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Jose Marti a traduit et connu Victor Hugo, il a visité
la France et a fait sur elle des commentaires, parmi ses dernières notes
portées sur son journal de campagne figurent des vers en français. Nous
vous offrons à ce sujet un entretien avec Cintio Vitier, Président du
Centre des études sur Marti.
Quels sont les rapports entre Marti et Hugo ?
Le maître de José Marti, Rafael Manuel de Mendive ,
admirait profondément Victor Hugo il l'a très bien traduit et il est
indubitable que cela a eu une influence sur le penchant que Marti a
éprouvé dès son adolescence pour l'œuvre du grand Français.
La présence de l'œuvre d'Hugo s'est fait sentir chaque
jour un peu plus dans l'œuvre de Martí. Dès le Presidio político en Cuba
(Le bagne politique à Cuba), on sent que le jeune homme qui a écrit cela a
été influencé par ses lectures de Victor Hugo. Cet ouvrage voit le jour en
Espagne où Marti a été " déporté " après avoir été condamné aux travaux
forcés à l'âge de 16 ans pour ses idées. La " déportation " était une
pratique courante de la couronne espagnole qui éloignait ainsi les
indépendantistes de Cuba. Dans le cas de personnes fortunées, elle
s'accompagnait d'une confiscation des biens.
Lorsqu'il a débuté dans le journalisme, en 1875, au
Mexique, une des premières choses qu'il fait, est traduire Victor Hugo. Il
traduit un opuscule de Victor Hugo intitulé Mes fils . Il lui a toujours
voué une grande admiration et l'a personnellement connu au cours d'un de
ses passages à Paris lors de sa première déportation en Espagne en
novembre-décembre 1874. Marti a écrit à propos de cette rencontre avec
Victor Hugo : " J'ai vu cette tête, j'ai touché cette main, j'ai vécu à
son côté cette pléthore de vie dans laquelle il semble que le coeur enfle
et des yeux coulent de très douces larmes, les mots sont balbuciants et
bêtes. Enfin, on vit des instants éloignés de l'oppression de vivre.
L'Univers est analogie. C'est ainsi que Victor Hugo est une montagne
couronnée de neige d'où s'échappent à foison les rayons qu'elle reçoit du
Père Soleil lui même. "
Il était en effet devenu ami d'Auguste Vacquerie qui
était le beau-frère de la fille de Victor Hugo. Il s'est alors produit un
phénomène extraordinaire qui a laissé perplexe notre grand Alejo
Carpentier. Marti a écrit quelques années après un article sur " Bouvard
et Pécuchet " de Flaubert alors que le livre n'avait pas encore été
publié.
Il y a de nombreuses choses de la vie de Marti que nous
ne connaissons pas, comme ses relations avec Auguste Vacquerie à Paris qui
lui ont permis de connaître, peut-être pas le manuscrit original mais au
moins les épreuves d'imprimerie ou quelque chose de ce genre. Le grand
écrivain cubain Alejo Carpentier a fait des recherches auprès de ses amis
français spécialistes de ces questions et il n'est jamais arrivé à
éclaircir ce mystère, à savoir comment Marti avait écrit un si bon article
sur " Bouvard et Pécuchet ". Cela veut dire pour le moins que sa relation
avec Auguste Vacquerie a été très profonde, tant sur le plan littéraire
que sur le plan politique.
Carmen Suarez León chercheuse du Centre des études sur
Marti a écrit un excellent livre sur Victor Hugo et Marti . Il souligne
bien l'influence qu'a eue Hugo sur Marti tout en délimitant bien leurs
différences. Comme elle le signale à juste titre, la modernité dont Hugo
se voulait porteur n'est pas celle de Marti parce que la modernité des
métropoles ne peut être celle des colonies. Il y a des manières de voir,
des mises en perspective qui ne sont pas intentionnelles mais néanmoins
inévitables. Elle se penche de nouveau sur la poésie, Marti, le Parnasse
et Baudelaire. Tout cela, Marti l'a connu à fond. Outre ses traductions
d'Hugo, il connaissait très bien les Parnassiens, les Romantiques, les
premiers Symbolistes. Il y a dans ses carnets de notes, des observations
pleines de sagacité sur eux tous.
Marti est retourné dans la capitale française d'octobre
à décembre 1879, en transit vers New York. Cette fois-là, il a levé
l'ancre du Havre le 20 décembre 1879. À Paris, Marti se rend au mur des
Fédérés, sur la tombe d'Abélard et Éloïse, au théâtre de l'Odéon. Dans
l'article qu'il consacre à l'Exposition de Paris dans sa revue destinée
aux enfants d'Amérique : " Le monde entier est comme un bateau qui vogue
sur la mer, avec tous les peuples à son bord, et la Tour Eiffel en est le
mât. "
Rappelons que Victor Hugo a d'ailleurs écrit des lignes
émouvantes sur l'indépendance de Cuba.
Qui a enseigné le français à Marti ?
Je ne sais pas, mais il est parvenu à le dominer
parfaitement. Lorsqu'il est arrivé aux États-Unis, il ne connaissait pas
suffisamment l'anglais pour écrire ses chroniques dans cette langue, il a
donc commencé à les écrire en français et on les lui traduisait pour la
presse américaine. Il semble qu'il était plus facile de trouver un
traducteur de français…
Il a été au début autodidacte. Il est possible qu'il ait
appris le français au collège de Mendive où les cours de français et les
leçons portant sur la culture française avaient une bonne place mais,
vraiment, je ne sais pas qui a enseigné le français à Marti. Il est
évident que lorsqu'il quitte le collège San Pablo pour cette autre école,
cruelle, que sera le bagne politique, il connaît déjà bien le français, il
a lu les principaux poètes français de l'époque. On ne sait pas
grand-chose de ses professeurs d'alors, ce qui est certain c'est que le
plus important, non seulement comme enseignant mais comme pourvoyeur d'une
aide financière, a été Mendive. Sans lui, Marti n'aurait pas pu faire
d'études. Cela a été possible grâce à la générosité de Mendive, à l'amour
et à l'admiration qu'il a ressentis pour Marti.
Marti certes, a connu à fond la littérature française,
il a aussi beaucoup admiré Baudelaire, néanmoins sa rénovation de la
poésie prend sa source dans les racines hispaniques, même si une
spécialiste française dont j'ai d'ailleurs traduit une étude sur le
Journal de campagne pour les Annales de Marti de 1968, souligne la
présence de la grande prose française et du Symbolisme dans Marti mais
Ruben Dario a souligné que Marti était un écrivain universel qui s'était
nourri de tous les courants, la littérature anglaise qu'il a enseignée, la
littérature italienne, la littérature allemand. Il a écrit des essais
extraordinaires sur Dostoïevski, sur Pouchkine. Il est impossible de fixer
une limite à sa formation qui n'a certes pas été celle d'un universitaire
comme elle s'entend actuellement. Il a étudié à l'Université de Madrid
puis à celle de Saragosse, aux prises avec de grandes difficultés
financières, souffrant des blessures que les fers lui avaient provoquées
en prison, et affligé par la situation de sa famille et des profondes
souffrances de sa patrie. Nombre de personnes se demandent comment Marti a
pu faire face à tout cela. La réponse est simple : c'était un génie, il
assimilait tout avec une extraordinaire facilité, c'est la seule
explication possible.
Il y a une donnée historique très frappante...
Un
chercheur, Rolando Rodriguez qui a fait en novembre 2000 et février 2001,
deux séries de recherches dans les Archives centrales de l'Institut
d'histoire et de culture militaire de Madrid a publié un livre sur des
documents et des lettres que Marti portait sur lui au moment où il est
mort au combat à Dos Rios. Il est intitulé "Á Dos Rios, à cheval et avec
le soleil sur le front". Un complément est paru dans le quotidien "
Juventud Rebelde " en mai 2001. Il était trop tard pour les inclure dans
son livre. Il a remis au journal Juventud Rebelde la transcription de ces
papiers avec les éléments qui prouvent leur authenticité. Ce supplément
spécial de Juventud Rebelde est paru le 20 mai 2001 et l'auteur signale :
"Sur des feuilles de cahier rayées apparaissent, notées de la main de
Marti, des citations et des aphorismes, copiés principalement en français,
bien qu'il y en ait quelques-uns en allemand, espagnol et latin. Outre des
vers de Mallarmé, figurent des phrases de Paul Margueritte, Tournier,
Joubert, Michelet.
L'une de ses notes me paraît réellement
émouvante. Alors qu'il est en pleine campagne, qu'il côtoie la mort, qu'il
a connu tant de moments amers au cours des dernières années et que des
perspectives si sombres s'ouvrent devant lui, il a en lui toute cette
luminosité intérieure qui lui est propre. Dans ces notes, apparaît tout à
coup un vers de Mallarmé dont il se souvient, cela m'a ému. Comme Mallarmé
était loin de cette réalité ! Imaginez-vous ! En plein maquis cubain ! Le
vers dit : " La chair est triste, hélas, et j'ai lu tous les livres "
traduit par José Marti de mémoire dans le maquis cubain quelques jours
avant sa mort.
Je pense que cela peut être un symbole inattendu et
précieux de la profonde relation qui lie la culture cubaine à la culture
française parce que ce sont des choses dont on se souvient lorsqu'elles
sont vraiment intimes.
(extrait du livre Cuba-Francia, Los frutos de la amistad
paru aux Ediciones sociales, La Havane, 2002, en espagnol) (RHC)
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