José Julián Martí Pérez
Apôtre de l'Indépendance
de Cuba

 

  

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 Défense de Cuba

Par José Martí

Traduit par Jacques-François Bonaldi

DÉFENSE DE CUBA[1]

The Evening Post[2] (New York), 25 mars 1889 

Au directeur de The Evening Post[3] 

Monsieur

Veuillez me permettre, je vous prie, d’aborder dans vos colonnes la critique offensante[4] aux Cubains qu’a publiée The Manufacturer de Philadelphie et que vous avez reproduite en l’approuvant[5] dans votre livraison d’hier[6].

Ce n’est pas ici le lieu de discuter de l’annexion de Cuba. Il est probable qu’aucun Cubain qui se respecte un tant soit peu[7] ne souhaite voir son pays uni[8] à un autre où les meneurs d’opinion partagent à son égard des préoccupations[9] que seule peut excuser la politique fanfaronne[10] ou l’ignorance désordonnée[11]. Aucun Cubain digne ne s’humiliera au point de se voir accueillir comme un pestiféré moral, pour la simple valeur[12] de sa terre, au sein d’un peuple[13] qui dénie ses capacités, insulte sa vertu[14] et méprise son caractère. Il est, certes, quelques Cubains qui, pour des motifs respectables[15], du fait de leur admiration ardente du progrès et de la liberté, du pressentiment de ce que seraient leurs propres forces dans de meilleures conditions politiques, de leur malheureuse ignorance de l’histoire et des tendances de l’annexionnisme, souhaiteraient voir leur île liée[16] aux Etats- Unis. Mais ceux qui se sont battus durant la guerre[17] et ont appris en exil ; ceux qui ont érigé, de l’effort de leer bras et de leur esprit, un foyer vertueux au sein d’un peuple hostile[18] ; ceux qui, du fait de leurs mérites reconnus[19] comme scientifiques[20] et commerçants, comme hommes d’affaires[21] et ingénieurs, comme enseignants, avocats, artistes[22], journalistes, orateurs et poètes[23], comme hommes à l’intelligence alerte et à l’activité peu commune, se voient honorés partout où ils ont eu l’occasion de déployer leurs qualités et où il y a eu assez de justice pour les leur reconnaître[24] ; ceux qui, à partir de leurs membres les moins préparés, ont fondé une ville de travailleurs là où les Etats- Unis n’avaient qu’auparavant que quelques huttes sur un îlot désert[25] ; ceux- là, plus nombreux que les autres, ne souhaitent pas l’annexion de Cuba aux Etats- Unis. Ils n’en ont pas besoin. Ils admirent cette nation- ci, la plus grande de toutes celles qu’a jamais érigées la liberté, mais il se méfient des facteurs funestes qui, tel le vers dans le  fruit[26], ont entrepris leur œuvre de destruction dans cette République grandiose. Ils ont fait des héros de ce pays- ci leurs héros à eux et ils désirent le succès définitif de l’Union nord- américaine[27] comme la plus grande gloire de l’humanité[28], mais ils ne peuvent croire honnêtement que l’individualisme excessif, l’adoration de la richesse[29] et l’exultation prolongée d’une victoire terrible[30] préparent les Etats- Unis à être la nation typique de la liberté, où il ne doit pas y avoir d’opinions basées sur l’appétit immodéré du pouvoir[31], ni d’acquisitions ou de triomphes contraires à la bonté[32] et à la justice. Nous aimons la patrie de Lincoln[33] autant que nous redoutons la patrie de Cutting[34].

 Nous ne sommes pas, nous les Cubains, ce peuple de vagabonds miséreux ou de pygmées immoraux que The Manufacturer se plaît à décrire ; ni le pays de bavards inutiles[35], incapables d’action, ennemis du travail rude que des voyageurs arrogants et des écrivains[36] peignent d’ordinaire, comme ils le font d’ailleurs des autres peuples de l’Amérique espagnole. Nous avons souffert impatients sous la tyrannie ; nous nous sommes battus comme des hommes, et parfois comme des géants pour être libres ; nous sommes en train de traverser cette période de trêve turbulente, pleine de  germes de révolte, qui suit naturellement une période d’action excessive et  malheureuse ; nous devons batailler en vaincus[37] contre un oppresseur qui nous prive des moyens de vie et favorise, dans la belle capitale que visite l’étranger[38], en province où la proie s’échappe de ses griffes, le règne d’une corruption telle qu’elle finira par nous empoisonner[39] dans le sang les forces nécessaires à la conquête de la liberté. Nous méritons à l’heure de notre infortune le respect de ceux qui ne nous ont pas aidés quand nous avons voulu y remédier[40].

            Mais est- ce parce que notre gouvernement a permis systématiquement, après la guerre, le triomphe des criminels, l’occupation des villes par la lie du peuple, l’ostentation de richesses mal acquises par une myriade d’employés espagnols et leurs complices cubains, la conversion de la capitale en une maison d’immoralité[41], où le philosophe et le héros vivent sans pain[42] en compagnie du voleur arrogant de la métropole ; est- ce parce que le paysan honnête[43], ruiné par une guerre apparemment inutile reprend en silence la charrue qu’il a su échanger au moment voulu pour la machette ; est- ce parce que des milliers d’exilés, profitant d’une époque de calme qu’aucun pouvoir humain ne peut précipiter jusqu’à ce qu’elle se  termine d’elle- même, pratiquent, dans la bataille de la vie chez les peuples libres[44], l’art de se gouverner eux- mêmes et d’édifier une nation ; est- ce parce que nos métis et nos jeunes citadins sont généralement de complexion délicate, diserts et bien éduqués[45], dissimulant sous le gant qui cisèle le vers la main qui terrasse l’adversaire, est- ce pour cela, donc, qu’on doit nous taxer, comme le fait The Manufacturer, de peuple efféminé ? Ces jeunes citadins et ces métis au corps peu fourni ont su se soulever un jour contre un gouvernement cruel, payer leur billet à la guerre de la vente de leur montre et de leurs breloques, vivre de leur travail[46] tandis que le pays des hommes libres réquisitionnait leurs bateaux dans l’intérêt des ennemis de la liberté[47], obéir comme des soldats, dormir dans la boue, s’alimenter de racines, se battre dix ans sans solde, vaincre l’ennemi d’une branche d’arbre, mourir – ces hommes de dix- huit ans, ces héritiers de lignées puissantes, ces jouvenceaux au teint olivâtre – d’une mort dont nul ne doit parler que chapeau bas ; ils sont morts comme ces autres hommes de notre pays qui savent, d’un coup de machette, faire voler une tête ou, d’une torsion de la main, renverser un taureau. Ces Cubains efféminés ont eu jadis assez de courage pour porter au bras[48] durant une semaine, face à un gouvernement despotique[49], le deuil de Lincoln[50].

            Les Cubains, dit The Manufacturer, ont de l’ « aversion à tout effort[51] », « sont des incapables[52] », « sont des fainéants ». Ces « fainéants », ces « incapables », sont arrivés ici voilà une vingtaine d’années les mains vides, sauf rares exceptions[53] ; ils ont lutté contre le climat ; ils ont maîtrisé la langue étrangère ; ils ont vécu de leur travail honnête, certains dans l’abondance, quelques- uns dans la richesse, rarement dans la misère ; ils ont acheté ou construit des maisons ; ils ont fondé des familles et des fortunes ; ils aimaient le luxe et ils ont œuvré pour en jouir ; on ne les voyait pas fréquemment sur les sentiers obscurs de la vie : indépendants[54] et se suffisant à eux- mêmes, ils ne redoutaient la concurrence ni en aptitudes[55] ni en activité[56] ; des milliers sont rentrés mourir dans leurs foyers ; des milliers sont restés là où ils ont fini, malgré les difficultés de la vie, par triompher, sans l’aide de la langue amie, de la communauté religieuse ni de la sympathie de race[57]. Une poignée de travailleurs cubains a érigé Key West. Les Cubains se sont faits remarquer au Panama par leur mérite[58] comme artisans dans les métiers les plus nobles, comme employés, médecins ou entrepreneurs. C’est un Cubain, Cisneros[59], qui a puissamment contribué au progrès des chemins de fer et de la navigation fluviale en Colombie. C’est encore un Cubain, Márquez[60], qui a forcé, comme nombre de ses compatriotes, le respect du Pérou[61] comme commerçant éminent. Les Cubains vivent de partout, travaillant comme paysans[62], comme ingénieurs, comme arpenteurs[63], comme artisans, comme enseignants, comme journalistes. À Philadelphie, The Manufacturer a l’occasion de voir tous les jours une centaine de Cubains, dont certains à l’histoire héroïque et à la forte membrure, vivre de leur travail dans une abondance aisée[64]. À New York, les Cubains sont des directeurs dans des banques éminentes, des commerçants prospères, des courtiers connus, des employés aux talents notoires, des médecins à clientèle locale[65], des ingénieurs de réputation universelle, des électriciens, des journalistes, des patrons d’établissements[66], des artisans[67]. C’est un Cubain, notre Heredia[68], qui est le chantre du Niagara. C’est un Cubain, Menocal[69], qui est le chef des ingénieurs[70] du canal du Nicaragua. A Philadelphie même, tout comme à New York, ce sont des Cubains qui ont plus d’une fois remporté le premier prix des universités. Et les femmes de ces « incapables », de ces « fainéants », de ces gens qui ont de l’ « aversion à tout effort », sont arrivées ici, à peine sorties d’une existence somptueuse[71], en plein hiver : leurs maris étaient à la guerre, ruinés, prisonniers, morts[72] ; la « Señora[73] » s’est mise au travail ; maîtresse d’esclaves, elle est devenue esclave ; elle s’est assise derrière un comptoir ; elle a chanté dans les églises ; elle a bordé des boutonnières par centaines ; elle a cousu à la journée ; elle a enroulé des plumes de chapeau ; elle s’est donné corps et âme à son devoir ; elle a flétri son corps au travail. Voilà donc le peuple « à la moralité douteuse » !

Nous sommes « impropres par nature et par expérience à remplir les obligations de citoyen dans un pays grand et libre[74] ». On ne saurait le dire en bonne justice d’un peuple qui possède – de pair avec l’énergie qui lui a permis de construire le premier chemin de fer dans les possessions espagnoles[75] et d’établir malgré un gouvernement tyrannique[76] toutes les instances de la civilisation – une connaissance vraiment remarquable du corps politique, une aptitude avérée à s’adapter à ses formes supérieures et le pouvoir, rare sur les terres tropicales[77], de fortifier sa pensée et d’élaguer son langage. La passion de la liberté, l’étude sérieuse[78] de ses meilleurs enseignements, l’entretien de la personnalité en exil et dans son pays, les leçons de dix années de guerre et de leurs conséquences multiples, et l’exercice pratique des devoirs de citoyenneté chez les peuples[79] libres du monde, ont contribué[80], malgré tous les antécédents hostiles, à développer chez le Cubain une aptitude au gouvernement libre si naturelle en lui qu’il l’établit, bien qu’avec des excès dans la pratique, en pleine guerre[81], qu’il rivalisa de volonté avec ses aînés dans le respect des lois de la liberté[82] et qu’il arracha le sabre, sans égard ni peur[83], des mains de tous les prétendants militaires, si glorieux qu’ils fussent[84]. Il semble qu’il existe dans l’esprit cubain une heureuse faculté de joindre le bon sens à la passion[85], et la modération à l’exubérance. Dès le début du siècle, de nobles maîtres[86] se sont consacrés à expliquer par leur parole et à prêcher par l’exemple de leur vie l’abnégation[87] et la tolérance inséparables de la liberté. Ceux qui, voilà dix ans, occupaient par leur mérite singulier les premières places dans les universités européennes ont été salués, à leur apparition au parlement espagnol, comme des hommes à la pensée sobre[88] et à l’élocution puissante[89]. Les connaissances du Cubain moyen souffrent sans désavantage la comparaison avec celles du citoyen moyen des Etats- Unis. L’absence absolue d’intolérance religieuse, l’amour de l’homme pour la propriété acquise grâce au travail de ses mains[90] et la familiarité   pratique et théorique avec les lois et les processus de la liberté accoutumeront le Cubain à relever[91] sa patrie des ruines que lui auront léguées ses oppresseurs. On ne saurait croire, et c’est tout à l’honneur de l’espèce humaine, que la nation qui a reçu la liberté au berceau et qui a accueilli pendant trois siècles le meilleur sang d’hommes libres[92] emploiera le pouvoir amassé de cette manière pour priver de sa liberté un voisin moins fortuné.

The Manufacturer conclut que « l’apathie avec laquelle [nous nous sommes] soumis si longtemps à l’oppression espagnole est bel et bien la preuve de [notre] manque de force virile et d’amour propre » et que « [nos] tentatives mêmes de rébellion ont été si pitoyablement inefficaces qu’elles ne sont guère plus dignes qu’une farce ». On n’a jamais étalé plus de méconnaissance de notre histoire et de notre caractère que dans cette assertion faite extrêmement à la légère[93]. Il convient de rappeler, pour ne pas y riposter avec amertume, que plus d’un Américain a versé son sang[94] à nos côtés dans une guerre qu’un autre  Américain taxe de « farce ». Farce, la guerre que les observateurs étrangers[95] ont comparée à une épopée, le soulèvement de tout un peuple[96], l’abandon volontaire de la richesse, l’abolition de l’esclavage à notre premier moment de liberté[97], l’incendie de nos cités de nos propres mains[98], la création de villages et de fabriques dans les forêts vierges, vêtir nos femmes[99] de fibres d’arbre, tenir en échec, durant dix ans d’une vie pareille, un adversaire puissant qui perdit deux cent mille hommes aux mains d’une petite armée de patriotes, sans d’autre aide que la Nature ! Nous n’avions pas, nous, de Hessois[100] ni de Français[101], de Lafayette[102] ni de Steuben[103], ni de rivalités de rois[104] qui nous aidassent : nous n’avions, nous, qu’un voisin qui[105] « étendit les limites de son pouvoir et oeuvra contre la volonté du peuple[106] » afin de favoriser les ennemis de ceux qui se battaient en faveur de la même charte de la Liberté sur laquelle il fonda son indépendance[107] ; nous sommes tombés victimes des mêmes passions qui auraient causé la chute des Treize Etats, si le succès ne les avait unis, alors que c’est l’atermoiement[108] qui nous affaiblit, nous, un atermoiement causé non par la lâcheté, mais par notre horreur du sang, ce qui permit à l’ennemi, dans les premiers mois de la lutte, de prendre un avantage irrémédiable, et par une confiance puérile en l’aide certaine des Etats- Unis : « Ils ne vont pas nous voir mourir pour la liberté à leurs portes mêmes sans lever la main ou dire un mot pour donner un nouveau peuple[109] libre au monde[110] ! » Ils étendirent « les limites de leur pouvoir par déférence pour l’Espagne ». Ils ne levèrent pas la main. Ils ne dirent pas le mot.

La lutte n’a pas cessé. Les exilés ne veulent pas rentrer. La nouvelle génération est digne de ses parents. Des centaines d’hommes sont morts[111] depuis la guerre dans le mystère des prisons. La bataille de la liberté ne prendra  fin chez nous qu’avec la vie. Et la triste vérité est que nos efforts auraient très probablement repris avec succès, n’eussent été chez certains de nous –  les annexionnistes – l’espoir peu viril[112] d’obtenir la liberté sans en payer le prix et la crainte justifiée chez d’autres que nos morts, nos mémoires sacrées, nos ruines baignées de sang ne finissent par être rien moins que l’engrais du sol où pousserait une plante étrangère ou l’occasion d’une moquerie[113] pour The Manufacturer de Philadelphie.

 Veuillez croire, monsieur le directeur, en l’assurance de mes sentiments distingués[114].

 José Martí 

 New York, le 23 mars 1889[115] 120 Front Street

 

Anotations du treducteur: Jacques- François Bonaldi

[1] Traduit de la version espagnole par Martí à partir de son original anglais (consulté également).

[2] Son titre exact était The New York Evening Post. Was founded by Alexander Hamilton in 1800. Hamilton chose William Coleman as the first editor. He remained in charge until being replaced by William Cullen Bryant in 1829. Bryant, who remained in control for the next fifty years, was a strong opponent of slavery and gave support to the emerging trade union movement. In June, 1836, Bryant defended the striking Society of Journeyman Tailors by linking the issue with slavery: "They are condemned because they are determined not to work for the wages offered them. If this is not slavery, we have forgotten its definition." In 1881 Henry Villard, a German immigrant with progressive political views, acquired a controlling influence in the New York Evening Post. He appointed Carl Schurz, another radical born in Germany, as managing editor. He was replaced two years later by Edwin Godkin, the former editor of The Nation, another journal owned by Villard. When Henry Villard died in 1900 the New York Evening Post was taken over by his son, Oswald Garrison Villard. He held radical political opinions and gave his support to women's suffrage, trade union law reform and equal rights for African Americans. Villard was a founder member of the National Association for the Advancement of Coloured People (NAACP) and the American Civil Liberties Union (ACTU). A pacifist, Villard opposed America's participation in the First World War. This upset his patriotic readers and advertisers and Villard was forced to sell the New York Evening Post in 1918. Dorothy Schiff purchased the New York Evening Post in 1939. She appointed Ted Thackrey as editor who turned it into a streamlined tabloid. It remained a supporter of progressive politics and was the only New York City daily to support Adlai Stevenson, the Democratic candidate for president, in 1952 and 1956. Schiff sold the newspaper to the Australian, Rupert Murdoch, in 1977.

[3] Le directeur de rédaction était alors Edwin Lawrence Godkin. He was born in County Wicklow, Ireland, on 2nd October, 1831. He studied at Queen's College, Belfast before working as a journalist in London for the Daily News. Godkin moved to the United States in 1856. He worked for various newspapers before becoming editor of The Nation in 1865. Godkin announced that the paper would support progressive causes and advocate legislation "that seems likely to promote equal distribution of the fruits of progress and civilization". The journal supported women's suffrage, equal rights for African Americans and public education. With the help of the outstanding journalist, William Dean Howells, circulation reached 10,000. In June, 1881, Godkin sold the Nation to Henry Villard. He now became associate editor of the New York Evening Post before replacing Carl Schurz as editor in chief in 1883. Edwin Godwin died on 21st May, 1902.

[4] Injurious criticism en anglais.

[5] « En l’approuvant » n’apparaît pas dans l’original anglais de Martí.

[6] Cet article ayant été publié le 21 mars 1889, Martí a donc commencé sa réponse le 22 mars et l’a conclue le 23, comme l’indique la date apposée à la fin.

[7] Self- respecting Cuban en anglais, soit « un Cubain qui se respecte ».

[8] L’anglais dit annexed (« annexé »).

[9] L’anglais dit bien autre chose : prejudices (« préjudices »).

[10] L’anglais utilise ici un terme politique anglo- saxon parfaitement connoté : jingoism, que le Webster définit comme : « chauvinisme ou nationalisme extrême caractérisé spécialement par une politique étrangère belliqueuse ». C’est donc du patriotisme chauvin. Le terme naît d’une chanson populaire de music- hall chantée par G. W. Hunt à l’époque de la guerre russo- turque (1877- 1878), où les sentiments antirusses étaient très forts, quand Disraeli, le premier ministre britannique, avait déployé la flotte de la Méditerranée devant Constantinople. Les russophobes devinrent des jingos, de sorte que tout patriotisme belligérant fut depuis qualifié de jingoïsme. Le refrain de la chanson était le suivant : “We don't want to fight, / But by Jingo if we do, / We've got the ships, / We've got the men, / And got the money too. / We've fought the Bear before, / And while we're Britons true, / The Russians shall not have Constantinople.”

[11] …the prejudices excusable only to vulgar jingoism or rampant ignorance, soit : « les préjugés que seul peut excuser le chauvinisme vulgaire ou l’ignorance crasse ».

[12] L’anglais est plus pragmatique : usefulness (« utilité »)

[13] Community en anglais (« communauté »).

[14] Morality en anglais (« moralité »).

[15] Honorables en anglais (« honorables »).

[16] Annexed en anglais (« annexée »).

[17] Celle de Dix Ans (1868- 1878), bien entendu.

[18] Unfriendly community en anglais (« communauté inamicale »).

[19] Successful efforts en anglais (« des efforts couronnés de succès »).

[20] Martí aurait pu mentionner nommément, à titre d’exemple, le Cubain Carlos J. Finlay (1833- 1915) qui, dès 1881, avait fait connaître à la Conférence sanitaire internationale de Washington sa théorie sur la contagion des maladies, réglant ainsi les différends et contradictions entre tenants et critiques de la contagion : il s’y référa à l’existence d’un courant démontrable scientifiquement, différent des deux précédents, et fondé sur la transmission des maladies d’un individu malade à un autre sain par le biais de vecteurs biologiques. Appliquant cette théorie à la propagation de la  fièvre jaune, il découvrit que le moustique Aedes aegypti était le seul agent capable de la transmettre. Il créa aussi la méthode expérimentale pour produire des formes atténuées de fièvre jaune chez les êtres humains, ce qui lui permit non seulement de prouver la véracité de ses conceptions et découvertes, mais encore de commencer l’étude des mécanismes immunologiques des maladies infecto- contagieuses. Il formula les règles essentielles pour l’éradication du moustique, donnant ainsi naissance à la méthode sanitaire connue comme lutte antivectorielle qui se pratique encore de nos jours.

[21] Railroad builders en anglais (“des constructeurs de chemins de fer ou de voies ferrées »).

[22] Pour en rester au seul domaine de la musique, Martí aurait pu citer trois violonistes qui triomphèrent à l’étranger : Rafael Díaz Albertini, qui fit ses études à Paris et conquit le public par sa virtuosité ; Claudio Domingo Brindis de Salas (1852- 1911), Noir, lui aussi élève du Conservatoire de Paris, triomphe en Europe, aux USA et en Amérique latine ; José White ( Matanzas 1836- Paris 1918), Noir, qui occupa même une chaire au Conservatoire de Paris et, surtout concertiste, écrivit des compositions qui s’écoutent toujours (dont l’habanera La Bella Cubana). Dans le domaine de la composition, Martí aurait dû forcément parler d’Ignacio Cervantes (1847- 1905), « le musicien le plus important du XIXe siècle », selon Alejo Carpentier (La música en Cuba, La Havane, 1979, Editorial de Letras Cubanas, p. 167), dont les dons de pianiste furent loués par Rossini, Liszt et Paderewski. Bien que « musicien de formation française » (id., p. 171), il fut « l’un des premiers musiciens d’Amérique à voir le nationalisme comme le résultat du tempérament national » (p.  176), comme le prouvent ses fameuses Danzas pour piano (1875- 1895), « pages émues, ironiques, mélancoliques, jubilantes, toujours diverses entre elles, petites merveilles de bon goût, de grâce, de légèreté… Au  style net et clair, elles constituent un petit monde sonore… qui n’appartient qu’à Ignacio Cervantes » (pp. 179- 180). Ou encore, comme précurseur de ce « nationalisme », Manuel Saumell Robredo (1817- 1870) qui rêva, dès 1839, d’écrire un opéra national à thème cubain se déroulant à La Havane. « Son œuvre fut celle d’un petit maître, mais elle signifie beaucoup dans l’histoire des nationalismes musicaux de notre continent. Pleine de trouvailles, cette œuvre traça pour la première fois le profil exact de ce qui est créole… Le populaire commença à alimenter une spéculation musicale consciente. On passait du simple instinct à la conscience d’un style. L’idée du nationalisme était née. » (Id., p. 154.)

[23] Pour ces trois dernières catégories, Martí aurait pu se mentionner lui- même.

[24] …are honored wherever their powers have been called into action and the people are just enough to understand them en anglais (« sont honorés partout où leurs capacités ont été appelées à entrer en action et où les gens sont assez justes pour les comprendre »).

[25] …a barren cliff en anglais (« des à- pics déserts »). Martí se réfère ici à Cayo Hueso (la caye aux Os, devenue par euphonie Key West en anglais), qui dut effectivement son progrès au travail des Cubains. Ce n’est qu’en 1822 que l’Espagne cède la Floride aux USA, et donc la caye Hueso, dont la plupart des habitants, dans les années 30 de ce siècle, sont des naufrageurs. Dès 1850, le commerce grandit avec La Havane, le port le plus proche. La guerre de Sécession donne une nouvelle vie à Cayo Hueso du fait des garnisons qui y campent, mais l’île retombe ensuite dans le marasme. C’est un pur produit de la grande île, le tabac, qui marquera le nouvel essor de Cayo Hueso, grâce à l’apport des cigariers cubains : dès lors, la vie se déroule autour du tabac et des cigares et de leur manufacture, dont les deux plus importantes appartiennent à des Cubains : Vicente Martínez Ibor et Eduardo Gato. La guerre de Dix Ans provoque bien entendu un afflux de Cubains fuyant la guerre et les sévices espagnols, si bien que 90 p. 100 des habitants de Cayo Hueso sont des Cubains.  Et Cayo Hueso devient cubain, au point que l’espagnol finit par déplacer l’anglais.

« Key West, ville et port des États- Unis, situé dans le sud de l’État de Floride, sur l’île du même nom, à l’extrémité sud- ouest d’un chapelet d’îles formant un arc de cercle, les Florida Keys (Cayes de Floride). Key West est la ville la plus méridionale des États- Unis. Elle est reliée au continent par une route sur pilotis qui traverse chacune des îles qui l’en séparent. Son économie repose principalement sur le tourisme, la pêche industrielle, ainsi que sur la présence de bases navales de l’armée américaine et d’importants effectifs de garde- côtes. » (Encarta de luxe 1999.)

[26] Heart  en anglais (« cœur »).

[27] American commonwealth en anglais.

[28] Crowning glory en anglais (“gloire suprême”).

[29] L’anglais est moins fort : reverence for wealth (« respect, vénération de la richesse »)

[30] Je suppose que, par cette formule peu claire, Martí veut évoquer les lourdes conditions que le Nord imposa au Sud après sa victoire durant la guerre de Sécession : « D'autre part, cette même guerre posa le problème du retour des États confédérés dans l'Union. Fallait- il appliquer une solution de clémence, comme le désirait Lincoln, ou exiger d'eux une véritable expiation selon l'inclination des radicaux dirigés par Thaddeus Stevens et Charles Sumner ? À cet égard, l'assassinat de Lincoln fut une catastrophe pour l'Union, car l'incapacité de son successeur, Andrew Johnson, à  imposer une politique de réconciliation laissa le champ libre aux excès de la reconstruction. Les États du Sud furent occupés militairement par les troupes nordistes, le pouvoir confisqué par les carpet- baggers (nordistes sans scrupules qui venaient chercher dans le Sud un profit personnel) et les scalawags (« vauriens », nom donné aux renégats sudistes) ; des Noirs occupèrent des postes politiques et administratifs ; des représailles furent exercées à l'encontre des anciennes élites. » (Encyclopædia Universalis 2004.)

[31] L’anglais dit seulement : where no opinion is to be based in greed, soit : « où aucune opinion ne doit se fonder sur la cupidité ».

[32] Charity en anglais (« charité »).

[33] Martí, on le voit, vouait une grande admiration à cette figure emblématique, presque sanctifiée, de l’histoire des Etats- Unis. Et son axiome percutant est toujours d’actualité dans la vision de la Cuba contemporaine face au même voisin du Nord. Néanmoins, dans sa chronique du 6 juillet 1889, où il aborde la vision impérialiste des candidats électoraux et des deux partis, Martí découvre une tache au fleuron, autrement dit l’idée que Lincoln caressa à un moment donné de profiter de Cuba pour résorber le problème de l’esclavage aux Etats- Unis : « La couche d'en haut devient aux Etats- Unis turbulente, et encline au succès facile et à l'abus de la vie et du droit d'autrui ; mais aux tréfonds, comme lest et espoir, il y a le granit de l'honneur, il y a les pantalons de laine qui n'arrivent pas au talon, il y a les gens à la Lincoln, encore que Lincoln lui- même, sculpté en pierre lumineuse, ait prêté l'oreille à l'idée cruelle de convertir un peuple malheureux de race espagnole, une île pétrie de cendres de héros, en dépotoir des soldats noirs qui encombraient le Nord. [Il s'agit bien entendu de Cuba.] (O. C., t. 12, pp. 256- 259.) Martí précisera dans une lettre adressée à Ángel Peláez le 19 janvier 1892 : « J’ai tremblé et pleuré pour deux hommes en apprenant leur mort, sans les connaître, sans savoir un iota de leur vie : pour don José de la Luz et pour Lincoln. Pour Lincoln, qui mérite les pleurs, même si j’ai appris plus tard qu’il voulut prêter l’oreille au conseil de l’intrigant Butler de jeter sur "le dépotoir de Cuba" toute la lie et toute la haine qui ont survécu vivantes à la guerre contre le Sud. » (Epistolario, t. III, p. 21.) Ce fait l’avait d’ailleurs si troublé qu’il l’évoque à nouveau dans le « fragment » nº 236 : « An American is Lincoln, in whose ineffable character we find only one blemish that of having, compartiendo la ignorancia y la injusticia, contemplated (Butler) in benefit of his country an injury to the country of others – / We are as respectful as we make ourselves respected. / Even he was injust.” (O.C., t. 22, p. 144.)

[34] A. K. Cutting. Martí ne mâche pas ses mots pour qualifier ce colonel et journaliste, président fondateur de la Compagnie d'occupation et de développement du Nord du Mexique, qui prétend déposséder le  Mexique de ses Etats du Nord, entre autres Sonora, Californie, Chihuahua et Coahuila : « Ce Cutting est de cette mauvaise caste d'aventuriers sans métier, qui regarde la terre mexicaine comme sa propriété et inculque une haine de race contre ses enfants courageux… » (Chronique du 23 juin 1887, publiée dans El Partido Liberal du 8 juillet 1887, O.C., t. 11, p. 49.) L’arrestation de cet individu, en juillet 1886, par un juge d’El Paso pour un article diffamatoire fit monter les tensions entre les USA et le Mexique, d’autant que le secrétaire d’Etat Bayard avait fait une présentation exagérée et mensongère du cas au Congrès. Les choses finirent par se calmer, mais confortèrent Martí dans sa hantise de voir les USA reprendre la marche en avant et déclencher une nouvelle guerre contre le Mexique qui, comme celle de 1848 (au terme de laquelle ce pays perdit plus de la moitié de son territoire), l’amputerait de nouveaux espaces géographiques. Martí consacra trois chroniques au « cas Cutting » et aux visées annexionnistes d’une certaine partie de la classe politique étasunienne et l’évoqua dans plusieurs lettres à son ami mexicain Manuel Mercado (chroniques du 2, 6, 12 et 19 août 1886, O.C., t. 7, pp. 36- 45, Otras Crónicas de Nueva York, pp. 52- 58, O.C., t. 11, 45- 52, et Otras Crónicas…, p. 59- 64 ; sur cet épisode, cf. José Martí, Il est des affections d’une pudeur si délicate. Lettres à Manuel Mercado, traduites et annotées par Jacques- François Bonaldi, Paris, L’Harmattan, 2004, pp. 219- 224.)

[35] L’anglais (petty talkers) permet en l’occurrence d’éliminer l’ambiguïté de l’espagnol (et du français) et de distinguer ici le substantif (bavards) de l’adjectif (inutiles).

[36] En anglais, curieusement, ce sont les voyageurs et les écrivains qui sont pareillement arrogants (arrogant travelers and writers).

[37] Conquered men en anglais (« des hommes conquis »).

[38] Tourist en anglais (« touriste »).

[39] L’anglais n’est pas si catégorique : may poison, autrement « risque d’empoisonner » ou « peut empoisonner ».

[40] …who did not help us in our need en anglais (« qui ne nous ont pas aidés dans notre besoin » ou « quand nous en avions besoin ».

[41] Gambling den en anglais (« maison de jeux, tripot »).

[42] …walk hungry en anglais (« déambulent affamés… »).

[43] ...healthier farmer en anglais (« le fermier le plus cossu »).

[44] …free countries en anglais (« pays libres »).

[45] ...of suave courtesy, and ready words en anglais (« ont la politesse délicate et la parole facile »). [46] L’anglais ajoute in exile (« en exil »).

[47] C’est un fait largement établi dans les annales de l’histoire que les différentes administrations étasuniennes, fidèles au concept stratégique clef de leur politique envers Cuba (l’île doit rester aux mains de l’Espagne, la puissance européenne la plus faible, jusqu’à ce que nous soyons en mesure de nous en emparer), ne firent jamais rien pour aider les mambis, n’en reconnurent jamais la belligérance, continuèrent de vendre des armes à l’Espagne tout en les refusant aux insurgés et en s’efforçant de bloquer le départ d’expéditions depuis des ports du pays.

[48] L’anglais précise « au bras gauche » (on their left arms).

[49] …hostile government en anglais (« gouvernement hostile »).

[50] Lincoln est assassiné le 14 avril 1865 et meurt le lendemain. À quel épisode Martí, qui a alors douze ans, fait- il allusion ?

[51] …have… a distate for exertion en anglais (« répugnent à l’effort »).

[52] They are helpless en anglais (« incapables »).

[53] …with very few exceptions en anglais (« sauf de très rares exceptions »).

[54] L’anglais dit proud, autrement dit « fiers ». Il doit y avoir une erreur de traduction ou de transcription, dans la mesure où « indépendants » et « se suffisant à eux- mêmes » sont à peu près synonymes.

[55] Intelligency en anglais (« intelligence »).

[56] Diligence en anglais (« assiduité », « zèle », « application »).

[57] L’anglais est plus précis : …unaided by any help or kindred language, sympathie of race, or community of religion (« sans bénéficier de la moindre aide, ni de l’affinité de langue, de la sympathie de race ou de la communauté de religion »).

[58] Ability en anglais (« habileté »).

[59] Francisco Javier Cisneros (1836- 1898), ingénieur civil cubain né à Santiago de Cuba (père avocat ; grand- père militaire). En 1870, pendant la guerre de Dix Ans, alors qu’il se trouvait en Colombie, il recruta une soixantaine de volontaires de l’Etat de Cauca et s’embarqua à leur tête en direction de Cuba. En 1874, il fut chargé du tracé et de la construction du chemin de fer d’Antoquia et d’autres territoires de Colombie (voie ferrée du Pacifique). Ne put conclure l’ouvrage parce qu’il dut abandonner le pays en 1884 et se réfugier à New York (il avait la nationalité étasunienne). Il fut de nouveau appelé en Colombie où le canal du Dique, voie de communication fluviale entre Cartagena et le fleuve Magdalena, était enlisé. Il fallait créer un port maritime permettant de communiquer avec l’arrière- pays. L’endroit choisi fut Puerto Colombia, où Cisneros conçut un quai de 720 mètres de long inauguré en 1893 et unissant la mer des Caraïbes au Magdalena.

Martí, dont j’ignore s’il le connaissait personnellement, avait beaucoup d’admiration pour lui comme le prouve le portrait qu’il en brosse sous le titre de « Un Cubain pour de bon » (Patria, 12 août 1893) : « Francisco Javier Cisneros – heureux serviteur de Cuba en ces jours- là où l’on prit la mesure des hommes – n’est pas de ces criollos puînés qui naissent dans les colonies opprimées et ne savent ouvrir la vie qu’avec la clef que les maîtres de la cavalerie royale portent brodée aux basques. Il n’est pas non plus de ceux qui, comme sur le dessin d’un journal de ces jours- ci, attellent au char de l’Amérique nouvelle un escargot et une tortue. Il partit en Amérique honorer son pays du travail créateur ; répondre par sa vie de faits aux Cubains qui, jugeant la patrie toute entière à leur aspiration inutile, refusent à Cuba l’industrie et la nouveauté qu’exige un peuple libre en ce siècle de concurrence ; et resserrer, grâce au mérite et à l’appréciation de son travail utile, la fraternité de Cuba et des républiques américaines. D’autres s’assoient pour bavarder de taureaux et de réformes à la table inutile du café madrilène et voir la vie s’enfuir en volutes de fumée : Cisneros, la douleur chevillée à l’âme de la malheureuse patrie, se rendit chez un peuple qui travaille pour soi et lança des ponts, amena des vapeurs, mit des quais à la mer, éveilla les mines, tira profit des fleuves. // Il passe maintenant par New York en transit pour la France : Patria salue en lui un Cubain utile et véritable. » (O.C., t. 4, pp. 440- 441.)

[60] Manuel Márquez Sterling, commerçant cubain né à Puerto Príncipe et agent diplomatique de Cuba à Lima durant la guerre de Dix Ans. Père du journaliste et écrivain Manuel Márquez y Loret de Mola (Manuel Márquez Sterling). La famille émigre au Pérou pendant cette Guerre et rentre à Camagüey en 1882. Décédé en 1884.

[61] Peruvian en anglais (« des Péruviens »).

[62] Farmers en anglais (« fermiers »).

[63] En anglais, ingénieurs et arpenteurs sont inversés.

[64] Easy comfort en anglais (« aisance confortable »).

[65] L’anglais ne précise pas : physicians with a large practice (« des médecins à grosse clientèle »).

[66] Tradesmen en anglais (« marchands »).

[67] Cigarmakers en anglais (« des fabricants de cigares »).

[68] « La grande figure romantique est sans conteste le poète cubain, José María Heredia (1803- 1839), traducteur et admirateur de Chateaubriand, Byron, Lamartine et Hugo, contraint pour des raisons politiques de s'expatrier aux États- Unis. La nostalgie de la patrie perdue hante toute sa poésie, dont les sommets sont les deux odes Sur le teocalli de Cholula et Niagara et dont les vers, de facture classique, sont traversés par  l'émotion suscitée par l'exil, le spectacle de la nature, l'expérience de la douleur. » (Encyclopædia Universalis 2004.)

Martí éprouvait une grande admiration tant pour le poète que pour l’homme, même si celui- ci finira par renier ses idéaux d’indépendance. Quelques mois plus tôt, en juillet 1888, il lui avait consacré un long article dans El Economista Americano (O.C., t. 5, pp. 131- 139) et, quelques mois plus tard, le 30 novembre 1889, il prononcera un discours devant les délégués de la Conférence panaméricaine au Hardman Hall de New York, à une soirée visant à recueillir des fonds destinés à l'achat de la maison natale d'Heredia à Santiago de Cuba (cf. lettre d'invitation du 10 novembre 1889 in O. C., t. 20, pp. 357- 358 ; discours in O. C., t. 5, pp. 163- 176), publié en une brochure qui est prête dès le 4 décembre (cf. O. C., t. 20, p. 337).

Martí écrit dans son article de juillet 1888 : « Qui dit la vérité et éduque le goût sert mieux sa patrie que celui qui exagère les mérites de ses grands hommes. On ne doit ni adorer des idoles ni décapiter des statues. Mais notre Heredia n’a rien à craindre du temps : sa poésie perdure, grandiose et éminente, indépendamment des défauts qu’y mit son époque et des imitations par lesquelles il exerçait sa main… Et même si on déniait au poète, puisque la négation semble être le plus grand plaisir de l’homme, les dons merveilleux par lesquels, après une critique austère, il s’assure une place sur les cimes humaines, qui résisterait au charme de cette vie tourmentée et épique où surent se concilier la passion et la vertu, avide dans l’enfance, héros à l’adolescence, prompt à faire de la mer un cheval afin d’aller, "armé de fer et de vengeance", mourir pour la liberté dans un cercueil glorieux, pleuré par les dames, et mort finalement du froid de l’âme, dans les bras d’amis étrangers, les lèvres assoiffées, le cœur déchiqueté, le visage baigné de larmes, tendant en vain les bras vers sa patrie ? Ceux qui peuvent vivre en elle ont beaucoup à pardonner à ceux qui savent mourir sans elle ! / […] Le premier poète d’Amérique est Heredia. Il est le seul à avoir mis dans ses vers le sublime, l’apparat et le feu de sa nature. Il est volcanique à l’instar de ses entrailles, et serein à l’image de ses hauteurs. / […] Ceci n’est un jugement, mais quelques lignes pour accompagner un portrait. Mais si l’espace manque pour analyser, du fait de son pouvoir et de celui des accidents qui la lui stimulèrent ou tordirent, sa vigueur primitive, des éléments nouveaux et curieux, et des formes variées de ce génie poétique qui mit en ses chants, sans d’autre supérieur que la création, le mouvement et la lumière de ses meilleures merveilles, et découvrit dans une poitrine cubaine le secret perdu qui, aux prémices du monde, donna de la sublimité à l’épopée, il manquerait de la chaleur au cœur plutôt que de l’orgueil et de la gratitude pour rappeler qu’il fut fils de Cuba celui des lèvres de qui sortirent quelques- uns des plus beaux accents que la voix de l’homme ait modulés, celui qui mourut jeune, loin de la patrie qu’il voulut racheter, de la douleur d’avoir cherché en vain dans le monde l’amour et la vertu. » (O.C., t. 5, pp. 133, 136 et 138- 139. On trouvera des extraits du discours de Martí in Il est des affections…, op. cit., p. 403, note 702.)

[69] Le plus connu d’entre eux, et sans doute celui que Martí a en tête, fut Aniceto García Menocal (1836- 1908), Cubain, ingénieur de la marine des Etats- Unis qui participa à la seconde expédition d’étude concernant le futur canal du Nicaragua (1872), y revint dans le même but en janvier 1880 au nom de la compagnie Provisional Interoceanic Canal Society, puis, sur instruction du secrétaire étasunien à la Marine, dirigea une nouvelle reconnaissance préalable à ce canal, qu débuta en janvier 1885 au port lacustre de San Carlos et conclut en avril. Deux ans plus tard, en association avec l’amiral Daniel Ammen, il obtint une concession pour construire le canal, ce qui fut la dernière tentative concrète dans ce sens. La société débuta les travaux de dragage de la baie de San Juan del Norte et d’ouverture de 6,5 km de canal, construisit une quinzaine de kilomètres de voie ferrée et dynamita une section du cours de Machuca, mais elle dut arrêter les travaux faute de nouveau financement. García Menocal fut aussi associé à la conception et aux travaux du canal de Panama.

Martí le mentionne à plusieurs reprises dans ses textes, notamment dans des notes rédigées en français, « Notas sobre Centroamérica » (non datées, mais forcément de 1878, comme l’indique une phrase du texte : « …et le parti libéral dont le vrai chef, un vieillard illustre, M. García Granados, vient de mourir… ») : « Ces Républiques [de l’Amérique centrale]… sont aujourd’hui en train de se quereller sur la construction du canal de Nicaragua. On sait que Mr. Menocal, l’ingénieur américain, vient de signer avec Nicaragua (sic), un traité pour la construction du canal… » (O.C., t. 19, p. 89.) En septembre 1889, Martí lui consacrera un court article intitulé « Menocal » : « Arriver dans un pays étranger et se placer parmi ceux qui vont à sa tête n’est pas le lot d’hommes vulgaires. De tous les ingénieurs que connut le général McClellan, il n’en trouva pas un aux Etats- Unis, même pas après l’expérience de la guerre, qui pût être le chef du canal du Nicaragua, sinon celui qui traça en deux mois à La Havane les plans et les rapports que tout un corps d’ingénieurs galonnés ne put réunir durant des années – le jeune perspicace et simple qui portait dans la volonté la grandeur, et dans le caractère, plutôt que dans le corps qui était délicat et faible, Menocal, le "Cubain". / Dix- sept ans se sont écoulés, et le respect maintient aujourd’hui par consentement commun le choix du sagace général. Menocal s’est battu, sans scandale et sans pompes, et il est sorti vainqueur des hommes et de la Nature. / Car son renom ne se doit pas à une découverte soudaine que le hasard met sous les yeux de celui qui sait en profiter, mais à une accumulation de mérites, de science et d’énergie, à la faculté de conduire les hommes et au pouvoir supérieur d’éviter sain et sauf leurs embûches. / C’est des Antilles que vint, fort du sang vif que donne cette lumière- là, le fondateur, au petit corps, qui avait dans la tête un monde nouveau, armé de la paix et de la république, et fait de mains de siècles. / C’est d’une autre Antille que vient maintenant, petit de corps comme Hamilton, celui qui guide et se distingue dans ce peuple- ci de lignes et de chiffres, fort de son sang de peuple de poètes. » (La Juventud, New York, septembre 1889, O.C., t. 23, p. 33.)

Martí aurait pu sans doute citer aussi Ignacio María de Varona, « l’ingénieur des aqueducs de Brooklyn et d’Albany » (Patria, 14 mai 1892, O.C., t. 5, p. 364).

Je tiens à rectifier l’erreur d’André Joucla- Ruau (José Martí, Notre Amérique, Paris, 1968, François Maspero, note p. 72) qui renvoie à Mario García Menocal, futur président de Cuba (1913) ; Aniceto était son oncle.

[70] Proyector en anglais (« projeteur »).

[71] …from a life of luxury en anglais (« d’une vie de luxe »).

[72] L’anglais intervertit la séquence et précise : « emprisonnés en Espagne » : …dead, imprisonned in Spain.

[73] En espagnol dans le texte anglais.

[74] La traduction de l’article du Manufacturer dit : « une république grande et libre ».

[75] De fait, Cuba disposa du chemin de fer avant l’Espagne, sa métropole, poussée par l’intérêt de pouvoir transporter le sucre par voie ferrée, surtout que les sucreries étaient de plus en plus équipées de machines à vapeur. Une fois obtenus la permission de Madrid et un crédit de Londres de deux millions de pesos, sous l’impulsion du marquis de Villanueva, surintendant des finances, et une fois amenés des matériaux, des outils et des experts des Etats- Unis, l’affaire fut rondement menée en deux ans, et le premier tronçon La Havane- Bejucal fut inauguré le 19 novembre 1837 : le premier train, parti à huit heures du matin, emporta soixante- dix passagers, et le second, avec autant de passagers, à deux heures de l’après- midi. L’année suivante, la voie ferrée s’étendit jusqu’à Güines. De 1840 à 1850, d’autres rails furent posés pour lier les principales zones sucrières aux ports les plus proches : la ligne de Güines fut prolongée jusqu’à Batabanó (1843), et ramifiée vers San Antonio (1844) et Guanajay (1849) vers l’ouest, ainsi que vers l’est pour rejoindre les lignes en construction du côté de Matanzas (1848)  Une voie ferrée partit de Cárdenas (1838) vers le sud. Pareil pour Matanzas. En 1851, Nuevitas et Camagüey étaient unis par chemin de fer, ainsi que Remedios et Caibarién. En 1859, Ranchuelo et Cienfuegos.

[76] L’anglais ne précise pas ce caractère : against the opposition of the Government…

[77] L’anglais parle de « pays tropicaux » (in tropical countries).

[78] « Consciencieuse » dit l’anglais (conscientious).

[79] L’anglais dit « pays » (countries).

[80] L’anglais affirme qu’ils « se sont combinés pour contribuer à…» (have combined… to develop).

[81] Martí fait ici allusion à l’une des questions qui soulèvera le plus de dissension durant la guerre de Dix Ans et que l’on retrouvera durant celle de 1895- 1898 :  qui doit diriger la guerre de libération, les militaires ou les civils ? Pour éviter une « dictature militaire », faut- il donner des pouvoirs étendus aux civils dans le cadre d’une présidence, d’une constitution et d’un assemblée nationale avec députés et tout le reste ? Ou alors les militaires doivent- ils être libre de conduire la guerre en fonction des intérêts du moment en vue du but final ? Ce conflit ne fut jamais résolu durant la guerre de 1868- 1878, au point qu’évoquant cette époque, Martí parlera dans son Journal de Campagne (1895) de gouvernement « tracassier » (leguleyo) : le mot ne pouvait être mieux choisi. Il résume en effet à la perfection la vision que les chefs militaires avaient eue du pouvoir civil tout au long de la guerre de Dix Ans, née sans la moindre réflexion préalable sur ce thème capital et morte, entre autres raisons fondamentales, de n’avoir jamais pu et su colmater cette dichotomie entre les prérogatives des civils (présidence de la République et chambre des députés), anxieux de ne pas laisser la moindre marge à une « dictature » militaire ou civile, et les libertés dont devaient disposer les combattants et leurs chefs sur le terrain pour remporter la victoire définitive, qui ne pouvait être que celle des armes. La volonté constante de députés assoiffés de « perfection des rouages démocratiques» en pleine guerre de libération nationale de brider aussi bien la présidence que les chefs militaires finit par annuler les capacités d’acti

Lettres de Cuba, octobre 2006 no10 2006

(Cubarte) 01-10-2006


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