José Julián Martí Pérez
Apôtre de l'Indépendance
de Cuba

 

  

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 José Martí face à la culture et à la politique européennes

Par Paul Estrade

Malgré le risque d'anachronisme, j'ai été tenté d'ajouter au titre annoncé ce sous- titre : «  hier et aujourd'hui  ». C'est qu'en effet, en ce début de 2003, quand l'équilibre du monde vacille à force de trop pencher vers l'Ouest, quand l'Europe se cherche à l'Est, quand le 150 ème anniversaire de Martí réactualise la pensée novatrice d'un homme préoccupé par la recherche d'un nécessaire équilibre mondial, il nous semble aussi important d'étudier la place de l'Europe dans la genèse de la pensée américaniste de notre Cubain que d'étudier la place qu'occupent aujourd'hui son œuvre et son message dans la pensée et dans la politique européennes.

Autrement dit, dans les circonstances actuelles, il nous semble que l'étude des relations dialectiques que Martí a entretenues avec l'Europe doit être complétée par l'étude de l'usage que l'Europe fait ou ne fait pas du legs martinien. Cela relève dans un cas de l'étude de la formation d'une pensée autonome au contact de l'Europe, dans l'autre cas de l'étude de la réception d'une pensée non européenne dans cette même Europe, un gros siècle plus tard. Sans être nouvelles, ces recherches nous paraissent devoir être reprises . 1

Martí face à l'Europe inclut ce que le « criollo ejemplar » (Ciro Alegría dixit ) a absorbé, rejeté ou conservé de l'Europe du XIXème siècle d'un point de vue latino- américain. L'Europe face à Martí concerne le peu de choses que l'on a retenues de lui en Europe au XXème siècle et la richesse que celle- ci, elle qui a toujours prétendu à l'universalité, gagnerait à découvrir et à méditer les réflexions d'un authentique penseur universel qui, s'il était né à Paris ou à Berlin au lieu de naître dans une ville coloniale, figurerait parmi les classiques de la science politique enseignée dans les universités. Là où on glose tant le libéral Tocqueville comme théoricien de la « Démocratie en Amérique » on étudierait aussi Martí, son antidote, en tant que fondateur sur d'autres bases de la démocratie en Amérique Latine.

Entendons- nous sur ce concept d'Europe auquel nous nous référons. Du temps de Martí l'Europe politique n'existait comme projet que dans la tête de rares utopistes, tel Victor Hugo. Il n'y avait pas un mais divers modèles de sociétés européennes. Il n'y avait pas de conscience européenne sauf à considérer comme telle une certaine solidarité contre la « barbarie » des peuples colonisés ou dépendants. L'Europe culturelle se limitait à la « Vieille Europe », pour reprendre un concept ressuscité : l'Angleterre et la France, parmi les vieilles nations, l'Allemagne et l'Italie, parmi les jeunes Etats, incarnaient cette Europe attirante aux yeux de la jeunesse créole argentée, mais de la Grèce au Portugal, de l'Autriche à la Belgique, d'autre vieilles terres de culture l'attiraient aussi à l'occasion.

Si j'ai oublié l'Espagne dans cette liste, c'est que je considère qu'une étude consacrée à « Martí face à l'Europe » doit en faire abstraction. Les relations entre le colonisé rebelle et l'impénitente colonisatrice reposent sur des liens affectifs, culturels et politiques très différents de ceux qui président aux relations d'un jeune Latino- Américain avide de savoir et des nations européennes plus neutres. En Europe et face à l'Europe, Espagne incluse, Martí communie et apprend, observe et juge. Mais l'Espagne il la combat.

Limitée à ses seules tribulations européennes et à son expérience in situ , la connaissance qu'eut Martí de ce continent serait maigre et les fondements de cette connaissance s'en trouveraient invalidés. Bien qu'il ait vécu quatre ans en Europe, de janvier 1871 à décembre 1874 puis d'octobre à décembre 1879, il n'a passé que quelque deux ou trois mois hors d'Espagne. Il a transité en France et abordé l'Angleterre en deux occasions, mais ce fut chaque fois de façon tellement fugace et discrète, étant donné qu'il voyageait semi clandestinement, que ses très brefs séjours demeurent entourés de beaucoup de mystères . 2 L'expérience européenne de Martí ne saurait être  comparée à celle du Precursor ni même à celle du Libertador. Pressé par le temps, il ne s'est attaché ni ami français ni ami anglais ; Manuel Mercado, Enrique Estrázulas n'ont pas d'équivalent européen dans la vie du Cubain.

La connaissance de l'Europe acquise par Martí – si nous laissons de côté, répétons- le, sa connaissance intime, familière et passionnée de l'Espagne – est avant tout intellectuelle et esthétique. Il l'a reçue d'abord au collège, à La Havane, des enseignements de ses maîtres, imprégnés de culture française comme toute l'élite créole réformiste du temps. Son protecteur, le poète Rafael María de Mendive admirait les auteurs français et anglais qu'il traduisait volontiers (Hugo, Lamartine, Byron). Raimundo Cabrera, un contemporain de Martí, a bien rendu l'atmosphère dans laquelle baignait la jeunesse havanaise des années 60 : « Nous avons été éduqués à la française, nous avons étudié dans les livres de la nation qui, après Rome, a donné au monde une littérature et une science nouvelles, et nous avons passé nos premières années de formation de l'esprit à aimer le peuple qui avait proclamé les Droits de l'Homme lors de sa fameuse Révolution » . 3

L'Université espagnole où José Martí fit ses humanités alors qu'elle s'ouvrait quelque peu aux courants extérieurs (krausisme), élargit l'horizon européen de l'étudiant en lettres et en droit. A Madrid, puis à Paris, il découvrit dans les musées l'art européen.

Mais une fois pris ces contacts initiaux, déclenchés de fulgurants émerveillements, commencée une lente imprégnation, une fois suscités à jamais la curiosité, l'intérêt et la réflexion du jeune Cubain banni, ses découvertes futures et sa fréquentation assidue de l'Europe reposèrent en Amérique sur les rencontres occasionnelles qu'il fit de voyageurs en provenance du Vieux Continent, et surtout sur les nombreuses lectures d'ouvrages et de journaux de toute nature, français et anglais en majorité, qu'il dévorait dans le texte. De sorte que son information sur les réalités européennes, quoique médiatisées, fut variée, prompte et permanente durant ses séjours au Mexique, au Guatemala, au Venezuela et aux Etats- Unis.

Dans l'œuvre écrite de Martí, les thèmes européens apparaissent principalement entre 1875 et 1884, dans les articles qu'il rédigea alors pour La Revista Universal (México), La Opinión Nacional (Caracas), La América (New York), ainsi que The Hour et The Sun (New York) où il s'aventura à écrire en français . 4 Ces thèmes ne sont pas non plus absents de La Edad de Oro (New York) dont la publication coïncide avec l'année du centenaire de la Révolution Française. Mais dans Patria (New York), ce n'est ni le lieu ni le moment de les aborder. A Cuba et dans la tête du Délégué du Parti Révolutionnaire Cubain, c'est la Révolution cubaine d'Indépendance qui est à l'ordre du jour depuis le début des années 90. Et cette révolution en marche est étrangère, dans l'esprit de son organisateur, à l'expérience et à l'idéal de n'importe quelle nation européenne, même si certains en 1895 rappelleront à son propos l'élan et les objectifs des révolutions françaises de 1789 et de 1848. On peut considérer que, fondamentalement, le traitement délibéré de thèmes spécifiquement européens se rattache dans sa production journalistique à ses années de formation, des années qui correspondent en gros à ses années libérales.
Observons au passage, sans entrer dans le détail, qu'il n'est pas rare que Martí ait émis un jugement essentiel sur l'Europe, non dans les chroniques consacrées à des événements européens ni dans ses commentaires d'œuvres d'artistes européens, mais subitement au milieu de considérations postérieures sur des affaires et des hommes américains. Observons aussi que si ses chroniques auxquelles nous faisions allusion, tout particulièrement celles qu'il signait du pseudonyme toujours opaque de « M. de Z. » dans
La Opinión Nacional de Caracas, traitent surtout de la France et de l'Italie (abstraction faite, bien sûr, de l'Espagne), ses opinions ultérieures sur l'Europe – épisodiquement et intentionnellement comparée à l'Amérique – peuvent s'appuyer sur n'importe quel pays européen. L'Europe de Martí ne se borne pas aux nations dites latines, même si le thème de la conception de la latinité dans la pensée de Martí mériterait un développement à part . 5

Cependant, le pays européen dont il reçoit, avec le plus de plaisir, de prévenance et de bénéfice, l'influence la plus profonde dans tous les domaines (politique, culturel, esthétique avant tout), c'est la France des débuts de la Troisième République. C'est cette France- là qu'il a visitée, comprise et même aimée à travers ses élites républicaines, ses écrivains et ses peintres. Son amour pour la France n'a pas été celui du touriste gallophile traditionnel ni celui du rastaquouère fêtard. Martí ne vint pas en France pour y assouvir un rêve d'adolescent. Il traversa l'Atlantique en exilé. Il traversa les Pyrénées en fuyard.

Aussi ne faut- il pas s'attendre à ce qu'en arrivant à Paris il ait été frappé d'émerveillement. D'autant moins que le patriote solidaire de l'armée mambí n'avait aucune raison d'exprimer un tant soit peu de reconnaissance à l'égard d'un Etat républicain étrangement solidaire de la monarchie espagnole contre le droit de Cuba à la souveraineté . 6 Seul, ou presque, Victor Hugo avait pris position en faveur de ce droit ; les Cubains de passage ne manquaient pas d'aller le saluer et il est possible que le jeune Martí, admirateur du patriarche Hugo, se soit empressé d'aller à sa rencontre . 7

S'il a glané à Paris et tout aussitôt traduit un livre de Hugo ( Mes fils ), s'il s'est enfermé au Louvre et a erré au Père- Lachaise, si, d'une manière générale, la vie sociale et culturelle de la capitale de la France l'a séduit, il l'a néanmoins quittée en emportant aussi un sentiment de dégoût. De dégoût pour la vie de légèretés et de débauches qu'il y avait côtoyée. Il avouera quelques mois plus tard dans une de ses premières chroniques rédigées à México : « Moi, je n'aime pas Paris » . 8

Dans cette même chronique de 1875 il qualifie alors Paris de « pourrie et d'exquise » à la fois. En vérité, s'agissant de Paris comme de la France ou de l'Europe en général, deux tendances coexistent en lui, simulanément et/ou successivement exprimées : des tendances « eurocentrifuges » et des tendances « eurocentripètes ». Sans la prise en considération de tensions dialectiquement opposées dans son combat intellectuel et existentiel, il n'est pas possible d'appréhender la richesse et l'originalité de sa pensée. C'est ainsi qu'il sent et qu'il juge aussi bien l'Europe que les Etats- Unis. Il éprouve pour chacune de ses entités à la fois de l'attirance et de la répulsion, il leur trouve à la fois de la grandeur et de la petitesse, des succès et des fiascos. La dualité de ses points de vue s'affirmera de plus en plus. Elle ne reflète pas plus d'inconséquence que le fait qu'il n'ait loué ou critiqué systématiquement les gouvernements et les peuples de l'Amérique septentrionale ou de l'Europe occidentale ne traduit de l'indécision ou de l'opportunisme.
L'impression négative qu'il a gardée de Paris est affaire de tempérament et de circonstances ; la meilleure preuve en est qu'en 1895 dans une lettre à María Mantilla, qu'il chérit comme sa fille, il lui promet, la guerre finie et son mandat terminé, d'aller à Paris avec elle « pour voir et connaître le monde ». Sa vision contrastée, aux antipodes de la versatilité, du rôle passé et de l'apport futur de l'Europe rend compte de l'état d'une pensée politique et culturelle en cours de définition, mais chaque jour plus sûre et plus américaine.

Jusqu'au début des années 80, José Martí considère l'Europe comme la continuatrice de la Grèce et de Rome, comme la source encore inégalée du savoir et de l'humanisme universel, comme le centre vivant de la modernité et même de la liberté. Ce sont là à ses yeux des trésors d'autant plus appréciés qu'il les voit dilapidés à Cuba par une métropole incapable. Son jugement positif de l'Europe va de pair avec le jugement sévère que lui inspire le colonialisme dans sa patrie. Comme il préfère sans la moindre hésitation la démocratie au despotisme, la république à la monarchie, la libre pensée au dogmatisme clérical, la création à la stagnation, le pluralisme au monolitisme, le progrès à la routine, il lui coûte peu de saluer les avancées qu'il observe, ou croit observer, en Europe, et dont Cuba sous la domination espagnole ne bénéficie et ne bénéficiera pas. Il affirme de la sorte son crédo libéral et libérateur dans toutes les sphères de l'activité humaine.
Il n'est donc pas surprenant qu'il ait repéré dans la jeune république française l'expérience la plus prometteuse et le système alors le plus satisfaisant. Cette république vient de se débarrasser de l'autoritarisme bonapartiste et de l'anarchisme destructeur – Martí partage sur la Commune vaincue l'opinion dénigrante de la majorité des intellectuels de l'époque mais sans jamais en rajouter - . La prépondérance en son sein des éléments modérés et pragmatiques (du conservateur Thiers au radical Gambetta) lui assure l'unité et la stabilité nécessaires dans une étape de construction et de consolidation du régime républicain.

En outre, comment le patriote exilé, privé de patrie, ne comprendrait- il pas le patriotisme d'une nation blessée par l'amputation de l'Alsace et de la Lorraine ? L'instruction publique en plein essor renforce la cohésion du pays et les bases de la démocratie . 9 En produisant « […] en même temps Victor Hugo et ‘La Parisienne', cette locomotive qui parcourt cent kilomètres à l'heure », la France arrache l'adhésion sincère de Martí . 10

Il n'est pas nécessaire de continuer à énumérer toutes les avancées techniques et tous les bienfaits matériels dont Martí a gratifié le génie inventif français, ni les noms de tous les savants, écrivains, peintres, penseurs sociaux et politiques dont il a salué l'oeuvre créatrice. Sa dette et sa critique à l'égard de ces derniers ont fait l'objet de quelques études approfondies : nous pensons aux travaux de Raúl Hernández Novás, Carmen Suárez León, Elena Jorge qui éclairent respectivement l'accueil réservé par Martí à la poésie française contemporaine, à Hugo, à Taine . 11 Mais des monographies sur Martí et Léon Gambetta, sur Martí et Jules Simon, sur Martí et Paul Bert, sur Martí et Ernest Renan, etc., seraient les bienvenues.

Comme nous l'avons dit au passage, certains aspects de la société européenne l'ont heurté, le naturalisme et le décadentisme dans l'art et la littérature lui ont déplu : en fait, tout ce qui, à ses yeux, annonçait une crise profonde de la vieille Europe désabusée (la frivolité des mœurs, les romans de Zola, le théâtre d'Ibsen, etc.). Ce regard désapprobateur n'a cessé de croître et de se généraliser.
Il a commencé par embrasser le champ de la culture et de la civilisation, dès la fin des années 70, quand plongé dans les réalités profondes du Mexique, du Guatemala et du Venezuela, il découvrait le monde indigène, l'Amérique métisse, le passé autochtone de l'Amérique Nouvelle. La révélation de cette Amérique – « l'irruption » de l'Amérique pour reprendre le terme de Cintio Vitier – provoqua en lui de l'admiration, et par voie de conséquence, une manière nouvelle de mesurer les apports de l'Occident européen, dès lors relativisés puisque portant à jamais les stigmates de la conquête et de la colonisation, considérées comme des cataclismes.

Il s'est étendu ensuite au terrain économique et social, au milieu des années 80, quand à New York, confronté aux tragiques conséquences des conflits du travail auxquels il assiste bouleversé, il tient ces problèmes sociaux pour importés du continent européen gangréné par la misère ouvrière et par la violence de la lutte des classes, propres d'une évolution qu'il rejette et dont il veut préserver « Notre Amérique ».

Il a fini par gagner la sphère de la politique, au début des années 90, quand immergé dans la préparation simultanée de la guerre d'indépendance et de la république démocratique, José Martí a considéré que la lointaine république athénienne, la vieille république helvétique, la jeune république française, le système parlementaire et libéral britannique, l'autoritarisme prussien, n'étaient pas, quelles que fussent leurs vertus, les modèles dont avait besoin la société latino- américaine. Les expériences étrangères ne pouvaient pas et ne devaient pas servir à l'organisation d'un monde nouveau.

Cessons de copier et inventons ! tel est son message. Ce n'est ni à Londres ni à Paris, ni à Berne ni à Berlin, ni à Madrid évidemment ni à Washington non plus que doivent être recherchées les normes d'édification de la Cuba future et de rectification de l'ordre républicain latino- américain qui est en train de faillir. Le vers, le tableau, le programme économique, le gouvernement politique, la Constitution doivent naître du pays : je ne fais que paraphraser Notre Amérique (1891), bien que l'idée vienne de loin chez lui et qu'elle soit omniprésente dans son œuvre.
A peine installé à México, il a exposé en tant que citoyen mexicain et américain fier de l'être, et à contre- courant du libéralisme ambiant, qu'un principe n'est pas forcément bon parce qu'il a été appliqué avec succès en France. On connaît sa maxime : « L'imitation servile fourvoie, en économie comme en littérature et en politique » . 12 Il avait 22 ans. En 1878 il écrivait au poète José Joaquín Palma :

« S'endormir avec Musset ; s'accrocher aux ailes de Victor Hugo ; se frapper avec le cilice de Gustave Bécquer ; se précipiter dans les abîmes de Manfred ; prendre dans ses bras les nymphes du Danube ; […] mon cher ami, c'est comme apostasier !» . 13

En 1881 (suppose- t- on), depuis le Venezuela, et s'exprimant en français, il faisait remarquer qu'en ville « on y connaît à merveille l'intérieur de Victor Hugo, les bons mots de Proudhon, les prouesses des Rougon Macquart et Nana. En République, une fois qu'ils ont imité les Etats- Unis, ils veulent imiter la Suisse. […] Quoique personne ne parle les langues indiennes qu'on parle dans le pays, tout le monde traduit Gautier, admire Janin, connaît par cœur Chateaubriand, Quinet, Lamartine.[…] Les solutions socialistes, nées des maux européens, n'ont rien à guérir dans la forêt de l'Amazonas, où l'on adore encore des divinités sauvages » . 14

En 1891, dans Notre Amérique , il condense sa pensée sur la question en quelques phrases aussi substantielles que brillantes. Elles sont archi- connues, mais ce n'est pas une raison de ne pas les reprendre, dans la traduction qu'en a fournie Jean Lamore :

« Ce n'est pas avec une phrase de Siéyès que l'on redonnera vie au sang figé de la race indienne.[…] Le bon gouvernant en Amérique n'est pas celui qui sait comment se gouvernent les Allemands ou les Français, mais celui qui sait de quels éléments est fait son pays, et comment il peut les orienter tous à la fois.[…] Les jeunes gens vont par le monde comme des devins, pourvus de lunettes yankees ou françaises, et ils aspirent à diriger un peuple qu'ils ne connaissent pas.[…] L'université européenne doit céder le pas à l'université américaine. L'histoire de l'Amérique, des Incas jusqu'à nous, doit être enseignée sur le bout du doigt, quand bien même on n'enseignerait pas celle des archontes de la Grèce. Notre Grèce est bien préférable à la Grèce qui n'est pas la nôtre. Elle nous est bien plus nécessaire » . 15

De telles positions de principe ne conduisent pas à méconnaître ou à mépriser l'Europe. Elles rétablissent et définissent les rapports entre les aspirations propres, nées d'une histoire singulière, et les emprunts extérieurs, entre les tensions latino- américaines et les tensions européennes, des rapports conflictuels dont la dynamique, selon Martí, s'apparente au greffage : « Qu'on greffe le monde sur nos républiques, mais le tronc greffé doit être celui de nos républiques » . 16

Tant que la connaissance, l'exemple et l'influence de l'Europe ne risquaient pas d'inhiber ou d'entraver chez les jeunes nations latino- américaines la libre affirmation d'elles- mêmes, jusqu'à ce point- là Martí admettait que les leçons et les solutions européennes pouvaient être proposées.
Après avoir constaté, de l'intérieur, que le système politique, économique et social des Etats- Unis et que « l'esprit yankee » étaient incompatibles avec ceux de « Notre Amérique », et sans pour autant réviser ses critères sur l'Europe, Martí en vient néanmoins à considérer, dès la mise en œuvre pratique du panaméricanisme, dans une perspective stratégique globale de sauvegarde de l'indépendance de l'Amérique Latine, que le legs culturel européen et la présence des puissances européennes en Amérique peuvent constituer transitoirement un contrepoids utile à l'influence menaçante des Etats- Unis, la plus dangereuse de toutes en 1895.

Il l'expose dans le « Manifeste de Montecristi » qu'il rédige et signe avec le général Máximo Gómez. Il y déclare que la guerre d'indépendance de Cuba est un service rendu « à la solidité des nations américaines et à la justice de leurs relations, ainsi qu'à l'équilibre encore hésitant du monde » . 17 Mais depuis 1889 il avait compris que l'équilibre mondial était en train de se rompre, et qu'il n'était pas de l'intérêt des nations latino- américaines d'emboîter le pas à un Etat qui voulait les enrôler à sa suite pour contrôler le monde, dans une croisade anti- européenne au nom des préceptes fallacieux de Monroe et des visées très concrètes de Blaine, l'agent diplomatique de l'impérialisme naissant à la recherche d'un consensus continental.  L'équilibre entre les grandes puissances rivales et en conséquence leur neutralisation, tant au sujet du percement et de l'exploitation du canal transocéanique qu'au sujet de l'indépendance des Antilles et de « Notre Amérique », lui apparaissent à la fois comme les conditions de la paix, les garanties de cette indépendance, les chances de l'essor économique de la région, ouverte au commerce libre et universel, sans chasse gardée. Lors de la conférence monétaire interaméricaine de Washington, en refusant que l'Amérique Latine s'aligne sur les vues de Blaine qui cherchait à imposer sa monnaie et à bousculer l'Europe, Martí a énoncé des principes dont la pertinence et l'actualité devraient en étonner plus d'un parmi ceux qui découvrent en 2003 les méfaits d'un monde unipolaire et les méthodes cyniques de la puissance hégémonique :

« Lorsqu'un peuple puissant veut entrer en conflit avec un autre, il contraint à l'alliance et à l'allégeance ceux qui ont besoin de lui. La première chose que fait un peuple pour pouvoir en dominer un autre consiste à l'isoler des autres peuples. Si un peuple souhaite être libre, qu'il le soit dans les rapports commerciaux. Qu'il les répartisse entre des pays d'égale puissance. S'il est conduit à préférer l'un d'eux, qu'il le fasse en faveur de celui qui en a le moins besoin, ou de celui qui le méprise le moins. Pas d'unions en Amérique contre l'Europe, pas plus qu'avec l'Europe contre un peuple d'Amérique. […] L'union avec le monde entier, oui, mais pas avec une fraction ; et pas avec une fraction contre une autre. » 18

Il est bien clair que Martí, s'il a rompu avec la pensée libérale latino- américaine qui s'inspirait de l'Europe au point de la singer, n'a pas cherché à rompre les amarres de « Notre Amérique » avec celle- ci. L'Europe ne saurait offrir de modèle – ni un ni plusieurs – mais l'Europe, non seulement n'est pas à rejeter, elle reste indispensable pour faire contrepoids à la puissance menaçante. « Il faut équilibrer le commerce pour assurer la liberté ». C'est cet équilibre délicat entre l'Europe et les Etats- Unis qui donne une chance à Cuba de pouvoir se libérer sans être la cause ou le prétexte d'une guerre internationale, aux Antilles libres de pouvoir se regrouper et d'expérimenter une république de contenu nouveau, à l'Amérique Latine de pouvoir consolider son indépendance politique par la conquête de son indépendance économique.

Maintenant, force est de reconnaître qu'une fois tombé à Dos Ríos ce « Chevalier de la Pensée », comme le qualifia Rubén Darío, l'intelligentsia des pays européens ne lui reconnut pas le rang que méritaient sa sensibilité, sa créativité, le caractère original, profond et visionnaire de sa pensée. Force est de reconnaître aussi, c'est encore plus étonnant, que depuis le début de la Révolution Cubaine, malgré quelques impulsions et quelque progrès, l'œuvre de José Martí reste très méconnue en Europe, alors que les liens organiques entre la Révolution et son « auteur intellectuel » (Fidel Castro, 1953) devenu aujourd'hui son principal « pilier » idéologique 19 , sont évidents et proclamés.

Le constat est simple. Si nous délaissons à nouveau le cas de l'Espagne où en 1995, plusieurs rencontres et plusieurs ouvrages lui ont été consacrés, José Martí a fait l'objet, en plus de 40 ans, au mieux de trois ou quatre publications notables en Grande Bretagne, en Allemagne 20 , en Italie, anthologies et biographies incluses. En France, le bilan paraît un peu plus positif, puisque deux colloques internationaux (Bordeaux, 1972, Fontenay- aux- Roses, 1995) y ont été organisés et que nous voici au troisième, puisque cinq thèses y ont été soutenues et deux y ont été éditées depuis 1983, mais les traductions d'œuvres de Martí demeurent scandaleusement rares en librairie. Après Notre Amérique (François Maspéro, 1968), une anthologie poétique publiée par Seghers en 1970 et La guerre de Cuba et le destin de l'Amérique Latine (Aubier- Montaigne, 1973), vingt- cinq années se sont écoulées avant la sortie des Vers Libres (L'Harmattan, 1997) et de Lucía Jerez (Patiño, 2003), grâce à l'opiniâtreté de Jean Lamore et de Maria Poumier, leurs traducteurs respectifs. Encore faut- il remarquer que l'unique roman de Martí a été publié par un éditeur genevois, et savoir qu'une traduction terminée des lettres de José Martí à Manuel Mercado n'a toujours pas trouvé preneur chez les éditeurs parisiens, malgré sa qualité, son intérêt et le contexte porteur d'un anniversaire salué par l'UNESCO.

Les éditeurs prétendent que les œuvres de Martí ne se vendraient pas, qu'il est difficile à lire et surtout qu'il n'est pas connu. Soit. Mais qui ne voit que là commence un cercle vicieux.

En vérité Martí a contre lui en Europe, coalisées, les mêmes forces qu'il combattait : l'arrogance des porte- parole de la culture dominante prétenduement universelle, l'insensibilité des tenants d'une politique qui s'accomode sans drame de conscience d'exclusions en tous genres (aux frontières, au travail, dans les banlieues).

L'ethnocentrisme européen continue de secréter un esprit de supériorité à l'égard des productions intellectuelles en provenance du monde naguère colonisé. L'occidentalisation de l'univers se poursuit, mais c'est encore à grand peine que la matrice du monde occidental admet en son sein la diversité de l'univers. Il n'est pas encore venu le jour où, à l'Université, parmi les directeurs de la pensée universelle, un siège sera réservé au Cubain José Martí.

Et puis Martí donne mauvaise conscience aux cyniques et aux bateleurs, lui qui a tant dénoncé l'inadéquation des actes aux propos. Il pousse à agir les résignés. Il indispose les beaux parleurs qui pérorent au nom de la liberté de circuler et de la démocratie et qui, dans le même temps, tolèrent en Europe la chasse aux migrants sur des critères de faciès et le chômage de millions de travailleurs, lui qui faisait de la défense de la dignité du Noir et de l'Ouvrier le fondement de la république. Il brave les intégristes de toute obédience lui qui s'éleva contre le cléricalisme et stimula la liberté de penser, en religion comme en tout. Il irrite les bradeurs honteux de la souveraineté nationale, lui qui fit de l'indépendance absolue de Cuba et des Antilles le nord constant de son projet politique. Il déplaît aux chantres du communautarisme et du chauvinisme lui qui élargissait la patrie à l'humanité, etc., etc.

On devine, du coup, quelle fraîcheur apporteraient la connaissance et l'étude de la pensée de Martí, par son antidogmatisme foncier et par la force et la simplicité de ses axes, essentiellement éthiques. On a besoin d'elle car elle vient d'ailleurs et car elle stimule, jusqu'à la subversion permanente. L'Europe a besoin de Martí pour confronter ses certitudes à des questionnements dérangeants et pour retrouver en elle des valeurs menacées de disparition.

Notes

1 Nous avons déjà abordé ce thème lors d'un colloque tenu à Nuremberg, Allemagne, en décembre 1993, et nous en avons repris ici pour un public français l'essentiel de l'argumentaire, voire du discours. Cf. Ottmar Ette et Titus Heydenreich (eds), José Martí, 1895- 1995 , numéro spécial de Lateinamerika- Studien , Erlangen (RFA), n°34, 1994, pp. 9- 21.

Le thème de la réception de José Martí a fait l'objet de la thèse de doctorat de ce même éminent Ottmar Ette, de l'université de Potsdam, traduite en espagnol : José Martí. Apóstol, poeta revolucionario : una historia de su recepción , México, UNAM, 1995, 507 p.

2 Il n'y a rien de neuf, semble- t- il, sur la présence de Martí en France depuis la courte note que, voici trente ans, nous avions rédigé pour les lecteurs de Cuba Sí , Paris, n°46, 1973.

Les villes européennes que Martí aurait foulées, en dehors des grandes villes espagnoles de Cadix, Séville, Madrid et Saragosse, semblent se circonscrire à Paris et au Havre pour la France, à Southampton et à Liverpool pour l'Angleterre. Les affirmations de Fermín Valdés Domínguez selon lesquelles il aurait voyagé en Europe en compagnie de Martí durant l'automne de 1874 ne sont pas prouvées ; rien n'indique, par exemple, qu'ensemble ils aient visité Aix- la- Chapelle.

3 Raimundo Cabrera, Cartas a Estévez , 1906, p.149.

4 L'essentiel de cette production est recueilli dans les tomes XIV et XV de ses Œuvres Complètes en 28 volumes publiées à La Havane entre 1963 et 1973, dont il a été fait depuis plusieurs rééditions et un CD.

5 On sait que Martí a peu employé le concept « d'Amérique Latine », lui préférant celui de « Notre Amérique », mais non seulement il ne l'a pas rejeté mais il a écrit un article « Mente latina » qui est un éloge de la latinité.

6 Aspect que nous avons développé lors du colloque « Hugo et Cuba » tenu au Sénat le 1er février 2002. Les interventions seront publiées par les soins de l'Association Cuba- Coopération, organisatrice de la rencontre.

7 Au- delà de l'anecdote, sur le thème de l'influence de la poésie de Hugo sur celle de Martí, l'ouvrage indispensable à consulter est celui de Carmen Suárez León cité à la note 11.

8 « Variedades de París », La Revista Universal , México, 9 mars 1875. OC , XXVIII, 19.

9 On peut relire, à propos de qu'il pensait du développement de l'éducation populaire en France, en Suisse et en Allemagne – garante de la souveraineté nationale et condition du progrès - , sa brochure Guatemala (1878) [ OC , VII, 155]. C'est pour ces deux puissantes raisons qu'il suggérait que le Guatemala et « Notre Amérique » adoptent au plus tôt cette réforme.

10 « ¡Oh, Francia, querida Francia ! », écrit- il dans un des ses carnets de notes en consignant ces prouesses. OC , XXII, 239.

11 Raúl Hernández Novás, « José Martí, crítico de la poesía francesa del s.XIX », Estudios sobre Martí , La Habana, Ciencias Sociales, 1975, pp.221- 257 ; Elena Jorge Viera, « Hipólito Taine y la crítica cubana : el caso de José Martí », Cuba et le France, Francia y Cuba , Bordeaux, PUB, 1983, pp. 213- 224 ; Carmen Suárez León, José Martí y Víctor Hugo en el fiel de las modernidades , La Habana, Centro Juan Marinello, 1997, 260 p.

12 La Revista Universal , 23 septembre 1875, OC , VI, 335.

13 Lettre à José Joaquín Palma, 1878, OC , V, 95- 96.

14 « Un voyage à Venezuela », destinataire inconnu, OC , XIX, 145- 146.

15 « Nuestra América », El Partido Liberal , México, 30 janvier 1891, OC , VI, 17- 18.

16 Id., p.18.

17 Manifiesto de Montecristi, 25 mars 1895, OC , IV, 101.

18 « La Conferencia Monetaria de las Repúblicas de América », La Revista Ilustrada , New York, mai 1891, OC , VI, 160. Là encore, nous avons repris la traduction de 1973 de Jean Lamore.

19 Sur la signification et la légitimité de la place occupée par Martí dans la Révolution Cubaine, voir notre réflexion proposée à New York, en décembre 2001 : 

« José Martí, pilar de la Revolución Cubana », à paraître en 2003 à México (UNAM) avec les actes du colloque où elle fut exposée.

20 L'Allemagne est vraisemblablement, avec la France, le pays où les universitaires se sont le plus intéressés à Martí ; un mouvement auquel contribua l'existence de la RDA jusqu'en 1989. Dessau, Dill, Ette, Franzbach, Gross, Heydenreich, Kempf, Leber, Schnelle, entre autres, ont enrichi la bibliographie martinienne.

Lettres de Cuba, janvier 2006 no1 2005

(Cubarte) 01-01-2005


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