On trouve un exemple éloquent de la façon dont la science et
la technologie furent utilisées à des fins hégémoniques dans
un article écrit par Gus W. Weiss, ancien officier de
sécurité nationale des Etats-Unis, paru au départ dans la
revue Studies in Intelligence en 1996, mais qui n’a
connu une véritable diffusion qu’en 2002 sous le titre de « Duping
the Soviets: The Farewell Dossier ». L’auteur s’attribue
l’idée de faire parvenir en URSS des logiciels dont elle
avait besoin pour son industrie, mais déjà contaminés afin
de porter un coup mortel à son économie.
Selon des notes tirées du chapitre 17 du livre At the
Abyss. An Insider's History of the Cold War, de Thomas
C. Reed, ancien secrétaire des forces de l’air des USA,
Léonide Brejnev aurait dit en 1972 à des hauts
fonctionnaires politiques du parti : « Comme communistes,
nous devons nous accommoder des capitalistes durant quelque
temps. Nous avons besoin de leurs crédits, de leur
agriculture et de leur technologie. Mais nous poursuivrons
nos programmes militaires massifs et, d’ici au milieu des
années 80, nous serons en mesure de revenir à une politique
extérieure bien plus agressive, conçue pour avoir le dessus
dans nos relations avec l’Occident. » Cette information a
été confirmée par le département de la Défense en 1974,
devant la commission sur les questions bancaires et
monétaires de la Chambre.
Au début des années 70, l’administration Nixon souleva
l’idée de la détente. Henry Kissinger avait l’espoir que,
« au fil du temps, le commerce et les investissements
pourraient réduire les tendances du système soviétique à
l’autarcie » et jugeait que la détente pourrait « inviter
l’économie soviétique à s’associer graduellement à
l’économie mondiale et ainsi favoriser un niveau
d’interdépendance qui ajoute un facteur de stabilité aux
relations politiques ».
 |
| En sus memorias, la ex primera ministra Margaret Thatcher refiere que la administración Reagan impulsó la Guerra de las Galaxias con la intención de hacer colapsar económicamente a la Unión Soviética. |
Reagan avait tendance à ignorer les théories de Kissinger
sur la détente et à prendre au sérieux ce que disait
Brejnev, mais tous ses doutes s’envolèrent le 19 juillet
1981 quand, au cours d’un Sommet économique du G-7 à Otawa,
le président français, François Mitterrand, l’informa en
aparté que ses services de contre-espionnage était parvenu à
recruter un agent de la KGB travaillant dans une section qui
évaluait les efforts soviétiques pour obtenir de la
technologie en Occident. Mitterrand proposa à un Reagan très
intéressé par ses délicates révélations de lui faire
parvenir les documents correspondants, ce dont il lui sut
gré.
Le dossier, connu comme Farewell, parvint à la CIA en
août 1981. Il établissait clairement que les Soviétiques
réalisaient depuis des années des activités de
recherche-développement. Compte tenu de l’énorme transfert
de technologique en fait de radars, d’ordinateurs, de
machines-outils et de semi-conducteurs des Etats-Unis vers
l’Union soviétique, on pouvait dire en quelque sorte que le
Pentagone était lancé dans une course aux armements contre
lui-même.
Le dossier Farewell identifiait aussi des centaines
d’officiers, d’agents à leur poste et d’autres fournisseurs
d’informations en Occident et au Japon. Dans les premières
années de la détente, les deux superpuissances, Etats-Unis
et Union soviétique, avaient mis en place des groupes de
travail en agriculture, aviation civile, énergie atomique,
océanographie, informatique et environnement, dont les
membres échangeaient des visites, et ce en vue de tendre des
« ponts de la paix » entre elles.
En plus des agents identifiés, l’information la plus utile
fournie par le dossier Farewell était constituée par
les « listes d’achats » et les prévisions pour les années
futures en matière d’acquisition de technologies. Une fois
le dossier entre ses mains, Reagan demanda à Bill Casey, le
directeur de la CIA, de mener une opération clandestine.
 |
|
La iniciativa de Defensa Estratégica o Guerra de las Galaxias se convirtió en la carta de triunfo de Ronald Reagan, quien sabía que los soviéticos no podían competir con ella pues ignoraban que su industria electrónica había sido minada de virus por la inteligencia estadounidense. |
La production et le transport de pétrole et de gaz
constituaient une des priorités des Soviétiques. Une nouveau
gazoduc transsibérien devait conduire le gaz naturel des
gisements d’Urengoï, en Sibérie, aux marchés en devises
occidentaux en passant par le Kazakhstan, la Russie et
l’Europe de l’Est. Pour automatiser le fonctionnement des
soupapes, des compresseurs et des installations de stockage
d’une entreprise aussi immense, les Soviétiques avaient
besoin de système de contrôle perfectionnés. Ils achetèrent
des ordinateurs parmi les premiers modèles sortis sur le
marché libre, mais quand les fonctionnaires du gazoduc
s’adressèrent aux Etats-Unis pour acheter les logiciels
correspondants, ils se heurtèrent à une fin de non-recevoir.
Sans se laisser démonter, les Soviétiques s’adressèrent
ailleurs. Ils envoyèrent un agent du KGB s’infiltrer chez un
fournisseur de logiciels canadien en vue d’obtenir les codes
nécessaires. Les renseignements étasuniens, avertis par
l’agent du dossier Farewell, répondirent alors et
« améliorèrent » le logiciel avant de le faire parvenir.
Une fois en URSS, les ordinateurs et leur logiciel firent
fonctionner le gazoduc à la perfection. Mais cette
tranquillité était trompeuse. Le logiciel avait été doté
d’un cheval de Troie, autrement dit un virus qu’on installe
dans le système d’exploitation et qui finit par provoquer
des dysfonctionnements, soit au fil du temps soit en
recevant un ordre de l’extérieur.
Pour miner les profits en devises en provenance d’Occident
et l’économie soviétique, le logiciel du gazoduc avait été
programmé pour se décomposer au bout d’un certain temps et
modifier les vitesses des pompes et des joints des clapets
de sorte que la pression atteigne dans le gazoduc des
niveaux bien supérieures à celles que pouvaient supporter
les joints et les soudures. Thomas C. Reed écrit dans son
livre :
 |
| La iniciativa de Defensa Estratégica impuso a la Unión Soviética un costoso programa militar. |
« Il s’ensuivit l’explosion non atomique et l’incendie les
plus colossaux jamais vus de l’espace. Des fonctionnaires et
des conseillers de la Maison-Blanche furent avertis par des
satellites à infrarouge qu’un étrange événement était arrivé
à un endroit dépeuplé du territoire soviétique. Le NORAD (The
North American Aerospace Defense Command) redouta qu’il
s’agît d’un lancement de missile depuis un endroit dont on
ignorait qu’il fût habité et de la détonation d’un engin
nucléaire. Les satellites n’avaient détecté aucune pulsation
électromagnétique typique des explosions atomiques. Avant
que ces signaux ne risquent de déclencher une crise
internationale, Gus Weiss s’engouffra dans un couloir pour
avertir ses collègues du Conseil de sécurité nationale de ne
pas s’inquiéter. »
La campagne de contre-mesures fondée sur le dossier
Farewell fut une guerre économique. Bien que l’explosion
du gazoduc n’ait pas provoqué de pertes humaines, elle porta
gravement préjudice à l’économie soviétique.
Finalement, en 1984-1985, les Etats-Unis et leurs alliés de
l’OTAN mirent fin à l’opération qui mina efficacement la
capacité de l’URSS de se doter de technologies à un moment
où elle se trouvait entre l’enclume d’une économie
défectueuse, d’une part, et le marteau d’un président
étasunien entêté à prédominer et à mettre fin à la guerre
froide, de l’autre.
 |
|
Moscú se encontraba entre la espada de una economía defectuosa, por un lado, y la pared de un presidente estadounidense empecinado en prevalecer y poner fin a la guerra fría, por el otro. |
Dans son article, Weiss écrit : « Le cas prit un tournure
singulière en 1985 quand des informations sur le dossier
Farewell firent surface en France. Mitterrand en arriva
à soupçonner que [l’agent soviétique] avait toujours été une
taupe de la CIA mis en place pour le tester afin de voir si
la documentation serait remise aux Etasuniens ou conservée
par les Français. Réagissant à partir de cette croyance
erronée, Mitterrand limogea le chef des services français,
Yves Bonnet. »
C’est Gus W. Weiss, je l’ai dit, qui s’attribua le mérite du
sinistre plan consistant à faire parvenir en URSS des
logiciels défectueux une fois le dossier Farewell aux
mains des Etats-Unis. Il mourut le 25 novembre 2003, à
soixante-douze ans. The Washington Post n’informa de
son décès que le 7 décembre, douze jours après, l’attribuant
à une « chute » de haut de son édifice de résidence, le ¨
Watergate ¨, à Washington, et affirmant qu’un médecin
légiste de la capitale l’avait déclaré un « suicide ». Le
journal de sa ville natale, le Nashville Tennessean,
lui, ne signala sa mort qu’une semaine après The
Washington Post, précisant qu’en l’état des choses, tout
ce qu’on pouvait dire était que « les circonstances ayant
entouré sa mort n’étaient pas encore élucidées ».
 |
|
Los resultados de la primera reunión entre Reagan y Mijaíl Gorbachov fueron escasos. |
Avant sa mort, il avait laissé des notes inédites
intitulées : « Le dossier Farewell, la tromperie
stratégique et la guerre économique durant la Guerre froide
».
Weiss était diplômé de l’Université Vanderbilt, d’Harvard et
l’Université de New York.
Il avait travaillé pour le gouvernement à des questions de
sécurité nationale, de renseignements et de transfert de
technologies à des pays communistes. Il avait travaillé pour
la CIA, le Conseil de défense scientifique du Pentagone et
le Comité des signaux de renseignements du Conseil des
renseignements des USA.
Il avait reçu la médaille du mérite de la CIA et la médaille
Cipher du Conseil de sécurité nationale. Les Français, eux,
lui décernèrent la Légion d’honneur en 1975.
Il ne laissa pas de descendants.
Peu avant son « suicide », il s’était déclaré opposé à la
guerre contre l’Iraq. Il vaut la peine de signaler que,
dix-huit jours avant, un analyste des renseignements du
département d’Etat chargé de questions ayant à voir avec
l’Iraq, John J. Kodal, de cinquante-huit ans, se suicida le
7 novembre 2003 en se jetant de la fenêtre de son bureau.
Selon des documents publiés, Mikhaïl Gorbatchev se mit en
colère quand des agents soviétiques furent arrêtés et
expulsés de différents pays, parce qu’il ignorait que le
dossier Farewell était aux mains des principaux chefs
de gouvernement de l’OTAN. Le 22 octobre 1986, au cours
d’une réunion du Bureau politique, il informa ses collègues
du Sommet de Reykjavik, que les Etasuniens « agissaient
comme des goujats et des bandits ». Tout en lui souriant en
public, il taxait Reagan en privé de « menteur ».
 |
| Durante la Cumbre de Reykjavik, en octubre de 1986, EE.UU. propuso un acuerdo mediante el cual todo el arsenal de armas nucleares estratégicas se reduciría a la mitad en un plazo de cinco años y los misiles balísticos estratégicos se eliminarían en un plazo de diez años. Pero la URSS exigió que se eliminaran todas las armas nucleares estratégicas al concluir el período de diez años. |
Dans les derniers jours de l’Union soviétique, le secrétaire
général du PCUS devait aller à l’aveuglette. Il n’avait pas
la moindre idée de ce qu’il se passait dans les laboratoires
et les industries de technologie de pointe étasuniens ; il
ignorait absolument que les laboratoires et industries
soviétiques avaient été compromises et jusqu’à quel point.
Les pragmatiques de la Maison-Blanche marchaient aussi à
tâtons durant ces événements.
Le président Ronald Reagan avait un atout en main : son
Initiative de défense stratégique ou Guerre des étoiles. Il
savait que les Soviétiques n’étaient pas de taille dans ce
match dans la mesure où leur industrie électronique était
infestée de virus et de chevaux de Troie que les services du
renseignement étasuniens y avaient installés.
L’ex-Première ministre britannique raconte dans ses
Mémoires, publiés en 1993 par un important éditeur du
pays sous le titre : 10, Downing Street[1][1],
que le plan de Reagan au sujet de la Guerre des étoiles qui
visait à entraîner l’effondrement de l’économie soviétique,
fut le plus brillant de son administration et conduisit en
fin de compte à la chute du socialisme en Europe.
Au chapitre XVI, « Des hommes avec qui on peut faire des
affaires », elle explique la participation de son
gouvernement à l’Initiative de défense stratégique.
La lancer fut, de son avis, la « décision la plus
importante » de Reagan : « elle s’avéra capitale dans la
victoire de l’Ouest durant la Guerre froide » ; elle imposa
« plus de tensions économiques et une plus grande
austérité » à la société soviétique et finalement ses
« implications technologiques et financières pour l’URSS
furent dévastatrices ».
Sous la tête de chapitre : « Réévaluer l’Union soviétique »,
elle décrit une série de concepts dont l’essence apparaît
dans un long passage où elle témoigne de ce complot brutal.
Je le cite textuellement :
« Début 1983, les Soviétiques doivent avoir fini par se
rendre compte que leur jeu de manipulation et d’intimidation
allait bientôt s’achever. Les gouvernements européens
n’étaient pas disposés à tomber dans leur piège, autrement
dit la proposition d’une "zone exempte d’armes nucléaires"
en Europe, et ils poursuivirent leurs préparatifs pour
déployer les missiles de croisière et Pershing. En mars, le
président Reagan annonça que les Etats-Unis préparaient une
Initiative de défense stratégique (IDS) dont les
conséquences technologiques et financières pour l’URSS
seraient dévastatrices.
« […] Je n’avais pas le moindre doute qu’il avait tout à
fait raison d’insister sur ce programme. Vu
rétrospectivement, il est maintenant clair pour moi que la
décision originale de Ronald Reagan au sujet de l’Initiative
de défense stratégique fut la plus importante de son
administration.
« Quand nous formulâmes notre approche de l’Initiative de
défense stratégique, je tins compte de quatre éléments
différents. Le premier fut la science en soi.
 |
| Estados Unidos impuso a la URSS una brutal competencia militar con un extraordinario costo económico. |
« En lançant l’Initiative de défense stratégique, les
Etats-Unis visaient à mettre au point une nouvelle défense
bien plus efficace contre les missiles balistiques.
« Ce concept de défense reposait sur la capacité d’attaquer
les missiles stratégiques lancées à n’importe quel moment de
leur vol, depuis la phase d’impulsion quand le missile et
toutes ses ogives et tous ses leurres sont encore ensemble
jusqu’au point de rentrée dans l’atmosphère terrestre en
route vers la cible.
« Le second élément à prendre en considération étaient les
accords internationaux en vigueur qui limitaient le
déploiement d’armes dans l’espace et les systèmes de
missiles antimissiles balistiques. Le Traité sur la
limitation des systèmes de missiles antimissiles balistiques
de 1972, amendé par un Protocole en 1974, permettait aux USA
et à l’URSS d’installer un système de missiles antimissiles
balistiques statique doté de jusqu’à cent vecteurs pour
défendre ses propres missiles balistiques intercontinentaux.
« Le Foreign Office et le ministère de la Défense
britanniques avaient toujours insisté sur l’interprétation
la plus étroite possible de cette question, tandis que les
USA jugeaient, à juste titre de mon point de vue, qu’une
telle interprétation aurait tué l’Initiative de défense
stratégique dans l’oeuf. J’ai toujours tâché de prendre mes
distances avec cette phraséologique, laissant clairement
entendre en public et en privé que seul des essais réussis
permettraient de dire en fin de compte si ce système était
viable ou non. Sous ce jargon, ce point apparemment
technique était en fait une question de simple bon sens. Il
se convertirait néanmoins en point de démarcation entre les
Etats-Unis et l’Union soviétique au sommet de Reykjavik, de
sorte qu’il prit beaucoup d’importance.
« Le troisième élément en jeu fut la capacité relative des
deux parties en matière de défense contre les missiles
balistiques. Seule l’Union soviétique possédait un système
antimissiles balistiques (connu comme GALOSH) aux environs
de Moscou et qu’elle était en train de perfectionner. Les
Etats-Unis n’avaient jamais mis en place un système
équivalent.
« Les Soviétiques étaient aussi plus en avance en matière
d’armes antisatellites. Ils avaient donc pris un avantage
inacceptable dans tout ce domaine, et c’était là un argument
de poids.
« Le quatrième élément était l’importance de l’Initiative de
défense stratégique en matière de dissuasion. Au départ,
j’avais assez sympathisé avec la philosophie qui
sous-tendait le Traité sur la limitation des systèmes de
missiles antimissiles balistiques, à savoir que plus la
défense contre les missiles nucléaires serait ultramoderne
et efficace, et plus il serait énormément coûteux de
développer la technologie des armes atomiques. J’avais
toujours cru à une version, assortie de légères conditions,
de la doctrine connue comme la "destruction réciproque
assurée" (MAD selon le sigle en anglais). La menace de ce
que je préfère appeler la "destruction inacceptable » que
provoquerait un échange nucléaire était telle que les armes
atomiques constituaient un facteur de dissuasion efficace
contre la guerre non seulement nucléaire, mais aussi
classique.
« J’eus tôt fait de voir que l’Initiative de défense
stratégique ne minerait pas la dissuasion nucléaire, mais
qu’elle la renforcerait. A la différence du président Reagan
et d’autres membres de son administration, je n’ai jamais
cru que l’Initiative de défense stratégique pourrait offrir
une protection totale, mais elle permettrait en tout cas aux
missiles étasuniens de survivre en quantité suffisante à une
première frappe des Soviétiques.
« C’est la question de l’Initiative de défense stratégique
qui domina mes conversations avec le président Reagan et les
membres de son administration quand je me rendis à Camp
David le samedi 22 décembre 1984 pour les informer des mes
entretiens préalables avec M. Gorbatchev. Ce fut la
première fois que j’entendis le président Reagan en parler.
Et il le fit avec passion. Il était à son point le plus
idéaliste. Il souligna que l’Initiative de défense
stratégique serait un système défensif et que les Etats-Unis
n’avaient pas l’intention d’obtenir un avantage unilatéral.
Qui plus est, dit-il, si l’Initiative réussissait, il était
prêt à l’internationaliser pour la mettre au service
d’autres pays, et il avait dit la même chose à M. Gromyko.
Il réaffirma son objectif à long terme d’éliminer totalement
les armes atomiques.
« Ces remarques me rendirent nerveuse. J’étais horrifiée à
la pensée que les Etats-Unis étaient prêts à jeter
par-dessus bord l’avantage si difficilement acquis en
matière de technologie en la mettant à la disposition de
tout le monde.
« Ce que j’écoutai, maintenant que nous discutions des
probabilités réelles plutôt que d’une conception large,
était rassurant. Le président Reagan ne fit pas semblant de
croire que les Etats-Unis savaient déjà où conduiraient les
recherches, mais il souligna – en plus de ses arguments
antérieurs en faveur de l’Initiative de défense stratégique
– que si l’Union soviétique voulait suivre le rythme des
Etats-Unis, elle devrait s’imposer des contraintes
économiques. Il argua qu’il était pratiquement impossible de
savoir jusqu’où le gouvernement soviétique pourrait
entraîner son peuple sur le chemin de l’austérité.
« Tout en conversant avec Bud McFarlane, le conseiller à la
sécurité nationale, je notai les quatre points qui me
semblaient les plus cruciaux.
« Mes fonctionnaires y introduiraient ensuite les détails.
« Le président et moi décidâmes d’un texte exposant notre
politique.
« La section principale de ma déclaration signalait :
J’ai dit au président que j’étais fermement convaincue que
le programme de recherche sur l’Initiative de défense
stratégique devait se poursuivre. Les traités existant
entre les Etats-Unis et l’Union soviétique autorisent bien
entendu les recherches, et nous savons que les Russes ont
déjà un programme dans ce sens ; de l’avis des Etats-Unis,
ils ont d’ailleurs dépassé ce stade. Nous sommes convenus de
quatre points : 1) L’objectif des Etats-Unis, de l’Ouest,
n’était pas d’obtenir la supériorité, mais de maintenir
l’équilibre en tenant compte des progrès soviétiques. 2) Le
déploiement en rapport avec l’Initiative de défense
stratégique, compte tenu des obligations qu’imposent les
traités, devrait faire l’objet de négociation. 3) L’objectif
général est de renforcer, non de miner, la dissuasion. 4)
Les négociations entre l’Est et l’Ouest doivent tendre à
garantir la sécurité à partir de niveaux réduits des
systèmes offensifs de deux côtés. Tel sera l’objectif des
négociations qui ont repris entre les Etats-Unis et l’Union
soviétique sur le contrôle des armements, ce dont je me
félicite.
« J’appris plus tard que George Schultz, le secrétaire d’Etat,
jugeait que mon texte impliquait une trop grande concession
de la part des Américains, mais ceci nous offrait en fait,
tant à eux qu’à nous, une ligne claire et défendable, et
aidait à rassurer les membres européens de l’OTAN. Une
journée de travail très productive. »
 |
|
El libro Legado de Cenizas, de Tim Weiner, una investigación sobre los programas secretos de Estados Unidos. |
Plus loin, sous la tête de chapitre : « Visite à Washington,
février 1985 », Margaret Thatcher écrit :
« Je me suis rendu de nouveau en visite à Washington en
février 1985. Les négociations sur les armements entre les
Américains et l’Union soviétique avaient repris, mais
l’Initiative de défense stratégique restait une source de
polémique. Je devais m’adresser à l’ensemble du Congrès le
mercredi 20 février dans la matinée et j’avais apporté avec
moi de Londres une statue en bronze de Winston Churchill qui
avait eu l’honneur de cette même invitation de nombreuses
années auparavant. Je bûchais mon allocution avec ardeur.
Et j’utiliserais le téléprompteur pour la prononcer. Je
savais que le Congrès avait écouté le "Grand Communicateur"
prononcer des discours impeccables et que mon auditoire
serait exigeant. Je décidai donc de m’exercer à sa lecture
jusqu’à ce que je fusse en mesure d’avoir l’intonation et
l’inflexion correctes. Parler à partir d’un téléprompteur,
dois-je ajouter, est un technique tout à fait différente de
celle des notes. De fait, le président Reagan me prêta le
sien que j’avais ramené à l’ambassade britannique où je
logeais. Harvey Thomas, qui m’accompagnait, l’obtint et,
oubliant le décalage horaire, je m’exerçai jusqu’à quatre
heures du matin. Je ne me couchai pas, et débutai la
nouvelle journée de travail par mon habituel café noir et
mes comprimés de vitamines, puis je concédai des interviews
à la télévision à partir de sept heures moins le quart ; je
passai chez la coiffeuse et je fus prête à dix heures et
demi pour partir au Capitole. Je profitai de cette
allocution, où j’abordai longuement les questions
internationales, pour appuyer fortement l’Initiative de
défense stratégique. Son accueil fut fabuleux.
« M. Tchernenko mourut le mois suivant (mars 1985), et M.
Gorbatchev lui succéda sans trop de retard, ce qui est
notable, à la tête de l’Union soviétique. J’assistai une
fois de plus à des funérailles à Moscou ; il faisait même
plus froid qu’à celles de Youri Andropov. M. Gorbatchev
devait recevoir une grande quantité de dignitaires
étrangers. Mais je conversai avec lui pendant presque une
heure au Kremlin, dans le salon Sainte-Catherine.
L’atmosphère était plus compassée qu’à Chequers [la
résidence d’été officielle des premiers ministres
britanniques depuis 1921], et la présence silencieuse,
sardonique, de M. Gromyko n’arrangeait rien. Mais je pus lui
expliquer les implications de la politique dont j’avais
convenu avec le président Reagan en décembre de l’année
antérieure à Camp David. Il était clair que l’Initiative de
défense stratégique constituait alors la principale
préoccupation des Soviétiques en matière de contrôle
d’armements. M. Gorbatchev apporta, comme nous l’avions
espéré, un nouveau style au gouvernement soviétique. Il
parlait ouvertement de l’état désastreux de l’économie
soviétique, même s’il faisait encore fond à cette époque sur
les méthodes associées à la campagne de M. Andropov en vue
d’une plus grande efficacité plutôt que sur une réforme
radicale. Nous en eûmes un exemple dans les mesures
draconiennes qu’il prit contre l’alcoolisme. Mais à mesure
que l’année avançait, aucun signe d’amélioration des
conditions en Union soviétique ne nous parvint. De fait,
comme le signalait notre nouvel et grand ambassadeur à
Moscou, Brian Cartledge, qui avait été mon secrétaire privé
sur les relations extérieures quand j’étais devenue Premier
ministre pour la première fois, dans l’un de ses premiers
rapports, il était question de "confiture demain et, en
attendant, pas de vodka aujourd’hui".
« Les relations de la Grande-Bretagne avec l’Union
soviétique se refroidirent à la suite des expulsions – que
j’autorisai – de fonctionnaires soviétiques qui faisaient de
l’espionnage.
« Le président Reagan et M. Gorbatchev eurent leur première
réunion en novembre, à Genève. Les résultats en furent
maigres – les Soviétiques insistaient pour lier les armes
nucléaires stratégiques à l’arrêt des recherches relatives à
l’Initiative de défense stratégique – mais une sympathie
personnelle se noua vite entre les deux dirigeants. Certains
s’étaient inquiétés que le jeune et adroit homologue
soviétique du président Reagan puisse se montre plus habile
que lui. Mais il n’en fut rien, car Ronald Reagan avait eu
une très grande expérience dans ses premières années comme
président du syndicat des artistes de cinéma quand il avait
mené des négociations sur des bases réalistes. Et nul
n’était plus réaliste que M. Gorbatchev.
« En 1986, M. Gorbatchev se montra très subtil dans l’art
d’exploiter l’opinion publique occidentale en lui présentant
des offres tentantes, mais inacceptables, sur le contrôle
des armements. Les Soviétiques ne dirent pas grand-chose du
lien entre Initiative de défense stratégique et réduction
des armes nucléaires. Mais ils n’avaient aucune raison de
croire que les Américains étaient disposés à suspendre ou à
arrêter les recherches sur l’Initiative de défense
stratégique. A la fin de l’année, il fut décidé que le
président Reagan et M. Gorbatchev – accompagnés de leurs
ministres des affaires étrangères – se rencontreraient à
Reykjavik, en Islande, pour discuter d’offres de fond.
« Le fait est que nous ne pouvions pas, nous, cesser les
recherches sur de nouveaux types d’armements. Nous devions
être les premiers à les obtenir. Il est impossible de
stopper la science : ce n’est pas parce que vous l’ignorez
qu’elle s’arrêtera.
« On peut estimer, vu rétrospectivement, que le Sommet de
Reykjavik, qui se tint durant le week-end des 11-12 octobre
[1986], eut une signification totalement différente de celle
que la plupart des observateurs lui attribua à l’époque. On
avait préparé un piège aux Américains. Les Soviétiques y
firent des concessions toujours plus grandes : ils
acceptèrent pour la première fois que les forces de
dissuasion britannique et française soient exclues des
négociations sur les armes atomiques à moyenne portée ; et
que les réductions des armes nucléaires stratégiques en
laissent à chaque partie des quantités égales – et non pas
seulement une réduction en pourcentage, ce qui aurait laissé
un net avantage aux Soviétiques. Ils firent aussi des
concessions significatives en ce qui concernait les chiffres
des forces nucléaires à moyenne portée. Quand le Sommet
touchait à sa fin, le président Reagan proposa un accord :
tout l’arsenal d’armes nucléaires stratégiques –
bombardiers, missiles de croisière et missiles balistiques à
longue portée – serait réduit de moitié dans un délai de
cinq ans, et les plus puissantes, les missiles balistiques
stratégiques, seraient éliminées dans un délai de dix. M.
Gorbatchev était encore plus ambitieux : il souhaitait que
toutes les armes atomiques stratégiques soient éliminées à
la fin du délai de dix ans.
« Mais soudain, tout à la fin, le piège se referma. Le
président Reagan avait accepté que, durant ce laps de dix
ans, les deux parties ne résilieraient pas le Traité sur la
limitation des systèmes de missiles antimissiles
balistiques, même si les mises au point et les essais
compatibles avec ses clauses étaient autorisés. »
Mais Reagan fut victime d’une étrange amnésie au sujet de ce
qui servit de détonateur à la brutale concurrence militaire
qu’on imposa à l’URSS à un coût économique extraordinaire.
Son fameux journal ne dit absolument rien du dossier
Farewell. Dans ses notes quotidiennes de cette année-là,
parlant de son séjour à Montebello (Canada), Ronald Reagan
écrit :
« Dimanche 19 juillet (1981)
« L’hôtel est un merveilleux ouvrage d’architecture, tout
fait de troncs. La plus grande cabane de troncs au monde.
« J’ai eu un tête-à-tête avec le chancelier Schmidt (le chef
du gouvernement allemand). Il était vraiment déprimé et
pessimiste au sujet du monde.
« J’ai eu ensuite une réunion avec le président Mitterrand,
je lui ai expliqué notre programme économique et que nous
n’avions rien à voir avec les taux d’intérêt élevés.
« Ce soir, nous n’avons dîné que tous les huit. Les sept
chefs d’Etat et le président de la Communauté européenne. Ça
s’est converti en fait en une conversation à bâtons rompus
sur les questions économiques, essentiellement à la suite
d’une suggestion de la Première ministre, Thatcher. »
Le résultat final de la grande conspiration contre l’Union
soviétique et de la folle et coûteuse course aux armements
qu’on lui imposa, alors qu’elle est mortellement blessée sur
le plan économique, George H. Bush, le premier président de
la dynastie, qui participa réellement à la Deuxième Guerre
mondiale, le raconte dans son prologue au livre de Thomas C.
Reed :
« La Guerre froide a été une bataille en faveur de l’âme
même de l’humanité. Une bataille en faveur d’un mode de vie
défini, d’une part, par la liberté, de l’autre, par la
répression. Je crois que nous avons déjà oublié combien elle
a été longue et dure, et combien nous avons parfois frôlé la
catastrophe nucléaire. Que cela ne soit pas arrivé témoigne
de l’honnêteté des hommes et des femmes de deux bords qui
restèrent sereins et firent ce qu’ils jugèrent correct à des
moments de crise.
« Ce conflit entre les superpuissances qui survécurent à la
Deuxième Guerre mondiale débuta à mon retour chez moi de la
guerre. En 1948, l’année où je conclus mes études à
l’université de Yale, les Soviétiques tentèrent d’interdire
l’accès de l’Ouest à Berlin, ce qui conduisit à la création
de l’OTAN et fut suivi du premier essai de la bombe atomique
par les Soviétiques ; le conflit devint sanglant avec
l’invasion de la Corée du Sud. Vinrent ensuite quatre
décennies d’affrontements nucléaires, de guerres où chaque
superpuissance soutenait le côté opposé et de privations
économiques.
« J’eus le privilège d’être le président des Etats-Unis
quand tout ceci termina. A l’automne 1989, les Etats
satellites commencèrent à se libérer et des révolutions pour
la plupart pacifiques s’étendirent en Pologne, en Hongrie,
en Tchécoslovaquie et en Roumanie. Quand le mur de Berlin
s’effondra, nous savions que la fin était proche.
« Deux années devaient encore s’écouler pour que disparaisse
l’empire de Lénine et de Staline. Je reçus la bonne nouvelle
grâce à deux appels téléphoniques. Le premier m’arriva le 8
décembre 1991, quand Boris Eltsine me téléphona depuis un
pavillon de chasse proche de Brest, en Biélorussie. Réélu
récemment président de la République russe, il avait eu une
réunion avec Léonide Kravtchouk, le président ukrainien, et
Stanislaw Chouchkievitch, le président biélorusse. "Un
événement très important vient de survenir aujourd’hui dans
notre pays », me dit Eltsine. "J’ai tenu à vous informer
moi-même avant que vous l’appreniez par la presse. " Et il
me donna alors la nouvelle : les présidents russe,
biélorusse et ukrainien avaient décidé de dissoudre l’Union
soviétique.
« Deux semaines plus tard, un second appel me confirma que
l’ancienne Union soviétique allait disparaître. Mikhaïl
Gorbatchev entra en contact avec moi à Camp David, le matin
de Noël 1991. Il nous souhaita un joyeux Noël à Barbara et à
moi, puis entreprit de résumer ce qu’il était arrivé dans
son pays : l’Union soviétique avait cessé d’exister. Il
venait de se présenter à la télévision nationale pour le
confirmer et avait cédé le contrôle des armes nucléaires
soviétiques au président russe. "Vous pouvez profiter d’une
tranquille veillée de Noël", nous dit-il. Voilà comment
tout prit fin. »
Un article publié dans The New York Times atteste que
l’opération recourut à presque toutes les armes aux mains de
la CIA : guerre psychologique, sabotages, guerre économique,
tromperie stratégique, contre-espionnage, guerre
cybernétique, tout ceci en collaboration avec le Conseil de
sécurité nationale, le Pentagone et le FBI. Elle détruisit
la puissante équipe d’espionnage soviétique, lésa l’économie
et déstabilisa l’Etat dans ce pays. Ce fut un franc succès.
Si ç’avait été l’inverse (les Soviétiques faisant ça aux
Etasuniens), on pourrait très bien y voir un acte de
terrorisme.
On parle aussi de cette question dans un autre livre récent,
Legacy of Ashes.
The History of the CIA. La quatrième de couverture
informe : « Tim Weiner est un reporter du New York Times
qui a écrit pendant vingt ans sur les services de
renseignement étasuniens et a décroché le Prix Pulitzer pour
un ouvrage sur les programmes secrets de sécurité nationale.
Il s’est rendu en Afghanistan et dans d’autres pays pour
enquêter de première main sur les opérations secrètes de la
CIA. C’est son troisième livre.
Legacy of Ashes repose sur plus de cinquante
mille documents, provenant essentiellement des archives de
la CIA, et sur des centaines d’interviews d’anciens de cette
agence, dont dix directeurs. Il nous offre un panorama de la
CIA depuis sa création après la Deuxième Guerre mondiale, en
passant par ses batailles de la Guerre froide, jusqu’à sa
guerre contre le terrorisme engagée le 11 septembre 2001. »
L’article de Jeremy Allison, publié dans Rebelión en
juin 2006, et ceux de Rosa Miriam Elizalde, publiés les 3 et
10 septembre 2007, dénoncent ces faits en soulignant une
idée d’un des fondateurs du logiciel libre : « Plus les
technologies se complexifieront, et plus il sera difficile
de détecter des actions de ce genre. »
Rosa Miriam a publié deux petits articles d’opinion d’à
peine cinq pages chacun. Elle pourrait écrire, si elle le
voulait, un gros ouvrage. Je me la rappelle bien dès le jour
où, toute jeune journaliste, elle m’avait demandé, anxieuse,
rien moins qu’à une conférence de presse voilà plus de
quinze ans, si je pensais que nous pouvions résister à la
Période spéciale qui nous tombait dessus avec la disparition
de l’Union soviétique.
L’Union soviétique s’est effondrée avec perte et fracas.
Depuis, nous avons diplômé des centaines de jeunes dans
l’enseignement supérieur. Quelle autre arme idéologique
peut-il nous rester sinon un niveau de conscience
supérieur ! Nous l’avons eu quand nous étions un peuple
majoritairement analphabète ou semi-analphabète. Si vous
voulez connaître de vrais fauves, laissez prévaloir les
instincts chez l’être humain. Il y aurait bien des choses à
dire là-dessus.
Aujourd’hui, le monde est menacé par une crise économique
désolante. L’administration étasunienne emploie des
ressources économiques inimaginables pour défendre un droit
qui viole la souveraineté de tous les autres pays :
continuer d’acheter avec du papier-monnaie les matières
premières, l’énergie, les industries à technologie de
pointe, les terres les plus productives et les immeubles les
plus modernes de notre planète.
Fidel Castro Ruz
18 septembre 2007
18 h 37
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