José Julián Martí Pérez
Apôtre de l'Indépendance
de Cuba

 

  

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 Lettres de José Martí

Lettres de Cuba N° 9 Année 2004

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Par Jacques-François Bonaldi

Le Cubain José Martí (1853- 1895) constitue l'un des sommets de la pensée latino- américaine au XIX e siècle. Mais son importance n'est pas seulement historique : on ne saurait comprendre en effet les valeurs politiques et humaines qui sous- tendent actuellement la Révolution cubaine et que prône celle- ci sans s'en remettre aux idées qu'a avancées dans bien des domaines celui qui est qualifié à Cuba de Héros national.
Il est des affections d'une pudeur si délicate... contient les cent quarante et une lettres qu'il adressa à son ami mexicain Manuel Mercado pendant vingt ans : elles donnent accès à un Martí vivant et souffrant au jour le jour, un homme dans son intimité en quête de sa réalisation personnelle et de son rêve d'indépendance de Cuba, ce qui était en fait une seule et même chose. On y vole toujours haut. En effet, nulle part ailleurs
Martí ne se livre tant, ne se dissèque à ce point dans ses

 

angoisses et ses allégresses existentielles, dans ses affres et ses désirs, dans ses choix de vie, dans ses amours humaines et ses passions intellectuelles, dans ses ambitions et ses frustrations. Bref, sa vie entière sous toutes ces facettes y défile. C'est souvent très poignant, toujours très soutenu et brillamment écrit.
Mais le présent ouvrage n'est pas une simple traduction. L'auteur s'est efforcé d'éclaircir dans un appareil de notes fourni les doutes qui pourraient naître chez le lecteur français, en une espèce d' «  édition critique  » vis- à- vis du contexte historique et humain de cette correspondance. Ainsi que de préciser des points de détail et surtout de projeter sur ces lettres l'éclairage offert par des textes publics de Martí ou par d'autres lettres adressées ou reçues, et qu'il cite parfois longuement, soit pour la beauté de l'écriture, soit pour leurs analyses frappantes de prémonition – notamment de la société nord- américaine de son époque – soit pour leur intérêt spécial aux yeux

 
 
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d'un public français. Et ce afin de révéler Martí dans toute sa complexité et sa richesse : comme homme politique, comme militant passionné et clairvoyant de l'indépendance cubaine, comme poète et esthète, comme journaliste, etc. Bref, Martí homme « dans tous ses états ».
Tiré de la préface de Pedro Pablo Rodríguez:
Jacques- François Bonaldi s'est lancé, avec cette traduction, dans une entreprise à risques, mais il a su soutenir la gageure : ces lettres offrent en effet bien des complexités à l'heure de les transcrire dans une langue étrangère, depuis la richesse idiomatique de l'écrivain qui invente de nombreuses néologismes et recourt à des tournures syntaxiques et grammaticales tout à fait osées, jusqu'à son langage très imagé et, surtout, aux nombreux détails circonstanciels et contextuels qu'il y aborde.
Pour traduire dûment cette correspondance, il faut être sans aucun doute un bon connaisseur de Martí et
de son œuvre, et Bonaldi l'est depuis longtemps, comme il le

 

prouve maintenant dans cette œuvre admirable, aussi bien par le soin apporté au transfert linguistique que par la tâche herculéenne ayant consisté à dater de nombreuses lettres sans référence, à ajouter un appareil de notes explicatives et informatives volumineux et à introduire de multiples renvois à d'autres écrits de Martí portant sur des thèmes et des questions abordés là.
Nous nous trouvons donc face à une traduction qui s'accompagne d'un très sérieux effort de recherche, comme l'exige ce genre d'écrits quand on veut rendre le texte traduit accessible à des lecteurs d'une autre époque, d'une autre langue et d'une autre culture.
Le travail rigoureux de Bonaldi a été si pertinent que j'ai introduit plus d'une des ses propositions de datation de lettres dans la prochaine édition cubaine de la Correspondencia a Manuel Mercado . De fait, il a été et reste un vrai, un inestimable collaborateur scientifique du Centro de Estudios Martianos.

 
 
-III-

 
     
     
 
 

Par José Martí Pérez
Traduit par Jean-François Bonaldi

24

Guatemala, le [samedi] 6 juillet 1878
Mon frère,
Je porte au cœur votre dernière lettre : elle était comme j'en avais besoin en ces jours amers que je suis en train de passer. Des problèmes de conscience, d'espérance, d'avenir : tout contribuait à faire de ma situation l'une des plus difficiles de ma vie. Ici, ce que je croyais mes meilleurs droits ont été mes graves sentences. J'ai dû laisser ce qu'on m'avait donné, car le pain ne mérite pas qu'on le pétrisse de sa propre indignité. Il y a eu en ma faveur un vrai parti, et je suis satisfait de constater qu'on a fait pour moi, spontanément, bien plus que ce qu'on est accoutumé de faire sur cette terre- ci, en hâte et pour un esprit
pur incompréhensible, envers qui ce soit. Imaginez ce que les Français appellent égout , et

 

vous aurez une idée des hommes et des choses en place. Ceux qui croient comme le gouvernement, encore qu'il ne s'agisse pas d'une question de croyance, sont des laquais ; ceux qui voudraient mordre la main qui les fouette font plus que la baiser : ils la lèchent. Toute vérité commune est une audace ; toute institution démocratique élémentaire, de la propagande démagogique. Et ce n'est pas que je l'aie tenté, encore qu'on ait peut- être prévu, me connaissant mal, que je la tenterais. Mais, parmi ces hommes d'une petitesse extraordinaire, tout ce qui révèle de la vigueur, de la personnalité, de l'austérité, de l'énergie, semble un crime. J'ai éveillé des craintes injustifiables, des oppositions extrêmement tenaces, des persécutions incroyables. Je n'ai eu l'an dernier, plein de Carmen et de foi en moi et en autrui, et d'amour à la solution de tant de problèmes essentiels qui se présentent sur ces malheureuses terres, je n'ai eu, donc, le temps que de connaître ceux qui me caressaient et me mentaient. En

 
 
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rentrant, j'ai trouvé en général la tyrannie déchaînée; et, en ce qui me concerne, la colère visible. Provoquée par quoi ? Par mes discours généraux ; par ma chaire d'histoire de la philo- sophie ; par le livre que vous connaissez et qui ne vaut pas, non, vraiment pas, le soin amoureux avec lequel vous avez veillé sur lui. Ceci ayant été converti – et plus vite encore depuis les événements de novembre – en une grande hacienda où tout obéit au fouet d'un contremaître capricieux, j'ai décidé de partir. Où ? A Cuba, me disaient mes devoirs de famille, mon fils qui va naître, les larmes de Carmen et la perspicacité de son noble père. Partout ailleurs qu'à Cuba, me disaient la logique historique des évé- nements, mes goûts on ne peut plus libres, le plaisir douloureux avec le- quel je me suis accoutumé à savourer mes amertumes, ma croyance absolue – fondée sur la nature des hommes – qu'il était impossible que la guerre s'éteigne à Cuba. Et pourtant, la guerre s'est éteinte; la nature a été mensongère, et une trahison incompréhensible a pu plus que tant de vexations terribles, que tant d'injures inoubliables ! Transi de douleur, je sais à peine ce que je dis. Est- ce à vous que j'ai à dire combien de propos

 

 superbes, combien de sursauts puissants bouillonnent en mon âme ? Que je porte mon malheureux peuple dans ma tête et qu'il me semble que c'est d'un souffle mien que dépendra un jour sa liberté ? Ne viendra- t- il donc jamais pour moi, le moment où je me produirais dans les circonstances favorables – arbitres capricieux de la renommée et du destin des hommes ? Ce n'est pas pour être un martyr puéril, mais pour travailler en faveur des miens et me fortifier en vue de la lutte que je vais à Cuba. Le plus impatient me gagnera, pas le plus ardent. Et il me gagnera en temps, pas en force et en hardiesse.
Hier encore, malgré les prières de Carmen qui pleurait, malgré ce que ma mère pleure sans me le dire, malgré ma parole donnée au généreux Zayas , je résistais à toute tentative d'aller à Cuba et j'avais fermement décidé d'aller au Pérou. On m'y attendait déjà et on m'y préparait un accueil. Aujourd'hui, mon ami, les fondations de mon espoir se sont effondrées. J'étouffe ma véhémence; j'écoute ma prudence et je me plie de nouveau aux besoins des autres. Les lettres que vous m'écrirez désormais, adressez- les à Fermín : j'irai les lire là- bas.

 
 
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On croit que je rentre dans ma patrie ! Ma patrie est dans tant de tombes ouvertes, dans tant de gloire achevée, dans tant d'honneur perdu et vendu ! Je n'ai plus de patrie, tant que je ne l'aurais pas conquise. Je me rends sur une terre étrangère où l'on ne me connaît pas et où, dès qu'on me soupçonnera, on me craindra. Briller là- bas me ferait honte. Mais pourrai- je vivre de la façon obscure à laquelle j'aspire pour si longtemps ? Je devrai étouffer en moi, pour vivre dans un calme apparent et dans une tranquillité meurtrière, toute grande inspiration, toute amoureuse exaltation, tout noble instinct. Vous connaissez ma passion de la justice, mon ar- deur contre l'infamie et le déni le plus infime du droit, mon amour d'amoureux de la gloire et de l'éclat de l'Amérique : comment pourrai- je lâcher les rênes de tous ces sentiments naturels, si dominants en moi et si vifs ? Comment pourrai- je vivre avec tous ces aigles enfermés dans le cœur ? Je crains, mon ami, que les battements de leurs ailes ne me tuent. Je crains perdre mes forces dans ce terrible combat silencieux. Qui est né à un moment plus difficile, entouré de

 

circonstances plus amères ?
Quand j'étais tout petit, j'avais commencé d'écrire un poème dans l'introduction duquel le Bien et le Mal se disputaient un homme qui venait de naître. Après, j'ai pleuré comme un enfant en constatant que c'était en gros la pensée qui est à la genèse du Faust . Le Bien, sûr de son règne dans la conscience, abandonnait le nouveau- né au Mal. Ne vous semble- t- il pas, mon noble frère, que le Mal a misé sur moi et s'attache à gagner la partie contre le Bien ? Par bonheur, au cas où il ferait la sourde oreille à mon âme, qui parle haut, j'ai à Mexico un exemple vivant d'honnêteté affinée et un modèle d'homme. Ma douleur consiste à devoir entrer dans le chemin réel de la vie, à devoir sacrifier à ses besoins à elle des besoins impérieux à moi, d'un genre plus élevé; à devoir suffoquer tant de pensées audacieuses qui, maintenant – car elles causeraient de l'étonnement au milieu de cette faiblesse générale – devraient éclater mieux que jamais. J'imagine déjà quelles erreurs on a commises, quelles forces on pourrait exploiter, de quelle manière simultanée il faudrait les faire agir, combien de cœurs américains on pourrait

 
 
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exalter et compromettre dans notre lutte. Et ce n'est pas de la folie, non. Libre et sans fils , j'aurais déjà fait parler de moi. Et d'une façon qui m'aurait contenté. Et vous aussi, qui m'aimez tant. Or, au lieu de cela, je rentrerai à présent comme une tendre brebis au bercail ! Maintenant que j'avais presque conclu, avec l'amour et l'ardeur que vous me connaissez, l'histoire des premières années de notre Révolution  ! J'avais révélé nos héros, écrit leurs campagnes avec du feu, tenté de pérenniser nos martyrs. Je m'étais efforcé, avec un attachement minutieux, d'exalter les morts et d'apprendre quelque chose aux vivants. Aucun détail ne m'avait paru anodin. Je faisais tout resplendir d'éclairs de grandeur : de leur éternelle grandeur. Et cette oeuvre noble et filiale d'un esprit libre partira maintenant clouée comme un crime au fond d'une malle ! J'aurai beaucoup à souffrir sur une terre où un tel livre ne peut entrer .
J'aurai beaucoup à souffrir, et j'y vais, ce qui veut dire que je comprends mon devoir et que je l'accomplis sans d'autres plaintes que celles- ci, de l'âme, que je vous envoie. Seuls ceux qui sont capables de les pousser peuvent les

 

comprendre. Je vais être avocat, cultivateur, instituteur : un ravaudeur de formules, un semeur de légumes, un inspirateur d'idées confuses, perdu dans l'écume de la mer. Et pourtant j'y vais.
Agité de la sorte, je n'ai pas copié cette semaine le prologue du livre de Manuel , si longtemps annoncé qu'il vaudrait mieux que je ne l'envoie pas. Mais il partira la semaine prochaine , en même temps qu'un thème de tableau. Je crois toujours qu'il doit avoir le coeur au Mexique, mais les yeux ailleurs. Le thème que j'ai découvert en lisant un livre curieux est un petit thème mexicain .
J'ai rarement senti aussi vive la bonté d'autrui que dans votre der- nière lettre à laquelle je réponds. Ce n'est pas mon ami qui compatit de moi, c'est mon frère qui s'alarme et qui m'appelle. Ce souvenir, toujours vivant en moi, suffit à mitiger en mon esprit les agitations qui l'atterrent à présent. J'ai compris toutes vos craintes et je vous ai étreint à chaque phrase. Je m'enorgueillis d'être aimé ainsi. Je désire qu'il vous arrive du mal à un moment où je puisse le réparer. Peut- être mourrai- je comme j'ai vécu, obscurément et inutilement, mais vous avez sans compter

 
 
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dans mon âme ce que la vôtre me donne sans compter.
Je ne retourne pas à Mexico maintenant, quoique je connaisse bien l'asile aimant qui m'y accueillerait. Mais si je n'aimais pas le Mexique comme une patrie mienne, je l'aimerais comme ma patrie parce que vous en êtes le fils et que vous y vivez. J'irai bientôt vous voir.
L'histoire de Sarre n'avait qu'une solution, qui m'attriste et que je permets, parce que je n'ai absolument aucun moyen de l'éviter. Mais j'ima- gine que mon sacrifice devra me produire quelque chose, et je me vengerai comme il se doit. Comme il se doit.
Ma délicate et amoureuse Carmen , lisant votre lettre, a rendu une fois de plus justice à celui qu'elle croit mon meilleur ami. Les semailles sont stériles, mais en semant bien on récolte du moins des cœurs.
Je vous dis maintenant, sans paix à l'âme, adieu. Il reste en moi un homme double : le prudent qui fait ce qu'il doit, le penseur rebelle qui s'irrite. Satisfait de cette victoire que je remporte sur moi- même, je la pleure avec une amertume indicible. Souhaitez- moi des temps meilleurs, car ils peuvent venir, eux, mais ne souhaitez pas de meilleur ami que vous,

 

car il ne pourrait plus venir.
Caressez Manuel , envers qui je suis en dette ; vos créatures exemplaires. Encouragez Ocaranza . Et dites à Lola toutes ces choses que mérite son âme généreuse.
Pour moi, souffrez et estimez- moi.
Votre frère
J. Martí
***** La conspiration contre Barrios de 4 et 5 novembre 1877, dite de José Kopesky, chef de la caserne d'artillerie, ou du Rosaire noir, que Martí a déjà évoquée dans sa lettre du 10 novembre 1877.
C'est le 10 février 1878 qu'un certain nombre de chefs militaires et civils cubains signent avec les autorités espagnoles le Pacte de Zanjón, qui ne reconnaît aucune des revendications essentielles pour lesquelles les insurgés avaient pris les armes dix ans plus tôt. D'autres chefs militaires refusent le Pacte et décident de poursuivre la guerre, mais les événements sont contre eux. Le plus glorieux d'entre eux, Antonio Maceo, après avoir revendiqué l'honneur de Cuba dans la Protestation de Baraguá (15 mars), doit finalement abandonner l'île à la mi- mai. C'est fin mai que ce qui restait de gouvernement

 
 
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 cubain signa l'armistice. Le 7 juin 1878, tous les combats avaient cessé dans l'île.
Francisco Zayas- Bazán , son beau- père. Malgré cette épithète, les choses continuaient de ne pas aller pour le mieux entre les deux hommes. Et toujours pour les mêmes raisons. Une semaine plus tard, le 13 juillet, Martí écrit à Zayas- Bazán : « J'ai vraiment du mal à vous écrire cette lettre, en réponse à la vôtre du 14 juin. Est- ce un étranger qui me l'écrit ? Alors, je sais bien quoi lui dire. Est- ce le père de Carmen ? Alors, plût au Ciel que je n'eusse pas à l'écrire ! // J'ai ressenti, en lisant votre lettre, de la colère et de l'étonnement. Maintenant, je ne ressens plus ni étonnement ni colère. Tout ceci est dans la nature humaine; c'est moi qui fais mal en en sortant. Vous m'avez pris pour un nouveau danger qui menace votre fortune : vous portez trop loin votre pessimisme, trop loin votre prudence. Peut- être vous méfiez- vous tant des hommes parce que vous avez reçu, à l'âge que j'ai aujourd'hui, un coup semblable à celui que je souffre maintenant. Manque d'argent ? Non, je saurai en trouver. Coup au cœur. Je souffre, oui, que vous tentiez de vous moquer de mes phrases qui révèlent de très

 

 vives douleurs, qui n'en sont peut- être plus pour vous parce que l'âge de les comprendre est passé pour vous. Vous savez bien que ce ne sont pas les aptitudes littéraires qui me font défaut, et que si je sais faire des moqueries, je n'ai pas encore appris à les souffrir. Mais c'est au père de Carmen que j'écris, à celui qui me l'a donnée si noblement que je n'ai pas encore pu l'oublier. // Votre lettre est un étrange prix à l'affection filiale – parce que je l'avais – avec laquelle je vous ai écrit la mienne du 1 er juin, et au sacrifice que, de mon point de vue, je faisais au bonheur de Carmen en rentrant à Cuba dans les circonstances où celle- ci se trouvait encore quand je me suis décidé à y aller. Aujourd'hui, la guerre finie, le sacrifice n'est pas aussi grand. Les choses se sont passées ainsi : vous vous efforciez tenacement pour que nous rentrions à Cuba et, comme pour couper court à toute décision de ma part qui ne soit pas celle de rentrer, vous m'avez écrit une lettre vraiment noble à laquelle j'estime avoir répondu avec autant de noblesse. Ce qui semblait dépourvu de noblesse, c'était de vous demander la quantité nécessaire à notre voyage que – pour ne pas me causer de peine –

 
 
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 vous m'offriez sur je ne sais quel héritage de Carmen. Quand je vois qu'on n'est noble que jusqu'au moment où l'on demande – pour faire ce que souhaitent sa femme et le père de sa femme – ce que celui- ci offre de ce dont il dit que c'est à elle, je fais bien de faire consister la noblesse en d'autres choses. Comme votre lettre était pleine d'exhortations véhémentes et que vous m'y accusiez de fou, et que vous la surchargiez de raisonnements écrasants pour ma conscience, j'ai cru y voir un gémissement de l'âme et, l'âme gémissante – même si cette phrase et ce sentiment sont peut- être un motif de nouvelles moqueries – j'ai accédé à ce que Carmen, ici, et vous, de là- bas, me demandiez avec tant d'insistance. C'est pour faire ce que vous souhaitiez tous les deux que j'ai cru avoir le droit d'accepter ce que, puisque vous me disiez que c'était à elle, vous m'offriez. Je vous ai donc demandé 800 pesos. En quoi ai- je fauté? En acceptant ? Vous n'auriez pas dû alors me l'offrir. En demandant tant ? Vous nous disiez de demander le nécessaire pour notre voyage. Voyons donc si nous avions besoin de moins. Vous vous mettez à examiner  

 

les sommes : je...(le manuscrit est incomplet. Cette lettre était jusque- là inédite, sauf quelques lignes.) . » ( Epistolario , op. cit. , t. I, pp. 126- 127 ; OCEC , t. 5, pp. 315- 316.)
Fermín Valdés Domínguez qui vit à La Havane.
Du Guatemala, vraisemblablement en 1877, Martí écrit à un général non identifié (la lettre est un brouillon rédigé à la suite de commentaires sur Carlos Manuel de Céspedes), mais que Gonzalo de Quesada, l'architecte des Oeuvres complètes, estime d'autorité destinée à Máximo Gómez : « Général, j'ai ému bien des fois en racontant la manière dont vous vous battez : je l'ai écrit, j'en ai parlé, et je ne trouve rien de semblable dans les temps modernes, pas plus que dans les temps antiques. Que ceci soit une raison pour que vous m'excusiez de cette lettre. // J'écris un livre, et j'ai besoin de savoir quelles accusations principales on peut faire à Céspedes, quelles raisons on peut avancer pour le défendre, car, puisque j'écris, c'est pour défendre. On ne doit pas enterrer les gloires, mais les sortir à la lumière. J'ai surtout besoin de savoir ce que contenait la lettre qu'Ignacio Agramonte a adressée à Céspedes au sujet de son

 
 
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renoncement au commandement et au maintien d'une pension. // Je pourrais m'adresser à d'autres, mais j'ai confiance en vous. Comme je devrais un jour écrire votre histoire, je souhaite commencer d'ores et déjà en collectionnant vos autographes. // Personne peut- être ne vous parlera de moi. Mon père a été Rafael Mendive : de l'école, je suis allé à la prison et à un bagne, et à un exil et à un autre. Je vis ici, mort de honte, parce que je ne me bats pas. Sérieusement malade et fortement entravé, je pense, je vois et j'écris. Je vois les pauvretés de ces terres- ci, et je pense avec fierté que nous ne les aurons pas. Tandis que j'admire en silence ceux qui le méritent, et envie ceux qui luttent, veuillez me donner les nouvelles historiques que je vous demande, car j'ai hâte de les étudier et de publier les exploits cachés de nos grands hommes. Je serai chroniqueur, puisque je ne peux être soldat... » ( O. C. , t. 20, p. 263.)
On ne sait rien de ce texte quasiment achevé de Martí sur la guerre de Dix Ans. OCEC (t. 5, p. 312, note 14) suppose que différents fragments apparaissant dans ses cahiers de note (regroupés t. 5, pp. 322- 328), ainsi que le fragment 349 sur Carlos Manuel de

 

Céspedes font partie de ce livre en projet mais presque conclu selon cette lettre- ci.
Cette terre est bien entendu Cuba où la guerre a pris officiellement fin le 10 février 1878 sur la signature du Pacte du Zanjón (non reconnu par un certain nombre de chefs militaires) qui n'accorde pas l'indépendance à l'île et ignore les revendications essentielles des insurgés, dont l'abolition de l'esclavage.
Il en a déjà parlé le 8 mars et le 20 avril 1878.
Il précisera de quel thème il s'agit dans sa lettre datée d'octobre 1878 de La Havane, puis dans celle du 6 mai 1880, de New York.
A la fin de cette lettre, Carmen Zayas- Bazán rajoute un petit mot pour la femme de Mercado : « Chère Lola , vous devez savoir par Mercado que nous allons à Cuba, car Pepe [diminutif de José] le lui a déjà écrit dans deux lettres de suite. Pepe souffre beaucoup à présent, je crois qu'il vivra mieux plus tard et plus content : en aidant ses parents et aidé par mon affection, il oubliera un peu cette douleur de patrie qui est si grave dans les âmes comme la sienne. Moi, franchement, je me réjouis de la paix de Cuba qui apporte la paix à beaucoup de gens et qui est aussi un grand bien pour nous, car elle nous évite d'autres

 
 
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voyages dans des pays étrangers où mon Pepe était craint et non aidé, et où il se consumerait dans une vraie solitude. Ses parents en profiteront et verront combien ils sont aimés, et moi je serai tranquille auprès du mien. // Commencez déjà à penser, ma chère amie, à venir nous voir quand notre cher ami Mercado ira. Vous êtes pour nous très chers et vous nous donneriez une grande fête si nous vous voyions chez nous. // Je suppose que vos enfants vont bien maintenant; nous avons beaucoup souffert en apprenant votre dernier chagrin qui, heureusement, est passé : embrassez- les de ma part et saluez très affectueusement Ocaranza. Pour vous et pour Mercado, un baiser de votre ami sincère. Carmen. »
Et Martí de rajouter à son tour : « J'écris à maman par l'intermédiaire de Zayas. » Ces deux lettres en parallèle offrent le meilleur exemple qui soit des années- lumière séparant ces deux êtres pourtant follement amoureux : tandis que Martí s'offre à vif, se dissèque, Carmen nous ramène sur la terre prosaïque de tous les jours ! Et ceci explique cela... Signalons en

 

passant que, selon Carmen, Martí aurait censément écrit deux lettres à Mercado où il l'avertit de son retour à Cuba : comme on a pu le constater, ces deux lettres n'existent pas. Se sont- elles égarées ?

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[ New York ], le [lundi] 22 mars [1886]
Mon frère cher,
Je vous écris en attendant Pablo Macedo qui m'a promis de passer me voir un instant avant son départ.
J'ai l'esprit occupé, comme un enfant qui jouerait avec un rayon de soleil, par certaines pensées de résurrection, dont Pablo Macedo a la faute. Il a eu spontanément l'idée de me mettre sur la voie de commencer une série de publications américaines utiles, ce à quoi je pense depuis bien des années avec l'insistance de celui qui mûrit ce qui lui est naturel, et le seul objet agréable de ma vie, puisque j'ai perdu l'espoir d'être pour le moment, et peut- être à jamais, utile à ma patrie. Je me réjouis énormément de cette idée, non seulement parce que la joie qu'elle

 
 
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 m'apporte et la noblesse de l'occupation me sauveraient le peu qu'il me reste de santé et d'esprit, mais aussi parce que, comme il me tombe sous la main sans que je l'aie cherché ce que je prépare depuis tant d'années et désire tant, j'en déduis qu'il est naturel et possible que cela arrive, je le considère d'ores et déjà comme fait, et je me vois déjà tiré de l'inactivité et de la tristesse qui me dévorent. Car travailler, le fiel au cou, parmi des hommes qui semblent des griffes pour le simple pain de tous les jours, sans une main d'ami, sans un bout de la Promenade, sans personne en qui s'épancher et à qui faire du bien, c'est jusqu'à indigne de l'homme, et cela me tient à demi- mort et tout honteux. Et puis, pouvoir réunir en une même activité le travail et le grand goût d'être utile me remplit de contentement. J'ai bien tout réfléchi à ce qu'il faut faire dans ce genre d'entreprises, et pour peu que la fortune et les amis de l'éducation au Mexique m'y aident, j'aurai établi sous peu une noble et grande entreprise américaine où je déverserai tout ce que j'ai de prévoyant dans le jugement et d'aimant en l'âme, et aiderai à rendre les hommes conformes à notre

 

époque. Le Mexique, surtout, devra en profiter, parce que, hors des mains d'éditeurs rapaces, il pourra répandre périodiquement des livres vivants et utiles, qui fondent le caractère et préparent à la tâche pratique, à prix très modique. Bref, ne vous ai- je déjà pas dit que cette pensée me convertit en un enfant qui joue dans son berceau avec un rayon de soleil ?
Et puis, si vous me voyiez l'âme ! Si vous voyiez combien elle a reçu de ruades et comme elle est en miettes, dans son heurt incessant aux gens qui se durcissent et se corrompent sur cette terre- ci au point que toute pudeur et toute intégrité leur semblent, parce qu'ils ne les ont plus, un crime ! Je puis vous le dire à vous, parce que vous me croyez : j'ai beaucoup de chagrins dans ma vie, beaucoup, et si nombreux qu'il n'y a plus pour moi de possibilités de guérison complète, mais c'est ce chagrin- ci qui accentue les autres et qui est le plus grave de tous. Je suis – regardez donc un peu comme je me sens ! – telle une biche acculée par les veneurs contre le dernier abri de la caverne. S'il ne tombe pas sur mon âme quelque grande activité qui me l'occupe et me la rachète, et quelque grande pluie d'amour, je me vois au- dedans et je sais

 
 
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que je meurs.
Passons maintenant à autre chose, tout aussi égoïste. Je vous en ai parlé voilà environ un an< , d'une façon générale, mais cette fois- ci je le fais pour de bon. Mes activités, mon temps et mes obligations sont aujourd'hui disposés de telle manière qu'il m'est absolument indispensable – si vous ne voulez pas me voir dans une agonie que mon caractère aggrave – de me créer une petite aide mensuelle de 50 dollars, en échange, bien entendu, d'un travail qui en vaille bien plus. C'est en tout cas ce que j'ai indiqué à Pablo Macedo , et de la façon pratique dont je le propose, il l'a cru, lui, très faisable, tout comme je le crois moi aussi sincèrement. Vous savez déjà que j'ai la main très faite à écrire sur des choses de ce pays- ci pour des journaux de l'étranger; que mes études et mes analyses des choses de cette terre- ci, et de son caractère, de ses éléments et de ses tendances, m'ont rendu presque populaire en Amérique du Sud en cinq ans de travail; et que je me suis lancé là- dedans avec une si bonne fortune que non seulement j'ai remis à leur place certains penchants excessifs que nos pays éprouvent pour celui- ci, sans tomber jamais dans

 

des dénonciations et des censures concrètes, mais encore – et c'est ce qui me flatte le plus – que mes simples correspondances m'ont attiré l'affection et la communication spontanée des hommes à l'esprit le plus élevé et au coeur le meilleur de l'Amérique qui parle espagnol. Le Mexique a irrémissiblement besoin d'une information constante et à l'origine sereine sur les éléments, les évé- nements et les tendances des Etats- Unis. Il est incompréhensible qu'il ne l'ait pas encore, et le journal qui l'inaugurera répondra à un besoin pra- tique et ressenti de façon générale, et gagnera la renommée d'utile et de prudent, outre les profits que reçoit celui qui donne au public ce que le public désire.
C'est donc ce service – soit en quatre correspondances par mois, soit en deux, qui permettraient peut- être de mieux étudier les problèmes – que je vous propose de faire, pour 50 dollars or américains par mois. Je crois fermement que le journal qui les paierait les amortirait en intérêt et en utilité. La Nación de Montevideo me paie 25 dollars par correspon- dance. La Opinión Nacional , jusqu'à ce qu'il m'ait semblé bien de m'en séparer, me payait 100 pour deux. Mais pour le Mexique, outre que

 
 
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j'aurais plus de goût d'écrire pour mon public et de revenir à lui, je tiens compte de l'état actuel des finances et du désir de rendre le plan possible. Il est oiseux de vous avertir, car vous me connaissez, que les feuillets iront jusque là- bas sans réticence ni rapport avec le salaire. Macedo me parle de deux journaux auxquels j'avais moi- même pensé avant de le voir : El Partido Liberal , où il me serait très agréable d'écrire, parce qu'y travaillent, que je sache, Villada , que j'aime, et don Manuel Romero Rubio , qui m'a servi une fois de prudent évite- gaffe, et El Nacional , qui semble aussi entreprenant. Je ne vous en dis pas plus. J'avoue, de vous à moi, que vous me sauvez par là, même s'il ne le paraît pas, d'une vraie angoisse, et j'ose vous inciter fortement à m'aider, comme me l'offre Pablo Macedo en accord avec vous, car ce que j'offre est de la marchandise utile et supérieure par son importance, sauf en ce qu'elle contiendrait de moi, à ce que j'en demande. Que mes deux amis se mettent donc le chapeau et ne rentrent pas chez eux avant de me laisser l'âme contente.
 

 

Ne me grondez pas d'avoir tant parlé de moi. Quand la brebis bêle, le loup est proche ! Cette histoire des journaux est en sus des livres et tient en eux et sans eux. Les livres, c'est la grande oeuvre et, rien que de la penser faisable, je me suis mis aujourd'hui à chanter et à ranger mes pa- piers. Donnez- moi un étrier pour repartir de nouveau sur la vie, car celui qui est