José Julián Martí Pérez
Apôtre de l'Indépendance
de Cuba

 

  

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Cuba > José Martí

 Une vision martiana de la culture

Par Graziella Pogolotti

Traduit par Alain de Cullant

Dans chaque retour aux derniers écrits de José Martí, je suis surprise, en plus de la prose qui rompt les frontières de la poésie, de l'accès d'anticipation à la culture. Dans cela, son dernier pèlerinage, quand il était sur le point de cristalliser la guerre nécessaire, germe de la République rêvée, en même temps qu’il avait l’intuition, pressante, de la mort prochaine, Martí transcrit, en notes hâtées l'essentiel de sa création littéraire et de sa connaissance des hommes et de l'existence. Harcelé par un ennemi implacable, il se devait de laisser dans ces pages la trace de ses actions conspiratives. Son regard, alors, transcende le conjoncturel. Insomniaque, il concentre en elle toute l'énergie de celui qui atteint l'instant suprême de l'ascèse. Seulement ainsi pouvaient se vaincre les limitations imposées par la connaissance livresque d'un temps et ces dérivées de la propre fragilité physique.    

Depuis la hauteur d'un millénaire qui avance vertigineusement, hypnotisé par les nouvelles technologies et a soumis à la séduction des médias, oubliant les essentielles valeurs humaines, la précoce vision anthropologique de José Martí hallucine. Dans son parcours par la République Dominicaine, Haïti et Cuba, toujours accueilli dans d’humbles demeures, il découvre le lien organique entre la matière et la création spirituelle. Les notes hâtives, apparemment impressionnistes, révèlent une profonde immersion dans cette réalité, le tronc commun entre le geste solidaire, les relations familiales, la très délicate courtoisie, la façon de manger et de se vêtir, ainsi que l’abnégation au service de l’humble tâche journalière. Dans ce treillis, se construit la nation et naît la généreuse consécration à la cause. Le grand et le petit s’articulent sans hypocrisie.

Bien qu'il ait prêté attention aux écrits sur l’art et la littérature, la plus intense bibliographie martiana ne se détient pas suffisamment sur le versant culturel, la matrice basique de sa pensée, y compris sa zone programmatique la plus reliée dans le politique. Ce point de vue anime la récente étude d'Olga García Yero et Luís Álvarez, Visión martiana de la cultura (La vision martiana de la culture), publiée dans une modeste édition par Acana, à Camagüey.    

En suivant, au travers d’amples et lumineuses citations, un stricte trajet diachronique, les auteurs révèlent chez José Martí, lecteur omnivore et perspicace, sa précoce approche des investigations anthropologiques – encore dans les frontières de l'ethnologie – alors germinales. Le Maître alerte les dangers racistes et colonisateurs masqués sous le manteau de la science, un problème encore en vigueur de nos jours. Mais, la couverture conceptuelle l'autorise, en des temps d’absolue prédominance de perspectives eurocentriques , de comprendre la validité des cultures indigènes d'Amérique, seulement revendiquées intégralement de nos jours, bien qu'aient été reconnues, bien avant, la singularité de leurs constructions monumentales et leurs avances sur le terrain scientifique. De cette manière, José Martí a pu échapper au binarisme civilisation/barbarie, soutenu dans l'absolutisation d'un modèle devant la féconde pluralité des cultures. 

                                                         

Concevoir la culture comme le milieu naturel où se croissent et se transmettent les valeurs, constitue la base pour la formulation d'un humanisme s’en tenant aux colossales nécessités de la contemporanéité. Il restaure les mutilations imposées par un pragmatisme utilitariste et il reconstruit l’indispensable fil conducteur pour articuler l'éducation, les bases éthiques, le sens de la vie et le sauvetage d'un univers fait à la mesure de chacun de nous. La défense de la propre identité cesse d'être un exercice rhétorique. Comprise dans sa plus profonde culture, il implique la façon harmonique de parvenir à l’insertion de l’être et dans le fait d’exister. Mentionné et maltraité jusqu'à l'ennui, rebattu jusqu'à l’infini, le célèbre « le monde se greffe dans nos cultures », est lié en fait à une pensée plus complexe et révélatrice. Dans ceci, comme dans tant d'autres cas, la prolifération de citations hors de leur contexte castre la source vivante de la pensée martiana .    

Malgré son apparence modeste, Visión martiana de la cultura d'Olga García Yero et Luís Álvarez ouvre un filon inexploré dans l’œuvre du Maître. Les textes mentionnés révèlent une éblouissante actualité pour plus d'un motif. Ils établissent le lien essentiel entre la culture, l’éducation et l’éthique sans appeler au didactisme encore dominant dans son époque. Il reconnaît l'authenticité dans le dialogue entre les diverses cultures, même entre celles inscrites dans l'univers de ce qu’il a appelé avec une précision extrême « Notre Amérique ». Il préserve les valeurs du monde naturel dépouillées par la grande expansion industrielle du XIXème siècle. Il propose une nouvelle université à la mesure des peuples nouveaux. Substantivement, José Martí construit la politique depuis la culture, nous pouvons aussi dire, depuis le plus profond de la personne humaine, fragile, vulnérable et, cependant, capable d’assumer le sacrifice extrême pour atteindre les étoiles. Son regard peut ainsi surpasser les limitations de la science de son temps afin que sa voix continue à palpiter, efficiente, de nos jours à côté des pauvres de la terre dans une Amérique Latine qui explore ses routes de refondation. Olga García Yero et Luís Álvarez ont défriché un chemin fertile et nécessaire.                              

Lettres de Cuba 01-05-2009


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