José Julián Martí Pérez
Apôtre de l'Indépendance
de Cuba

 

  

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 Prose et vers chez Martí

Par Juan Marinello Vidaurreta

Pour des raisons claires, la prose occupe chez Martí la place la plus importance et constitue par sa nouveauté et sa richesse soutenues le principal témoignage de sa grandeur littéraire. Bien que ces notes soient écrites comme introduction à sa poésie, il semble indispensable de se reporter à son travail de prosateur pour d'importantes raisons. D'une part, l'unité complexe de l'écrivain - totalement, révélée dans son poème - réside dans sa période oratoire et journalistique, où il faut chercher mille fois le sens ultime  de ses vers. D'autre part, le lyrisme inséparable de son écriture montre de singulières différences selon qu'il, s'exprime dans la strophe ou dans la prose, comme l'a relevé de façon pénétrante Gabriela Mistral.

La prose et les vers de Martí s'identifient sur un point : dans la mesure où ces deux formes d'expression remplissent une fonction artistique. Il est notoire que l'on comprit et utilisa longtemps la prose comme véhicule d'information efficace et d'argumentation ingénieuse, non comme occasion de création originale. La prose comme art est en vérité particulière aux temps modernes bien qu'il faille en toute justice faire exception, en ce qui concerne notre langue, pour l'éclatante période des mystiques espagnols. Dans cette entreprise qui consiste à faire de la prose l'occasion de délicates trouvailles, Martí est un modèle essentiel et, sous plusieurs aspects, précurseur.

Il faudrait détacher le naturel, le caractère consubstantiel et fatal de la qualité artistique de la prose de Martí. Nous voulons parler du fait, constant chez l'écrivain cubain, que la beauté de sa phrase ne se fonde pas sur une volonté de style, dans le but d'éblouir ou d'être applaudi. La charge d'originalité, de lumière inattendue, est chez Martí inhérente à son métier d'écrivain; la ligne sans nerf ni élégance lui est refusée. C'est pourquoi une anthologie de ses essais, ou de ses discours est si difficile. Là où l'on s'y attend le moins, dans une note prise au vol, dans une remarque inspirée du labeur quotidien, dans un ordre donné à un modeste collaborateur, jaillissent l'image étincelante et l'épithète juste et irremplaçable.

Du fait que s'impose toujours sa riche manière personnelle, il s'ensuit que l'écrivain est présent , debout sur le terrain qu'il cultive, et que son cas nous rappelle la négation des genres de Croce. Solennel et familier, clair ou complexe, grandiloquent ou simple aussi bien dans la harangue que dans le poème, sa nécessité va de pair avec son savoir et le mot inattendu et juste naît sans relâche du frémissement qui l'envahit tout entier.

Guillermo Diaz Plaja a excellemment écrit que Martí fut « le premier créateur de prose qu'ait eu le monde hispanique »; cette affirmation est incontestable. Notre héros est en effet un cas privilégié d'écrivain qui, lorsqu'il exprime sa pensée, ennoblit et transforme l'instrument véhiculaire; à l'image de certains sculpteurs sur cristal, il façonne séance tenante et à chaud la coupe dans laquelle il va nous offrir son vin lumineux. A une telle victoire collaborent l'aisance avec laquelle il aborde de nombreuses cultures, la possession de la langue dans ses replis secrets et une sensibilité frémissante et illimitée. On ne peut cependant pas mettre en doute que le trésor de la prose de Martí tire ses sources les plus profondes de son caractère d'apôtre, de son élan magnanime, de son amour inquiet et de sa volonté, toujours en éveil, de transcendance. De telles qualités peuvent se réaliser, naturellement, parce qu'elles s'exercent sous la plume d'un créateur aux facultés souveraines. Les vents irrésistibles enflent les voiles propices.

Ces vertus et ces facultés se projettent en un envol impatient qui tire origine de la tradition, approfondit l'actualité et annonce l'avenir. Quand il écrit :

je viens de partout
et partout je m'en vais

nous sentons l'universalité de son message.

Plus que dans sa poésie, on découvre dans les articles et la prose de Martí l'empreinte des classiques de sa langue, dont la lecture l'accompagna une bonne partie de son séjour en Espagne. Dans son assimilation des manières magistrales du Siècle d'Or se rejoignent les tendances du tempérament, les grâces de la parole et les buts qui orientent son action. Sa strophe est empreinte de la belle économie sentencieuse du vieux romance et de l'air gracieux des chansonniers; mais plus souvent la difficile originalité de Gracian, l'éloquence exemplaire et savante de Quevedo, la passion créatrice de sainte Thérèse de Jésus donnent leur couleur à sa prose. Des écrivains plus proches, comme Saavedra Fajardo, influent sur son expression d'entraîneur d'hommes. Juan Ramon Jiménez n'exagère pas quand il affirme que Martí fut, comme écrivain, très espagnol, Cependant c'est de cette compréhension parfaite, excessive , des racines de la langue qu'est nourrie la rare nouveauté de se meilleures pensées .

Le sens universel dont ses vers sont empreints s'exprime plus à loisir dans son œuvre critique et ses observations lucides. Le classique espagnol devient chez notre héros richesse acquise, ferme éminence d'où tourner ses regards vers toutes les routes. TI peut de là gagner les littéraires les plus diverses, non pour sa délectation mais pour nourrir sa volonté d'expression originale et dynamique. Sa nouveauté est durable parce qu'elle tire origine de racines profondes.

      Mais voici l'un des problèmes les plus troublants du style de Martí. Son tempérament lyrique, la racine poétique de son esprit et de son écriture lui imposent une expression émue et rapide, des allusions parfois obscures et vagues, mais toujours authentiques : et malgré tout, le vers et la prose exigent leurs vertus particulières et ne renoncent pas à leurs propres se~tIers. Le contenu de la sélection qui suit nous le dira parfaItement.

Cela s'explique si nous nous rappelons que la forme poétique - le poème et sa structure - non seulement influe sur le tempérament créateur de l'écrivain mais encore lui ouvre une voie qui demande à acheminer sa plus profonde intimité. La forme poétique est, par définition, aventure confidentielle ; la prose, surtout chez des hommes comme Martí, est un; invitation au dialogue, à la coïncidence. Le grand écrivain, quand il naît sous le signe de la poésie, lui rend hommage dans tous les domaines, mais sans oublier qu'elle possède en propre son royaume.

On a signalé plus d'une fois que la prose de Martí est truffée de vers aussi beaux que les meilleurs de ses poèmes, conséquence de sa tendresse secrète et avide et du rythme réglé selon les modèles poétiques de sa langue mais cela constitue un témoignage et non un système; l'écrivain connaît le terrain qu'il foule ; devoir et métier guident son raisonnement noble et pénétrant, sa période pétrie de descriptions éblouissantes, d'arguments éloquents, d'images fières et neuves. Le fleuve souterrain du lyrisme soutient, fortifie et transforme une prose inégalée.

En sens inverse, l'œuvre poétique de Martí est comme un terrain clos dans lequel se condensent les vertus que manifeste sa prose. Tout aboutit à un conflit souterrain, un cri tourmenté, une pudique confidence. C'est pourquoi sa strophe naît comme un fleuve secret, où coulent des eaux turbulentes par lesquelles l'homme d'action et qui assume son destin ouvre son cœur, y mêlant son sang le plus douloureux. Pénétrons dans le cours de ce fleuve.

Note:

Martí reconnaît à tel point l'empire des grands écrivains espagnols du Siècle d'Or qu'en parlant de Quevedo il déclare : « : Il pénétra si bien l'avenir que nous parlons aujourd'hui sa langue. »

Lettres de Cuba, mai 2007

(Cubarte) 01-05-2007


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