesses qui sont d'ordinaire tardives, sans être pour autant moins précieuses et réelles, mais qui, en un seul jour fortuné, font le chemin qu'une intelligence commune met toute une vie à parcourir. Partout où j'ai été, j'ai eu, même contre mon gré, un renom flatteur, que j'ai toujours conquis en un seul jour. C'est ainsi que j'ai obtenu ma Carmen.  C'est ainsi que je ferai ma fortune.  Rien en moi ne suit jusqu'ici la voie des existences ordinaires. // Je conclus cette lettre avec déplaisir, parce que j'aime vous montrer mon âme. Je connais la vôtre, et l'un de mes désirs les plus vifs est de vous rendre par les égards de mon affection le calme, la jeunesse et l'allégresse. // J'ai un jour de fête permanent grâce à votre lettre amoureuse et respectable. Vous m'y appelez votre fils. Que croisse toujours plus l'amour que je vous inspire, comme croît en moi la vénération affectueuse avec laquelle je parle de vous à mon âme. Embrassez vos filles, qui sont toutes d'excellentes personnes, et estimez et aimez votre nouveau fils.» (O. C., t. 20, pp. 258-260 ; OCEC, t. 5, pp. 31-33.)

7

 

Guatemala, le [jeudi] 19 avril 1877

         Mon très cher ami,

        

J'ai mis les pieds ici[1], et j'ai trouvé votre lettre. Si c'est ainsi, vous trouverez toujours en moi, malgré les peines et les années, de cette terre-ci et de toute autre terre, un frère actif et affectueux. Je ne voudrais pas vous écrire aujourd'hui, car j'ai encore l'esprit fâché par une conversation mesquine – non, même pas une conversation – de rancœurs, de profits, de préventions et de haines qu'un Espagnol important d'ici, qui m'a rattrapé dans la rue, a eue avec moi hier. Je viens plein d'amour à cette terre-ci et à ces gens-ci, et si je ne laisse pas déborder de moi combien je les aime, c'est pour qu'ils ne le considèrent pas comme de la servilité et de la flagornerie. Ces airs-ci et ces peuples-ci sont les miens. S'il n'y a pas beaucoup d'intelligences développées, je viens les animer, non leur faire honte ni les blesser. Il me déplaît d'entendre dire aux étrangers – aux vrais étrangers par leur esprit d'aversion acerbe – que notre Amérique malade manque d'intelligences ardentes, alors qu'elle en a à revendre. Ici comme au Mexique, tout le monde a du talent; on parle bien espagnol; on vit honnêtement, ce à quoi contribue la vigilance mutuelle, entrave et avantage des petites localités; on aime enfin la nouveauté, et l'esprit d'examen salvateur se répand entre les hommes jeunes. Non que le Guatemala soit petit, et peu nombreux ses habitants : c'est que c'est un peuple qui a peu bougé, et comme ses éléments ont été permanents, ils lui durent encore et sont aisé-ment connus. Sans cercle littéraire, sans habitude de choses élevées, – bien qu'avec un souffle et une aspiration à toutes – sans presse, sans grands mo-tifs naturels, mes fiertés doivent être très prudentes pour ne pas paraître ici de la présomption. D'autant que je crois très profondément que bien des hommes, partout, valent autant que moi. De sorte que mon feu intime est contenu par mes urbanités et par mes craintes. Ces précautions n'ont pas suffi à éviter que mon nom soit déjà sur les lèvres des gens, à qui je ne me suis aucunement exhibé, loué par certains, et même vivement loué, répété avec curiosité par le plus grand nombre, et – je préférerais ne pas le savoir – considéré peut-être comme un obstacle par quelques-uns. C'est qu'on susurre que j'écris et fais des vers, que je prononce des discours, que je fais des recherches, que tantôt je demande un code et le juge en un instant – quelle gloire y a-t-il à cela quand on est accoutumé à lire et qu'on a du bon sens ! – tantôt je m'enquiers de traditions, que je ne trouve pas, que je me suis offert d'ici à samedi prochain à faire un drame à partir d'une légende patriotique pour que les élèves de l'école normale le représentent[2]. C'est qu'on sait qu'une chaire, et quelques autres, me sont destinées à l'Université, qu'on me voit entouré et directement protégé, avec plus d'affection en eux que de sollicitude en moi, par les gens qui valent le plus; et c'est, chez les hommes du barreau, que j'ai demandé quelques jours après mon arrivée à être examiné sur les codes nationaux récemment publiés, pas encore en vigueur, ni enseignés ni traités à ce jour dans les salles de cours[3].  Don Joaquín Macal , le ministre des Relations extérieures, m'a accueilli paternellement[4] grâce à Uriarte  : il est enthousiaste à mon sujet et pense à moi plus que moi-même. Montúfar [5], qui est une belle intelligence, ministre de l'Instruction publique, me fournit de bon gré des livres historiques et littéraires et il a voulu spontanément présider mon examen; on a voulu me valider mon titre sans ça et j'ai insisté, au grand plaisir des gens qui m'aiment déjà. Ces affections naissantes n'en étouffent ni n'en attiédissent d'autres, inoubliables et exemplaires, qui seront toujours en moi vivantes et profondes.

         Vous déduirez de tout ceci que je n'ai pas ici une situation pratique : la hâte de l'obtenir n'aurait-elle pas été une manière de m'entraver celle, plus large, dont j'ai besoin ? Je ne cherche pas un emploi, mais un travail plus digne et à moi. L'emploi, qui administre les communautés, doit servir à  ceux de la communauté. Si seulement ma fortune était toujours telle que je n'eusse jamais à y recourir ! L'enseignement d'abord, le barreau ensuite, si je réussis mon examen, me feront une situation modeste, aidée d'autres petites choses. Je crois que ma maison suffira à ses besoins, tandis que, me préparant à son bonheur, je ferai le mien. Comme je reflète ma Carmen , je me gagne des volontés. J'ai un contentement intime, une certitude quasi absolue qui me disent tout haut, chaque jour avec plus de force, que j'obtiendrai tout ce dont j'ai besoin. J'irai honorant mon nom, et elle vivra à mes côtés : cette oeuvre et cette naissance sont siens. Vous le saviez un peu, mais vous ne le saviez pas encore tout à fait : je mourais.  Je suis à celle qui me sauve, et je la vénère.

         Vous ririez si je vous racontais des choses plaisantes. Comme si je pouvais écarter ma volonté, mon adoration et ma pensée de ma Carmen ! Je l'emporte avec moi, et devant moi; je me dis devant tout le monde son obligé, et quand on parle de moi, on parle d'elle. Tout le monde le sait. A propos, je m'afflige que Lola et Carmen ne se connaissent pas encore[6]. Pourquoi celles qui s'aiment tant d'avance ne devraient-elles pas se connaître ? Et quel bon mélange que le mélange des bons.

         J'attends aujourd'hui des lettres de ma famille par le vapeur de Panama, qui emporte ces lettres-ci. Je lutte pour que les miens me soient un remords, et ils ne le peuvent pas. Je mortifie et interpelle ma conscience, et ne me trouve pas coupable. Quel devoir pourrait m'entraver ma Carmen, elle qui vit de la même classe de passions que moi ? Cet abandon partiel, en fortifiant ma vie, me servira ensuite à mieux aider à celle de tous. Du moins je le crois.

         Je vous parlerais de bien des choses : de mes intérêts pour votre situation, qui ne m'abandonnent pas et qui sont inquiets; de la bonté unanime avec laquelle j'ai été accueilli; de l'inconvenance de laisser à la presse ses libertés licencieuses quand des amis honnêtes ne les compensent pas et ne vainquent pas, en les démentant avec loyauté et brio, les affirmations injurieuses: ainsi Lerdo , mordu par le Padre Cobos [7], et que les siens ont laissé mordre, passe ici pour un Caligula et un Vitellius . Je vais partout apprenant beaucoup, et, bouillonnant d'idées, je cherche un espace où les appliquer et les déverser : dans la République de Paturot[8], où mes bonnes intentions seraient considérées comme bonnes et où mon âme ne serait pas – et au Mexique j'y serais parvenu et j'y parviendrai ici – taxée d'étrangère.

         Quand j'écrirai à Manuel , je devrai lui dire que les arts n'ont pas ici de temples, ni de prêtres ni de croyants. Le dogme a tout absorbé et, hormis les sculpteurs sacrés d'Antigua[9], et Pontaza [10], peintre sacré qui, par ce qu'il profane, semble profane, il n'y a rien eu et il n'y a rien qui soit digne de mention. Un certain Quezada [11], sculpteur, a beaucoup valu et a fait d'excellents Christ, mais ceux-ci ont disparu, et avec eux toute nouvelle de leur auteur ou toute façon de pouvoir en donner. Il y a un grand tableau de Pontaza à Saint-Domingue où, au milieu des frères ensanglantés, incrustés sans ombre dans une perspective ingraduée[12], se promènent des soldats plombés qui chaussent des bottes flamandes, portent des cuirasses de fer et exhibent des casques du VIIIe siècle. Il y a en revanche, quoique affectées, d'excellentes sculptures sur bois. Rien qu'avec ça, et rien qu'en vous disant que je pense à lui chaque fois que je vois quelque chose de beau, voilà écrite le début de ma lettre à Manuel Ocaranza .

         Au tout petit aux yeux arabes [13], qui honorera père et mère, donnez-lui une embrassade virile. Et à la pudique Luisa , à la correcte Alice , à l'intelligente Lola , à l'altier Gustavo et au tout rose post-né [14], mes baisers amoureux. A Lola , mon respect passionné. Et à vous, une affection vive qui paie bien la vôtre. Parlez-moi de tout, et de vos affaires. 

 

         Votre frère

 

 J. Martí

 

         J'allais vous écrire au sujet de mes livres, mais deux lettres déchi-rantes de Carmen atterrent mon esprit[15]. Parlez-moi d'elle !

 

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[1] Martí  arrive à Guatemala-ville le 2 avril 1877, au terme d'un voyage qui l'a conduit de Progreso, laissé le 5 mars, en passant par l'île de Jolbós, l'îlot de Contoy, l'île des Femmes, le Belize, Livingstone, Izabal (25 mars), Gualán (28 mars) et Zacapa (29 mars).

[2] J’avais pensé au départ qu’il s’agissait de Patria y Libertad (Drama indio) (O. C., t. 18, pp. 129-151 et 153-175 ; OCEC, pp. 109-172), mais Pedro Pablo Rodríguez me signale fort justement que ce « drame » a été écrit à propos de l’indépendance du Guatemala qui tombe le 15 septembre. PPR suppose qu’il s’agit d’un autre texte dédié à Morazán dont parle Martí à un autre moment et qui s’est perdu.

[3] C'est à partir de ces codes nouveaux que Martí (qui a alors à peine plus de vingt-quatre ans) commence à poser les premières pierres de sa vision de l'Amérique latine telle qu'elle doit être pour se trouver elle-même, sans imiter qui que ce soit, et il le fait dans une langue et des idées qui étonnent encore de nos jours (à quelques années du fameux Cinquième Centenaire de 1492) par leur modernité. Ainsi, dans une chronique intitulée Les Codes nouveaux (où il emploie pour la première fois le concept de "Notre Amérique" pour la différencier de l'Amérique anglo-saxonne), il écrit : «L’œuvre naturelle et majestueuse de la civilisation américaine ayant été interrompue par la conquête, il s'est créé avec l'arrivée des Européens un peuple étrange, pas espagnol, parce que la nouvelle sève repousse le vieux corps, pas indigène, parce que celui-ci a souffert l'ingérence d'une civilisation dévastatrice – deux mots qui, étant antagoniques, constituent un processus – il s'est crée un peuple métis dans la forme, qui, en reconquérant sa liberté, développe et restaure son âme à lui. Il est une vérité extraordinaire : le grand esprit universel a une face particulière pour chaque continent. Ainsi nous-mêmes, malgré tout notre rachitisme d'un enfant blessé au berceau, nous avons toute la fougue généreuse, l'inquiétude vaillante et le vol courageux d'une race originale fière et artistique. Toute oeuvre nôtre, de notre Amérique, portera donc inévitablement le sceau de la civilisation conquérante, mais elle l'améliorera, la fera progresser et l'étonnera par l'énergie et la poussée créatrice d'un peuple différent dans son essence, supérieur en nobles ambitions et, bien que blessé, pas mort. Il revit d'ores et déjà ! Et ils s'étonnent que nous ayons fait si peu en cinquante ans, ceux qui ont troublé si profondément pendant trois cents nos éléments à faire ! Qu'ils nous donnent au moins pour ressusciter tout le temps qu'ils nous ont donné pour mourir. Mais nous n'avons pas besoin de tant ! Même chez les peuples où la griffe autocratique a laissé la blessure la plus ouverte; même chez ces peuples si bien conquis qu'ils semblaient l'être encore après avoir écrit par le sang de leurs martyrs qu'ils ne l'étaient plus, l'esprit se dégage, la noble habitude de l'examen détruit l'habitude servile de la croyance, la question curieuse suit le dogme, et le dogme qui vit d'autorité meurt de critique.» (O. C., t. 7, pp. 98-99 ; OCEC, t. 5, p. 89)  L'ensemble de ce texte est un jalon fondamental dans l'itinéraire intellectuel et politique de Martí. Malgré sa brièveté, son séjour au Guatemala est en ce sens capital.

[4] Macal le reçoit le 10 avril 1877. Martí lui écrit le lendemain. On trouve déjà dans ces quelques lignes une de ses obsessions majeures : que l'Amérique latine se dote d'institutions politiques à elle, sans imiter celles de l'Europe ou des Etats-Unis.  «Le premier devoir d'un homme de ces jours-ci est d'être un homme de son temps. Ne pas appliquer des théories d'autrui, mais découvrir les siennes... Mon métier... est de chanter tout ce qui est beau, d'enflammer l'enthousiasme pour tout ce qui est noble, d'admirer et de faire admirer tout ce qui est grand... Je viens noyer ma douleur de ne pas être en train de lutter sur les champs de bataille de ma patrie dans les consolations d'un travail honnête et dans les préparatifs d'un combat vigoureux... Par système, je m'interdis l'ingérence dans la politique active des pays où je vis. Il est une grande politique universelle, et celle-ci, oui, est bel et bien la mienne, et je la ferai : celle des nouvelles doctrines.» (O. C., t. 7, pp. 97-98 ; OCEC, t. 5, pp. 83-84).

[5] Lorenzo Montúfar y Rivera (1823-1898). Avocat, diplomate et orateur guaté-maltèque. Part en exil sous le gouvernement de Carrera. Rentre  en 1872 et devient membre du Congrès et recteur de l'Université. Est envoyé auprès du gouvernement espagnol quand celui-ci proteste contre la reconnaissance de l'indépendance de Cuba par le Guatemala.  Membre de la magistrature et des commissions ayant rédigé le code civil et le code de procédure, et la Constitution de 1879. Aussi ministre de l'Instruction publique et des Affaires étrangères. Ambassadeur à Washington, prend ses distances vis-à-vis de Barrios, mais défend la tentative d'union centraméricaine de celui-ci en 1885. Candidat à la présidence en 1891. Laisse un ouvrage en sept volumes, Reseña histórica de Centro América.

[6] Curieuse remarque ! Martí et Carmen Zayas-Bazán se connurent durant le second semestre de 1875. Comment se fait-il donc qu'en avril 1877, Lola et elle ne se soient pas encore rencontrées ? D'autant que, comme nous l'avons dit, Carmen était la belle-sœur d'un des meilleurs amis de Mercado... Y aurait-il eu des préventions entre les familles ?

[7] Journal satirique mexicain fondé par Ireneo Pérez, se distingue par la férocité de ses attaques contre les gouvernements : Juárez au cours de ses deux premières étapes (1869 et 1871); Lerdo durant la troisième (1873-1876); Porfirio Díaz durant les quatrième et cinquième, mais finit par entrer en 1880 dans l'orbite officielle.

[8] Allusion au deuxième roman de Louis Reybaud (1799-1879) : Jérôme Paturot à la recherche de la meilleure des républiques (Paris, 1848-1849, Michel Lévy Frères), le premier ayant été Jérôme Paturot à la recherche d'une position sociale (1842). De deux choses l'une : soit Martí est un boulimique de livres, soit cet auteur – maintenant bien oublié et n'intéressant plus guère que les spécialistes de la pensée sociale, mais redécouvert récemment  (réédition du premier roman, le plus connu, chez Belin en 1997) – avait atteint plus de renom qu'on ne le  suppose, comme semblerait en attester cette référence de Martí que son correspondant est censé connaître sans d'autres explications.  Ou alors le thème du roman intéressait-il Martí au premier chef ? En effet, dans les deux ouvrages, «Louis Reybaud évoque les tentatives dites socialo-socialistes d'Owen qu'il félicite non tant dans son socialisme – puisqu'il se fait l'ennemi du socialisme sous quelque forme que ce soit – que dans son moralisme réformateur, notamment sa suppression des cabarets pour ouvriers, son encouragement à l'épargne, etc. Reybaud adopte plutôt le point de vue du "patron", grand propriétaire des moyens de production, moralisateur du travail ouvrier et de la classe ouvrière en général, puisque opposé à tout travail manufacturier "en commun". Il est opposé à l'optimisme "socialiste" ou "communiste" d'Owen qui voyait dans le travail en commun une occasion de développer la conscience d'un but collectif pour les ouvriers.» (http://mistral.culture.fr/-culture/cavaille-coll/fr/reybaud.html)

[9] La seconde et fastueuse capitale du Guatemala, reconstruite en 1543 et détruite par une éruption volcanique en 1773 (plus de soixante églises). Dans une chronique de voyage datant vraisemblablement de cette époque et écrite directement en français (mais pour quel organe de presse ?), Martí explique : «Aux pieds des deux grands volcans, le volcan de Feu, le volcan d'Eau, des sources, étincelant comme des rivières de diamants au soleil, murmuraient entre les fleurs; le ciel était aussi pur que les eaux étaient fraîches : respirer là, c'était et c'est encore vivre. Les poumons rongés par la débauche, le cœur mordu par la douleur, la tête, brisée par les efforts de la pensée, se fortifient près de ces montagnes terribles. Ce fut là qu'on bâtit par deuxième fois (sic) la ville. La paix des forêts embellissait cette demeure des hommes; des maisons monacales, amples et sévères, abritaient les âmes des bruits du monde; la nature, contente, riait autour de ses fils heureux. Un jour, le tonnerre roula sous la terre; la terre ouvra (sic) ses bouches béantes, montrant par des larges blessures ses entrailles d'or; la montagne secoua ses hanches puissantes, et les églises, et les maisons et les édifices les plus beaux tombèrent en ruines. Les fers se brisèrent; les toits s'écroulèrent sur les hommes; des maisons ne restèrent que les murs. Aujourd'hui, le lierre rampe sur les murailles noirâtres, sur les coupoles pendues, au fond des églises vides. Quelques milliers de vivants égarés dans la ville s'y promènent, comme des revenants entre les ruines. Cette belle ville, qui fut forte comme Burgos, gracieuse comme Séville et délicieuse comme Toledo, n'est aujourd'hui qu'un tas de pierres moisies, tachées gaiement par des amas de fleurs. Ces fleurs éclatantes qui naissent au pied des volcans, entourant quelques maisons solitaires, mènent le passant, qui côtoie ses murs silencieux, à la triste Alameda, dont les arbres aux grandes branches larmoyantes semblent pleurer : on appelle cette ville l'Antigua.» («L'Amérique centrale», O. C., t. 19, p. 69.)

[10] Mariano Pontaza, que Martí appelle «le doux Pontaza» dans sa brochure de 1877 sur le Guatemala. «Pontaza a eu une première et une deuxième manières, amoureux dans celle-là de l'ocre plombé, des ombres de pierre, des lignes dures, que pouvait-il faire de plus de l'utilisation imparfaite, quasi intuitive, de trois pauvres couleurs ? Et, sur son second mode, Pontaza peignait d'ores et déjà la physionomie pleine de bonté de saint Domingue, plissait avec justesse son costume blanc, animait son école, embellissait ses tentations, posait dans ses yeux graves le regard sur le traité des sacrements. Il avait alors, avec plus de couleurs et plus de pratique, non cette rude perspective, composition infantile et ornement puéril du tableau, plus renommé que digne de renom, où il peint la mort des dominicains amoureux – toujours bons, et mêmes bons pour l'Amérique ! – en Pologne [il s'agit d'El Martirio de los dominicos en Sodomir de Polonia], mais des chairs molles, des plissés mobiles, des ombres nébuleuses, des contours délicats, d'une précision de miniature. Les bigarrures allégoriques ne peuvent manquer chez lui, car elles étaient de l'époque et du cadre religieux, mais il était, lui, un peintre très original, très délicat et très consciencieux.»  (Guatemala, in O. C., t. 7, p. 151 ; OCEC, t. 5, p. 279.) Dans sa chronique de voyage citée à la note précédente, Martí le qualifie «du plus grand des peintres guatémaltèques» («L'Amérique centrale», O. C., t. 19, p. 67).

[11] Cristóbal Quezada. Dans cette même chronique en français, Martí écrit : «Deux villes ont été célèbres par ses (sic) sculptures religieuses en bois : Barcelona, en Espagne, Guatemala en Amérique.  Aujourd'hui encore, on fait ce commerce avec profit. On n'a fait (sic) des Christs mourants, comme ceux que fit un guatémaltèque, Quezada.» (Ibid.) Dans une liste de sculpteurs tirée de ses notes, Martí parle des «Christs émaciés» de Quezada (O. C., t. 22, p. 169) et de ses «merveilleux Christs» dans une chronique journalistique de novembre 1884 (O. C., t. 10, p. 117).

[12] Ingradada, écrit Martí créant un néologisme à partir de gradado.

[13] Manuel, l'aîné des enfants Mercado que Martí appelle très souvent ainsi.

[14] Raúl (décédé le 16 avril 1898). Postgénito, dit Martí créant un néologisme à partir de primogénito qui signifie «premier-né, aîné».

[15]  Lettres non conservées.

8

 

Guatemala, le [samedi] 26 mai [1877][1]

 

         Ami de mon âme,

 

Je vous écris en vous étreignant, parce que je sais votre malheur : je l'ai lu dans un numéro d'El Monitor [2]. Je vous reproche, sachant que je vis, de ne me l'avoir pas écrit le jour même où vous l'avez subi. Quand je souffre, je me souviens de vous, et comme cette affection finira dans le monde visible avec ma vie, je veux que vous me récompensiez la mienne avec autant de votre part. Je ne veux pas et il ne se peut pas que l'enfant mort soit Manuel parce qu'on refuse toujours les grands malheurs comme impossibles. Il ne se peut non plus que l'esprit élevé de ses parents meure, et il est, lui, parce qu'il vit, destiné à le perpétuer.

         On dirait que, sur terre, on vole le bonheur et qu'on l'a contre son gré à lui. Vous étiez trop heureux. Votre foyer est celui que j'avais vu le moins mordu de choses humaines. Le malheur ne permet pas qu'on se joue de lui et il a enfin trouvé une manière de se venger de vous. Enfin, vous, qui êtes homme, croyez sereinement que l'âme qui s'en va revit; sa mère qui, parce qu'elle l'est et parce qu'elle est qui elle est, vaut plus que nous ne ferait pas bien de pleurer, car l'enfant qui s'en va de la terre reste dans l'âme de sa mère. Pourquoi pleure-t-elle ? Embrassez-la en mon nom, parce qu'elle ne voudra voir maintenant d'autres lettres que celles qui lui viendront du ciel. Tournez les yeux vers vos autres enfants, et vous trouverez en eux l'enfant perdu. Je l'ai appris hier soir, et depuis je ne pense qu'à ça[3].

         Quand vous souffrez tant, que voulez-vous que je vous dise de moi ? Il me semble impossible de m'être rabaissé, moi, à me faire, en liant et en rapetissant mon âme, un peu de fortune. Même mon amour, en moi céleste, ne m'excuse pas. En Espagne, je me réservais pour le martyre; au Mexique, je l'accomplissais; ici comme je travaille à mon bonheur, je n'y ai pas droit.

         Carmen ne m'a pas écrit ces deux dernières semaines[4]. Elle vit en mes entrailles, et je crois à sa noblesse. Je l'ai toujours vue éminente et dévouée, mais, préparé à n'importe quel mal, je ne serais pas surpris qu'elle aille jusqu'à m'oublier. Je ne sais comment est fait mon cerveau pour qu'il élabore ainsi un monde en un atome. Force m'est donc de ne pas m'écouter quand je me mets à me préparer des malheurs. Entre les plus grands des miens, il y aura toujours ceux qui seront grands pour vous. Voyez donc que je vis en pensant à la façon dont le destin vous traite, à ce que vous attendez, à ce que vous obtiendrez. La vie pratique m'épouvante, et je crains que, comme moi, les autres ne puissent s'en accommoder. Parlez-moi beaucoup de votre enfant mort; étreignez contre votre cœur, en mon nom, ceux qu'il vous reste. Ecrivez-moi sans retard parce qu'une fois rompu le doux charme qui lie encore ma vie, dans trois mois, quelle qu'y soit ma position, je partirai du Guatemala. Ou martyr, ou époux, ou batailleur[5]. Même si je n'avais rien d'autre à faire au Mexique, je me dévierais de n'importe quelle route pour vous étreindre.

         Aimez-moi de la même manière vivante dont je souffre votre peine; pensez un peu ce que j'ai ressenti de ne pas y avoir été près de vous. Etreignez une fois de plus Lola , et croyez, mon frère, que votre famille et votre cœur ne finissent pas au Mexique. Rappelez-moi au souvenir du bon Manuel. 

 

         Votre ami

 

         José Martí

 

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[1] Cette lettre a été classée dans l'édition princeps en 1878 (pp. 54-55) et acceptée à cette date dans les Oeuvres complètes. Or, il découle du texte même que Martí n'est pas encore marié (il est seul et se plaint du silence épistolaire de Carmen, toujours à Mexico) et que cette lettre ne peut donc correspondre qu'à la première partie de son séjour au Guate-mala, donc 1877.

[2] El Monitor Republicano (1844-1914), journal de politique, d'arts, d'industries, de commerce, de modes, de littérature, de théâtre, de variétés et d'annonces. Fondé par l'imprimeur et journaliste Vicente García Torres en décembre 1844, le second en importance des journaux libéraux après El Siglo Diez y Nueve. Modéré dans les premières années, devient représentant du libéralisme le plus pur et le plus radical. Interrompu de 1853 à 1855. Reparaît à la chute de Santa-Anna. De nouveau interrompu sous l'Empire. Reparaît en 1867 sous la direction de José María del Castillo Velazco, comme organe du libéralisme intransigeant et dans l'opposition à Lerdo et à Díaz.

[3] Un entrefilet d’El Monitor Republicano, de Mexico, informe : « Un enfant. Un enfant de M. Manuel A. Mercado est décédé victime de diphtérie. Nous avons le droit de jeter des fleurs sur sa tombe ouverte ; il nous semble juste que ses parents versent des larmes. » (27 avril 1877, Mexico, nº 100, p. 4, col. 3, cité in OCEC, t. 5, p. 105.) En fait, il ne s'agit pas de l'aîné des Mercado, Manuel, mais de Gustavo, qui est encore tout jeune. Certains textes donnaient le nouveau-né Raúl comme l’enfant décédé [cf. Hilario González, «Un orden para el caos (Segunda Parte de Martí sin mármol), Anuario Martiano, La Havane, nº 2, 1970, p. 224], mais Herrera Franyutti en a retrouvé dans la presse la date de décès : 18 avril 1898. (Communication personnelle de Pedro Pablo Rodríguez.)

[4] On ne connaît que trois courtes lettres de Carmen Zayas Bazán à Martí avant leur mariage, publiées par Carlos Ripoll, La vida íntima y secreta de José Martí (New York, 1995, Editorial Dos Ríos, pp. 78-79 et 217) et datant selon celui-ci de 1875 : «Pepe, c'est la première fois que je prends la plume pour te dire combien je t'aime, et je tremble rien que de considérer que c'est peut-être insuffisant pour que tu puisses interpréter la noblesse de mes sentiments.  Il y a longtemps que je t'aime, mais en silence, longtemps que mon cœur t'appartient.  Il est tout à fait vrai que je t'ai aimé dès que je t'ai vu.  Dès cet instant, j'ai senti naître en mon cœur la flamme inextinguible du premier amour, mais il est tout aussi vrai que, depuis que je te connais, je n'ai plus eu un seul jour de calme, car la jalousie me tuait, ma situation était horrible : j'ai constamment lutté contre les difficultés que, dans son égoïsme, le monde oppose toujours au bonheur des êtres qui s'aiment, mais s'il est vrai qu'elles font beaucoup souffrir et qu'il nous reste beaucoup à souffrir, il n'en reste pas moins que nous serons un jour extrêmement heureux.  Désires-tu oublier ?  Qui ?  Dis-le-moi !  Car si j'ai l'âme petite, je l'ai très grande pour certaines choses et petite pour d'autres, mais pour t'écrire et de peindre mon amour comme il doit être, je l'ai immense.  Écris-moi tout de suite et ne m'accuse pas si je ne peux pas te parler parfois.  Carmen signifie vers en latin et dans d'autre [langue], blé, verger, un nom sonore et harmonieux.  Tienne.  Carmen.»  «Pepe, je n'ai pas seulement ta lettre dans le cœur, j'ai aussi ton image gravée dans mon esprit, ta voix et tes regards me brûlent, car je t'adore avec le délire d'un cœur pur.  Aime-moi comme je t'aime. Je jure de t'adorer jusqu'à la mort. Dis-moi : qu'est-ce que tu ne crois pas de ma lettre ?  Crois-tu que je t'ai trompé ?  Toi que j'aime tant !  À aucun moment, car je crois que des affaires aussi sacrées que l'amour doivent se traiter avec une entière franchise.  Malgré mon peu d'expérience et mon jeune âge, j'ai le malheur de douter de tout, car j'ai vu tant de cœurs fanés très tôt par les désillusions.  J'en ai tant vu que j'ai des craintes, à plus forte raison quand tu me dis que peut-être, qui sait, tu m'aimeras fermement. C'est terrible.  Quand, enthousiaste, j'espérais lire dans ta lettre des phrases amoureuses, je n'ai trouvé que doute et froideur.  Je te supplie d'être plus amoureux dans une autre... Tienne.  Carmen.»  «Martí, je crois que nous devons communiquer entre nous par écrit, car c'est impossible autrement.  Si tu es d'accord, écris-moi, puisque tu me vois comme tienne.  María del Carmen.»  On connaît la réaction d'une autre femme qui l'a aimé, Eloísa Agüero, quand elle tombe par hasard sur une liasse de lettres de Carmen à Martí : «Qu'ils sont mignons, ces billets doux ! Vraiment, tu perdais ton temps...» (Destinatario Martí, compilation, classement chronologique et notes de Luis García Pascual, La Havane, 1999, Casa Editorial Abril, p. 23.)

[5]A quoi fait donc allusion Martí ? «Dans trois mois» nous conduit fin août. Partir du Guatemala, mais pour aller où ? Et martyr, comment ? A Cuba, sur le champ de bataille ? Il semblerait que la (fausse) nouvelle de la mort  de l'aîné de Manuel Mercado et le fait de ne pas avoir reçu de lettres de Carmen depuis quinze jours poussent Martí à broyer du noir et à faire des projets peu réalistes. (Cf. lettre 4, note 38.)

9

 

[Guatemala], le [samedi] 11 août [1877][1]

 

         Mon ami très cher,

 

Aujourd'hui les joies sont en vadrouille, et les tristesses, tenace-ment éveillées. Bref, donc. Mes amertumes sont celles-ci de ma vie, qui proviennent précisément du fait de vivre. Si c'étaient des pierres pré-cieuses, ce serait des opales. Elles me viennent de la solitude, et vous connaissez les noms très chers que j'évoque et caresse ces jours-ci. Le vôtre n'est pas le moins rappelé.

         Je néglige peut-être de vous écrire, mais c'est à Carmen que vous devez vous en plaindre : du jour où elle a envoyé le premier baiser à mon cœur, elle le maintient troublé et secoué. Je n'écris guère qu'à elle, à ma mère, à vous et à Fermín [2]. La famille unie par la ressemblance des âmes est plus solide, et elle m'est plus chère, que la famille unie par les communautés du sang. De plus, ma lettre à vous serait mon esprit, si bien que les vôtres sont écrites dans les lettres de ma Carmen. Vous êtes d'ores et déjà, et vous le serez pour toujours, mon frère actif. Ne faites pas attention à plus ou moins de lettres. Les âmes malades meuvent malaisément les mains, mais ce sont elles qui méritent le plus de consolation. Ici, jusqu'au plaisir de faire vivre les autres ne me fait pas vivre, moi, parce qu'ils ne se laissent pas faire vivre. Votre Mexique est très beau : il ne lui manque qu’un peu de vertu spartiate pour consolider sa culture athénienne ani-mée.

         Je me laisserais aller à ces pensées, parce qu'elles sont les seules qui consolent ce genre de douleurs, de par leur nature et de par la noblesse de celui qui est appelé à les écouter. les écouter.

         Mais je ne vous dirai pas que vous me verrez en décembre tant que vous ne m'aurez pas dit bien des choses de vous dans de longues lettres. Vous n'avez pas le droit de vous fâcher de mon silence, parce que vous avez toujours su pénétrer au-delà de mes lèvres.

         Aujourd'hui, ma lettre serait très personnelle, et c'est pourquoi je la conclus. Je pense beaucoup à Peón , à Sánchez Solis [3] et à Montes de Oca [4]. Et avant tout, avec de très aimantes expressions, à votre belle famille.

         Saluez ceux qui m'aiment; vive affection à Lola, et une étreinte à Manuel , que je présume réconcilié avec l'idée primitive de son grand tableau, n'est-ce pas ?

         Pardonnez ses généralités à votre frère très affectueux.

 

J. Martí

 

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[1] Sans année dans l'édition princeps (pp. 23-24), année ajoutée dans les O. C.

[2] Fermín Valdés-Domínguez (1852-1910), ami d'enfance de Martí, puis d'école chez Rafael María de Mendive. Publie en 1869 le numéro unique d'El Diablo Cojuelo auquel collabore Martí. Commence des études de médecine à l'université de La Havane. Jugé aux côtés de Martí pour délit de trahison et condamné à six mois de réclusion en mars 1870. Arrêté et jugé en 1871 avec d'autres étudiants de médecine dont huit passent devant le peloton d'exécution sous prétexte d'avoir profané la tombe d'un journaliste espagnol réactionnaire.  Condamné à six ans de prison, mais gracié par le roi en 1872.  Se rend alors en Espagne où se trouve Martí pour continuer ses études de médecine. En 1873, publie Los Voluntarios de La Habana... pour prouver l'innocence de ses camarades et de lui-même, et se consacre dès lors à cette cause.  À la fin de ses études, passe en France en 1874 puis rentre à Cuba où il mène une vie politique et intellectuelle.  Fonde le journal El Cubano, collabore à El Triunfo et à d'autres journaux.  Organise chez lui des réunions littéraires.  Se rend à Baracoa, dans la province d'Oriente, pour y étudier la fièvre jaune ainsi que la flore et la faune de la région. À la fondation par Martí du Parti révolutionnaire cubain (1892), se rend au Venezuela comme son représentant, à New York où il collabore à Patria, l'organe du parti, puis en Floride pour faire campagne en faveur de la révolution.  Exerce comme médecin à Key West, puis, quand la guerre éclate en 1895, gagne Cuba dans le cadre d'une expédition.  Organise le corps de santé militaire en Las Villas, représente Camagüey à l'Assemblée constituante de Jimaguayú et rédige la loi portant organisation du gouvernement. Est secrétaire des Relations extérieures de la République en armes et chef du cabinet du général Máximo Gómez.  Obtient le grade de colonel.  Martí lui consacre deux articles : en 1887 (O. C., t. 4, pp. 355-358) et en 1894 (O. C., t. 4, pp. 469-470) et un discours en 1894 (O. C., t. 4, pp. 321-326).

[3]Felipe Sánchez Solís (1816-après 1875), premier directeur de l'Institut scientifique et littéraire de Toluca (1846). Député, secrétaire du Tribunal suprême, secrétaire de développement local à Puebla et directeur de son Institut; fonde la Société artistique industrielle pour artisans. Ecrit des articles sur l'histoire mexicaine dans les journaux. Le musée qu'il possédait chez lui sur la civilisation et l'art aztèques était l'un des plus notables de la capitale. Il avait dépensé plus de cent mille pesos pour ce faire, et possédait entre autres curiosités le Codex Zapotèque.  Martí écrit : «Tultepec est un village simple, honnête et beau... Un modeste fils de l'endroit, un pur descendant de la race indigène, doté de la persévérance mystérieuse que donne la force supérieure aux âmes, s'est élevé de cette atmosphère, a surmonté toutes les difficultés, a vaincu tous les obstacles, a été aimé de tous, a été député, a été professeur, a occupé des postes élevés au gouvernement libéral de la nation, et il vit aujourd'hui respecté pour la valeur de ses bienfaits, pour la constance de son caractère, pour la modestie et la simplicité avec lesquelles il a rempli son oeuvre malgré les années et les persécutions et les douleurs. Ce fils de race indigène s'appelle M. Felipe Sánchez Solís.»  Tel est le début de la chronique que Martí publie le 7 mai 1875 dans la Revista Universal de Mexico à l'occasion d'une fête d'anniversaire [cf. OCEC, t. 2, pp. 31-35]. Il le qualifie le 24 août 1875 comme « le maître affable, l’ami fidélissime, le député judicieux » (op. cit., t. 3, p. 90).

[4] Francisco Montes de Oca (1837-1885). Médecin  mexicain. Diplômé en 1860, dirige l'hôpital militaire de San Juan de Dios,à Puebla, durant la guerre contre les Français (1862-1863). Chef du corps médical militaire (1882), l'un des meilleurs chirurgiens de l'époque. Modifie certains procédés opératoires. Martí écrit dans une note journalistique du 13 juillet 1876 de la Revista Universal de Mexico : «Ame pleine de bonté, talent clair et multiple, très habile chirurgien, main toujours prête à sauver une vie du  danger et un malheureux de la misère : tous ceux qui ont connu Montes de Oca ont pour lui les éloges unanimes et chaleureux que méritent ses rares qualités. Notre compagnon José Martí lui doit, entre autres, une gratitude très spéciale et se réjouit d'avoir l'occasion de la rendre publique. Car il doit à l'empressement affectueux et à l'habileté notable de Montes de Oca une guérison presque complète, obtenue grâce à une opération opportune que de notables médecins d'Espagne ne s'étaient pas décidés à faire, et que le docteur mexicain a réalisée avec une précision surprenante, un doigté extrême et un heureux succès. Notre compagnon porte ces faveurs en son âme.»  (O. C., t. 7, p. 86 ou OCEC, t. 4, p. 289.)  De fait, Martí fut opéré au moins à deux reprises en Espagne, mais sans succès notable, d’un sarcocèle (tuméfaction du testicule) causé par les chaînes pendant son séjour au bagne. Il n’est pas invraisemblable de supposer que l’opération réalisée par de Oca a consisté en l’ablation du testicule atteint, puisque des témoins l’ayant connu intimement et cités par le médecin qui effectua la reconnaissance de son cadavre affirment qu’il lui en manquait un. L’acte officiel de cette reconnaissance apparaît pour la première fois publié intégralement in Rolando Rodríguez, Dos Ríos : a caballo y con el sol en la frente, La Havane, 2001, Editorial de Ciencias Sociales, pp. 141-146, les versions parues antérieurement dans la presse dans les jours suivants, puis en 1924, ayant, par un respect déplacé, supprimé la mention de ce trait. Martí portera toute sa vie une autre séquelle de son séjour au bagne : une fistule inguinale qui ne cicatrise que par période. On verra dans ses lettres que d'autres maux vinrent s'ajouter au fil des ans, entre autres une maladie du foie qui le laissait prostré parfois plusieurs semaines en été, des problèmes pulmonaires. Il fut même victime en 1892 d'une tentative d'empoisonnement dont il souffrira les conséquences pendant plus d'un an.

10

        

[Guatemala], le [vendredi] 21 septembre [1877][1]

 

         Mon très cher ami,

 

Ne m'aimez pas, car je ne vous ai pas su gré de votre affection. Mais, superbe et oublieux, vous n'avez pas tenu compte  – alors que vous les connaissez si bien – de ces maladies muettes de mon âme, et, fâché de mon silence, vous avez voulu apparaître dédaigneux de mes douleurs. Vous avez été injuste. Je pense à vos probables amertumes : n'est-il pas oiseux de vous dire que je les souffre comme miennes ? Mais, quelles qu'elles soient, je ne puis vous pardonner. Vous avez Lola , vous; moi, je n'ai pas encore Carmen . Voyez bien que les étoiles ne disparaissent pas, même si elles sont éclipsées par le soleil.

         Les craintes terribles et, par bonheur, non fondées de ne pas obtenir le bien auquel j'aspire[2]; les mémoires amères de chez moi; l'extra-ordinaire activité d'esprit – que j'ai tant entrevue et qui est en mesure d'accomplir si peu ! – le manque absolu de grandeur, d'énergie et de libertés qui, avilissant le caractère d'autrui, fâche et irrite le mien; ces fondations d'écume sur lesquelles le sort, éloigné des hommes, m'oblige à édifier ma maison, tout ceci maintient en une occupation pesante et génératrice de maladies mon esprit qui, parce que mien, accroît et exalte ces mêmes douleurs. Donner vie à l'Amérique, faire ressusciter l'ancienne, renforcer et révéler la nouvelle, déverser mon excès d'amour, écrire sur des choses graves à Paris, étudier de grandes choses par mon intelligence, sans préjugés et sans priorités, faire un grand foyer d'âme à la martyre volontaire qui vient y vivre, voilà les graves tâches qui ont tenu ma plume, sauf pour celle qui met tout en branle, endormie dans un coin. Ici, elle n'a pas à acheter du pain avec ce qu'elle pleure et elle ne peut pas mettre des ailes aux intimités qui débordent en moi. Si bien qu'en public, elle se tait. Je ne sais si j'aurai une réponse à cette lettre-ci, mais, quelle qu'elle soit, – et écrivez-moi toujours ici au cas où je ne serais pas encore parti – je ne vous admettrai aucune excuse. C'est celui qui souffre le plus qui a droit le plus au silence.

         Je dois partir d'ici le 10 novembre ou le 29[3]. Si je pars le 10, je serai au Mexique le 26 ou le 27; si je pars le 29, j'y serai dans la première quinzaine de décembre. Qu'irai-je y faire sinon naître de nouveau ? Pour cet emploi divin, il faut des préparatifs humains, des papiers et des requêtes, des choses légales. Je vous en charge, de sorte que tout puisse être conclu à mon arrivée.

         Pensant aussi bien à Manuel qu'à Carmen , je me suis fait faire un portrait. Soit mes yeux sont morts, ce dont je ne doute point, soit on me peint aveugle. Le portrait n'a servi à rien. Dites-le au tout petit aux yeux arabes [4].

         Il me faudra un certificat de baptême. Je n'écris même pas à Fermín ; faites-le pour moi et demandez-lui ce qui est à l'Ange[5]. Qu'il signe et demande pour moi. J'ai déjà commandé mon humble demeure : on est en train de fabriquer mes pauvres meubles; mon cœur bat désormais de joie et de crainte, mais au moins il bat ! Je vois maintenant la manière de placer au Mexique le strictement nécessaire pour matérialiser mes noces fortunées. Lola n'a-t-elle pas voulu être assez amie de ma Carmen ?

Je conclus, car l'heure presse. Manuel Ocaranza aura bien oeuvré, s'il a fait attention à la reproduction d'un tableau extraordinaire qui peint Marie Stuart tombant amoureuse de Rizzio [6]. Il y a ici un saint Joseph qui me semble d'une école mexicaine. Cet endroit-ci a été un sanctuaire d'images sacrées et personne n'en sait rien. J'ai su que Clavé [7] est toujours vivant et qu'un peintre catalan, Galofre [8], triomphe en Italie : proche de Fortuny [9], mais en plus sombre.

         Vous n'avez pas fait justice à mes peines, et vous ne m'avez pas raconté les vôtres. Vous n'avez pas bien fait. Embrassez vos enfants, et étreignez Lola . Celui qui ne vous écrit pas, mais vous porte dans l'âme ira sous peu vous gronder avec une très vive affection.

         Dites à Peón qu'il se prépare à me lire son nouveau drame; à Sánchez Solís , que j'aurai à faire de la régénération des Indiens une des oeuvres de ma vie[10], écrites et pratiques. C'est une obligation que j'ai envers mon âme et sa bonté.

         Votre frère.

 

J. Martí

 

******


 

 

[1] Sans année dans l'édition princeps (pp. 25-27), ajoutée dans les O.C.

[2] Il s'agit bien entendu de la main de Carmen Zayas-Bazán dont le père n'était pas chaud de la voir se placer dans celle de Martí.

[3] Martí évoque son départ à Mexico où il doit épouser Carmen Zayas-Bazán.

[4] Il a donc eu confirmation, entre temps, que le fils aîné de Mercado, Manuel, n'était pas mort (cf. sa lettre du 26 mai 1877).

[5] L'église Saint-Ange-Gardien, La Havane, où il fut baptisé le 12 février 1853.

[6] David Rizzio (1533-1566), son secrétaire italien dont la très forte influence sur la souveraine suscita la haine des deux nobles écossais, Morton y Lindsay, qui, en accord avec le mari, Darnley, qui avait eu vent de l'adultère, le tuèrent en sa présence. De quel tableau s’agit-il ? Et de quelle reproduction ?

[7] Pelegrín Clavé (1810-1880). Peintre catalan ayant fait des études à Rome. Engagé en 1845 pour diriger les classes de peinture de l'Académie des beaux-arts de San Carlos, à Mexico, où il arrive en 1847 et d'où il ne repartira plus. Etablit la pratique du dessin d'après nature et l'étude de l'anatomie, de la perspective et du paysage. Stimule le traitement des thèmes bibliques ou de l'histoire ancienne du Mexique, et l'utilisation de modèles vivants. Fait venir de nombreux peintres étrangers comme professeurs des divers genres picturaux. Comme peintre, son tableau le plus important est Isabel de Portugal (1855). A laissé de nom-breux portraits de dames et de personnages de la haute bourgeoisie mexicaine. Exerce une telle influence sur le développement de la peinture au Mexique qu'on finit par parler d'une « école Clavé ».

[8] Baldomero Galofre (1854-1902). Peintre espagnol, disciple de Martí Alsina et de l'école de Fortuny. Notable paysagiste. Parmi ses oeuvres, à signaler Lechera asturiana.

[9] Mariano Fortuny (1838-1874). Peintre espagnol. Ses premiers tableaux sont à thème historico-religieux. En 1857, obtient une bourse de la mairie de Barcelone pour étudier à Rome, et voyage au Maroc où il se documente pour sa monumentale Batalla de Tetúan (1860). En 1866 il est à Madrid, où il étudie le Greco, Ribera, Velázquez, et se prend de passion pour Goya. Triomphe à Paris et à Rome, peignant ensuite Los académicos eligiendo modelos et El Jardín de los poetas, considérés des chefs-d’œuvre du genre orientaliste. Au dernier été de sa vie qu'il passe sur la plage de Portici, au sud de Naples, il s'engage dans une recherche de la lumière qui le conduit aux frontières de l'impressionnisme : les portraits de sa femme, de Mme Agrasot et de sa fille, et le splendide Desnudo en la playa de Portici appartiennent à cette nouvelle esthétique. Fortuny est notable par la correction du dessin et sa maîtrise technique. Ses oeuvres, d'une grande minutie et d'une grande richesse de coloris, lui valurent la renommée de son vivant. Martí, qui l'admirait beaucoup, le mentionne souvent et lui consacre une chronique entière en anglais : «Mariano Fortuny was the most daring colorist and the most romantic and clear-sighted genius among modern painters.» (The Hour, New York, 20 mars 1880; cf. O. C., t. 15, pp. 161-163.) Et une seconde, encore plus longue, dans The Sun, de New York, le 27 mars 1881 (O. C., t. 28, pp. 107-120).

[10] De fait, durant son séjour au Guatemala, Martí écrit à plusieurs reprises sur la question des Indiens. Il affirme dans sa brochure Guatemala : «L'avenir est en tous ceux qui le désirent.  Tout reste à faire, mais tous, réveillés de leur sommeil, sont prêts à aider.  Les Indiens résistent parfois, mais on éduquera les Indiens.  Je les aime, et je ferai tout pour le faire. / Ah !  Ils sont – terrible châtiment que devraient souffrir ceux qui le provoquèrent ! – ils sont aujourd'hui le retard, et demain la grande masse qui impulsera la jeune nation.  On demande une âme d'hommes à ceux auxquels on arrache l'âme dès leur naissance.  On veut que ceux qui ont été seulement préparés à être des bêtes de somme soient des citoyens.  Ah ! Les vertus dorment, la nature humaine se défigure, les instincts généraux se ternissent, l'homme véritable s'éteint.  L'air de l'exemple, l'eau de l'éducation, voilà ce dont ont besoin les plantes opprimées.  La liberté et l'intelligence sont l'atmosphère naturelle de l'homme. / Et eux, qui virent un guerrier espagnol et le copièrent en une très dure pierre dans le cirque étonnant de Cobán; eux qui avaient des écoles où on louait le Grand Dieu; eux qui dressèrent des tours où ils étudiaient les beaux astres; les braves paladins; les très ingénieux géomètres; les tisserands délicats; les femmes héroïques; leur sénat de notables, plus grave et plus respecté que nos sévères cours de justice; eux aux grandes armées, aux villes très peuplées, aux guerres brillantes; les défenseurs d'Utatlán; les Mames rebelles; les classiques Quichés, les profonds chanteurs du grand Whenb-Kaquix que les Arabes et les Homériques ont pleuré de larmes; eux qui sont allés là-bas du Mexique et de Cuba; les enfants vivaces; les amants jaloux, eux, aujourd’hui, la huppe au front, le pied calleux plein de crevasses, le regard hébété, le genou et le baiser toujours prêts, l'esprit esclave, le dos chargé, au pas de la mule ou du bœuf, servent le curé, adorent de nouvelles idoles, portent de misérables vêtements, et non comme des aigles battant des ailes, mais comme des porteurs d'arrobes, franchissent les monts et les fleuves, les prairies et les villes, les précipices et les collines. / Ils sont résignés, intelligents, infatigables, naturellement artistes, bons sans le moindre effort. Quel grand peuple ne pourrait-on pas en faire en faisant par exemple une espèce d'école normale d'Indiens ! Il faut un nouvel apostolat...» (O. C., t. 7, pp. 157-158 ; OCEC, t. 5, pp. 286-287.)  Dans ses Réflexions destinées à précéder les rapports présentés par les chefs politiques aux conférences de mai, il reprend la même idée : «...La race indigène.  Problème très difficile... Ils sont constants, loyaux, solides et généreux; ils aiment profondément; ils refusent fortement ce qu'ils ne croient pas bon... Quand donc la fidélité, la loyauté et la constance ont-elles été de mauvaises conditions dans une race ? S'ils les emploient aujourd'hui à refuser toute amélioration, c'est parce que les hommes qui prétendent apporter les réformes à leurs peuples sont justement ceux qui, autrefois, de génération en génération, les ont trompés, châtiés et bernés; ceux qui apparaissent à leurs yeux comme les voleurs de leurs biens, les séducteurs de leurs femmes, les profanateurs de leurs rites, les iconoclastes de leur religion.  Des intérêts malveillants les maintiennent dans ces conditions-là. Quels moyens y aura-t-il pour tordre ces volontés hostiles, pour nous faire les amis de ceux qui, à très juste titre, nous ont toujours considérés comme leurs ennemis implacables ?  Nous faire aimer de ceux dont nous nous sommes faits haïr... On ne peut défaire en quelques années le mal profond fait en de nombreuses années... les Indiens laborieux, loyaux, artistes, agiles et forts, seront le soutien le plus puissant de la civilisation dont ils sont aujourd'hui le plus pesant lest.»  (OCEC, t. 5, pp. 99-100 ; O. C., t. 7, pp. 164-165.)

11

 

[Guatemala], le [samedi] 29 septembre [1877][1]

 

         Mon loyal ami,

 

Je vous excite au repentir, en vous envoyant un nouvel échantillon du mien. Il reste encore quelques minutes, et je vous les consacre. Elle, quand elle est venue dans mon âme, a respecté et aimé la vaste part que vous y occupez.

         A présent, affligé par le mal d'un foyer ami qui, tout en l'étant beaucoup, ne copie pas le vôtre, il me semblerait manquer de respect à sa douleur que de parler de moi. Je ne sais pourtant pas pourquoi il me semble éprouver toujours plus rigoureusement la douleur d'autrui que les affligés eux-mêmes. Il semble que ce soit mauvais pour vivre ici-bas, mais ce sont des années que l'on prend d'avance pour quand on vivra dans l'au-delà.  Si bien que je persiste.

         Je continue de préparer mon voyage. Si je me mariais avec une femme, je ferais une folie. En me mariant à Carmen , j'assure notre paix la plus chère – celle qu'on ne comprend pas, bien souvent – celle de nos pas-sions spirituelles. Heureusement, je vivrai peu, et j'aurai peu d'enfants : je ne la ferai pas souffrir.

         Je pars du port de San José[2] peut-être pas le 10 novembre, peut-être le 6. Il se peut donc bien qu'un cavalier poussiéreux arrive à vos portes autour du 20 novembre. Il demande des ailes pour arriver : l'une, l'amour la lui met; l'autre, un amour d'ami. Je ne vous ai pas rendu justice dans un petit poème que j'ai envoyé à Carmen : «Les ailes du poète[3]». Ce livre-là[4] sera un reflet de ma vie; vous y aurez votre chant.

         Il est trois heures. À  votre fils , celui qui aurait servi de type pour une aquarelle de Fortuny , celui qui héritera de vous la passion digne et l'esprit illustre, un salut formel. Que Manuel peigne en chœur tant de blanches créatures, avec des rubans bleus. Que Lola me garde ma place à chaque heure familiale. Et vous, aimez votre frère.

  J. Martí

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[1] Sans année dans l'édition princeps (pp. 28-29); rajoutée dans les OC.

[2] Sur la côte Pacifique du Guatemala.

[3] Ce poème, apparemment perdu ou alors dans les archives de la famille Zayas-Bazán, n'apparaît pas dans l'édition critique de la poésie complète.

[4] Difficile de dire exactement à quoi se réfère Martí ici : à un vrai livre en perspective ou s'agit-il d'une allusion poétique à sa vie à construire ? La formule ese libro, autrement dit «ce livre-là» n'est guère éclairante en l'occurrence. A moins qu'il ne s'agisse de ce «livre de pensée et de narration» dont il parle dans sa lettre du 28 février 1877...

12

 

[Guatemala], le [vendredi] 12 octobre [1877][1]

 

         Mon ami très cher,

 

C'est à peine si j'ai le temps de répondre à votre savoureuse dernière lettre que j'ai lue et relue. Que je suis fier que vous m'aimiez ! Le vapeur de San José part le 8 – emportant avec lui mes audacieuses amours et mes salvatrices espérances –  pour Acapulco. Si je ne la ramenais pas à mes côtés, j'en mourrais littéralement. Ce que cette passion a d'indomp-table, c'est qu'elle est juste. Elle se mesure à celle qui l'inspire et à celui qui la ressent. Ce sera peut-être un oiseau blanc qui traverse l'air sans être vu, mais en perdra-t-il pour autant sa blancheur parce qu'on ne le voit pas ?  Ici ou là, il sera blanc. Si je ne me mariais pas maintenant avec Carmen , je n'aurais pas besoin de demander aux corbeaux pourquoi ils ont les ailes noires : ils les étendraient sur moi, et je le saurais. C'est là quelque chose d'extraordinaire.

         Je n'oublie pas ceux de La Havane. Ils souffrent moins, tandis que Carmen me donne plus de forces. Les oublier aujourd'hui est une manière de les sauver ensuite. Sinon, vous savez quel chemin – qu'ils ne comprenaient pas – prenaient ma santé et ma raison.

         De sorte que, en partant le 8, j'arrive à Acapulco entre le 13 et le 16, et à Mexico, huit jours après. Etreignez-moi bien parce que je tomberai de joie en arrivant. Vous me demandez de quoi faire? Eh ! bien, je vous le donne, et je vous en presse même. Je vous ai déjà demandé de me faire toutes les démarches de mariage, de sorte qu'elles soient achevées à cette date-là. Vous connaissez ces démarches, et que vous me les hâtiez, c'est bien ce que je vous demande. Je n'aurai guère plus de temps que d'aller de la rue San Francisco, la rue rédemptrice, à la rue Mesones[2], pour moi toujours pleine de consolation, toujours allègre et aimée.

         Dites à Manuel – à son grand scandale – que j'aime un chromo si beau que je voudrais qu'il le copiât. Préparez-moi le feuilleton d'un journal pour publier sous forme de livre quelque chose sur le Guatemala moderne[3].

         Il m'a fait du bien, et je lui en dois.

         Embrassez Lola , l'âme claire amoureuse par contraste avec le crépuscule; saluez ceux qui m'aiment, vos enfants.

 

         Et vous, aimez toujours votre frère                                                                                                                              

J. Martí

 

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[1] Sans année dans l'édition princeps (curieusement placée après les lettres des 21 et 28 octobre 1877, pp. 34-35); rajoutée dans les Oeuvres complètes.

[2] Autrement dit de l'adresse des Zayas-Bazán (qui vivaient au nº 12, face à la placette de Guardiola ; au nº 13, où vivait Nicolás Domínguez Cowan, fonctionnait aussi la Revista Universal, locaux dans lesquels les Martí s’installèrent en 1876 après la fermeture du journal) à celle de Mercado (où vit aussi Ocaranza), au nº 11, où la famille avait déménagé en 1877, chez qui il logera quand il viendra se marier et où se fera le mariage civil le 20 dé-cembre de la même année.

[3]  Mercado s'acquittera de sa mission puisque Guatemala sera publié début 1878 sous forme de brochure par l'imprimerie du doyen des journaux de la capitale, El Siglo Diez y Nueve, dont le directeur est Ignacio Cumplido, avec un court prologue de R. Uriarte daté du 20 décembre 1877, le jour même du mariage de Martí. Ce livre avait été annoncé au Guatemala dans le journal El Progreso : «Don José Martí, professeur jeune et cultivé de l'université, est en train d'écrire un opuscule important sur l'instruction, la géographie, les productions et toutes ces choses du Guatemala dont il nous importe qu'elles soient connues à l'étranger.  M. Martí s'est fait connaître dans la presse du Mexique et d'autres nations, non seulement comme un excellent homme de lettres, mais aussi comme quelqu’un aux idées solides.  Il a écrit ici un très bon article sur les codes qui a été très applaudi et que quelques journaux du Sud ont reproduit.» (Cité par David Vela, Martí en Guatemala, op. cit.,  pp. 110.)  On trouvera le texte complet in O. C., t. 7, pp. 113-158 et OCEC, t. 5, pp. 235-287.

13

 

[Guatemala], le [dimanche] 21 octobre [1877][1]

 

         Mon ami très cher,

 

Peu de jours de cette semaine se seront écoulés que je n'aie parlé de vous, de par la complaisance et la fréquence avec lesquelles je vous cite et rends votre nom familier à ceux que j'estime, soit parce que je trouve toujours le moyen de vanter les vertus exemplaires de Lola , soit parce que, sans même que je m'en sois bien rendu compte, vous-même et les vôtres avez fini par devenir mes intimes. Et puis, il est ici un certain Joaquín García Granados [2] qui est connu de vous et de bien de nos connaissances. Et c'est parce qu'il vous aime et qu'il estime Lola à ce qu'elle vaut que je l'aime à mon tour.

         Ne rien savoir de la maison me met hors de moi : ingrates pa-resses, que je n'ai jamais eues, moi ! Je n'aurai pas de réponse de vous à cette lettre-ci que je vous écris, parce que, mort ou vif, je serai à Mexico en novembre ou en décembre. Je fais mes derniers préparatifs et je vous prie de hâter toutes les démarches de cure et de vicariat – même de vicariat ! – qui risqueraient ensuite de rendre mon bonheur plus lent. Je m'étonne que le sort se soit laissé surprendre. Ah ! Et j'ai parfois si peur qu'il ne se venge. Je le vaincrai, aurait-il beau secouer ses ailes de colère, si j'ai Carmen à mes côtés: sans elle, à quoi bon vaincre ? Soit Carmen a été paresseuse – elle mérite bien le pardon de ceux qui savent si bien aimer – soit Lola la mélancolique l'a été, mais on ne me dit pas qu'elles se sont vues avec la fréquence intime que, par amour égoïste de Carmen, je souhaite.  J'ai soif de tout ce qui peut lui procurer du plaisir.

         Je mets ici un point final, parce que le courrier part. Ma Carmen n'a pas reçu de lettres, et c'est une chose très étrange qui m'inquiète ! Voyez-la, et dites-moi la manière de fendre l'air. Les pieds qui s'accrochent à la terre ne m'ont jamais paru aussi imbéciles que lors de mon voyage aller.

         Aimez-moi beaucoup, car ce sera, en échange de ce que je vous aime, toujours peu. Animez Manuel , embrassez vos enfants et saluez ceux qui m'aiment. Reste ici, réconcilié avec la terre par son espérance, votre frère

 

J. Martí

 

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[1] Sans année dans l'édition princeps (pp. 30-31); rajoutée dans les O.C.

[2] OCEC précise en note (t. 5, p. 180) : « …pourrait être le neveu homonyme du général Miguel García Granados, dont Máximo Soto Hall dit dans la Niña de Guatemala (1942) qu’on l’appelait familièrement "Chopa triste" du fait de son caractère taciturne qui contrastait avec celui de son frère Julio qu’on surnommait "Chopa alegre". Quand Soto Hall lui rendit visite à New York en 1892, Martí se rappelait encore les deux "Chopas" dont il n’apparaît aucune mention dans sa correspondance. Le fait qu’il se fût souvenu de lui comme un bon joueur d’échecs avec qui il se plaisait à jouer ou à converser, mais aussi comme "un homme énimagtique" et "ayant tendance à toujours se considérer possesseur de la vérité" (op. cit., p. 160), ne semble pas coller tout à fait au personnage, de plus de poids, semble-t-il, et ayant alors des relations dans tout le Mexique, auquel Martí se réfère dans cette lettre-ci avec plus d’affection. Il pourrait donc peut-être s’agir de son père ou de quelque autre frère du général portant le même nom. »

14

 

[Guatemala], le [dimanche] 28 octobre [1877][1]

 

         Ami très cher,

 

Je n'ai que quelques minutes pour vous raconter un immense bonheur. Je pars pour Mexico le 8. Pour venir jusqu'à moi, le bonheur avance sur des roues de pierre, et ce n'est que lorsque Carmen me l'a apporté qu'il a eu des ailes. Si ce n'est le 8, alors le 29, mais ce serait très bizarre, et une grande douleur, que ce ne soit pas le 8 ! J'ai vaincu ! J'ai vaincu ! Sans indignité, parmi des gens indifférents ou indignes, par l'éclat de mon âme, par la force de ma parole, par l'arôme de son amour. J'ai donc des forces, et je pourrai faire en sorte que les gens n'oublient pas mon nom ! Ç'a été un triomphe obscur, extrêmement honnête : c'est ma seule façon de vaincre. Que serai-je ? Je le saurai ensuite : c'est que je sais maintenant, c'est que je l'ai, elle[2].

         Arrangez-moi tout : documents, signatures, épines. Un feuilleton pour publier un livre sur le Guatemala. Un couvert à votre table. La terre est cruelle, et fait que des hommes portant des chaînes passent maintenant sous ma fenêtre. Je les leur ôterai !

         Voyez ma Carmen; menez-la à Lola ; comptez-lui les jours que je ne sais lui compter. Les chemins sont capricieux, et je ne sais rien de ceux-ci. J'arriverai peut-être le 21, peut-être le 24. Ceux de La Havane vivent avec moi. Ils sont encore forts, et je mourais déjà. Le jour de tous viendra, mais comment, sans sa lumière à elle ? Si on m'ouvrait la poitrine ! Je dois avoir maintenant splendide le cœur !

         Je ne sais rien dire, sauf baiser l'air et vous étreindre. Je hais l'exercice du droit. Il est aussi grand dans son essence que petit en sa forme.  C'est pour elle, et pour que mes enfants ne souffrent pas ce que j'ai souffert et que j'aurais à endurer tout le temps que je vivrai, que je validerai mes titres avant de partir. Je fuis cette validation, mais j'en profiterai.

         Embrassez-moi et voyez-la ! Aujourd'hui, j'aime plus tout le monde. Mais votre foyer, je ne peux l'aimer plus.

 

         Votre frère

 

J. Martí

 

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[1] Sans année dans l'édition princeps (pp. 32-33), rajoutée dans les O.C.

[2] À quoi fait donc allusion Martí dans la double expression de triomphe : «J'ai vaincu !» qui apparaît un peu plus haut ?  Cette phrase-ci semble indiquer qu'il n'était pas sûr jusque-là d'obtenir la main de Carmen – dont, je l'ai dit, le père ne voyait pas d'un bon oeil que sa fille lie son sort à une jeune homme dont les parents étaient du commun, qui avait déjà fait du bagne (à seize ans) pour son amour de l'indépendance et dont l'avenir ne semblait guère prometteur – et qu'il a enfin arraché l'autorisation définitive, d'où son empressement pour partir au plus tôt à Mexico. Sinon, de quel autre «immense bonheur», à ce moment pré-cis de sa vie, pourrait-il parler ?  Mais qui sont ces «gens indifférents ou indignes» ?  Ceux qui, au Guatemala, cherchaient déjà à lui nuire ?  Mais qu'avaient-ils à voir avec son mariage ? En fait, il semblerait, selon le texte même, que l'«immense bonheur» est qu'il puisse partir le 8 novembre.  En fait, il ne partira que le 29 novembre, et sans doute plus tard.  Alors ?

15

 

[Guatemala], le [samedi] 10 novembre [1877][1]

 

         Ami très cher,

 

Vous étreindre tardera plus que je ne pensais. Je ne pars pas avant le 29, et je n'arriverai pas avant le 8 ou le 9 décembre. J'ai mordu l'air au début, mais ensuite j'ai tiré du bien de mon retard. Un événement terrible[2], étouffé dans le sang, a arrêté la pensée des gens et le mouvement des affaires. Une sinistre conspiration du clergé et de soldats aspirait aux postes élevés et aux gens élevés. Seule la rigueur avec laquelle elle a été punie pouvait la rendre sympathique. Et ils ne peuvent avoir raison ! Il ne peut être vrai que l'homme soit l'ennemi et l'adversaire de l'homme, qu'un homme généreux ne puisse être un homme de gouvernement ! Certaines attaques ne se trament que contre quelqu'un qui les mérite en quelque sorte.  Or, ce n'est pas du tout le cas de celui-ci, qui se trompe par manque d'intelligence de sa part et par lâcheté du pays. Mais en partie : nous avons décidé, vous et moi, que le pouvoir dans les républiques ne doit être qu'aux mains des civils. Les sabres coupent. Les fracs peuvent tout juste faire des fouets de leurs courtes basques. Ainsi en sera-t-il.

         Je vous prierai de nouveau, puisque je n'ai pas le temps main-tenant même d'écrire à ma mère très aimante – et très aimée – ni de répondre à la lettre de Fermín re de Fermín , d'écrire à celui-ci pour lui demander mon certificat de baptême : 28 janvier 1853[3], église de l'Ange. Je vous le demande instamment, et tous les documents et papiers légaux qui s'avéreraient nécessaires. De plus – ce qui m'importe beaucoup – un feuilleton de journal, pendant treize jours, pour publier un petit livre sur le Guatemala. M'aime-t-on encore au Federalista [4] ? Je sers au moins à leur donner de temps à autre – monsieur Gerardo [5] ! – des phrases à copier, et qu'ils de-vinent, même si je ne signe pas. Ce n'est pas mauvais. Parce qu'il est im-portant d'être ce que l'on est.

         Les beaux portraits de Manuel figureront dans ma modeste salle. J'aime toujours plus le très beau d'Antonia [6], qui court, qui chante, qui vit enfin : Ana [7] ne serait peut-être pas morte ! Ainsi meurent les oiseaux, loin de leur arbre.

         Le mien est dans les cœurs qui m'aiment. Vous-même, et ceux de chez vous, savez combien vous aime vivement votre frère

 

J. Martí

 

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[1] Sans année dans l'édition princeps (pp. 36-37); rajoutée dans les O.C.

[2] Martí se réfère à un attentat tramé début novembre 1877 contre la vie du général Justo Rufino Barrios, le président libéral de la République qui avait secondé Miguel García Granados dans le lancement d'un mouvement révolutionnaire ayant renversé en 1871 le président conservateur Vicente Cerna. On trouvera in O. C., t. 28, pp. 363-365 (OCEC, t. 5, pp. 184-185), un tract du 6 novembre 1877 adressé à Barrios exprimant «l'indignation profonde» des professeurs et disciples de l'Ecole normale devant l'attentat et reproduit ensuite dans le journal El Progreso.  Le texte a été écrit par Martí, comme il le révèle lui-même dans une lettre datée du 27 novembre au directeur de ce journal, Valero Pujol, qui l'invite à un peu moins de fougue et à un peu plus de retenue, et à tenir compte des «circonstances» (O. C., t. 7, pp. 107-112 ; OCEC, t. 5, pp. 188-192 ; David Vela, Martí en Guatemala, La Havane, 1953, pp. 374-375.) Il répond (il a alors vingt-quatre ans) : «J'aime la tribune, je l'aime ardemment, non comme l'expression présomptueuse d'une loquacité inutile, mais comme une espèce d'apostolat tenace, humble et amoureux, où la quantité de cheveux blancs qui couronnent le crâne n'est pas l'aune de la quantité d'amour qui émeut le cœur. Si les années m'ont refusé la barbe, les souffrances me l'ont mise. Et elle est meilleure. [...] Je leur [à ses élèves] parle de ce dont je parle toujours : de ce géant méconnu, de ces terres-ci qui balbutient, de notre Amérique fabuleuse. Je suis né à Cuba, et je serai en terre cubaine même quand je foulerais les plaines indomptées de l'Araucanie. L'âme de Bolívar nous encourage; la pensée américaine me transporte. Qu'on ne se mette pas promptement en marche m'irrite. Je crains qu'on ne veuille pas arriver. Les rancœurs personnelles, les frontières impossibles, les divisions mesquines, comment résisteront-elles, quand il sera bien compact et énergique, à un concert de voix amoureuses qui proclameraient l'unité américaine ?  En vantant le Guatemala travailleur et en l'excitant à prendre son essor et son pouvoir, aurai-je oeuvré contre lui ? En priant un frère d'être prospère, aurai-je fait du mal à la famille ? En m'impatientant – d'une impatience modérée – parce qu'on n'atteint pas vite cette fin extrêmement glorieuse, de quelle faute me rendrai-je coupable devant ma grande mère l'Amérique ? C'est pour elle que je travaille ! C'est d'elle que j'attends mes applaudissements ou ma censure. [...] Je suis assurément orgueilleux de mon amour des hommes, de mon affection passionnée pour toutes ces terres-ci, préparées à une destinée commune par des douleurs pareillement cruelles... [...] Vivre modeste, travailler dur, rendre l'Amérique grande, étudier ses forces et les lui révéler, payer aux peuples le bien qu'ils me font : voilà mon office. Rien ne m'abattra; nul ne me l'empêchera. Si j'ai le sang ardent, ne me le reprochez pas, vous, qui avez du feu dans le vôtre.» (pp. 109 et 111-112 ; pp. 188, 190-191 et 192.)

[3] Martí commet un lapsus : il a été baptisé le 12 février 1853, le 28 janvier étant sa date de naissance (ce document est reproduit in Anuario del Centro de Estudios Martianos, nº 2, 1979, p. 45.

[4] El Federalista, journal politique mexicain paru le 3 janvier 1831 contre le gou-vernement d'Anastasio Bustamante en vue de « briser les liens qui suffoquaient la presse ». À sa seconde époque (1872-1878), Alfredo Bablot étant rédacteur en chef, il se dote d'une édi-tion littéraire dominicale. Paraissant tous les jours (sauf le lundi), il reçoit la collaboration des principaux écrivains mexicains de l'époque, dont celle, occasionnelle, de Martí, qui y publie aussi cinq articles après la fermeture de la Revista Universal le 19 novembre 1876.

[5] Gerardo M. Silva, journaliste et poète mexicain. Compagnon de Martí à la Revista Universal, il collabore aussi à El Federalista, à El Constitucional, dont il a été rédacteur, et à El Socialista. Martí lui dédicace une photo de lui : « A Gerardo Silva , qui me donne foi dans le Mexique. Son ami très aimant. José Martí. » (O. C., t. 20, p. 522.) Il écrit le 2 mai 1876 : « Gerardo Silva a toujours travaillé, parlant, conseillant, écrivant, en faveur des intérêts des ouvriers, sans flatter leurs passions et sans se détourner d’une conduite inspirée de la sym-pathie et de la bonne foi. » (OCEC, t. 4, p. 278.)

[6] Sa sœur Antonia Bruna.

[7] Sa sœur Ana (Ana Matilde), décédée à dix-neuf ans, le 5 janvier 1875, un mois à peine avant qu'il n'arrive au Mexique. Souffrante du cœur, elle ne supporta pas l'altitude de Mexico.  Fiancée au peintre Manuel Ocaranza, elle mourut quand celui-ci était à Paris.  Martí avait écrit sur cette mort, le 28 février 1875, un poème intitulé «Mis padres duermen» (cf.  Poesía Completa, edición crítica, t. II, pp. 51-54).  On en connaît un second, antérieur, dont le premier vers est : «Ma jolie petite sœur», vraisemblablement écrit en Espagne puisqu'il fait allusion à la joie que lui procure une lettre d'elle (Id., pp. 9-10). Sur elle, cf. Camilo Carrancá y Trujillo, Ana Martí, Mexico, 1934.

16

 

 [Hacienda San Gabriel (Mexique), le vendredi 28 décembre 1877][1]

 

         Mon frère,

 

Tel Cervantès , le pied à l'étrier, mais – non comme lui -, à l'étrier de la vie[2], je vous envoie, pour que vous souffriez, travailliez et me pardonniez, des brouillons recomposés du second feuilleton[3]. Je ne sais comment vous vous en sortirez.

D'Iguala, de Chilpancingo[4], je vous écrirai plus calmement et plus longuement. Maintenant, nous avons hâte de partir de l'hacienda où l'odeur du sucre et le bruit du moulin nous soulèvent le coeur.

         Carmen est très belle, et très conversante de vous tous. Vous nous aimeriez encore plus si vous nous entendiez[5]. Ce soir, elle se propose courageusement d'arriver à Iguala. Là, nous renouvellerons la nombreuse escorte qui nous suit grâce à la bonté de Medina , l'ami empressé de Macedo .

         Le soleil est vraiment déjà très haut. Il en est un autre, encore plus vif, pour son ami amoureux, dans l'âme de

 

 José Martí

 

         Je vous écrirai au sujet des tableaux de Manuel . J'ai très envie du portrait du loyal Arabe [6], et j'embrasse, de la part de Carmen et de la mienne, – et elle me le demande très affectueux – Lola .

 

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[1] Correctement classée dans l'édition princeps (p. 38); année rajoutée in O.C. Les recherches menées par l'historien mexicain Alfonso Herrera Franyutti permettent de dater très exactement cette brève missive (cf. «Tras las huellas de Martí en México. Aproximación a un viaje hacia Acapulco», Anuario del Centro de Estudios Martianos, La Havane, 1989, nº 12, p. 123). Depuis sa lettre précédente, Martí a enfin entrepris son voyage vers Mexico. Il est parti le 28 novembre pour Escuintla; le 29, il est à San José sur la côte Pacifique d'où il embarque sur un des vapeurs de la ligne du Pacifique qui font la traversée de Panama à San Francisco avec une escale à Acapulco. Il y arrive le 4 ou le 5 décembre. Là, il s'engage dans une caravane de cavaliers qui part pour Mexico qu'il atteint  le 11 décembre.  Il s'installe chez Mercado. Le jeudi 14 décembre, El Federalista salue son arrivée : «Le jeune et doux poète José Martí est de retour à Mexico depuis mardi après une année d'absence. C'est pour nous une fête que d'annoncer la bonne nouvelle aux amis du Cubain inspiré.»  Le mariage civil puis le religieux ont lieu à quelques minutes de différence, le 20 décembre 1877, à six heures de l'après-midi, les témoins étant le père de Carmen, Mercado, Manuel Ocaranza et Ramón Guzmán, maintenant son beau-père par alliance. La fête de mariage se déroule chez Mercado. Il reste cinq jours de plus à Mexico. Mercado lui offre un déjeuner au Tívoli de San Cosme. Martí prononce aussi une petite allocution à une distribution des prix à laquelle l'invitent ses amis et dont il nous reste des extraits (cf. O. C., t. 22, pp. 85-86, fragment 140). Le 25, El Federalista l’invite à un dîner de fin d’année (cf. Alfonso Herrera Franyutti, «La última fiesta de El Federalista», in Panorama Médico, Mexico, mars 1970, p. 41). Il repart pour le Guatemala le 26 décembre au petit matin en diligence, Carmen enfin à ses côtés. Direction : de nouveau Acapulco, mais par un autre itinéraire. Martí profite du voyage pour terminer et corriger sa brochure sur le Guatemala, dont Uriarte a déjà écrit le prologue. La première étape où passer la nuit est Cuernavaca. L'hacienda dont parle Martí dans cette lettre est celle de San Gabriel, et c'est là qu'il trouve le gîte de la seconde étape. Elle appartenait à Ignacio Amor y Escandón.

[2] Allusion à la fameuse dédicace au comte de Lemos : Le pied déjà à l'étrier, assoiffé de la mort, placée par Cervantès en tête de Les Travaux de Persilés et de Sigismonde quelques jours avant son décès.

[3] De la brochure sur le Guatemala.

[4] Deux villes de l'Etat de Guerrero, la seconde en étant le chef-lieu.

[5] C'est de cette époque que date le seul texte connu de Mercado ayant à voir – quoique indirectement – avec Martí, à savoir le compliment écrit sur l'album de mariage du jeune couple et adressé à Carmen : «Les rêves de bonheur sont désormais certains.  Attei-gnez-le : aujourd'hui, aussi accomplie que vous le méritez, en unissant votre sort à jamais à celui de l'élu de votre âme, à cet être privilégié en qui se conjuguent admirablement les dons les plus beaux et les plus brillants de l'intelligence et des sentiments.  Lui aussi va être très heureux, qui trouvera dans vos regards une large compensation à ses douleurs terribles d'autrefois et aux amertumes qui peuvent lui être encore réservées; lui, pour qui votre tendresse ineffable, vos solides vertus, votre beauté idéale et votre talent distingué seront un stimulant doux et puissant dans la réalisation des pensées élevées et nobles qui se logent en cet esprit géant. // Soyez heureux, très heureux tous les deux !  Couple enviable qui sèmera partout des sympathies parfumées et des exemples très féconds et recueillera partout des hymnes de louange et d'amour sincères et enthousiastes...! // Adieu, Carmen, adieu Pepe.  Qu'il y ait toujours en vous un souvenir pour ceux qui jouissent ici de votre bonheur, et que les larmes affectueuses des cœurs amis que vous laissez ici ne le troublent pas. Mexico. Décembre 1877.  Manuel A.  Mercado.»  (Cité par Alfonso Herrera Franyutti, Martí en México, Mexico, 1996,  Consejo Nacional para la Cultura y las Artes, p.  225.)

[6] L'aîné de Mercado, bien entendu.

17

 

Chilpancingo, le [mardi] 1er janvier 1878

 

         Mon frère,

 

Si ceux qui le méritent sont heureux, et, faisant preuve de grandeur d'âme, le sont, je n'ai pas à vous souhaiter une bonne et heureuse année. Il est impossible que des malheurs vous arrivent : vous avez fait trop de bien.

         Nous voilà donc ici, Carmen entourée d'une auréole, moi d'amour et de peines. Sa très noble tranquillité m'opprime le cœur. Chacun de ses jours vaut une de mes années. Cette lune de miel, errants, vagabonds, convenait à nos noces : des pèlerins dans le grand pèlerinage. Elle dort au milieu des sauvages et en plein air, souffletée par les vents, éclairée par des torches funèbres d'ocote[1], et elle me sourit ! Je ne parlerai plus de courage de Romain. Je dirai : courage de Carmen.

         J'ai trouvé ici votre lettre amoureuse; celle-ci aurait dû être ac-compagnée de papiers guatémaltèques. J'ai eu toute cette après-midi – les souffrances sont paresseuses quand il s'agit de m'abandonner – une petite attaque, suffisante pour me voler le temps et les sens. Bien que brève, elle a été du genre de celle que m'a soignée Peón [2].

         J'ai découvert que j'étais connu ici – à Chilpancingo ! où la Na-ture a un sceptre, et la misère un palais.

         Que Macedo sache qu'Alfaro [3] m'a servi avec empressement. Et le bon Emparán [4], avec flatterie. Il invente des détails pour m'être utile.

         Nous arrivons à Acapulco le 5 et je vous y écris avec le reste des originaux[5]. Nous y allons sous une escorte de gardes ruraux de la Fédération. Du 8e.

         J'écrirai chez moi, et à tous ceux que j'aime, depuis le Port[6]. Si j'écris à tous ceux que j'aime, à quel ami écrirai-je le plus ? Il est de nobles dévotions qu'on ne peut payer. Qu'ai-je pour les inspirer à quelqu'un qui vaut tant ? Valé-je vraiment quelque chose ?

         Maintenant, adieu ; Carmen m'appelle, et l'aube est proche. Aimez-moi beaucoup, car elle et moi nous vous payons de retour. Elle embrasse Lola , et moi, vos enfants. Un shake-hand de nouvel an au peintre éminent – c'est moi qui le dis – et à vous, une bonne dose d'âme de votre frère

J. Martí

 

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[1] Espèce de pin très résineux servant à faire des torches.

[2]  Rappelons que Peón est, en plus d'écrivain, médecin. Mais de quelle affection s’agit-il ?

[3]  On ignore de qui il peut bien s'agir.

[4] José Manuel Emparán, de Veracruz, chef du département des finances de l'Etat, qui lui a remis une lettre de Mercado.

[5] De sa brochure sur le Guatemala, qu'il continue de rédiger et de corriger.

[6] Acapulco.

18

 

[Acapulco, le samedi 5 janvier 1878][1]

         Mercado

 

Je ne sais plus si le cahier antérieur finissait là où celui-ci commence. Sinon, pardonnez-moi encore, tranchez où vous voulez et ravaudez comme bon vous semble.

Chez moi je laisserai écrit[2].

         Voyez donc que je n'ai confiance qu'en vous pour que messieurs les compositeurs ne me convertissent pas ingente en urgente[3].

 

Votre frère

 

J. Martí

 

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[1] Lettre inédite jusqu'en 1984 où Carlos Ripoll la publie avec d'autres textes inconnus in Diario de las Américas, Miami, 20 mai 1984.  Les présentant, Ripoll indique qu'il a obtenu ce lot de lettres (dont quatre à Mercado) d'un certain Marcos A. Kohly dont il ne donne pas les coordonnées et dont on ignore donc pourquoi il avait en sa possession des lettres adressées à Mercado... Il suppose qu'il peut s'agir d'une collaboration dont Martí  aurait déjà envoyé une partie. L'étonnant, c'est qu'il n'ait pas compris en 1984 qu'il ne pouvait être question ici que des manuscrits de la brochure sur le Guatemala et que ce soit García Pascual qui le lui ait suggéré – comme Ripoll le reconnaît dans un ajout entre crochets à la version électronique de son site sur la cybertoile – une fois ces textes publiés dans le livre Páginas sobre José Martí, 1994. A aucun autre moment, Martí n'a envoyé des textes à Mercado pour qu'il les lui révise en vue d'impression, sauf certaines chroniques d'à partir de 1886 pour le journal El Partido Liberal. Tout le voyage de retour au Guatemala du nouveau couple se déroule à l'ombre de ces pages qu'il corrige, comme on le voit dans les deux précédentes et dans les deux suivantes. Je situe donc cette lettre entre ces deux dates pour des raisons qui coulent de source : le temps disponible. On y retrouve d'ailleurs la même injonction que dans la lettre du 7 janvier 1878 : «coupez, retranchez, tranchez»... S'il est arrivé le 5 à Acapulco, il se peut qu'il y ait posté ce jour-là les feuillets révisés durant le trajet depuis le 1er janvier et que cette missive soit donc de cette date.

OCEC (t. 5, p. 197) affirme coïncider avec la datation d’Epistolario alors que cette lettre n’y apparaît pas et renvoie au t. 1, p. 102, qui correspond à la lettre du 28 décembre 1877 ! Les éditeurs datent celle-ci du 27 0u 28 décembre 1877, d’Iguala, sans trop préciser les motifs de leur choix, sans doute parce que Martí affirme le 28 décembre qu’il écrira « plus calmement et plus longuement » d’Iguala… Or, les éditeurs situent aussi la lettre 16 du 27 ou 28 décembre. Si Martí envoie à Mercado un cahier de la brochure Guatemala depuis l’hacienda de San Gabriel, il semble douteux qu’il lui en ait adressé un autre d’Iguala, le lendemain. De plus, le 1er janvier 1878, de Chilpancingo, il lui écrit clairement qu’il ne peut lui envoyer des « papiers guatémaltèques » parce qu’une « attaque » lui a volé « le temps et les sens » tout l’après-midi. Qui plus est, il y précise qu’il arrivera le 5 à Acapulco et qu’il lui écrira « avec le reste des originaux ».  Il est donc plus probable, comme je l’ai dit plus haut, que cette lettre soit d’Acapulco et du 5 janvier 1878.

[2] Ripoll a finalement publié fin 2000 le fac-similé de cette lettre sur son site Internet,  à l’article « La boda de Martí », (ce qui permet, d’ailleurs, de rectifier des erreurs de lecture – assez fréquentes chez lui, malheureusement : ainsi « No sé ya si… » et « Vea que en sólo Ud fío »). La leçon de Ripoll est la suivante : «A casa rejaré [?] escrito.» On comprend le signe d'interrogation, parce que cela ne veut strictement rien dire, à plus forte raison quand le verbe rejar est absent de la langue espagnole. Il semblerait plus logique de lire dejaré, qui serait mieux compréhensible : «Chez moi je laisserai écrit», sans doute en écho à la phrase du 1er janvier : A casa, y a cuantos amo, escribiré desde el Puerto [«J'écrirai chez moi, et à tous ceux que j'aime, depuis le Port» (Acapulco)].

[3] Autrement dit, urgent pour très grand, énorme.  Il semble que cette anecdote ait beaucoup amusé – ou fâché – les deux compères et qu'elle soit encore toute fraîche. En tout cas, elle est restée gravée dans la mémoire de Martí puisqu'il l'évoquera dix ans plus tard, quasiment dans les mêmes termes, dans sa lettre du 20 octobre 1887 (cf. lettre nº 91, note 475)

19

 

Acapulco[1], le [lundi] 7 janvier [1878][2]

 

         Mon frère Mercado,

 

Je le savais, et je l'ai serrée dans ma main comme si je serrais votre main : j'ai trouvé une lettre de vous en arrivant ici.

Du chemin, que vous dirai-je que vous n'imaginiez ? A l'aller, les ailes que je portais me couvraient les yeux; maintenant que je devais la protéger de mes ailes, j'ai vu toutes les péripéties très cruelles, les nuits rudes, les montagnes éminentes, les fleuves fougueux que les voyageurs esquivent avec juste raison. Carmen , extraordinaire; moi, heureux et triste, très heureux ! Sur le long trajet parcouru du 26 au 5, avec trois jours de repos intermédiaires, des bandes de voleurs, heureusement mis en fuite par notre escorte[3]. N'était-ce pour ce courrier qui part d'ici d'un moment à l'autre, je laisserais pour le prochain une lettre de remerciement à Macedo . J'ai été reçu aussi bien par Alfaro que par Medina [4]. Et par Emparán , si vous n'étiez pas né à Michoacán, je dirais : «véracruzènement».

         De l'opus majus, pauvre petit livre ! je vous envoie la plus grande partie en recommandé. Par ce même courrier. Paginez-le comme il vous chante; maintenant, à la suite de ce que je vous ai déjà envoyé, je vous adresse 77 pages. Comme j'aime beaucoup ce qui est large, élevé et vaste, et que tout l'est en notre Amérique, ces mots se répètent peut-être trop : coupez et retranchez. Comme je n'ai pas eu le temps de lire ce qui est écrit, là où il y a une idée ou une notice répétée, tranchez aussi. Ce livre n'est pas un cas de gloire littéraire, mais il faut le faire pour ne pas perdre celle qu'on a gagnée. De la publication, que puis-je vous dire ? J'y porte un très grand intérêt. Elle me semble indispensable à mon avenir immédiat. Il ne manque que des notices de poètes et d'artistes que je donnerai en hâte, le pied sur l'échelle de coupée du vapeur. Ce seront trente pages, qui vous parviendront, pareil que celles-ci. En ce qui concerne les envois, je l'écris à Uriarte et je vous le dis aussi à vous. N'importe quel objet peut être consigné à Velad et Denfort[5], et ceux-ci l'adressent au Guatemala, à moins qu'il n'y ait une meilleure voie. La consignation doit se faire par la maison Gutheil[6]. Ainsi, vous pourrez m'envoyer ceux de mes vieux livres qui me font défaut pour l'instruction générale couvrant tous les aspects que je prévois.

         Je mets donc ici un point final, et en le disant à celui que j'aime le plus au Mexique, je dis : adieu, Mexique. Si seulement les peuples étaient des hommes et qu'on puisse les étreindre ! Votre peuple n'a rien de plus généreux et d'aimable que vous-même, et je l'étreins en vous.

         Il me restera du temps pour écrire des tableaux de Manuel.

         J'en aurai toujours pour me rappeler que les frères ne sont pas seulement ceux qui sont nés du même père et de la même mère. Il y en a d'autres, et Carmen et moi vous estimons beaucoup. Soit nous revenons soit nous vous attendons. Aimez-nous. Embrassez vos enfants.

 

José Martí

 

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[1] Acapulco n'est évidemment pas la fameuse station balnéaire d'aujourd'hui : «C'est seulement une petite localité de trois mille âmes, un site infect, malsain et pestilentiel, doté d'un long quai où accostent les bateaux de la ligne du Pacifique pour charger le charbon de pierre qui vient d'Australie à bord de bateaux à voile et pour se réapprovisionner en vivres et en eau.» (Alfonso Herrera Franyutti, op. cit., p. 129.)

[2] Année rajoutée dans l'édition princeps (pp. 41-42).

[3] C'est ainsi que Martí évoque, très vite, ce terrible voyage à dos de cheval, sur des sentiers minuscules qui croisent des rivières qu'il faut franchir à gué, ou sur des canoës, entre des montagnes très élevées, à la merci de bandits de grand chemin. Quel voyage de noces que celui-là ! Mais quelle «leçon de choses» aussi pour Martí qui ne cesse de toujours plus apprendre de «son» Amérique. On retrouve vraisemblablement des échos de cette expérience concrète dans une de ces notes énigmatiques qu'il n'a cessé d'écrire toute sa vie et qu'il est souvent impossible de dater avec précision : «Nuit solitaire – amère ! De quelle manière différente, quand, allongée sur la même couche, je lui parlai du livre commencé, d'union de peuples, d'idées non comprises, de ma douleur pour la misère d'autrui, de la façon dont le bien-être augmente, de la façon dont le bien-être est menacé, ce bien sûr. Dont il se rit des richesses e