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Analyse de Jean Lamore professeur de l'Université
Bordeaux III et de l'Université de Santiago de Cuba, deux universités
jumelées.
Baudelaire employait le terme
de correspondance entre les êtres humains et la nature et je crois qu'il y
a tout un réseau de correspondances entre un certain nombre d'écrivains et
intellectuels français et cubains. Je préfère dire correspondance ou
confluence dans la mesure où, très souvent, ils ne se sont jamais
rencontrés. Il semble que José Marti ait rencontré Victor Hugo. On a très
peu de renseignements à ce propos. Il a été très impressionné par cette
rencontre avec Victor Hugo.
Lorsque je préparais ma thèse de doctorat à La Havane,
j'ai été frappé par la prose de Marti. Dans la forme et dans le style, je
retrouvais Victor Hugo : la même façon d'écrire, le maniement de
l'antithèse. Dans la prose poétique de Marti, je retrouvais des
alexandrins très hugoliens. Dans le style oratoire, dans les discours de
José Marti je trouvais des images très puissantes comme chez Victor Hugo,
des métaphores, des oppositions, des contrastes, tous ces tours
qu'utilisent l'orateur et le poète avec une inspiration épique comme
l'avait Victor Hugo. Or, l'un n'a pas étudié l'autre. Il n'y a absolument
pas d'influence. Les deux œuvres se sont construites d'une manière
indépendante, il y a surtout des confluences.
Il y a bien évidemment l'engagement de l'intellectuel,
du poète, de l'écrivain. Victor Hugo n'a pas été un combattant au sens
propre du terme comme l'a été Marti mais c'était un combattant politique
extrêmement engagé qui a préféré être exilé que de courber l'échine devant
un pouvoir qu'il n'approuvait pas. C'est quelqu'un qui a toujours gardé sa
liberté d'action, sa liberté de parole et qui a été profondément vénéré
par Marti. Le peu de choses que Marti a connu de Victor Hugo l'a
énormément impressionné parce qu'il y avait une correspondance profonde
avec sa propre personnalité, sa propre manière de penser, de s'engager. Il
y a eu aussi les engagements de Victor Hugo envers la cause des
indépendantistes cubains. On ignore si Marti en a eu connaissance, mais
cela n'a finalement pas d'importance car leurs deux personnalités sont si
tellement ressemblantes et homologues que la moindre bribe de relation ou
de contact a fait des étincelles.
Il y a d'autres relations de correspondance qui me
paraissent aussi très importantes entre Marti et Rousseau. Ils ne sont
certes pas contemporains, mais il y a des correspondances très fortes. En
1982, quand nous avons organisé un colloque intitulé " Cuba et la France "
auquel a participé, entre autres, Roberto Fernandez Retamar, poète et
essayiste cubain. Il a évoqué cette correspondance entre la pensée de
Marti et celle de Rousseau.
En 1972, quand nous avons organisé avec Noël Salomon à
Bordeaux le premier grand colloque sur José Marti, je me souviens que le
titre de ma propre communication avait été justement l'idée de nature, les
rapports qu'il y avait entre la pensée de Marti et celle de Jean-Jacques
Rousseau. L'idée de nature, aussi bien de nature humaine, du point de vue
philosophique que la nature de l'Amérique " Nuestra América " est très
importante chez Marti. José Marti a repris l'héritage de Rousseau en y
ajoutant une dimension historique, par exemple contre le colonialisme. On
comprend bien mieux après pourquoi Marti dit des choses telles que
"l'exploitation coloniale est anti-naturelle" ou " la conquête de
l'Amérique par l'Espagnol, qui a été faite par la violence, les massacres
a été un crime anti-naturel contre l'Indien ". Inversement, il dit " je
vénère les Indiens, les peuples mayas, les peuples précolombiens parce
que, pour moi, l'Indien, c'est l'homme naturel ". Cela revient constamment
chez Marti. D'un côté, il y a la nature, ce que Marti englobe dans l'idée
de nature, ce qu'il faut rechercher avec une harmonie naturelle et de
l'autre, il y a tous les crimes du colonialisme, de la conquête, de
l'inquisition et de l'esclavage qui sont pour lui des crimes contre la
nature. À mon avis, cette pensée part de Rousseau mais Marti, la complète
et lui donne cette dimension historique. Il l'applique à l'histoire des
peuples, en particulier de l'Amérique. Ce sont des relations extrêmement
intéressantes entre la France et un personnage aussi important que Marti.
Bien sûr, les relations prennent des formes multiples, mais l'ombre de
Marti plane un petit peu sur tout.
Marti n'a pas été le premier à dénoncer le danger que
représentaient les États-Unis pour l'Amérique Latine, mais il a été celui
qui l'a fait de la manière la plus convaincante. Un des aspects qui a été
très peu étudié, c'est qu'il a su utiliser tous les media de son époque.
C'est intéressant. Marti qui a eu une vie extrêmement courte a quand même
trouvé le moyen de devenir un journaliste, non seulement prolifique mais
international aussi.
Marti est le seul écrivain de langue espagnole
dont les articles étaient lus dans presque tous les pays d'Amérique Latine
simultanément et aux États-Unis où il a passé un certain nombre d'années.
Il envoyait ses articles à " La Opinión Liberal ", de Caracas, à un grand
journal de Mexico et à un autre de Buenos Aires. Ces grands journaux
répercutaient ses articles dans des journaux des autres capitales de toute
l'Amérique Latine. C'est donc quelqu'un qui a beaucoup médiatisé sa
pensée. C'est pourquoi il reste aujourd'hui celui qui a le plus diffusé un
certain nombre d'opinions.
Le domaine dans lequel il s'est exprimé de la façon à la
fois la plus radicale et la plus visionnaire est ce que l'on pourrait
appeler sa " doctrine anti-impérialiste ". Pourquoi a-t-il été visionnaire
? Parce que, d'abord, quand Marti se trouvait à New York, il lisait tous
les jours pratiquement tous les journaux en anglais. Il analysait, jour
après jour, dans la presse, l'évolution de l'opinion publique sur les
intentions du gouvernement nord-américain envers l'Amérique Latine. Quand
on lit les chroniques de Marti, on trouve l'analyse la plus fine de la
montée de la pensée panaméricaine -que les Nord-américains eux-mêmes- ont
appelée ensuite la politique du panaméricanisme- qui s'est déclarée
ouvertement lorsqu'en particulier le Secrétaire d'État nord-américain
Blain a conçu l'idée de la Première Conférence Panaméricaine à Washington
en 1889 Marti analyse tous les préparatifs de cette conférence et adresse,
justement par la voie du journalisme, à tous les pays d'Amérique Latine
les articles dans lesquels il met en garde ses compatriotes et l'Amérique
Latine tout entière sur les dangers que représente le panaméricanisme. Il
souhaitait même que les délégués ne s'y rendent pas. Il disait que l'idée
était de réunir sous le même drapeau et sous les ailes de l'aigle
impérialiste, toutes les nations les plus faibles de l'Amérique Latine
pour, évidemment, les placer sous une seule tutelle. Marti avait commencé
à lancer des mises en garde contre ce danger une bonne dizaine d'années
avant même la conférence de Washington, en 1880. Ensuite il a non
seulement continué à analyser, à expliquer en détail toute la politique
panaméricaine des ultras nord-américains par rapport à l'Amérique Latine,
mais il a fini son analyse en montrant à quel point la région la plus
menacée étaient les Caraïbes. Il a montré en détail qu'entre les deux
grandes parties du continent américain, l'Amérique du Nord et l'Amérique
du Sud, les Antilles étaient comme le fléau d'une balance et que c'était
donc là qu'allait un peu se jouer l'équilibre du monde. C'est une vision
très intéressante car il repart d'une vieille idée de Simon Bolivar mais
que celui-ci n'avait pas menée jusqu'au bout. Il était plus un militaire
de génie qu'un penseur et son grand échec a été l'incapacité de rassembler
tout le monde. Marti reprend l'idée de Bolivar en montrant qu'il fallait
absolument protéger les Antilles et avant tout Cuba, bien entendu, de
l'influence nord-américaine. Cuba était encore une colonie espagnole et
Marti disait : il est temps maintenant d'entamer une nouvelle guerre
d'indépendance contre la couronne espagnole, mais il disait en même temps
qu'il fallait faire attention car si on se laissait influencer, éblouir
par le grand voisin du Nord, Cuba devrait après, à coup sûr, conquérir sa
deuxième indépendance. (RHC) |