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Par José Martí
Traduit par Jacques-François Bonaldi
DÉFENSE DE CUBA[1]
The Evening Post[2] (New York), 25 mars 1889
Au directeur de The Evening Post[3]
Monsieur
Veuillez me permettre, je vous prie, d’aborder dans vos
colonnes la critique offensante[4] aux Cubains
qu’a publiée The Manufacturer de Philadelphie et
que vous avez reproduite en l’approuvant[5] dans
votre livraison d’hier[6].
Ce n’est pas ici le lieu de discuter de
l’annexion de Cuba. Il est probable qu’aucun
Cubain qui se respecte un tant soit peu[7] ne
souhaite voir son pays uni[8] à un autre où les
meneurs d’opinion partagent à son égard des
préoccupations[9] que seule peut excuser la
politique fanfaronne[10] ou l’ignorance
désordonnée[11]. Aucun Cubain digne ne
s’humiliera au point de se voir accueillir comme
un pestiféré moral, pour la simple valeur[12] de
sa terre, au sein d’un peuple[13] qui dénie ses
capacités, insulte sa vertu[14] et méprise son
caractère. Il est, certes, quelques Cubains qui,
pour des motifs respectables[15], du fait de
leur admiration ardente du progrès et de la
liberté, du pressentiment de ce que seraient
leurs propres forces dans de meilleures
conditions politiques, de leur malheureuse
ignorance de l’histoire et des tendances de
l’annexionnisme, souhaiteraient voir leur île
liée[16] aux Etats- Unis. Mais ceux qui se sont
battus durant la guerre[17] et ont appris en
exil ; ceux qui ont érigé, de l’effort de leer
bras et de leur esprit, un foyer vertueux au
sein d’un peuple hostile[18] ; ceux qui, du fait
de leurs mérites reconnus[19] comme
scientifiques[20] et commerçants, comme hommes
d’affaires[21] et ingénieurs, comme enseignants,
avocats, artistes[22], journalistes, orateurs et
poètes[23], comme hommes à l’intelligence alerte
et à l’activité peu commune, se voient honorés
partout où ils ont eu l’occasion de déployer
leurs qualités et où il y a eu assez de justice
pour les leur reconnaître[24] ; ceux qui, à
partir de leurs membres les moins préparés, ont
fondé une ville de travailleurs là où les Etats-
Unis n’avaient qu’auparavant que quelques huttes
sur un îlot désert[25] ; ceux- là, plus nombreux
que les autres, ne souhaitent pas l’annexion de
Cuba aux Etats- Unis. Ils n’en ont pas besoin.
Ils admirent cette nation- ci, la plus grande de
toutes celles qu’a jamais érigées la liberté,
mais il se méfient des facteurs funestes qui,
tel le vers dans le fruit[26], ont entrepris
leur œuvre de destruction dans cette République
grandiose. Ils ont fait des héros de ce pays- ci
leurs héros à eux et ils désirent le succès
définitif de l’Union nord- américaine[27] comme
la plus grande gloire de l’humanité[28], mais
ils ne peuvent croire honnêtement que
l’individualisme excessif, l’adoration de la
richesse[29] et l’exultation prolongée d’une
victoire terrible[30] préparent les Etats- Unis
à être la nation typique de la liberté, où il ne
doit pas y avoir d’opinions basées sur l’appétit
immodéré du pouvoir[31], ni d’acquisitions ou de
triomphes contraires à la bonté[32] et à la
justice. Nous aimons la patrie de Lincoln[33]
autant que nous redoutons la patrie de Cutting[34].
Nous
ne sommes pas, nous les Cubains, ce peuple de
vagabonds miséreux ou de pygmées immoraux que
The Manufacturer se plaît à décrire ; ni le pays
de bavards inutiles[35], incapables d’action,
ennemis du travail rude que des voyageurs
arrogants et des écrivains[36] peignent
d’ordinaire, comme ils le font d’ailleurs des
autres peuples de l’Amérique espagnole. Nous
avons souffert impatients sous la tyrannie ;
nous nous sommes battus comme des hommes, et
parfois comme des géants pour être libres ; nous
sommes en train de traverser cette période de
trêve turbulente, pleine de germes de révolte,
qui suit naturellement une période d’action
excessive et malheureuse ; nous devons
batailler en vaincus[37] contre un oppresseur
qui nous prive des moyens de vie et favorise,
dans la belle capitale que visite l’étranger[38],
en province où la proie s’échappe de ses griffes,
le règne d’une corruption telle qu’elle finira
par nous empoisonner[39] dans le sang les forces
nécessaires à la conquête de la liberté. Nous
méritons à l’heure de notre infortune le respect
de ceux qui ne nous ont pas aidés quand nous
avons voulu y remédier[40].
Mais est- ce parce que notre
gouvernement a permis systématiquement, après la
guerre, le triomphe des criminels, l’occupation
des villes par la lie du peuple, l’ostentation
de richesses mal acquises par une myriade
d’employés espagnols et leurs complices cubains,
la conversion de la capitale en une maison
d’immoralité[41], où le philosophe et le héros
vivent sans pain[42] en compagnie du voleur
arrogant de la métropole ; est- ce parce que le
paysan honnête[43], ruiné par une guerre
apparemment inutile reprend en silence la
charrue qu’il a su échanger au moment voulu pour
la machette ; est- ce parce que des milliers
d’exilés, profitant d’une époque de calme
qu’aucun pouvoir humain ne peut précipiter
jusqu’à ce qu’elle se termine d’elle- même,
pratiquent, dans la bataille de la vie chez les
peuples libres[44], l’art de se gouverner eux-
mêmes et d’édifier une nation ; est- ce parce
que nos métis et nos jeunes citadins sont
généralement de complexion délicate, diserts et
bien éduqués[45], dissimulant sous le gant qui
cisèle le vers la main qui terrasse l’adversaire,
est- ce pour cela, donc, qu’on doit nous taxer,
comme le fait The Manufacturer, de peuple
efféminé ? Ces jeunes citadins et ces métis au
corps peu fourni ont su se soulever un jour
contre un gouvernement cruel, payer leur billet
à la guerre de la vente de leur montre et de
leurs breloques, vivre de leur travail[46]
tandis que le pays des hommes libres
réquisitionnait leurs bateaux dans l’intérêt des
ennemis de la liberté[47], obéir comme des
soldats, dormir dans la boue, s’alimenter de
racines, se battre dix ans sans solde, vaincre
l’ennemi d’une branche d’arbre, mourir – ces
hommes de dix- huit ans, ces héritiers de
lignées puissantes, ces jouvenceaux au teint
olivâtre – d’une mort dont nul ne doit parler
que chapeau bas ; ils sont morts comme ces
autres hommes de notre pays qui savent, d’un
coup de machette, faire voler une tête ou, d’une
torsion de la main, renverser un taureau. Ces
Cubains efféminés ont eu jadis assez de courage
pour porter au bras[48] durant une semaine, face
à un gouvernement despotique[49], le deuil de
Lincoln[50].
Les Cubains, dit The Manufacturer, ont de l’ « aversion à
tout effort[51] », « sont des incapables[52] »,
« sont des fainéants ». Ces « fainéants », ces «
incapables », sont arrivés ici voilà une
vingtaine d’années les mains vides, sauf rares
exceptions[53] ; ils ont lutté contre le climat
; ils ont maîtrisé la langue étrangère ; ils ont
vécu de leur travail honnête, certains dans
l’abondance, quelques- uns dans la richesse,
rarement dans la misère ; ils ont acheté ou
construit des maisons ; ils ont fondé des
familles et des fortunes ; ils aimaient le luxe
et ils ont œuvré pour en jouir ; on ne les
voyait pas fréquemment sur les sentiers obscurs
de la vie : indépendants[54] et se suffisant à
eux- mêmes, ils ne redoutaient la concurrence ni
en aptitudes[55] ni en activité[56] ; des
milliers sont rentrés mourir dans leurs foyers ;
des milliers sont restés là où ils ont fini,
malgré les difficultés de la vie, par triompher,
sans l’aide de la langue amie, de la communauté
religieuse ni de la sympathie de race[57]. Une
poignée de travailleurs cubains a érigé Key
West. Les Cubains se sont faits remarquer au
Panama par leur mérite[58] comme artisans dans
les métiers les plus nobles, comme employés,
médecins ou entrepreneurs.
C’est un Cubain, Cisneros[59], qui a puissamment
contribué au progrès des chemins de fer et de la
navigation fluviale en Colombie. C’est encore un
Cubain, Márquez[60], qui a forcé, comme nombre
de ses compatriotes, le respect du Pérou[61]
comme commerçant éminent.
Les Cubains vivent de partout, travaillant comme
paysans[62], comme ingénieurs, comme
arpenteurs[63], comme artisans, comme
enseignants, comme journalistes. À Philadelphie,
The Manufacturer a l’occasion de voir tous les
jours une centaine de Cubains, dont certains à
l’histoire héroïque et à la forte membrure,
vivre de leur travail dans une abondance
aisée[64]. À New York, les Cubains sont des
directeurs dans des banques éminentes, des
commerçants prospères, des courtiers connus, des
employés aux talents notoires, des médecins à
clientèle locale[65], des ingénieurs de
réputation universelle, des électriciens, des
journalistes, des patrons d’établissements[66],
des artisans[67].
C’est un Cubain, notre Heredia[68], qui est le
chantre du Niagara. C’est un Cubain, Menocal[69],
qui est le chef des ingénieurs[70] du canal du
Nicaragua.
A Philadelphie même, tout comme à New York, ce
sont des Cubains qui ont plus d’une fois
remporté le premier prix des universités. Et les
femmes de ces « incapables », de ces « fainéants
», de ces gens qui ont de l’ « aversion à tout
effort », sont arrivées ici, à peine sorties
d’une existence somptueuse[71], en plein hiver :
leurs maris étaient à la guerre, ruinés,
prisonniers, morts[72] ; la « Señora[73] » s’est
mise au travail ; maîtresse d’esclaves, elle est
devenue esclave ; elle s’est assise derrière un
comptoir ; elle a chanté dans les églises ; elle
a bordé des boutonnières par centaines ; elle a
cousu à la journée ; elle a enroulé des plumes
de chapeau ; elle s’est donné corps et âme à son
devoir ; elle a flétri son corps au travail.
Voilà donc le peuple « à la moralité douteuse »
!
Nous sommes « impropres par nature et par
expérience à remplir les obligations de citoyen
dans un pays grand et libre[74] ». On ne saurait
le dire en bonne justice d’un peuple qui possède
– de pair avec l’énergie qui lui a permis de
construire le premier chemin de fer dans les
possessions espagnoles[75] et d’établir malgré
un gouvernement tyrannique[76] toutes les
instances de la civilisation – une connaissance
vraiment remarquable du corps politique, une
aptitude avérée à s’adapter à ses formes
supérieures et le pouvoir, rare sur les terres
tropicales[77], de fortifier sa pensée et
d’élaguer son langage. La passion de la liberté,
l’étude sérieuse[78] de ses meilleurs
enseignements, l’entretien de la personnalité en
exil et dans son pays, les leçons de dix années
de guerre et de leurs conséquences multiples, et
l’exercice pratique des devoirs de citoyenneté
chez les peuples[79] libres du monde, ont
contribué[80], malgré tous les antécédents
hostiles, à développer chez le Cubain une
aptitude au gouvernement libre si naturelle en
lui qu’il l’établit, bien qu’avec des excès dans
la pratique, en pleine guerre[81], qu’il
rivalisa de volonté avec ses aînés dans le
respect des lois de la liberté[82] et qu’il
arracha le sabre, sans égard ni peur[83], des
mains de tous les prétendants militaires, si
glorieux qu’ils fussent[84]. Il semble qu’il
existe dans l’esprit cubain une heureuse faculté
de joindre le bon sens à la passion[85], et la
modération à l’exubérance. Dès le début du
siècle, de nobles maîtres[86] se sont consacrés
à expliquer par leur parole et à prêcher par
l’exemple de leur vie l’abnégation[87] et la
tolérance inséparables de la liberté. Ceux qui,
voilà dix ans, occupaient par leur mérite
singulier les premières places dans les
universités européennes ont été salués, à leur
apparition au parlement espagnol, comme des
hommes à la pensée sobre[88] et à l’élocution
puissante[89]. Les connaissances du Cubain moyen
souffrent sans désavantage la comparaison avec
celles du citoyen moyen des Etats- Unis.
L’absence absolue d’intolérance religieuse,
l’amour de l’homme pour la propriété acquise
grâce au travail de ses mains[90] et la
familiarité pratique et théorique avec les
lois et les processus de la liberté
accoutumeront le Cubain à relever[91] sa patrie
des ruines que lui auront léguées ses
oppresseurs. On ne saurait croire, et c’est tout
à l’honneur de l’espèce humaine, que la nation
qui a reçu la liberté au berceau et qui a
accueilli pendant trois siècles le meilleur sang
d’hommes libres[92] emploiera le pouvoir amassé
de cette manière pour priver de sa liberté un
voisin moins fortuné.
The Manufacturer conclut que « l’apathie avec
laquelle [nous nous sommes] soumis si longtemps
à l’oppression espagnole est bel et bien la
preuve de [notre] manque de force virile et
d’amour propre » et que « [nos] tentatives mêmes
de rébellion ont été si pitoyablement
inefficaces qu’elles ne sont guère plus dignes
qu’une farce ». On n’a jamais étalé plus de
méconnaissance de notre histoire et de notre
caractère que dans cette assertion faite
extrêmement à la légère[93]. Il convient de
rappeler, pour ne pas y riposter avec amertume,
que plus d’un Américain a versé son sang[94] à
nos côtés dans une guerre qu’un autre Américain
taxe de « farce ». Farce, la guerre que les
observateurs étrangers[95] ont comparée à une
épopée, le soulèvement de tout un peuple[96],
l’abandon volontaire de la richesse, l’abolition
de l’esclavage à notre premier moment de
liberté[97], l’incendie de nos cités de nos
propres mains[98], la création de villages et de
fabriques dans les forêts vierges, vêtir nos
femmes[99] de fibres d’arbre, tenir en échec,
durant dix ans d’une vie pareille, un adversaire
puissant qui perdit deux cent mille hommes aux
mains d’une petite armée de patriotes, sans
d’autre aide que la Nature ! Nous n’avions pas,
nous, de Hessois[100] ni de Français[101], de
Lafayette[102] ni de Steuben[103], ni de
rivalités de rois[104] qui nous aidassent : nous
n’avions, nous, qu’un voisin qui[105] « étendit
les limites de son pouvoir et oeuvra contre la
volonté du peuple[106] » afin de favoriser les
ennemis de ceux qui se battaient en faveur de la
même charte de la Liberté sur laquelle il fonda
son indépendance[107] ; nous sommes tombés
victimes des mêmes passions qui auraient causé
la chute des Treize Etats, si le succès ne les
avait unis, alors que c’est l’atermoiement[108]
qui nous affaiblit, nous, un atermoiement causé
non par la lâcheté, mais par notre horreur du
sang, ce qui permit à l’ennemi, dans les
premiers mois de la lutte, de prendre un
avantage irrémédiable, et par une confiance
puérile en l’aide certaine des Etats- Unis : «
Ils ne vont pas nous voir mourir pour la liberté
à leurs portes mêmes sans lever la main ou dire
un mot pour donner un nouveau peuple[109] libre
au monde[110] ! » Ils étendirent « les limites
de leur pouvoir par déférence pour l’Espagne ».
Ils ne levèrent pas la main. Ils ne dirent pas
le mot.
La lutte n’a pas cessé. Les exilés ne veulent
pas rentrer. La nouvelle génération est digne de
ses parents. Des centaines d’hommes sont morts[111]
depuis la guerre dans le mystère des prisons. La
bataille de la liberté ne prendra fin chez nous
qu’avec la vie. Et la triste vérité est que nos
efforts auraient très probablement repris avec
succès, n’eussent été chez certains de nous –
les annexionnistes – l’espoir peu viril[112]
d’obtenir la liberté sans en payer le prix et la
crainte justifiée chez d’autres que nos morts,
nos mémoires sacrées, nos ruines baignées de
sang ne finissent par être rien moins que
l’engrais du sol où pousserait une plante
étrangère ou l’occasion d’une moquerie[113] pour
The Manufacturer de Philadelphie.
Veuillez croire, monsieur le directeur, en
l’assurance de mes sentiments distingués[114].
José Martí
New
York, le 23 mars 1889[115] 120 Front Street
Anotations du treducteur: Jacques- François
Bonaldi
[1] Traduit de la version espagnole par Martí à
partir de son original anglais (consulté
également).
[2] Son titre exact était The New York Evening Post. Was
founded by Alexander Hamilton in 1800. Hamilton
chose William Coleman as the first editor. He
remained in charge until being replaced by
William Cullen Bryant in 1829. Bryant, who
remained in control for the next fifty years,
was a strong opponent of slavery and gave
support to the emerging trade union movement. In
June, 1836, Bryant defended the striking Society
of Journeyman Tailors by linking the issue with
slavery: "They are condemned because they are
determined not to work for the wages offered
them. If this is not slavery, we have forgotten
its definition." In 1881 Henry Villard, a German
immigrant with progressive political views,
acquired a controlling influence in the New York
Evening Post. He appointed Carl Schurz, another
radical born in Germany, as managing editor. He
was replaced two years later by Edwin Godkin,
the former editor of The Nation, another journal
owned by Villard. When Henry Villard died in
1900 the New York Evening Post was taken over by
his son, Oswald Garrison Villard. He held
radical political opinions and gave his support
to women's suffrage, trade union law reform and
equal rights for African Americans. Villard was
a founder member of the National Association for
the Advancement of Coloured People (NAACP) and
the American Civil Liberties Union (ACTU). A
pacifist, Villard opposed America's
participation in the First World War. This upset
his patriotic readers and advertisers and
Villard was forced to sell the New York Evening
Post in 1918. Dorothy Schiff purchased the New
York Evening Post in 1939. She appointed Ted
Thackrey as editor who turned it into a
streamlined tabloid. It remained a supporter of
progressive politics and was the only New York
City daily to support Adlai Stevenson, the
Democratic candidate for president, in 1952 and
1956. Schiff sold the newspaper to the
Australian, Rupert Murdoch, in 1977.
[3] Le directeur de rédaction était alors Edwin Lawrence
Godkin. He was born in County Wicklow, Ireland,
on 2nd October, 1831. He studied at Queen's
College, Belfast before working as a journalist
in London for the Daily News. Godkin moved to
the United States in 1856. He worked for various
newspapers before becoming editor of The Nation
in 1865. Godkin announced that the paper would
support progressive causes and advocate
legislation "that seems likely to promote equal
distribution of the fruits of progress and
civilization". The journal supported women's
suffrage, equal rights for African Americans and
public education. With the help of the
outstanding journalist, William Dean Howells,
circulation reached 10,000. In June, 1881,
Godkin sold the Nation to Henry Villard. He now
became associate editor of the New York Evening
Post before replacing Carl Schurz as editor in
chief in 1883. Edwin Godwin died on 21st May,
1902.
[4] Injurious criticism en anglais.
[5] « En l’approuvant » n’apparaît pas dans
l’original anglais de Martí.
[6] Cet article ayant été publié le 21 mars
1889, Martí a donc commencé sa réponse le 22
mars et l’a conclue le 23, comme l’indique la
date apposée à la fin.
[7] Self- respecting Cuban en anglais, soit « un Cubain qui
se respecte ».
[8] L’anglais dit annexed (« annexé »).
[9] L’anglais dit bien autre chose : prejudices
(« préjudices »).
[10] L’anglais utilise ici un terme politique anglo- saxon
parfaitement connoté : jingoism, que le Webster
définit comme : « chauvinisme ou nationalisme
extrême caractérisé spécialement par une
politique étrangère belliqueuse ».
C’est donc du patriotisme chauvin. Le terme naît
d’une chanson populaire de music- hall chantée
par G. W. Hunt à l’époque de la guerre russo-
turque (1877- 1878), où les sentiments
antirusses étaient très forts, quand Disraeli,
le premier ministre britannique, avait déployé
la flotte de la Méditerranée devant
Constantinople. Les russophobes devinrent des
jingos, de sorte que tout patriotisme
belligérant fut depuis qualifié de jingoïsme.
Le refrain de la chanson était le suivant : “We
don't want to fight, / But by Jingo if we do, /
We've got the ships, / We've got the men, / And
got the money too. / We've fought the Bear
before, / And while we're Britons true, / The
Russians shall not have Constantinople.”
[11] …the prejudices excusable only to vulgar jingoism or
rampant ignorance, soit : « les préjugés que
seul peut excuser le chauvinisme vulgaire ou
l’ignorance crasse ».
[12] L’anglais est plus pragmatique : usefulness (« utilité
»)
[13] Community en anglais (« communauté »).
[14] Morality en anglais (« moralité »).
[15] Honorables en anglais (« honorables »).
[16] Annexed en anglais (« annexée »).
[17] Celle de Dix Ans (1868- 1878), bien entendu.
[18] Unfriendly community en anglais (« communauté inamicale
»).
[19] Successful efforts en anglais (« des efforts couronnés
de succès »).
[20] Martí aurait pu mentionner nommément, à
titre d’exemple, le Cubain Carlos J. Finlay
(1833- 1915) qui, dès 1881, avait fait connaître
à la Conférence sanitaire internationale de
Washington sa théorie sur la contagion des
maladies, réglant ainsi les différends et
contradictions entre tenants et critiques de la
contagion : il s’y référa à l’existence d’un
courant démontrable scientifiquement, différent
des deux précédents, et fondé sur la
transmission des maladies d’un individu malade à
un autre sain par le biais de vecteurs
biologiques. Appliquant cette théorie à la
propagation de la fièvre jaune, il découvrit
que le moustique Aedes aegypti était le seul
agent capable de la transmettre. Il créa aussi
la méthode expérimentale pour produire des
formes atténuées de fièvre jaune chez les êtres
humains, ce qui lui permit non seulement de
prouver la véracité de ses conceptions et
découvertes, mais encore de commencer l’étude
des mécanismes immunologiques des maladies
infecto- contagieuses. Il formula les règles
essentielles pour l’éradication du moustique,
donnant ainsi naissance à la méthode sanitaire
connue comme lutte antivectorielle qui se
pratique encore de nos jours.
[21] Railroad builders en anglais (“des constructeurs de
chemins de fer ou de voies ferrées »).
[22] Pour en rester au seul domaine de la
musique, Martí aurait pu citer trois violonistes
qui triomphèrent à l’étranger : Rafael Díaz
Albertini, qui fit ses études à Paris et conquit
le public par sa virtuosité ; Claudio Domingo
Brindis de Salas (1852- 1911), Noir, lui aussi
élève du Conservatoire de Paris, triomphe en
Europe, aux USA et en Amérique latine ; José
White ( Matanzas 1836- Paris 1918), Noir, qui
occupa même une chaire au Conservatoire de Paris
et, surtout concertiste, écrivit des
compositions qui s’écoutent toujours (dont
l’habanera La Bella Cubana). Dans le domaine de
la composition, Martí aurait dû forcément parler
d’Ignacio Cervantes (1847- 1905), « le musicien
le plus important du XIXe siècle », selon Alejo
Carpentier (La música en Cuba, La Havane, 1979,
Editorial de Letras Cubanas, p. 167), dont les
dons de pianiste furent loués par Rossini, Liszt
et Paderewski. Bien que « musicien de formation
française » (id., p. 171), il fut « l’un des
premiers musiciens d’Amérique à voir le
nationalisme comme le résultat du tempérament
national » (p. 176), comme le prouvent ses
fameuses Danzas pour piano (1875- 1895), « pages
émues, ironiques, mélancoliques, jubilantes,
toujours diverses entre elles, petites
merveilles de bon goût, de grâce, de légèreté…
Au style net et clair, elles constituent un
petit monde sonore… qui n’appartient qu’à
Ignacio Cervantes » (pp. 179- 180). Ou encore,
comme précurseur de ce « nationalisme », Manuel
Saumell Robredo (1817- 1870) qui rêva, dès 1839,
d’écrire un opéra national à thème cubain se
déroulant à La Havane. « Son œuvre fut celle
d’un petit maître, mais elle signifie beaucoup
dans l’histoire des nationalismes musicaux de
notre continent. Pleine de trouvailles, cette
œuvre traça pour la première fois le profil
exact de ce qui est créole… Le populaire
commença à alimenter une spéculation musicale
consciente. On passait du simple instinct à la
conscience d’un style. L’idée du nationalisme
était née. »
(Id., p. 154.)
[23] Pour ces trois dernières catégories, Martí aurait pu se
mentionner lui- même.
[24] …are honored wherever their powers have been called into
action and the people are just enough to
understand them en anglais (« sont honorés
partout où leurs capacités ont été appelées à
entrer en action et où les gens sont assez
justes pour les comprendre »).
[25] …a barren cliff en anglais (« des à- pics déserts »).
Martí se réfère ici à Cayo Hueso (la caye aux
Os, devenue par euphonie Key West en anglais),
qui dut effectivement son progrès au travail des
Cubains.
Ce n’est qu’en 1822 que l’Espagne cède la
Floride aux USA, et donc la caye Hueso, dont la
plupart des habitants, dans les années 30 de ce
siècle, sont des naufrageurs. Dès 1850, le
commerce grandit avec La Havane, le port le plus
proche. La guerre de Sécession donne une
nouvelle vie à Cayo Hueso du fait des garnisons
qui y campent, mais l’île retombe ensuite dans
le marasme. C’est un pur produit de la grande
île, le tabac, qui marquera le nouvel essor de
Cayo Hueso, grâce à l’apport des cigariers
cubains : dès lors, la vie se déroule autour du
tabac et des cigares et de leur manufacture,
dont les deux plus importantes appartiennent à
des Cubains : Vicente Martínez Ibor et Eduardo
Gato. La guerre de Dix Ans provoque bien entendu
un afflux de Cubains fuyant la guerre et les
sévices espagnols, si bien que 90 p. 100 des
habitants de Cayo Hueso sont des Cubains. Et
Cayo Hueso devient cubain, au point que
l’espagnol finit par déplacer l’anglais.
« Key West, ville et port des États- Unis, situé
dans le sud de l’État de Floride, sur l’île du
même nom, à l’extrémité sud- ouest d’un chapelet
d’îles formant un arc de cercle, les Florida
Keys (Cayes de Floride). Key West est la ville
la plus méridionale des États- Unis. Elle est
reliée au continent par une route sur pilotis
qui traverse chacune des îles qui l’en séparent.
Son économie repose principalement sur le
tourisme, la pêche industrielle, ainsi que sur
la présence de bases navales de l’armée
américaine et d’importants effectifs de garde-
côtes. »
(Encarta de luxe 1999.)
[26] Heart en anglais (« cœur »).
[27] American commonwealth en anglais.
[28] Crowning glory en anglais (“gloire suprême”).
[29] L’anglais est moins fort : reverence for wealth («
respect, vénération de la richesse »)
[30] Je suppose que, par cette formule peu
claire, Martí veut évoquer les lourdes
conditions que le Nord imposa au Sud après sa
victoire durant la guerre de Sécession : «
D'autre part, cette même guerre posa le problème
du retour des États confédérés dans l'Union.
Fallait- il appliquer une solution de clémence,
comme le désirait Lincoln, ou exiger d'eux une
véritable expiation selon l'inclination des
radicaux dirigés par Thaddeus Stevens et Charles
Sumner ? À cet égard, l'assassinat de Lincoln
fut une catastrophe pour l'Union, car
l'incapacité de son successeur, Andrew Johnson,
à imposer une politique de réconciliation
laissa le champ libre aux excès de la
reconstruction. Les États du Sud furent occupés
militairement par les troupes nordistes, le
pouvoir confisqué par les carpet- baggers (nordistes
sans scrupules qui venaient chercher dans le Sud
un profit personnel) et les scalawags («
vauriens », nom donné aux renégats sudistes) ;
des Noirs occupèrent des postes politiques et
administratifs ; des représailles furent
exercées à l'encontre des anciennes élites. »
(Encyclopædia Universalis 2004.)
[31] L’anglais dit seulement : where no opinion is to be
based in greed, soit : « où aucune opinion ne
doit se fonder sur la cupidité ».
[32] Charity en anglais (« charité »).
[33] Martí, on le voit, vouait une grande admiration à cette
figure emblématique, presque sanctifiée, de
l’histoire des Etats- Unis. Et son axiome
percutant est toujours d’actualité dans la
vision de la Cuba contemporaine face au même
voisin du Nord.
Néanmoins, dans sa chronique du 6 juillet 1889,
où il aborde la vision impérialiste des
candidats électoraux et des deux partis, Martí
découvre une tache au fleuron, autrement dit
l’idée que Lincoln caressa à un moment donné de
profiter de Cuba pour résorber le problème de
l’esclavage aux Etats- Unis : « La couche d'en
haut devient aux Etats- Unis turbulente, et
encline au succès facile et à l'abus de la vie
et du droit d'autrui ; mais aux tréfonds, comme
lest et espoir, il y a le granit de l'honneur,
il y a les pantalons de laine qui n'arrivent pas
au talon, il y a les gens à la Lincoln, encore
que Lincoln lui- même, sculpté en pierre
lumineuse, ait prêté l'oreille à l'idée cruelle
de convertir un peuple malheureux de race
espagnole, une île pétrie de cendres de héros,
en dépotoir des soldats noirs qui encombraient
le Nord. [Il s'agit bien entendu de Cuba.] (O.
C., t. 12, pp. 256- 259.) Martí précisera dans
une lettre adressée à Ángel Peláez le 19 janvier
1892 : « J’ai tremblé et pleuré pour deux hommes
en apprenant leur mort, sans les connaître, sans
savoir un iota de leur vie : pour don José de la
Luz et pour Lincoln. Pour Lincoln, qui mérite
les pleurs, même si j’ai appris plus tard qu’il
voulut prêter l’oreille au conseil de
l’intrigant Butler de jeter sur "le dépotoir de
Cuba" toute la lie et toute la haine qui ont
survécu vivantes à la guerre contre le Sud. »
(Epistolario, t. III, p. 21.) Ce fait l’avait
d’ailleurs si troublé qu’il l’évoque à nouveau
dans le « fragment » nº 236 : « An American is
Lincoln, in whose ineffable character we find
only one blemish that of having, compartiendo la
ignorancia y la injusticia, contemplated
(Butler) in benefit of his country an injury to
the country of others – / We are as respectful
as we make ourselves respected. / Even he was
injust.” (O.C., t. 22, p. 144.)
[34] A. K. Cutting. Martí ne mâche pas ses mots pour
qualifier ce colonel et journaliste, président
fondateur de la Compagnie d'occupation et de
développement du Nord du Mexique, qui prétend
déposséder le Mexique de ses Etats du Nord,
entre autres Sonora, Californie, Chihuahua et
Coahuila : « Ce Cutting est de cette mauvaise
caste d'aventuriers sans métier, qui regarde la
terre mexicaine comme sa propriété et inculque
une haine de race contre ses enfants courageux…
»
(Chronique du 23 juin 1887, publiée dans El
Partido Liberal du 8 juillet 1887, O.C., t. 11,
p. 49.) L’arrestation de cet individu, en
juillet 1886, par un juge d’El Paso pour un
article diffamatoire fit monter les tensions
entre les USA et le Mexique, d’autant que le
secrétaire d’Etat Bayard avait fait une
présentation exagérée et mensongère du cas au
Congrès. Les choses finirent par se calmer, mais
confortèrent Martí dans sa hantise de voir les
USA reprendre la marche en avant et déclencher
une nouvelle guerre contre le Mexique qui, comme
celle de 1848 (au terme de laquelle ce pays
perdit plus de la moitié de son territoire),
l’amputerait de nouveaux espaces géographiques.
Martí consacra trois chroniques au « cas Cutting
» et aux visées annexionnistes d’une certaine
partie de la classe politique étasunienne et
l’évoqua dans plusieurs lettres à son ami
mexicain Manuel Mercado (chroniques du 2, 6, 12
et 19 août 1886, O.C., t. 7, pp. 36- 45, Otras
Crónicas de Nueva York, pp. 52- 58, O.C., t. 11,
45- 52, et Otras Crónicas…, p. 59- 64 ; sur cet
épisode, cf. José Martí, Il est des affections
d’une pudeur si délicate. Lettres à Manuel
Mercado, traduites et annotées par Jacques-
François Bonaldi, Paris, L’Harmattan, 2004, pp.
219- 224.)
[35] L’anglais (petty talkers) permet en
l’occurrence d’éliminer l’ambiguïté de
l’espagnol (et du français) et de distinguer ici
le substantif (bavards) de l’adjectif (inutiles).
[36] En anglais, curieusement, ce sont les voyageurs et les
écrivains qui sont pareillement arrogants
(arrogant travelers and writers).
[37] Conquered men en anglais (« des hommes
conquis »).
[38] Tourist en anglais (« touriste »).
[39] L’anglais n’est pas si catégorique : may poison,
autrement « risque d’empoisonner » ou « peut
empoisonner ».
[40] …who did not help us in our need en anglais (« qui ne
nous ont pas aidés dans notre besoin » ou «
quand nous en avions besoin ».
[41] Gambling den en anglais (« maison de jeux, tripot »).
[42] …walk hungry en anglais (« déambulent affamés… »).
[43] ...healthier farmer en anglais (« le fermier le plus
cossu »).
[44] …free countries en anglais (« pays libres »).
[45] ...of suave courtesy, and ready words en anglais (« ont
la politesse délicate et la parole facile »).
[46] L’anglais ajoute in exile (« en exil »).
[47] C’est un fait largement établi dans les
annales de l’histoire que les différentes
administrations étasuniennes, fidèles au concept
stratégique clef de leur politique envers Cuba (l’île
doit rester aux mains de l’Espagne, la puissance
européenne la plus faible, jusqu’à ce que nous
soyons en mesure de nous en emparer), ne firent
jamais rien pour aider les mambis, n’en
reconnurent jamais la belligérance, continuèrent
de vendre des armes à l’Espagne tout en les
refusant aux insurgés et en s’efforçant de
bloquer le départ d’expéditions depuis des ports
du pays.
[48] L’anglais précise « au bras gauche » (on their left
arms).
[49] …hostile government en anglais (« gouvernement hostile
»).
[50] Lincoln est assassiné le 14 avril 1865 et meurt le
lendemain. À quel épisode Martí, qui a alors
douze ans, fait- il allusion ?
[51] …have… a distate for exertion en anglais (« répugnent à
l’effort »).
[52] They are helpless en anglais (« incapables »).
[53] …with very few exceptions en anglais (« sauf de très
rares exceptions »).
[54] L’anglais dit proud, autrement dit « fiers ». Il doit y
avoir une erreur de traduction ou de
transcription, dans la mesure où « indépendants
» et « se suffisant à eux- mêmes » sont à peu
près synonymes.
[55] Intelligency en anglais (« intelligence »).
[56] Diligence en anglais (« assiduité », « zèle », «
application »).
[57] L’anglais est plus précis : …unaided by any help or
kindred language, sympathie of race, or
community of religion (« sans bénéficier de la
moindre aide, ni de l’affinité de langue, de la
sympathie de race ou de la communauté de
religion »).
[58] Ability en anglais (« habileté »).
[59] Francisco Javier Cisneros (1836- 1898),
ingénieur civil cubain né à Santiago de Cuba (père
avocat ; grand- père militaire). En 1870,
pendant la guerre de Dix Ans, alors qu’il se
trouvait en Colombie, il recruta une soixantaine
de volontaires de l’Etat de Cauca et s’embarqua
à leur tête en direction de Cuba. En 1874, il
fut chargé du tracé et de la construction du
chemin de fer d’Antoquia et d’autres territoires
de Colombie (voie ferrée du Pacifique). Ne put
conclure l’ouvrage parce qu’il dut abandonner le
pays en 1884 et se réfugier à New York (il avait
la nationalité étasunienne). Il fut de nouveau
appelé en Colombie où le canal du Dique, voie de
communication fluviale entre Cartagena et le
fleuve Magdalena, était enlisé.
Il fallait créer un port maritime permettant de
communiquer avec l’arrière- pays.
L’endroit choisi fut Puerto Colombia, où
Cisneros conçut un quai de 720 mètres de long
inauguré en 1893 et unissant la mer des Caraïbes
au Magdalena.
Martí, dont j’ignore s’il le connaissait
personnellement, avait beaucoup d’admiration
pour lui comme le prouve le portrait qu’il en
brosse sous le titre de « Un Cubain pour de bon
» (Patria, 12 août 1893) : « Francisco Javier
Cisneros – heureux serviteur de Cuba en ces
jours- là où l’on prit la mesure des hommes –
n’est pas de ces criollos puînés qui naissent
dans les colonies opprimées et ne savent ouvrir
la vie qu’avec la clef que les maîtres de la
cavalerie royale portent brodée aux basques. Il
n’est pas non plus de ceux qui, comme sur le
dessin d’un journal de ces jours- ci, attellent
au char de l’Amérique nouvelle un escargot et
une tortue. Il partit en Amérique honorer son
pays du travail créateur ; répondre par sa vie
de faits aux Cubains qui, jugeant la patrie
toute entière à leur aspiration inutile,
refusent à Cuba l’industrie et la nouveauté
qu’exige un peuple libre en ce siècle de
concurrence ; et resserrer, grâce au mérite et à
l’appréciation de son travail utile, la
fraternité de Cuba et des républiques
américaines. D’autres s’assoient pour bavarder
de taureaux et de réformes à la table inutile du
café madrilène et voir la vie s’enfuir en
volutes de fumée : Cisneros, la douleur
chevillée à l’âme de la malheureuse patrie, se
rendit chez un peuple qui travaille pour soi et
lança des ponts, amena des vapeurs, mit des
quais à la mer, éveilla les mines, tira profit
des fleuves. // Il passe maintenant par New York
en transit pour la France : Patria salue en lui
un Cubain utile et véritable. » (O.C., t. 4, pp.
440- 441.)
[60] Manuel Márquez Sterling, commerçant cubain
né à Puerto Príncipe et agent diplomatique de
Cuba à Lima durant la guerre de Dix Ans. Père du
journaliste et écrivain Manuel Márquez y Loret
de Mola (Manuel Márquez Sterling). La famille
émigre au Pérou pendant cette Guerre et rentre à
Camagüey en 1882. Décédé en 1884.
[61] Peruvian en anglais (« des Péruviens »).
[62] Farmers en anglais (« fermiers »).
[63] En anglais, ingénieurs et arpenteurs sont inversés.
[64] Easy comfort en anglais (« aisance confortable »).
[65] L’anglais ne précise pas : physicians with a large
practice (« des médecins à grosse clientèle »).
[66] Tradesmen en anglais (« marchands »).
[67] Cigarmakers en anglais (« des fabricants de
cigares »).
[68] « La grande figure romantique est sans
conteste le poète cubain, José María Heredia
(1803- 1839), traducteur et admirateur de
Chateaubriand, Byron, Lamartine et Hugo,
contraint pour des raisons politiques de
s'expatrier aux États- Unis. La nostalgie de la
patrie perdue hante toute sa poésie, dont les
sommets sont les deux odes Sur le teocalli de
Cholula et Niagara et dont les vers, de facture
classique, sont traversés par l'émotion
suscitée par l'exil, le spectacle de la nature,
l'expérience de la douleur. » (Encyclopædia
Universalis 2004.)
Martí éprouvait une grande admiration tant pour
le poète que pour l’homme, même si celui- ci
finira par renier ses idéaux d’indépendance.
Quelques mois plus tôt, en juillet 1888, il lui
avait consacré un long article dans El
Economista Americano (O.C., t. 5, pp. 131- 139)
et, quelques mois plus tard, le 30 novembre
1889, il prononcera un discours devant les
délégués de la Conférence panaméricaine au
Hardman Hall de New York, à une soirée visant à
recueillir des fonds destinés à l'achat de la
maison natale d'Heredia à Santiago de Cuba (cf.
lettre d'invitation du 10 novembre 1889 in O.
C., t. 20, pp. 357- 358 ; discours in O. C., t.
5, pp. 163- 176), publié en une brochure qui est
prête dès le 4 décembre (cf. O. C., t. 20, p.
337).
Martí écrit dans son article de juillet 1888 : «
Qui dit la vérité et éduque le goût sert mieux
sa patrie que celui qui exagère les mérites de
ses grands hommes. On ne doit ni adorer des
idoles ni décapiter des statues. Mais notre
Heredia n’a rien à craindre du temps : sa poésie
perdure, grandiose et éminente, indépendamment
des défauts qu’y mit son époque et des
imitations par lesquelles il exerçait sa main…
Et même si on déniait au poète, puisque la
négation semble être le plus grand plaisir de
l’homme, les dons merveilleux par lesquels,
après une critique austère, il s’assure une
place sur les cimes humaines, qui résisterait au
charme de cette vie tourmentée et épique où
surent se concilier la passion et la vertu,
avide dans l’enfance, héros à l’adolescence,
prompt à faire de la mer un cheval afin d’aller,
"armé de fer et de vengeance", mourir pour la
liberté dans un cercueil glorieux, pleuré par
les dames, et mort finalement du froid de l’âme,
dans les bras d’amis étrangers, les lèvres
assoiffées, le cœur déchiqueté, le visage baigné
de larmes, tendant en vain les bras vers sa
patrie ?
Ceux qui peuvent vivre en elle ont beaucoup à
pardonner à ceux qui savent mourir sans elle ! /
[…]
Le premier poète d’Amérique est Heredia. Il est
le seul à avoir mis dans ses vers le sublime,
l’apparat et le feu de sa nature. Il est
volcanique à l’instar de ses entrailles, et
serein à l’image de ses hauteurs. / […] Ceci
n’est un jugement, mais quelques lignes pour
accompagner un portrait. Mais si l’espace manque
pour analyser, du fait de son pouvoir et de
celui des accidents qui la lui stimulèrent ou
tordirent, sa vigueur primitive, des éléments
nouveaux et curieux, et des formes variées de ce
génie poétique qui mit en ses chants, sans
d’autre supérieur que la création, le mouvement
et la lumière de ses meilleures merveilles, et
découvrit dans une poitrine cubaine le secret
perdu qui, aux prémices du monde, donna de la
sublimité à l’épopée, il manquerait de la
chaleur au cœur plutôt que de l’orgueil et de la
gratitude pour rappeler qu’il fut fils de Cuba
celui des lèvres de qui sortirent quelques- uns
des plus beaux accents que la voix de l’homme
ait modulés, celui qui mourut jeune, loin de la
patrie qu’il voulut racheter, de la douleur
d’avoir cherché en vain dans le monde l’amour et
la vertu. »
(O.C., t. 5, pp. 133, 136 et 138- 139. On
trouvera des extraits du discours de Martí in Il
est des affections…, op. cit., p. 403, note
702.)
[69] Le plus connu d’entre eux, et sans doute
celui que Martí a en tête, fut Aniceto García
Menocal (1836- 1908), Cubain, ingénieur de la
marine des Etats- Unis qui participa à la
seconde expédition d’étude concernant le futur
canal du Nicaragua (1872), y revint dans le même
but en janvier 1880 au nom de la compagnie
Provisional Interoceanic Canal Society, puis,
sur instruction du secrétaire étasunien à la
Marine, dirigea une nouvelle reconnaissance
préalable à ce canal, qu débuta en janvier 1885
au port lacustre de San Carlos et conclut en
avril.
Deux ans plus tard, en association avec l’amiral
Daniel Ammen, il obtint une concession pour
construire le canal, ce qui fut la dernière
tentative concrète dans ce sens.
La société débuta les travaux de dragage de la
baie de San Juan del Norte et d’ouverture de 6,5
km de canal, construisit une quinzaine de
kilomètres de voie ferrée et dynamita une
section du cours de Machuca, mais elle dut
arrêter les travaux faute de nouveau financement.
García Menocal fut aussi associé à la conception
et aux travaux du canal de Panama.
Martí le mentionne à plusieurs reprises dans ses
textes, notamment dans des notes rédigées en
français, « Notas sobre Centroamérica » (non
datées, mais forcément de 1878, comme l’indique
une phrase du texte : « …et le parti libéral
dont le vrai chef, un vieillard illustre, M.
García Granados, vient de mourir… ») : « Ces
Républiques [de l’Amérique centrale]… sont
aujourd’hui en train de se quereller sur la
construction du canal de Nicaragua. On sait que
Mr. Menocal, l’ingénieur américain, vient de
signer avec Nicaragua (sic), un traité pour la
construction du canal… » (O.C., t. 19, p. 89.)
En septembre 1889, Martí lui consacrera un court
article intitulé « Menocal » : « Arriver dans un
pays étranger et se placer parmi ceux qui vont à
sa tête n’est pas le lot d’hommes vulgaires. De
tous les ingénieurs que connut le général
McClellan, il n’en trouva pas un aux Etats- Unis,
même pas après l’expérience de la guerre, qui
pût être le chef du canal du Nicaragua, sinon
celui qui traça en deux mois à La Havane les
plans et les rapports que tout un corps
d’ingénieurs galonnés ne put réunir durant des
années – le jeune perspicace et simple qui
portait dans la volonté la grandeur, et dans le
caractère, plutôt que dans le corps qui était
délicat et faible, Menocal, le "Cubain". / Dix-
sept ans se sont écoulés, et le respect
maintient aujourd’hui par consentement commun le
choix du sagace général. Menocal s’est battu,
sans scandale et sans pompes, et il est sorti
vainqueur des hommes et de la Nature. / Car son
renom ne se doit pas à une découverte soudaine
que le hasard met sous les yeux de celui qui
sait en profiter, mais à une accumulation de
mérites, de science et d’énergie, à la faculté
de conduire les hommes et au pouvoir supérieur
d’éviter sain et sauf leurs embûches. / C’est
des Antilles que vint, fort du sang vif que
donne cette lumière- là, le fondateur, au petit
corps, qui avait dans la tête un monde nouveau,
armé de la paix et de la république, et fait de
mains de siècles. / C’est d’une autre Antille
que vient maintenant, petit de corps comme
Hamilton, celui qui guide et se distingue dans
ce peuple- ci de lignes et de chiffres, fort de
son sang de peuple de poètes. » (La Juventud,
New York, septembre 1889, O.C., t. 23, p. 33.)
Martí aurait pu sans doute citer aussi Ignacio
María de Varona, « l’ingénieur des aqueducs de
Brooklyn et d’Albany » (Patria, 14 mai 1892, O.C.,
t. 5, p. 364).
Je tiens à rectifier l’erreur d’André Joucla-
Ruau (José Martí, Notre Amérique, Paris, 1968,
François Maspero, note p. 72) qui renvoie à
Mario García Menocal, futur président de Cuba
(1913) ; Aniceto était son oncle.
[70] Proyector en anglais (« projeteur »).
[71] …from a life of luxury en anglais (« d’une vie de luxe
»).
[72] L’anglais intervertit la séquence et précise : «
emprisonnés en Espagne » : …dead, imprisonned in
Spain.
[73] En espagnol dans le texte anglais.
[74] La traduction de l’article du Manufacturer
dit : « une république grande et libre ».
[75] De fait, Cuba disposa du chemin de fer
avant l’Espagne, sa métropole, poussée par
l’intérêt de pouvoir transporter le sucre par
voie ferrée, surtout que les sucreries étaient
de plus en plus équipées de machines à vapeur.
Une fois obtenus la permission de Madrid et un
crédit de Londres de deux millions de pesos,
sous l’impulsion du marquis de Villanueva,
surintendant des finances, et une fois amenés
des matériaux, des outils et des experts des
Etats- Unis, l’affaire fut rondement menée en
deux ans, et le premier tronçon La Havane-
Bejucal fut inauguré le 19 novembre 1837 : le
premier train, parti à huit heures du matin,
emporta soixante- dix passagers, et le second,
avec autant de passagers, à deux heures de
l’après- midi. L’année suivante, la voie ferrée
s’étendit jusqu’à Güines. De 1840 à 1850,
d’autres rails furent posés pour lier les
principales zones sucrières aux ports les plus
proches : la ligne de Güines fut prolongée
jusqu’à Batabanó (1843), et ramifiée vers San
Antonio (1844) et Guanajay (1849) vers l’ouest,
ainsi que vers l’est pour rejoindre les lignes
en construction du côté de Matanzas (1848) Une
voie ferrée partit de Cárdenas (1838) vers le
sud. Pareil pour Matanzas. En 1851, Nuevitas et
Camagüey étaient unis par chemin de fer, ainsi
que Remedios et Caibarién.
En 1859, Ranchuelo et Cienfuegos.
[76] L’anglais ne précise pas ce caractère : against the
opposition of the Government…
[77] L’anglais parle de « pays tropicaux » (in tropical
countries).
[78] « Consciencieuse » dit l’anglais (conscientious).
[79] L’anglais dit « pays » (countries).
[80] L’anglais affirme qu’ils « se sont combinés pour
contribuer à…» (have combined… to develop).
[81] Martí fait ici allusion à l’une des
questions qui soulèvera le plus de dissension
durant la guerre de Dix Ans et que l’on
retrouvera durant celle de 1895- 1898 : qui
doit diriger la guerre de libération, les
militaires ou les civils ? Pour éviter une «
dictature militaire », faut- il donner des
pouvoirs étendus aux civils dans le cadre d’une
présidence, d’une constitution et d’un assemblée
nationale avec députés et tout le reste ? Ou
alors les militaires doivent- ils être libre de
conduire la guerre en fonction des intérêts du
moment en vue du but final ? Ce conflit ne fut
jamais résolu durant la guerre de 1868- 1878, au
point qu’évoquant cette époque, Martí parlera
dans son Journal de Campagne (1895) de
gouvernement « tracassier » (leguleyo) : le mot
ne pouvait être mieux choisi. Il résume en effet
à la perfection la vision que les chefs
militaires avaient eue du pouvoir civil tout au
long de la guerre de Dix Ans, née sans la
moindre réflexion préalable sur ce thème capital
et morte, entre autres raisons fondamentales, de
n’avoir jamais pu et su colmater cette
dichotomie entre les prérogatives des civils (présidence
de la République et chambre des députés),
anxieux de ne pas laisser la moindre marge à une
« dictature » militaire ou civile, et les
libertés dont devaient disposer les combattants
et leurs chefs sur le terrain pour remporter la
victoire définitive, qui ne pouvait être que
celle des armes. La volonté constante de députés
assoiffés de « perfection des rouages
démocratiques» en pleine guerre de libération
nationale de brider aussi bien la présidence que
les chefs militaires finit par annuler les
capacités d’acti
Lettres de Cuba, octobre 2006 no10 2006
(Cubarte) 01-10-2006
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