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José Martí
Traduit par Jean Lamore
MINUIT
Oh, quelle honte ! : - Le soleil a éclairé
La terre : le vaste océan dans ses entrailles
A érigé à ses rouges vaisseaux
De nouvelles colonnes : la montagne, au long
De ce
jour solennel mêla de nouveaux grains
À ses jaspes et ses broussailles : dans le
ventre
Des oiseaux et des animaux de nouveaux êtres
Prennent vie, prennent forme : dans les
frondaisons
Les fruits des arbres vont mûrissant :
Et moi, serf de la glèbe, tout ce que j'ai pu
faire,
Cependant que grandit ce monde gigantesque,
C'est gagner ma journée pour bouillir la
marmite !
Dieu, je suis méprisable ! : - C'est à juste
titre
Que le sommeil à mes yeux pâles est refusé !
À juste titre que je titube par les rues
Ivre d'un vin amer, tel celui qui recherche
Un trou dissimulé où s'enfouir, où personne
Ne connaîtra son crime et son ignominie !
À juste titre mon coeur angoissé palpite
Comme le coeur tourmenté d'un scélérat !
Le ciel, le ciel, avec ses yeux dorés
Me regarde, et voit ma lâcheté, et rejette
Mon corps qui fuit dans les ténèbres
Comme qui voudrait fuir dément et désolé
Loin d'un surveillant qu'en lui- même il
transporte
La terre est solitude ! la lumière est glacée !
Où
donc irai- je pour que le volcan s'éteigne ?
Où donc irai- je pour que le surveillant dorme
?
Oh, soif d'amour ! - oh, mon coeur, épris
De tout ce qui habite et vit dans 1'Univers
De la chenille verte en laquelle se change
La feuille de l'arbre : - de ce jaspe irisé
Où semblent pétrifiées les vagues de la mer :
Des arbres prisonniers, qui toujours à mes yeux
Font jaillir des larmes : - du gentil gamin qui
Souriant, les pieds nus dans la boue et la neige
Propose à la criée des journaux et des fleurs.
Oh, mon coeur, - qui dans la vêture charnelle
Ne vois point le métal pour en (aire de l'or,
Ni les lèvres charnues, gourmandes et
sensuelles,
Mais des cuirasses de combat, et des creusets
Où fermentera la vie universelle !
Et moi, si malheureux !, prisonnier dans ma cage,
Le grand combat des hommes je contemple !
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