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Par Juan Marinello Vidaurreta
Pour des raisons claires, la prose occupe chez
Martí la place la plus importance et constitue
par sa nouveauté et sa richesse soutenues le
principal témoignage de sa grandeur littéraire.
Bien que ces notes soient écrites comme
introduction à sa poésie, il semble
indispensable de se reporter à son travail de
prosateur pour d'importantes raisons. D'une part,
l'unité complexe de l'écrivain - totalement,
révélée dans son poème - réside dans sa période
oratoire et journalistique, où il faut chercher
mille fois le sens ultime de ses vers. D'autre
part, le lyrisme inséparable de son écriture
montre de singulières différences selon qu'il,
s'exprime dans la strophe ou dans la prose,
comme l'a relevé de façon pénétrante Gabriela
Mistral.
La prose et les vers de Martí s'identifient sur
un point : dans la mesure où ces deux formes
d'expression remplissent une fonction artistique.
Il est notoire que l'on comprit et utilisa
longtemps la prose comme véhicule d'information
efficace et d'argumentation ingénieuse, non
comme occasion de création originale. La prose
comme art est en vérité particulière aux temps
modernes bien qu'il faille en toute justice
faire exception, en ce qui concerne notre langue,
pour l'éclatante période des mystiques espagnols.
Dans cette entreprise qui consiste à faire de la
prose l'occasion de délicates trouvailles, Martí
est un modèle essentiel et, sous plusieurs
aspects, précurseur.
Il faudrait détacher le naturel, le caractère
consubstantiel et fatal de la qualité artistique
de la prose de Martí. Nous voulons parler du
fait, constant chez l'écrivain cubain, que la
beauté de sa phrase ne se fonde pas sur une
volonté de style, dans le but d'éblouir ou
d'être applaudi. La charge d'originalité, de
lumière inattendue, est chez Martí inhérente à
son métier d'écrivain; la ligne sans nerf ni
élégance lui est refusée. C'est pourquoi une
anthologie de ses essais, ou de ses discours est
si difficile. Là où l'on s'y attend le moins,
dans une note prise au vol, dans une remarque
inspirée du labeur quotidien, dans un ordre
donné à un modeste collaborateur, jaillissent
l'image étincelante et l'épithète juste et
irremplaçable.
Du fait que s'impose toujours sa riche manière
personnelle, il s'ensuit que l'écrivain est
présent , debout sur le terrain
qu'il cultive, et que son cas nous rappelle la
négation des genres de Croce. Solennel et
familier, clair ou complexe, grandiloquent ou
simple aussi bien dans la harangue que dans le
poème, sa
nécessité va de pair avec son savoir
et le mot inattendu et juste naît sans relâche
du frémissement qui l'envahit tout entier.
Guillermo Diaz Plaja a excellemment écrit que
Martí fut « le premier créateur de prose qu'ait
eu le monde hispanique »; cette affirmation est
incontestable. Notre héros est en effet un cas
privilégié d'écrivain qui, lorsqu'il exprime sa
pensée, ennoblit et transforme l'instrument
véhiculaire; à l'image de certains sculpteurs
sur cristal, il façonne séance tenante et à
chaud la coupe dans laquelle il va nous offrir
son vin lumineux. A une telle victoire
collaborent l'aisance avec laquelle il aborde de
nombreuses cultures, la possession de la langue
dans ses replis secrets et une sensibilité
frémissante et illimitée. On ne peut cependant
pas mettre en doute que le trésor de la prose de
Martí tire ses sources les plus profondes de son
caractère d'apôtre, de son élan magnanime, de
son amour inquiet et de sa volonté, toujours en
éveil, de transcendance. De telles qualités
peuvent se réaliser, naturellement, parce
qu'elles s'exercent sous la plume d'un créateur
aux facultés souveraines. Les vents
irrésistibles enflent les voiles propices.
Ces vertus et ces facultés se projettent en un
envol impatient qui tire origine de la tradition,
approfondit l'actualité et annonce l'avenir.
Quand il écrit :
je viens de partout
et partout je m'en vais
nous sentons l'universalité de son message.
Plus que dans sa poésie, on découvre dans les
articles et la prose de Martí l'empreinte des
classiques de sa langue, dont la lecture
l'accompagna une bonne partie de son séjour en
Espagne. Dans son assimilation des manières
magistrales du Siècle d'Or se rejoignent les
tendances du tempérament, les grâces de la
parole et les buts qui orientent son action. Sa
strophe est empreinte de la belle économie
sentencieuse du vieux
romance et de l'air gracieux des
chansonniers; mais plus souvent la difficile
originalité de Gracian, l'éloquence exemplaire
et savante de Quevedo, la passion créatrice de
sainte Thérèse de Jésus donnent leur couleur à
sa prose.
Des écrivains plus proches, comme Saavedra
Fajardo, influent sur son expression
d'entraîneur d'hommes.
Juan Ramon Jiménez n'exagère pas quand il
affirme que Martí fut, comme écrivain, très
espagnol, Cependant c'est de cette compréhension
parfaite,
excessive , des racines de la langue
qu'est nourrie la rare nouveauté de se
meilleures pensées .
Le sens universel dont ses vers sont empreints
s'exprime plus à loisir dans son œuvre critique
et ses observations lucides. Le classique
espagnol devient chez notre héros richesse
acquise, ferme éminence d'où tourner ses regards
vers toutes les routes. TI peut de là gagner les
littéraires les plus diverses, non pour sa
délectation mais pour nourrir sa volonté
d'expression originale et dynamique.
Sa nouveauté est durable parce qu'elle tire
origine de racines profondes.
Mais voici l'un des problèmes les plus
troublants du style de Martí. Son tempérament
lyrique, la racine poétique de son esprit et de
son écriture lui imposent une expression émue et
rapide, des allusions parfois obscures et
vagues, mais toujours authentiques : et malgré
tout, le vers et la prose exigent leurs vertus
particulières et ne renoncent pas à leurs
propres se~tIers. Le contenu de la sélection qui
suit nous le dira parfaItement.
Cela s'explique si nous nous rappelons que la
forme poétique - le poème et sa structure - non
seulement influe sur le tempérament créateur de
l'écrivain mais encore lui ouvre une voie qui
demande à acheminer sa plus profonde intimité.
La forme poétique est, par définition, aventure
confidentielle ; la prose, surtout chez des
hommes comme Martí, est un; invitation au
dialogue, à la coïncidence. Le grand écrivain,
quand il naît sous le signe de la poésie, lui
rend hommage dans tous les domaines, mais sans
oublier qu'elle possède en propre son royaume.
On a signalé plus d'une fois que la prose de
Martí est truffée de vers aussi beaux que les
meilleurs de ses poèmes, conséquence de sa
tendresse secrète et avide et du rythme réglé
selon les modèles poétiques de sa langue mais
cela constitue un témoignage et non un système;
l'écrivain connaît le terrain qu'il foule ;
devoir et métier guident son raisonnement noble
et pénétrant, sa période pétrie de descriptions
éblouissantes, d'arguments éloquents, d'images
fières et neuves. Le fleuve souterrain du
lyrisme soutient, fortifie et transforme une
prose inégalée.
En sens inverse, l'œuvre poétique de Martí est
comme un terrain clos dans lequel se condensent
les vertus que manifeste sa prose. Tout aboutit
à un conflit souterrain, un cri tourmenté, une
pudique confidence. C'est pourquoi sa strophe
naît comme un fleuve secret, où coulent des eaux
turbulentes par lesquelles l'homme d'action et
qui assume son destin ouvre son cœur, y mêlant
son sang le plus douloureux. Pénétrons dans le
cours de ce fleuve.
Note:
Martí reconnaît à tel point l'empire des grands
écrivains espagnols du Siècle d'Or qu'en parlant
de Quevedo il déclare : « : Il pénétra si bien
l'avenir que nous parlons aujourd'hui sa langue. »
Lettres de
Cuba, mai 2007
(Cubarte) 01-05-2007
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