Il faudrait tout un ouvrage pour délimiter
dûment le profond entrelacement qui s'établit
aux yeux de Martí entre ces trois poètes et que
nous voyons, nous autres, de notre perspective
actuelle, liés naturellement à Martí par
l'aimant de ces correspondances en un dialogue
dont il fait lui- même partie. Je juge néanmoins
indispensable et projeter quelques lumières sur
ce jeu de voix qui exerce une influence active
sur Martí et où Hugo assume lui- même une
fonction propre.
Jugeant Heredia, Martí revient sans cesse sur
deux idées fondamentales. La première, qu'«il a
manqué du monde » à ce poète « qui est mort,
tout grand qu'il était, de ne pouvoir être grand
». Cette problématique foncièrement romantique
- des circonstances qui ne sont pas à la hauteur
du créateur – est tout aussi typique des jeunes
qui habitent des pays « rudimentaires », où la
réalité est bien différente des grands problème
débattus à l'échelle universelle, ce qui laisse
le poète désemparé à l'heure des grands chants.
La seconde idée est celle d'Heredia comme
incarnation de l'américanité, ce que Martí
appelle « l'hérédien » :
C'est cela l'hérédien, et cette image à la fois
émaillée et en relief, cette phrase impérieuse
et fulgurante, et cette façon de disposer l'ode
comme pour une bataille, par
quoi Heredia a un seul pair en littérature, qui
est Bolívar. Olmedo, qui chanta Bolívar mieux
qu'Heredia, n'est pas le premier poète américain.
Le premier poète d'Amérique est Heredia. Il a
été le seul à mettre dans ses vers la sublimité,
la pompe et le feu de sa nature. Il est
volcanique telles ses entrailles, et serein
telles ses hauteurs .
Consacrant sa chronique maîtresse à Whitman,
Martí souligne en tout premier lieu que le poète
nord- américain a écrit « un livre naturel » où
il exprime « l'universel et l'éternel ». C'est
de cet accord merveilleux entre son temps et son
souffle poétique que naît la poésie whitmanienne
qui a toute la portée et toute la grandeur d'un
livre sacré :
Chaque état social apporte son expression à la
littérature, dont les diverses parties
permettraient de raconter l'histoire des peuples
avec plus de vérité que leurs chroniques et
leurs décades
.
Ainsi donc, alors que Whitman se dresse comme un
géant heureux et naturel pour chanter l'essor de
la démocratie et de l'amour dans le monde,
Heredia est un poète malheureux, fils d'une
terre avilie, dont le pouvoir créateur sera
toujours réfréné et cadenassé par la réalité
qu'il lui est échu de vivre.
Cinto Vitier affirme à propos de l'impression que Whitman cause à
Martí : « Ce qui le captive chez lui, comme
avant chez Victor Hugo, c'est en premier lieu
cette force irrésistible à l'irruption naturelle
. »
Ce jaillissement, cette dynamique passionnée du
vers - marque distinctive de Hugo, de Heredia et
de Whitman – ne peuvent que faire mouche dans la
nature poétique de Martí, même si le sentiment
martinien dépasse le romantique pour trouver un
déploiement analogue dans la nature américaine.
Martí avait déclaré dans sa traduction de Hugo
l'amour qu'il sentait pour « cette révélation,
ce mysticisme, cette superbe par lesquels les
âmes sont analogues et les mondes séries et la
vie vies et tout est universel et puissant ».
Ce sentiment de correspondance suprême revient
fréquemment chez Martí quand il aborde ces
poètes qu'il voit comme des âmes analogues à la
sienne.
A l'instar d'Heredia, Martí se plaindra bien des
fois d'avoir des forces à revendre et de manquer
d'œuvre, jusqu'au jour où il parviendra à les
canaliser définitivement dans les tâches de
libération de sa patrie. A l'instar d'Heredia,
de Hugo et de Whitman, le souffle poétique de
Martí se caractérise par cette force à
l'irruption naturelle, par cette puissante
synthèse où il exprime les rapports entre
l'homme, la société et la Nature.
Les quatre poètes vibrent à l'unisson par leur
tempérament aux racines clairement romantiques
qui s'enfoncent aussi dans le credo
civilisateur des Lumières. Ils peuvent tous
soumettre la poésie à une tension prophétique
qui est le résultat d'une imagination de
visionnaires, capable de surprendre et de
découvrir intuitivement de subtils liens
analogiques en intervenant avec audace sur le
langage d'une manière inédite et d'ores et déjà
moderne. Même Heredia, dont la formation est
néoclassique, atteint par tempérament –mais
aussi profondément influencé par la situation
d'énonciation, comme le remarque Martí – les
condensations propres de la vision poétique
moderne.
Heredia, Hugo et Whtiman orientent leur création
sur des axes esthétiques et éthiques, et leurs
œuvres illustrent, chacune à sa manière, un
réseau de connexions essentielles avec leur
réalité nationale. La poétique de Martí se situe
sur ces axes et sa production littéraire, qui va
du vers à la chronique, recrée l'épopée des
temps modernes où l'homme des cités monstrueuses
cherche une issue et une amélioration au drame
humain
Ce groupe d'« âmes analogues »
inaugure un des discours poétiques modernes : si
l'esthétisme a prévalu un certain temps dans la
poésie moderne et si la poésie s'est écartée
toujours plus du débat des idées et des
exigences morales, la poésie hispano- américaine
ne se démarquera pas de façon tranchée, elle,
des questions sociales et humaines.
Notes: