José Julián Martí Pérez
Apôtre de l'Indépendance
de Cuba

 

  

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 L’axe poétique Heredia/Hugo/Whitman d’après la vision de José Martí

Par Carmen Suárez León

Il faudrait tout un ouvrage pour délimiter dûment le profond entrelacement qui s'établit aux yeux de Martí entre ces trois poètes et que nous voyons, nous autres, de notre perspective actuelle, liés naturellement à Martí par l'aimant de ces correspondances en un dialogue dont il fait lui- même partie. Je juge néanmoins indispensable et projeter quelques lumières sur ce jeu de voix qui exerce une influence active sur Martí et où Hugo assume lui- même une fonction propre.

Jugeant Heredia, Martí revient sans cesse sur deux idées fondamentales. La première, qu'«il a manqué du monde » à ce poète « qui est mort, tout grand qu'il était, de ne pouvoir être grand  ». Cette problématique foncièrement romantique - des circonstances qui ne sont pas à la hauteur du créateur – est tout aussi typique des jeunes qui habitent des pays  « rudimentaires », où la réalité est bien différente des grands problème débattus à l'échelle universelle, ce qui laisse le poète désemparé à l'heure des grands chants. La seconde idée est celle d'Heredia comme incarnation de l'américanité, ce que Martí appelle « l'hérédien » :

C'est cela l'hérédien, et cette image à la fois émaillée et en relief, cette phrase impérieuse et fulgurante, et cette façon de disposer l'ode comme pour une bataille, par quoi Heredia a un seul pair en littérature, qui est Bolívar. Olmedo, qui chanta Bolívar mieux qu'Heredia, n'est pas le premier poète américain. Le premier poète d'Amérique est Heredia. Il a été le seul à mettre dans ses vers la sublimité, la pompe et le feu de sa nature. Il est volcanique telles ses entrailles, et serein telles ses hauteurs .

Consacrant sa chronique maîtresse à Whitman, Martí souligne en tout premier lieu que le poète nord- américain a écrit « un livre naturel » où il exprime « l'universel et l'éternel ». C'est de cet accord merveilleux entre son temps et son souffle poétique que naît la poésie whitmanienne qui a toute la portée et toute la grandeur d'un livre sacré :

Chaque état social apporte son expression à la littérature, dont les diverses parties permettraient de raconter l'histoire des peuples avec plus de vérité que leurs chroniques et leurs décades .

Ainsi donc, alors que Whitman se dresse comme un géant heureux et naturel pour chanter l'essor de la démocratie et de l'amour dans le monde, Heredia est un poète malheureux, fils d'une terre avilie, dont le pouvoir créateur sera toujours réfréné et cadenassé par la réalité qu'il lui est échu de vivre.

Cinto Vitier affirme à propos de l'impression que Whitman cause à Martí : « Ce qui le captive chez lui, comme avant chez Victor Hugo, c'est en premier lieu cette force irrésistible à l'irruption naturelle . » Ce jaillissement, cette dynamique passionnée du vers - marque distinctive de Hugo, de Heredia et de Whitman – ne peuvent que faire mouche dans la nature poétique de Martí, même si le sentiment martinien dépasse le romantique pour trouver un déploiement analogue dans la nature américaine.

Martí avait déclaré dans sa traduction de Hugo l'amour qu'il sentait pour « cette révélation, ce mysticisme, cette superbe par lesquels les âmes sont analogues et les mondes séries et la vie vies et tout est universel et puissant  ». Ce sentiment de correspondance suprême revient fréquemment chez Martí quand il aborde ces poètes qu'il voit comme des âmes analogues à la sienne.

A l'instar d'Heredia, Martí se plaindra bien des fois d'avoir des forces à revendre et de manquer d'œuvre, jusqu'au jour où il parviendra à les canaliser définitivement dans les tâches de libération de sa patrie. A l'instar d'Heredia, de Hugo et de Whitman, le souffle poétique de Martí se caractérise par cette force à l'irruption naturelle, par cette puissante synthèse où il exprime les rapports entre l'homme, la société et la Nature.

Les quatre poètes vibrent à l'unisson par leur tempérament aux racines clairement romantiques qui  s'enfoncent aussi dans le credo civilisateur des Lumières. Ils peuvent tous soumettre la poésie à une tension prophétique qui est le résultat d'une imagination de visionnaires, capable de surprendre et de découvrir intuitivement de subtils liens analogiques en intervenant avec audace sur le langage d'une manière inédite et d'ores et déjà moderne. Même Heredia, dont la formation est néoclassique, atteint par tempérament –mais aussi profondément influencé par la situation d'énonciation, comme le remarque Martí – les condensations propres de la vision poétique moderne.

Heredia, Hugo et Whtiman orientent leur création sur des axes esthétiques et éthiques, et leurs œuvres illustrent, chacune à sa manière, un réseau de connexions essentielles avec leur réalité nationale. La poétique de Martí se situe sur ces axes et sa production littéraire, qui va du vers à la chronique, recrée l'épopée des temps modernes où l'homme des cités monstrueuses cherche une issue et une amélioration au drame humain Ce groupe d'« âmes analogues » inaugure un des discours poétiques modernes : si l'esthétisme a prévalu un certain temps dans la poésie moderne et si la poésie s'est écartée toujours plus du débat des idées et des exigences morales, la poésie hispano- américaine ne se démarquera pas de façon tranchée, elle, des questions sociales et humaines.  

 

Notes:

José Martí, “Heredia”, O.C. , t. 5, pp. 134- 138.

Id. , p. 136.

José Martí, “El Poeta Walt Whitman”, O.C. , t. 13, p. 134.

Cintio Vitier, La crítica literaria y estética en el siglo XIX cubano , La Havane, 1970, Biblioteca Nacional José Martí, Departamento Colección Cubana, t. II, p. 50.

José Martí, “Traducir Mes fils” , O.C. , t. 24, pp. 15- 16.

La connexion de ces quatre poètes aux grandes affinités avec la poésie civile romantique pourrait faire le thème d'un essai. Formulant son concept de la poésie romantique comme « poésie transcendantale » et comme « poésie de la poésie » dans les fragments de l' Athénée , Friedrich Schlegel l'associe à Pindare, à Goethe, à Shakespeare et à Dante. José Martí ne manque pas de signaler la ligne pindarique de la poésie d'Heredia, l'appelant « Pindare cubain » et « épode de Pindare ». 

Lettres de Cuba, avril 2007

(Cubarte) 01-04-2007


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