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Cuba > José Martí > ŒUVRE |
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Versos sencillos |
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José Martí
Versos sencillos
I
Rapide comme un reflet
Vis deux fois l'âme, deux fois:
Quand mourut mon pauvre vieux,
Quand elle me dit adieu.
J'ai tremhlé devant la grille
Qui conduit près des vignohles,
Lorsque la vilaine abeille
Piqua au front mon enfant.
D'une chance, j'ai joui
Comme jamais j'ai joui
Lorsqu'en pleurant, notre maire
A lu mon arrêt de mort.
J'entends un soupir qui croise
Et les terres et les mers :
Ce n'était pas un soupir,
C'était l'enfant qui s'éveille.
On dit de prendre au trésor
Du joaillier, le plus beau
J'ai pris un ami sincère
Et le met près de l'amour.
J'ai vu un aigle blessé
Voler dans l'azur serein,
Et mourir dans son recoin
La vipère vénéneuse.
Je sais que lorsque le monde
Cède, livide, au repos,
Dessus le profond silence
Murmure le doux ruisseau.
J'ai mis une main hardie
- d'horreur et de joie glacée,
Sur l'étoile qui tomba
Éteinte, devant ma porte.
Et je cache dans mon cœur
La peine qui me le blesse
Car le fils d'un peuple esclave
Vit pour lui, se tait et meurt.
Tout est beau, tout est constant,
tout est musique et raison,
et tout aussi, tel diamant,
avant lumière est charbon.
Je me tais, j'entends et laisse
Toute pompe du rimeur
Je pends à l'arbre blessé
Ma musette de docteur.
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II
Je sais l'Egypte et le Nigrice
Et la Perse et Xénophon;
Mais je préfère la caresse
Du vent frais qui vient des monts.
Je sais les histoires anciennes
De l’homme et de ses rancunes;
Mais je, préfère les abeilles
Volant dans les campanules.
Je sais la chanson du vent
Dans les branche bruissantes,
Que personne ne dise que je mens,
Car je la préfère vraiment.
Je sais l'histoire d’un cerf effrayé
Qui revient au gîte et qui expire,
Et celle d'un cœur fatigué
Qui meurt obscur et sans rancœur. |
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III
Je hais le masque et le vice
Du couloir de mon hôtel;
Je retourne à la douce rumeur
De ma colline de laurier.
Avec les pauvres de cette terre
Je veux vivre mon sort;
Le ruisseau de la montagne
Me plaît davantage que la mer.
Qu'on donne au vaniteux l'or tendre
Qui brûle et brille dans le creuset,
Et qu'on me donne le bois éternel
Quand sur lui se lève le soleil.
J'ai vu l'or changé en terre
Clapoter dans le flacon;
Mais je prèfère être dans la montagne
Quand vole une colombe
L'évêque d'Espagne cherche,
Des colonnes pour son autel;
Dans mon temple, dans la montagne,
Le peuplier est la colomne.
Le tapis est de fougère
Et les murs sont en bouleau
Et la lumière vient du toit,
Du toit de ciel bleu.
L'évêque, pendant la nuit
Sort, doucement, pour chanter,
Il monte, silencieux, dans sa voiture
Qui est la pomme d'un bois de pins.
Les juments de son carrosse
Sont deux oiseaux bleus,
Et la brise chante et folâtre
Et les bouleaux chantent.
Je dors dans mon lit de rocher
Mon sommeil doux et profond,
Une abeille frôle ma bouche
Et le monde entier pousse en moi.
Les grandes moulures brillent
Sous les feux du matin
Qui colorent les tentures
De rose, de violet et de pourpre.
Le clairon, seul dans la montagne,
Chante aux premières lueurs;
Le voile de l'horizon
S'etnhrase, d'un souffie, au soleil.
Dites à l'évêque aveugle,
Au vieil évêque d'Espagne,
Qu'il vienne, qu'il vienne vite
Dans mon temple, dans la montagne! |
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V
Vois la montagne d'écumes:
C'est mon vers ce que tu vois;
Mon vers, c'est une montagne,
C'est un éventail de plumes.
Mon vers est comme un poignard
Qui fleurit par la poignée;
Et mon vers est un jet d'eau
Qui donne une eau de corail.
Mon vers est d'un vert d'avril
Et d'un carmin enflammé;
Mon vers est le cerf blessé
Qui dans la forêt s'abrite.
Mon vers plaît aux courageux,
Mon vers, lapidaire et franc,
A la vigueur de l'acier
Qui sert à fondre l'épée. |
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VI
Si l'on veut que, de ce monde,
Je garde un bon souvenir,
Je garderai, ô Père profonde
Ta chevelure d'argent.
Et si l'on veut que je garde
Encore plus, j'emporterai
Le tableau que fit un peintre
De ma sœur que j'adorais.
Et si l'on veut qu'à l'autre vie
J'emporte tout un trésor
J'aurai la tresse cachée
Que je garde en boîte d'or. |
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VII
Pour l'Aragon, en Espagne,
J'ai dans mon cœur une place
Tout entière aragonaise,
Franche et fière et sans rancune.
Qu'un sot veuille en savoir
La raison, je lui dirais
Que là, j'avais un ami,
Que là, j'aimai une femme.
Là, dans la plaine fleurie,
A l'héroïque défense,
Pour soutenir ce qu'ils pensent
Les hommes jouent leur vie.
Là, molesté par l'alcade,
Mécontent d'un roi sournois,
Le paysan met la cape
Et meurt, le fusil en main.
J'aime la terre jaunâtre
Que baigne l'Ebre boueux;
J'aime le Pilar bleuté
De Lanuza et Padilla.
J'aime qui d'une poussée
Jette par terre un tyran.
Je l'aime s'il est cubain,
Et je l'aime aragonais.
J'aime les patios ombreux
Aux escaliers ouvragés,
Les églises sans prières
Et les couvents désertés.
J'aime la terre fleurie
Musulmane ou espagnole,
Où déchira sa corolle
La pauvre Heur de ma vie. |
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IX
Je voudrais, à l'ombre d'une aile,
Vous raconter ce conte en fleur,
D'une enfant de Guatemala.
D'une enfant qui mourut d'amour.
Les couronnes de réséda
Et de jasmin, nous les posâmes
Dans un cercueil doublé de soie.
Ils étaient de lys les bouquets.
Elle donna à l'oublieux
Un mince coussin parfumé,
Mais il revint, revint marié,
Alors l'enfant mourut d'amour.
Évêques et ambassadeurs
La conduisaient sur un pavois;
Derrière eux la foule suivait,
Et tous étaient chargés de fleurs.
... Elle monta pour le revoir,
A la fenêtre de la tour;
Lui avec femme revenait
Tandis qu'elle mourait d'amour.
Fut comme bronze incandescent
Son front au baiser du départ,
Et c'est le front que, dans ma vie,
Le front que j'ai le plus aimé.
... Le soir, elle se jeta à l'eau;
La cueillit morte le docteur.
On dit qu'elle mourut de froid
Je sais qu'elle mourut d'amour.
Là- bas, sous la voûte glacée,
Ils la posèrent sur deux bancs;
Je baisai sa main effilée
Et je baisai ses souliers blancs.
Sans dire mot, le fossoyeur
A nuit tombante m'appela;
Et jamais plus je n'ai revu
La fille qui mourut d'amour.
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X
Seule, tremblante, mon âme
Souffre au retour de la nuit.
On danse là : allons voir
Une danseuse espagnole.
On fit bien de retirer
Le drapeau de la façade.
Parce que, drapeau présent,
Je ne puis passer le seuil.
Belle et pâle, la voici;
Enfin, voici la danseuse.
Ils la disent galicienne
Ils ont tort, elle est divine.
Elle porte un sombrero,
Une cape cramoisie
Surprenante giroflée
Qui porterait un chapeau!
Au passage, on voit les cils,
Cils perfides et mauresques,
Et mauresque le regard,
Mais l'oreille comme neige.
Prélude, et douce pénombre,
Avec châle et robe longue,
La Vierge de l'Assomption
Dans une danse andalouse.
Par défi, lève le front,
Tend le châle sur l'épaule,
En arc, s'élance le bras
Et fait doux ses pieds ardents.
Elle frappe, l'enjôleuse,
Le tréteau de ses talons,
Comme si la table était
Charpentée de tous nos cœurs.
Et l'appel se fait pressant
Dans la flamme de ses yeux,
Et la cape à franges rouges
En berçant vole dans l'air
D'un bond, s'arrache soudain,
S'esquive, se brise et tourne;
Elle ouvre son cachemire
Pour livrer sa robe blanche.
Le corps s'offre, hardiment;
Hardiment, la bouche s'ouvre.
Devient sa bouche une rose.
Lentement, bat des talons.
Ramène, d'un tour léger,
Du châle les franges rouges;
Et s'en va fermant les veux,
Et s'en va comme un soupir.
L'Espagnole danse bien.
Son beau châle est rouge et blanc.
Sombre mon âme revient.
Dans son coin, seule et tremblante.
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XXIII
Je veux sortir de ce monde
Par la porte naturelle;
Sur un char de verts feuillages
Qu'à la tombe on me conduise!
Dans l'obscur, qu'on ne me plonge
Pour y mourir comme un traître.
Loyal je fus, et loyal
Je mourrai face au soleil!
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XXV
Je pense, quand mon cœur est gai
Comme celui d'un écolier naïf,
au canari jaune
dont l'œil est si noir!
Je veux, quand je mourrai,
Sans patrie, mais sans maître,
Avoir sur ma tombe un bouquet
de Heurs, et un drapeau
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XXVI
Moi qui vis, bien qu’étant mort,
Je suis un grand inventeur.
Car, la nuit, J’ai découvert
La médecine d’amour.
Quand, en face de la croix
L’homme accepte de mourir
Il veut le bien, et il le fait
En revient, comme un bain de lumière. |
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XXXII
Dans la noire impasse
Où j’erre dans les ténèbres,
Je lève les yeux et je vois
L’église, dressée, dans un angle.
Faut- il croire à un mystère ?
A une révélation, à une puissance ?
Faut- il, à genoux,
Se prosterner ? Que croire ?
La nuit tremble, sur la treille
La chenille mord le bourgeon ;
Elle grince, appellant l’automne
La creuse et brune cigale.
Deux grincement : attentif au duo,
Je lève les yeux et je vois
Que l’église de la promenade
A la forme d’un hibou |
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XXXV
Qu’importe si ton poignard
On me le cloue dans les reins ?
J’ai mes poèmes qui sont
Plus aigus que ton poignard !
Qu’importe si la douleur
Sèche les mers et les cieux ?
Cars les vers, doux réconfort,
Naît ailé de la douleur. |
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XXXVII
O femme voici mon cœur.
Je sais : tu le bléseras ;
Il devrait être plus grand
Pour le blessé davantage !
Parce que, ô âme tordue,
Dans mon cœur miraculeux,
Plus profond est la blessure,
Plus beau s’élève mon chant.
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(Les lettres de Cuba) 01-07-2007
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