|
|
Par Salvador Arias
Traduit par Alain de Cullant
Ce fut le Dr. José Antonio Portuondo qui initialement a parlé de ce
fait curieux, quand il a fait allusion à l’emplacement, au
cœur de La Havane, de la statue de l’éminent cubain José
Martí et celle de l'ingénieur Francisco de Albear, face à
face, à moins de cent mètres de distance, suggérant un
possible et perpétuel dialogue « marmoréen » entre elles.
La première à être placée où elle se trouve actuellement fut
celle dédiée à l'ingénieur Francisco de Albear, en 1895. On
rendait ainsi hommage au planificateur d'un aqueduc moderne,
en cette époque, qui fournit encore de l'eau à plusieurs
zones de la capitale. Quand elle a été érigée, bien que les
murailles qui entouraient la ville étaient déjà obsolètes
depuis longtemps, elles existaient encore. La statue fut
ainsi placée dans un petit parc de la rue Monserrate, à la
limite de La Vieille Havane, mais dirigée vers l'ouest, vers
ce qui était la nouvelle ville extra- muros. De timides
fontaines du monument rappelaient l’œuvre maîtresse de
Francisco de Albear, alors qu'une ravissante femme, vêtue
selon les canons de l’époque, représentait la ville,
continuant ainsi une tradition que l’on voyait déjà avec la
baroque Giraldilla du Château de la Force et la néo-
classique Indienne du
Paseo del Prado .
La statue de José Martí, modeste dans ses proportions, avait été
l’objet, au début de la République, d'un vote populaire pour
déterminer qui substituerait l'effigie de la reine espagnole
Isabel II dans le Parc Central de La Havane. En 1905, quand
la statue de José Martí a été placée, elle se dirigeait vers
l'est, où le soleil se lève, dans une expression de
symbolisme facile. Ainsi, elle se trouvait face à face avec
celle Francisco de Albear, une situation encore plus
favorisée quand, après la construction des massifs édifices
de la Manzana de Gómez
et l’ancien Centre Asturien, aujourd'hui Musée de Beaux-
arts, s’ouvrait une large et courte avenue rehaussant encore
plus le "dialogue" des statues.
Ce qui résulte significatif est que les deux œuvres sont dues au
même sculpteur, José Vilalta Saavedra (1862- 1912). Né à La
Havane, il partit à Cienfuegos pour travailler dans
l’atelier d’un marbrier qui, admiratif par les conditions et
l'application du jeune, lui a financé un voyage en Italie,
pour réaliser des études à Florence et à Rome.
La jeune, dont les photos suggèrent un mulâtre, a bien
profité de ses études. Quand a eu lieu la convocation pour
élever un monument, dans le cimetière de Colón, aux
étudiants en médecine assassinés par le gouvernement
espagnol en 1871, ce fut José Vilalta qui remporta le
concours. Inauguré en 1890 et financé grâce à une
souscription populaire, on considère ce monument comme le
premier d’importance réalisé dans le pays par un cubain.
José Vilalta Saavedra peut être considéré le sculpteur le
plus représentatif dans le Cimetière de Colón de La Havane,
car on lui doit, en plus du mentionné monument aux étudiants,
les groupes sculpturaux du grand porche, ainsi que la
populaire statue de
La Milagrosa , objet d’une dévotion
particulière. Peu de temps après son tribut aux étudiants en
médecine, en remportant le concours pour rendre hommage à
Francisco de Albear il a reçu, parmi d’autre reconnaissances,
une montre en or massif.
Nonobstant, José Vilalta était l’objet de critique, certains
ont tenté de soustraire les valeurs de son labeur, affirmant
que c'était le produit d'autres sculpteurs en Italie, malgré
sa signature. Ils lui soustrayaient les mérites artistiques
d’œuvres qui, encore de nos jours, présentent une inégalable
dignité. Étant donné la provenance de certaines de ces
critiques, il n'est pas difficile de détecter en elles des
préjugés, dirigés au sculpteur plus qu'à son travail, car en
plus de son humble origine et d’être mulâtre, il était
militant dans la cause pour l'indépendance de Cuba. Durant
son séjour en Italie, José Vilalta fut un membre
enthousiaste du Comité Révolutionnaire que Ramón Emeterio
Betances présidait à Paris.
Suite au susmentionné, à l’avènement de la République, qui
d’autre que le récompensé et reconnu José Vilalta pouvait
réaliser le monument à Martí dans le Parc Central ? Mais les
temps étaient difficiles, et le soutient économique existait
à peine. La somme rassemblée était insuffisante et le
sculpteur a apporté ses contributions personnelles, parmi
elles il se sépara de cette montre en or qu'il avait reçu en
prix pour le monument en hommage à Albear.
Comme nous le voyons, les deux œuvres sont unies par
d’autres circonstances qui résultent révélatrice des époques
passées.
Ignoré par le gouvernement cubain, José Vilalta, malade et
endetté, est allé mourir en Italie. Mais, défiant le passage
du temps, les monuments dédiés à Martí et Albear restent,
admirable dans leurs proportions modestes, comme les parties
importantes de la plus légitime symbologie citadine. Et en
même temps qu’elles représentent d’illustres personnalités,
elles doivent aussi servir à se souvenir de José Vilalta
Saavedra, le sculpteur par excellence de cette Havane
séculaire. |
|
|