José Julián Martí Pérez
Apôtre de l'Indépendance
de Cuba

 

  

English Español عربي
Cuba > José Martí

 Encore Martí

Par: Roberto Fernández Retamar

Traduit par Jacques-François Bonaldi 

 

Cette conception de notre culture avait été déjà nettement exposée et défendue, au siècle dernier, par le premier des hommes de chez nous à comprendre clairement la situation concrète de ce qu'il nomma - appellation que j'ai rappelée bien des fois - « Notre Amérique métisse » : José Martí , à qui Rodó voulut dédier la première édition cubaine d'Ariel et sur qui il se proposa d'écrire une étude comme celles qu'il consacra à Bolívar et à Artigas, étude que malheureusement il ne mena pas à son terme.

 

Bien qu'on les trouve tout au long de nombreuses pages, c'est peut-être dans son article de 1891, « Notre Amérique », que Martí a exposé ses idées à ce sujet de la façon la plus structurée et la plus dense. Avant de le commenter sommairement, je voudrais faire quelques observations préalables quant au sort des travaux de Martí.

 

De son vivant, la majeure partie de l'oeuvre de Martí, dispersée dans une vingtaine de journaux continentaux, connut la célébrité. Nous savons que Rubén Darío appelait Martí « Maître » (comme le faisaient, pour d'autres raisons, ses partisans politiques) et que c'était 1'Hispano-Américain qu'il admirait le plus. Nous verrons d'autre part que le sévère jugement que Martí portait habituellement sur les Etats-Unis dans ses chroniques était connu à son époque, ce qui lui valut d'acerbes critiques de la part du pro-yankee Sarmiento.

Mais la façon très spéciale dont se diffusa l'oeuvre de Martí - qui utilisa journalisme, discours, lettres, et ne publia aucun livre est grandement responsable du relatif oubli dans lequel cette oeuvre est tombée à la suite de la mort du héros cubain en 1895. Cela seul explique que, neuf ans après sa mort et douze ans seulement après que Martí eut cessé d'écrire pour la presse continentale, absorbé comme il l'était depuis 1892 par l'activité politique un auteur aussi absolument nôtre, aussi peu suspect que Pedro Henríquez Ureña écrive à vingt ans (1904), dans un article sur I'Ariel de Rodó, que les jugements de ce dernier sur les Etats-Unis sont «  beaucoup plus sévères que ceux formulés par deux très grands penseurs et psycho­sociologues géniaux des Antilles : Hostos et Martí . »

 

En ce qui concerne Martí, cette observation est complètement erronée et, en raison de l'honnêteté exemplaire d'Henríquez Ureña, cela m'a conduit à soupçonner d'abord, à vérifier ensuite, qu'elle était simplement due au fait que, à cette époque, le grand Dominicain n'avait pas lu, ne pouvait pas avoir lu Martí, si ce n'est très insuffisamment : c'est à peine si Martí était alors publié. Un texte aussi fondamental que « Notre Amérique » est un bon exemple de ce sort. Les lecteurs du journal mexicain El Partido Liberal purent en prendre connaissance le 30 janvier 1891. Il est possible que quelque autre journal local l'ait publié de nouveau, bien que la plus récente édition des Oeuvres complètes de Martí ne nous indique rien à ce sujet. Mais il est plus probable que ceux qui n'eurent pas la chance de se procurer ce journal ne purent connaître ce texte - le plus important document publié dans cette Amérique, de la fin du siècle passé à l'apparition, en 1962, de la Deuxième Déclaration de La Havane - pendant près de vingt ans, au bout desquels il parut sous forme de livre (La Havane, 1910), dans l'irrégulière collection où les oeuvres complètes de Martí commencèrent à être publiées. C'est avec raison que Manuel Pedro González affirme que, durant le premier quart de ce siècle, les nouvelles générations ne connaissaient pas Martí : c'est à partir des huit volumes publiés par Alberto Ghiraldo, à Madrid, en 1925, qu'une « minime partie de son oeuvre » fut remise en circulation. Et c'est grâce à l'apparition plus récente de différentes éditions de ses œuvres complètes - en réalité encore incomplètes - « qu'on l'a redécouvert et revalorisé». González pense surtout à l'étonnant aspect littéraire de cette oeuvre (« la gloire littéraire », comme il dit). Que ne pourrions-nous dire, nous autres, de son fondamental aspect idéologique ? Sans mésestimer de très importantes contributions antérieures, on peut dire que c'est aujourd'hui, après le triomphe de la Révolution cubaine, et grâce à elle, que Martí est en train d'être « redécouvert et revalorisé ». Ce n'est pas un hasard si Fidel a déclaré en 1953 que le responsable intellectuel de l'attaque de la caserne Moncada était Martí ; ni si le Che a fait précéder son important Message à la Tricontinentale de 1967 d'une citation de Martí : « C'est l'heure des brasiers, et l'on ne doit voir que la lumière. » Si Benedetti a pu dire que le temps de Rodó « est différent du nôtre, [...] son véritable foyer, sa véritable patrie temporelle était le XIX siécle », nous devons dire, en revanche, que le véritable foyer de Martí était l'avenir, et tout d'abord notre temps à nous, qu'on ne peut absolument pas comprendre sans une authentique connaissance de son oeuvre.

 

Fragment de l’essai Encore Marti de l’œuvre Caliban Cannibal

 

Cubarte 02-06-2008


Imprimer Envoyer à un ami Retour Votre opinion Fermer Haut de page