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Par Adelaida De Juan
Traduit par Alain de Cullant
Le 2 Mai 1886, dans une chronique pour La Nación , de Buenos Aires [1] , José Martí rend compte
des faits les plus importants survenus à New York durant la
semaine. Entre eux, il mentionne l'ouverture d'une
exposition de peintres impressionnistes français et il fait
une référence sur laquelle je voudrais m'attarder. Martí
signala que pour ces peintres
« Durand- Ruel est leur apôtre à Paris » . Cette
phrase, prophétique quand l'emploie Martí pour le promoteur
français, lui a été appliquée postérieurement. De fait, ce
n'était pas la première réflexion que faisait Martí sur les
fonctions du marchand moderne dans le monde de l'art, dominé dans une
large mesure par les lois du marché. Antérieurement, en
1876, faisant référence à l'art mexicain exposé à l'Académie
de San Carlos, Martí écrivait pour la
Revista Universal :
« Avides de nos cadres de coutumes, seront
Schauss à New York et à Paris le bénévole Goupil » [2]. Avec
ces deux phrases, séparées entre elles de dix ans, Martí –
depuis Mexico en premier, à New York ensuite – a cité trois
des marchands les plus notoires des centres fondamentaux de
l'art occidental de la seconde moitié du XIX ème siècle. La
relation entre ces centres – l'un naissant, l'autre
traditionnel – est étroite et ambivalente, bien que, pour le
cas des impressionnistes, New York se présente comme la
table de salvation économique pour ce groupe de nouveaux
peintres, et de leur agent et promoteur, qui avaient
fracassé lors des sept expositions à Paris. Renoir, lors de
la rencontre de sa vie, commente à son fils Jean que
« sans lui (Durand- Ruel) nous n'aurions pas survécu »
[3] . Le peintre le présente comme un ancien, aimable et
rosé dans le portrait qu'il fit en 1910, quand l'artiste
avait soixante neuf ans et son
marchand et ami dix de plus.
Paul Durand- Ruel eu une longue vie, il survécu douze ans après le
portrait de Renoir. Né à Paris en 1831 et décède dans cette
même ville en 1922. Il fut l'unique garçon d'une famille
relativement aisée ; son père – Jean- Marie Fortuné Durand –
adopta la coutume d'unir à son nom celui de son épouse,
Marie- Ferdinande Ruel. Ses parents possédaient une
papeterie qui s'accrut jusqu'à inclure une galerie de
peinture. La papeterie resta rue Saint Jacques alors que la
galerie fut installée, au début des années 1830, à l'angle
de la rue des Petits- Champs et rue de la Paix. Paul grandit
entre les cadres et les peintres ; il vit s'accroître
l'établissement de famille quand son père ouvrit une
succursale de la galerie Boulevard des Italiens. La
profession de vendeur de cadres existait depuis le XVII ème
siècle, mais elle n'était pas socialement considérée. Lors
du XIX ème siècle elle acquiert une catégorie sociale et, en
certaines occasions, impose ses critères sur le marché, qui
avait changé radicalement de signe. A Paris, important
centre de ces transactions, se multipliait depuis le premier
quart du XIX ème siècle les établissements de vente de
tableaux. A partir des années vingt, a Paris, d'une
trentaine, le nombre de marchands s'accrut considérablement.
On pouvait rencontrer, dans les années 1860, une centaine
d'établissements de vente, la majorité installée entre
l'Opéra et les rives de la Seine. Goupil, mentionné depuis
Mexico par Martí, se converti en Goupil & Cie., dont la
maison mère se trouvait Boulevard Montmartre, à Paris et
elle disposait de succursales à Berlin et Londres. La maison
Durand- Ruel faisait partie de ce panorama, et il
correspondait à Paul un papier prépondérant qu'il acquerra
dans l'histoire de l'art français.
En 1863, le jury du Salon officiel refusa tant d'envois, que les
autorités mirent une partie du Palais de Justice à la
disposition des évincés, qui dépassaient les sept cents.
Parmi eux se trouvaient des figures comme Manet, Pissarro,
Whistler et Fantin- Latour. Ce fut une époque en laquelle la
thématique du paysage faisait abstraction à la fin de la
caduque peinture historique, et acquérait une catégorie
propre. Une école qui préconisait la peinture à l'air libre,
connue comme de Barbizon, pour l'établissement de Théodore
Rousseau à la proximité de Fontainebleau dans les années
1830, gagna une renommée grâce au parrainage de Paul Durand-
Ruel. Sa galerie s'était éloignée de la luxueuse rue de la
Paix, pour s'installer dans un local ayant une double entrée
par la rue Le Pelletier et la rue Laffitte, rues de l'art.
Avec lui commençait un quart de siècle d'efforts pour
promouvoir cet art nouveau, avec les problèmes économiques
résultant. En 1871, Manet l'introduit à la ''nouvelle''
peinture, qui sera connue comme impressionniste. Durand-
Ruel, en un certain sens, inaugure une nouvelle façon de
traiter avec ''ses'' peintres. Alors que cela n'était commun
en cette époque, il mettait en pratique la politique de
monopoliser ceux- ci et les valorisaient, au- dessus des
critères en usage, ayant pour fin de contrôler le coût et la
valeur sur le marché, offrant à l'artiste, en échange, les
moyens de travailler en paix, sans préoccupations
matérielles. Dans ses galeries il exposait ce qui était de
son goût et de ses critères. Il maintint toujours cette
conception de résoudre les nécessités des artistes qu'il
représentait ; se consignent de nombreux exemples, qui vont
de l'aide à Courbet et sa famille, après l'échec de la
Commune, à la sollicitude faite par Gauguin depuis
Copenhague en 1883 à Pissarro pour que celui- ci demande à
Durand- Ruel de lui acheter quelques tableaux, à n'importe
quel prix, pour qu'il puisse s'acheter des couleurs. Cette
même année, Pissarro et Degas se virent obligés à peindre
des toiles d'éventails qui se vendaient à cent francs, alors
que leurs peintures ne trouvaient pas preneurs. Dès la
décennie de 1870, Durand- Ruel reçu de l'argent de certains
collectionneurs de la noblesse française (comme le Duc
d'Aumale) auxquels il vendait des œuvres traditionnelles,
ces transactions lui permirent de continuer sa politique
pour découvrir de nouveaux talents au milieu de
l'incompréhension généralisée, sans aboutir à la ruine
totale. De cette façon il se maintint une continuelle
solidarité entre les peintres et le
marchand qui les soutenait.
Ses efforts ayant fracassés pour promouvoir, à Paris et dans
d'autres centres européens, l'art des impressionnistes,
Durand- Ruel se dirigea vers un autre continent, qu'il
voyait comme son ultime opportunité après des décennies
d'efforts. Les Etats- Unis étaient vus comme un marché
prometteur. Martí qui en avait le sentiment écrivit : «
A l'odeur des richesses, tout l'art du monde se répand sur
New York » [4] .
En 1885, Durand- Ruel reçu par courrier une invitation de James F.
Sutton, l'un des anciens directeurs de Macy's, le grand
magasin new- - yorkais, maintenant marchand de tableaux et
collectionneur ; et de Thomas E. Kirby, ancien commissaire
priseur de la maison de ventes Leavitt, pour participer
l'année suivante à une grande exposition de l'American Art
Association of the City of New York, dans les fameuses
galeries de Madison Square. Durand- Ruel accepta avec une
grande joie animée par l'espérance, et influencé par les
conseils et l'aide que lui prêtait Mary Cassatt (peintre
nord- américaine liée au groupe parisien, spécialement à
Degas), celle- ci ayant de bonnes relations aux Etats- Unis.
Elle trouva rapidement l'appui financier indispensable pour
le projet. Ses relations familiales pesèrent pour beaucoup,
sa condition de condisciple de Luisine Havemeyer et de
conseillère de la collection de cette famille, dont la tête,
Henry O. Havemeyer, consolida en 1887 les raffineries qui
donnèrent lieu au connu ''trust del azúcar'' (trust du sucre).
Durand- Ruel embarqua pour New York le 13 Mars, avec quarante trois
caisses contenant près de trois cents tableaux. Un mois plus
tard, le 10 Avril, s'ouvrait l'exposition dans les galeries
de Madison Square. (On raconte que Renoir se trouva enchanté
par ce lieu, plus dédié aux événement sportifs qu'à ceux de
la culture, pensant que les spectateurs pourraient voir ses
peintures entre deux combats de boxe). Comment se détacher
de la deuxième chronique de Martí sur l'exposition, datée du
2 Juillet, signalant : « A la demande du publique, l'exposition fut ouverte une nouvelle fois »
[5] . A partir du 25 Mai, les impressionnistes
s'installèrent dans les galeries de l'Académie Nationale de
Dessin, 23 ème rue. Le catalogue, dans lequel n'apparaît pas
le nom de Durand- Ruel, était intitulé
''Works in Oil and Pastel by the Impressionists of Paris''
(Œuvres à l'huile et aux pastels des impressionnistes de
Paris). Durand- Ruel, en plus du labeur de Cassatt et de ses
autres mécènes, était connu dans le milieu nord- américain
par ses activités comme marchand des peintres de Barbizon : celui qui avait promu
des artistes comme Rousseau, Corot, Millet et Courbet,
méritait d'être écouté. Bien que cinq ans auparavant un des
principaux marchands de la ville, William Schauss (mentionné
par Martí quand celui- ci écrivit dans les années 1870 sur
la peinture mexicaine), ne s'était pas montré favorable à
l'accueil des impressionnistes par les new- yorkais, alors
que la presse de la ville le fut en général. L'artiste qui
généra la majeure hostilité fut Seurat, et celui des
meilleurs éloges était Monet. Durand- Ruel demeura aux Etats-
Unis jusqu'au milieu du mois de Juillet ; en son absence se
célébra à Paris, sans succès, la huitième et dernière
exposition du groupe des impressionnistes (du 15 Mai au 15
Juin). A New York, peu de tableaux furent vendus, quinze au
total ; entre eux un Manet, acheté par Henry Osborne
Havemeyer, le mécène de l'exposition, influencé par Mary
Cassatt. Commença alors l'expansion des galeries de Durand-
Ruel, l'une d'elles dans un immeuble de Havemeyer, Nº 297, 5
ème Avenue. En Mai 1887, se célébra une seconde exposition
new- yorkaise des impressionnistes, dans les galeries de
l'Académie Nationale de Dessin : bien qu'elle fut appréciée,
il y eu peu de vente à cause de son ouverture tardive par
rapport au rythme du marché de l'art dans cette ville. Monet
continua à recevoir la meilleure appréciation ; en général,
commencèrent les meilleures ventes aux collectionneurs (les
rois du sucre, de l'acier, des chemins de fer et autres
dynasties industrielles). Martí, dans un travail sur ces
semaines de l'exposition, mentionna l'un de ces
collectionneurs, Jay Gould,
«le millionnaire dur et dédaigneux qui préside les chemins
de fer, n'est pas dans le cœur du publique [...] Gould, le
colporteur de génie qui a oublié, dans la prospérité, la
misère quand il a commencé sa stupéfiante fortune.»
[6] . En 1888, tout fonctionnait si bien dans les
expositions des impressionnistes, les uniques œuvres que
Durand- Ruel exposait à New York, qu'il pu y déléguer un de
ses fils, et il ne retourna plus dans la ville qui l'avait
sauver de la ruine. Le Musée Métropolitain acheta deux
tableaux de Manet en 1889 ; l'année suivante, la galerie
Durand- Ruel fut transférée au Nº 315 de la 5 ème Avenue.
Au début de 1891, Durand- Ruel publia la revue
L'art dans les deux mondes , qui comme celle de
1869 la Revue
internationale de l'art et de la curiosité , ne
dura que peu de temps. A la différence de la Revue, sa
nouvelle publication était centrée totalement sur la
promotion des impressionnistes. Il se consacra à défendre
ces peintres comme unique successeurs de l'école de Barbizon,
a laquelle il avait su ajouter ce qui leurs manquaient, à
savoir, l'entière sincérité dans la confiance et la foi dans
la peinture à l'air libre (l'exception étant donnée par
Degas, qui ne jurait que pour le travail en atelier). Deux
années après, '' Durand- Ruel & Cie'' se convertit en ''
Durand- Ruel et Fils'', pour que le négoce reste aux mains
de la famille ; un fils à New York, et ensuite un autre à
Paris. Mais le père garda toujours les rênes du pouvoir en
mains ; il avait une véritable obsession pour avoir le
monopole sur un artiste – bien que certains l'amenèrent à la
faillite en plusieurs occasions – pour ainsi imposer son
critère face à celui de l'acheteur. A aucun de ses artistes
ne manquait son appui économique et spirituel ; de nombreux
témoignages ont été recueillis dans des lettres, entrevues
etc., bien qu'il y eu des rebellions des peintres qui
faisaient du commerce avec d'autres marchands ou
institutions.
Durant les années 1890, la situation économique et l'appréciation
généralisée sur les impressionnistes s'étaient améliorées
considérablement. Fidèle à son critère et à ses goûts, la
maison de Paul Durand- Ruel se trouvait remplie d'œuvres
d'impressionnistes, et seulement de celles- ci. Il ouvrait
les portes au public durant deux heures, un jour à la
semaine, généralement les mardis, quand fermaient les musées.
Il vaut la peine de mentionner que dans la salle à manger,
selon le témoignage du jeune critique Georges Lecomte, entre
les tableaux de Pissarro, Sisley, Monet et Degas, la place
d'honneur revenait à Renoir avec :
Le déjeuner des canotiers . Nous devons rappeler
que le point culminant de l'essai de Martí :
''Nouvelle exposition des peintres impressionnistes''
est fondée précisément sur cette œuvre : «
Mais dans ces égarements et fugues de couleur, de cette
utilisation conventionnelle des effets transitoires de la
nature comme s'ils furent permanents. De cette absence
d'ombres dégradées qui font tombées la perspective, de ces
arbres bleus, champs personnifiés, rivières vertes, monts
lilas, surgi aux yeux, qui sortent d'ici tristes comme d'une
infirmité, la figure prodige du canotier de Renoir, dans son
tableau'' Le déjeuner des canotiers'' ». Martí
ferme son essai avec la vive description de la figure
emblématique : « Le
vigoureux rameur, [...] la figure virile obscurcie par un
large chapeau de paille orné d'un ruban bleu, levant sur
l'ensemble son visage athlétique, haut de poitrine, les bras
nus, le corps rehausser d'une chemisette de flanelle,
embrasé par le soleil » [7] .
En 1920, deux années avant sa mort, Durand- Ruel est nommé
Chevalier de la Légion d'Honneur de son pays. Il est décoré
comme le « négociant
de tableaux [...qui] a contribué amplement à la diffusion de
l'art français aux Etats- Unis. ». La gloire de
Durand- Ruel avait transcendé le monde des arts plastiques.
Marcel Proust, en visitant l'une de ses expositions, eu la
révélation de la peinture et la personnalité de Monet : il
s'est tracé certain parallèle entre lui et le peintre Elstir
(alias Monsieur Biche), personnage de son ''
A la recherche du temps perdu'' ; et,
postérieurement, quand Somerset Maugham met les personnage
de '' Of Human
Bondage'' (Servitude Humaine) alternativement
entre les deux points cardinaux du Paris artistique, ceux-
ci situés l'un au Louvre et l'autre à la galerie Durand-
Ruel.
A l'enterrement de Paul Durand- Ruel, assistèrent les deux
survivants de l'original groupe des impressionnistes :
Renoir et Monet. On raconte que, lors de ses dernières
années, étant hémiplégique, il disait à ses amis : «
J'ai toujours imaginé le Paradis, auquel je crois, avec la
sereine douceur d'un paysage de Corot ou de Camille Pissarro
». Ainsi celui que Martí appelait ''l'Apôtre de
l'impressionniste'', fut fidèle à sa dévotion perdurable
pour les impressionnistes jusqu'à ses derniers moments.
[1] José Martí, ''Cartas de
Martí'' , (lettres de Martí), New York, 2 Mai
1886, La Nación
, Buenos Airs, 19 Juin 1886. Dans José Martí,
Obras Completas (Œuvres Complète), La Havane,
Editoria Nacional et autres, 1963 – 1973, T. X. p. 438.
[2] José Martí, ''L'Academia
de San Carlos'' , Revue
Universal , México, 24 Octobre 1876, OC., T. VI,
pp. 400 – 401.
[3] Cette citation ainsi que d'autres sont prises du livre de
Pierre Assouline, ''Grâces
lui soient rendues. Paul Durand- Ruel, le marchand des
impressionnistes'' , Paris, Plon, 2002.
[4] José Martí, ''Nueva
exhibición de los pintores impresionistas'' ,
New York, 2 Juillet 1886, dans
La Nación , Buenos Airs, 17 Août 1886. O. C., T.
XIX, p : 301.
[5] José Martí, cf. Note 4, p. 303.
[6] José Martí, ''Las grandes
huelgas a los Estados Unidos'' (Les grandes
grèves aux Etats- Unis), New York, 27 Avril 1886,
La Nación , Buenos Airs, 6 Juin 1886. O. C., T.
X, p. 423.
[7] José Martí, cf. Note 4, p. 300 – 301.
Lettres de Cuba 01-09-2004 |
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