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 Le dialogue des civilisations

Introduction par l'Auteur

Libro "El Diálogo de Civilizaciones"; Fidel Castro Ruz. Introducción por el autor. Discurso pronunciado en Río de Janeiro en la Conferencia de Naciones Unidas sobre Medio Ambiente y Desarrollo, el 12 de junio de 1992. Discurso pronunciado al clausurar la “Conferencia Mundial Diálogo de Civilizaciones. América Latina en el siglo XXI: Universalidad y Originalidad”, La Habana, 30 de marzo del 2005.

J’ai publié le 3 août dernier, sous le titre : Réflexions sur de dures mais évidentes réalités, un commentaire sur les prérogatives du pouvoir et sur son influence sur les êtres humains, citant aussi les raisonnements du général Léonide Ivachov, vice-président de l’Académie des questions géopolitiques de Russie, ex-secrétaire du Conseil des ministres de la Défense de la Communauté d’Etats indépendants et ex-chef du département de la coopération militaire du ministère de la Défense de la Fédération de Russie. Comme je le signalais alors, Ivachov était « quelqu’un de vraiment bien informé » dont il valait « la peine que notre peuple connaisse les points de vue ».

L’analyse du général Ivachov, parue dans une dépêche de presse de l’agence russe Ria Novosti du 24 juillet dernier, partait du fait que, selon lui, la principale arme politique des Etats-Unis était la dictature économique, financière, technologique et militaire qu’ils exercent dans l’arène mondiale contemporaine.

Je ne vais pas reprendre l’argumentaire du général Ivachov, qui finit par conclure que pour neutraliser ces visées d’hégémonie mondiale, il fallait ériger des pôles de pouvoir alternatif. Je veux simplement attirer l’attention sur l’une de ses principales assertions :

« Seule une alliance de civilisations pourrait s’opposer à l’Empire étasunien : la russe, dont l’orbite inclut la Communauté d’Etats indépendants (CEI), la chine, l’indienne, l’islamique et la latino-américaine. Il s’agit d’un espace immense où nous pourrions créer des marchés plus équitables, notre propre système financier à caractère stable, notre mécanisme de sécurité collective et notre philosophie, fondée sur la priorité du développement intellectuel de l’homme face à la civilisation occidentale moderne qui mise sur les biens matériels et mesure la réussite à l’aune des grandes demeures, des yachts et des restaurants. Notre mission est de réorienter le monde vers la justice et le développement intellectuel et spirituel. »

Ce concept d’ « alliance des civilisations », fondée sur la primauté des idées, m’a remis en mémoire une réunion internationale tenue dans notre pays en mars 2005 et intitulée : « Conférence mondiale sur le dialogue des civilisations. L’Amérique latine au XXIe siècle : universalité et originalité ».

Cette conférence, convoquée par le Conseil fondateur du Centre de la gloire nationale russe et organisée par le ministère de la Culture et l’Union des écrivains et des artistes de Cuba (UNEAC), avait réuni près de trois cents scientifiques et intellectuels, représentants d’organisations sociales et de médias, hommes politiques et personnalités religieuses de vingt-neuf pays, dont l’objectif principal était de riposter aux théories en vogue au sujet du « choc des civilisations » et reposant sur la nature sectaire de la mondialisation néolibérale qui prône un modèle unique, et d’y opposer la promotion du dialogue entre les peuples, les cultures, les religions et les Etats en vue de trouver des réponses communes aux problèmes clefs du monde contemporain.

J’avais été invité à clore cette Conférence le 30 Mars 2005 au palais des Congrès de La Havane.  Plutôt qu’une allocution, j’y avais improvisé une sorte de dialogue avec les invités à partir de leurs prises de position et de leurs questions et abordé des points qu’ils avaient analysés aux séances antérieures et d’autres points ayant à voir avec les objectifs de la Conférence.

Compte tenu de leur longueur, je n’avais jamais eu le temps de réviser mes propos et donc de les remettre à la presse. Stimulé par les affirmations du général Ivachov et par sa référence à l’alliance des civilisations, j’ai relu mon discours, m’étonnant du niveau où se situaient déjà nombre de mes idées et de mes inquiétudes actuelles.

Voilà pourquoi j’ai demandé qu’il soit imprimé. Le plus important à se rappeler, c’est que ces idées datent du 30 mars 2005, voilà presque deux ans et demi. Parlant alors à Rio de Janeiro de l’homme comme une espèce en danger d’extinction du fait de la destruction de ses conditions de vie naturelles, il y a bien plus de quinze ans, à présent ce danger est encore plus proche. De nouveaux problèmes non prévus, engendrés par la science, la technologie et le gaspillage impénitent du néolibéralisme, multiplient les risques politiques, économiques et militaires. Les idées essentielles du « dialogue des civilisations » incubaient déjà. Par conséquent, j'ai demandé que le discours alors prononcé à Rio de Janeiro, soit publié comme première partie de ce matériel. 

Fidel Castro Ruz

25 août 2007

 

DISCOURS PRONNOCÉ À RIO DE JANEIRO PAR LE COMMANDANT EN CHEF À LA CONFÉRÉNCE DE NATIONS UNIES SUR L'ENVIRONNEMENT ET LE DÉVELOPPEMENT, LE 12 JUIN 1992.

 

Monsieur le Président du Brésil, Fernando Collor de Mello ;

Monsieur le Secrétaire général des Nations Unies, Butros Ghali ;

Excellences :

Une espèce biologique importante court le risque de disparaître, et ce, à cause de la suppression rapide et progressive de ses conditions naturelles de vie.  Cette espèce, est l'homme.

Nous ne prenons conscience que maintenant du problème, lorsqu'il est presque trop tard pour l'empêcher.

Il faut souligner, que ce sont les sociétés de consommation  les responsables principales de l'atroce destruction de l'environnement. Elles ont leurs origines dans les anciennes métropoles coloniales et les politiques impériales, lesquelles du coup, ont engendré le retard et la pauvreté, dont souffrent à présent l'immense majorité de l'humanité.  Elles consomment les deux tiers de métaux et les trois quarts de l'énergie produits dans le monde, alors qu'elles ne concentrent que 20 pour 100 de la population mondiale.  Elles ont empoisonné les mers et les fleuves, contaminé l'air, épuisé et percé la couche d'ozone ; elles ont saturé l'atmosphère de gazes, qui modifient les conditions climatiques, dont nous commençons déjà à subir les effets catastrophiques.

Les forêts disparaissent, les déserts s'étendent, des milliers de tonnes de terre fertile chaque année se jettent dans la mer.  De nombreuses espèces disparaissent.  L'accroissement de la population et la pauvreté, nous mènent à déployer des efforts désespérés pour survivre, même au détriment de la nature.  Les pays du tiers monde ne peuvent pas en être responsables. Jadis colonies, nations exploitées et pillées, aujourd'hui,  par un ordre économique mondial injuste.

Interdire le développement à ceux qui en ont plus besoin, ne peut pas être la solution.  En effet,  tout ce qui favorise le sous-développement et la pauvreté, constitue aujourd'hui une violation flagrante à l'écologie.  Des dizaines d'hommes, de femmes, et d'enfants, en meurent chaque année au tiers monde, plus qu'au cours de chacune de deux guerres mondiales.  L'échange inégal, le protectionnisme et la dette extérieure, attaquent l'écologie et poussent la destruction de l'environnement.

Si l'on veut épargner l'humanité de cette autodestruction, il faut mieux distribuer les richesses et les technologies disponibles dans le monde.  Moins de luxe et moins de gaspillage dans une poignée de pays, afin qu'il y ait moins de pauvreté et moins de faim dans une grande partie de la Terre.  Il est nécessaire de mettre fin au transfert au tiers monde,  de mode de vies et d'habitudes de consommation,  qui ruinent l'environnement. La vie humaine doit être plus rationnelle. Il est indispensable d'instaurer un ordre économique international plus juste.  Les sciences doivent être mise au service du développement  soutenu sans pollution. C'est la dette écologique qui doit être payée et non la dette extérieure. C'est la faim qui doit disparaître et non l'homme. 

Puisque les dites menaces du communisme sont disparues, il n'y a plus de prétextes pour la guerre froide, pour des courses aux armements, ni des dépenses militaires.  Qu'empêche-t-il donc d'allouer,  dans l'immédiat,  ces ressources, pour promouvoir le développement du tiers monde et  lutter contre la menace de destruction écologique de la Planète ?

Les égoïsmes doivent cesser, les hégémonismes doivent cesser, l'insensibilité, l'irresponsabilité et le mensonge doivent cesser.  Demain il sera trop tard pour faire ce qu'on aurait du faire il y a longtemps.

Merci (Ovation)

 

ALLOCUTION PRONONCÉE PAR LE COMANDANT EN CHEF FIDEL CASTRO RUZ, À LA CLÔTURE DE ¨ LA CONFÉRENCE INTERNATIONALE DIALOGUE DES CIVILISATIONS. L’AMÉRIQUE LATINE AU XXIe SIÈCLE : UNIVERSALITÉ ET ORIGINALITÉ ¨. PALAIS DES CONGRÈS DE LA HAVANE. LE 30 MARS 2005

Chers amis

Je parle de tous les invités, qu’ils viennent d’autres pays ou de Cuba. Je dois vous avouer que le mot « étranger » ne me plaît pas ; c’est un peu comme si je disais : « Chers êtres étranges » en m’adressant à vous.

            Sans doute ai-je rarement eu l’occasion – qui est aussi un défi – de rencontrer un groupe comme le vôtre. En fait, je devrais  être un devin pour savoir de quoi parler. J’ai la réputation de beaucoup parler, de m’étendre parfois trop, ce qui n’est pas mon intention cet après-midi, même si les intentions ne coïncident pas  toujours avec les résultats (rires)… Je regrette de ne pas avoir participé à vos débats, ce qui m’aurait beaucoup intéressé, mais j’ai eu en tout cas la chance de recevoir un résumé de vos activités et des différentes interventions.  

            La première chose que je tiens à faire, en tout cas, c’est féliciter  ceux qui ont eu l’initiative d’organiser une réunion comme celle-ci et de la baptiser d’un nom aussi suggestif : dialogue des civilisations.

            Si l’on ne connaissait pas déjà quelques-unes de vos réunions ou le contenu de vos tâches, on pourrait penser qu’il s’agit d’un groupe de gens désireux d’échanger des impressions philosophiques ou d’employer son temps à des échanges et à des réflexions intéressantes.

            Je pense, d’après ce que j’ai lu, que la teneur de votre dialogue est bien plus élevée et profonde que ce qu’on pourrait imaginer à partir du titre. Vous avez vraiment participé, me semble-t-il, à un dialogue que je ne sais trop comment qualifier : entre les civilisations ou pour les civilisations.

            Il faudrait d’ailleurs remonter au concept de « civilisation » et commencer par se poser la question : que sont les civilisations ? Quand j’étais un gamin et que j’allais à l’école  – ce qui n’est pas si vieux que ça (rires), il me semble que c’était hier – j’entendais déjà parler des premiers concepts au sujet du monde, de l’histoire, et l’on me disait que notre monde était civilisé, et que les Européens étaient même venus ici sur ce continent pour nous apporter la civilisation.

            On disait aussi qu’ils étaient partis en Afrique pour civiliser les Africains, et aussi vers le Pacifique, et vers l’océan Indien pour civiliser les Indiens, les Indonésiens, et un peu plus loin, jusqu’en Chine pour civiliser les Chinois.

            Ce n’est pas d’hier que nous avons tous entendu parler de ça. Quand j’étais gamin, j’entendais aussi beaucoup parler de Marco Polo, de ses voyages en Chine. Et l’on sait qu’il existait une civilisation chinoise depuis belle lurette, de même qu’il existait une civilisation indienne, et une civilisation du côté de l’Euphrate, plusieurs civilisations en Mésopotamie ; et tout ceci existait, ce qui est le plus curieux, avant la civilisation grecque et la civilisation romaine, et avant la civilisation européenne.

            Un jour, au cours d’une visite en Afrique du Sud, on m’a invité dans un village où l’on avait érigé une statue à un enfant qui était mort durant une protestation contre l’apartheid. Et je réfléchissais là : quand il existait déjà une civilisation en Afrique, à plusieurs endroits d’Afrique, les tribus barbares erraient encore de ci et de là en Europe.

            Nous savons tous que Jules César a tiré beaucoup de sa gloire en combattant avec ses légions les tribus barbares allemandes et qu’après avoir dominé les tribus barbares franques, il a conquis les Gaules – la fameuse guerre des Gaules – et qu’il est même arrivé jusqu’aux îles qui sont maintenant la Grande-Bretagne. Il y a même érigé un mur. Parce qu’il semble n’avoir pas pu dominer totalement certaines gens, et il a construit une muraille ! L’Europe. Je ne suis pas contre les Européens, n’allez pas croire : au contraire, je suis en faveur de la paix entre tous (rires) et du respect de la dignité de tous, et je respecte donc la dignité des Européens. Mais j’évoque l’histoire et je réfléchissais. Ainsi, par exemple, quinze siècles après la conquête de la Gaule par Jules César, les Espagnols – mes parents en partie – sont arrivés au Mexique et sont tombés, je pense, sur une civilisation, sur une ville qui était bien plus grande que n’importe quelle ville européenne de l’époque, sur Tenochtitlán, la capitale des Aztèques, une ville construite sur un lac, un chef-d’œuvre de génie civil, avec une agriculture prospère, développée. Elle comptait plus d’habitants et était plus grande que Paris, que Madrid, que Lisbonne et que tous ces endroits-là. Et les Espagnols sont partis conquérir le Mexique et lui apporter la civilisation.

            L’un des prétextes, selon ce que j’ai lu chez l’un des chroniqueurs de l’époque, Bernal Díaz del Castillo, c’est qu’il fallait les civiliser parce qu’ils faisaient des sacrifices humains. Eh bien, s’il fallait civiliser tous les gens qui  font des sacrifices humains, il y aurait encore bien des gens à civiliser dans le monde !

            Il faudrait civiliser, je pense, ceux qui bombardent des villes, ceux qui terrorisent des millions d’hommes, de femmes et d’enfants. Et qui parlent ensuite de pertes civiles. Des pertes civiles, il y en a toujours dans les bombardements. Les Russes le savent mieux que quiconque. Parce que les Russes ont connu les bombardements sur Leningrad, les attaques surprise. Les Russes n’ont pas oublié ce 21 juin, quand les troupes d’Adolf Hitler, utilisant des milliers et des milliers d’avions, des centaines de divisions blindées parfaitement armées, des dizaines de milliers de chars d’assaut et de canons, ont attaqué par surprise et sans préavis ce « trou perdu » qu’était alors l’Union soviétique, et ces divisions ont foncé à toute allure, certaines sur Leningrad, d’autres tout droit sur Moscou et d’autres encore vers le Sud, sur Kiev.

            Ceux d’entre nous qui avons eu la possibilité de connaître et d’admirer les grandes prouesses du peuple russe, nous savons à quelles terribles adversités il a dû faire face soudainement, en quelques heures, alors que les soldats étaient en permission dans cette fameuse citadelle de Brest-Litovsk qui s’est défendue ensuite si courageusement et si héroïquement, malgré la surprise. Quand on étudie ces événements, on constate quelque chose qui dit beaucoup des valeurs historiques du peuple russe : alors que partout ailleurs, la nouvelle de chars ennemis sur les arrières impliquait que les armées levaient les bras en l’air et hissaient le drapeau blanc, les Russes, eux, ne se rendaient pas, les Russes ne hissaient pas le drapeau blanc.

            Et on se prend à réfléchir : que se serait-il passé si ce peuple avait été mobilisé, si l’armée russe et ses alliés avaient été en alerte de combat ? Nous autres, un tout petit pays, une petite île à côté du puissant voisin, combien de fois n’avons-nous pas dû prévoir des dangers et nous mettre en alerte de combat, parce que nous sommes décidés à ce que jamais personne ne puisse nous surprendre et nous attaquer à l’improviste ? Je ne vais pas fouiller dans l’Histoire ni parler de responsabilités, mais le fait est que si le peuple soviétique et ses forces armées avaient été mobilisés, je sais très bien où aurait pris fin la Deuxième Guerre mondiale : pas à Berlin, mais à Lisbonne. J’ose le dire en toute responsabilité. J’y ai pensé bien des fois, parce que j’ai lu bien des livres sur l’histoire de cette guerre écrits par des gens d’un bord et de l’autre. Nous savons tous que des millions et des millions d’hommes et de femmes sont morts. On a parlé de quinze, puis de vingt, puis de vingt-sept millions de citoyens de cet Etat multinational soviétique. La Russie était alors et reste encore en grande partie, bien entendu, un grand Etat multinational. Toujours est-il que des dizaines de millions de personnes sont mortes, je pense, à cause de cette imprévoyance.

            Je ne sais combien de livres on a publiés dans notre pays. Quand de graves dangers nous menaçaient, nous recourrions même à la grande littérature héroïque des Russes. Et des centaines de milliers d’exemplaires ont été édités pour inspirer à notre peuple l’idée que quand un peuple lutte et résiste, il peut vaincre n’importe quelle difficulté.

            Je veux dire par là que cet héroïsme des Russes n’a pas été pour nous quelque chose du genre d’héroïsme au sujet duquel nous aurions lu, comme ceux de Maguncia et de Sagonte qui ont lutté face aux troupes romaines jusqu’au dernier homme, jusqu’à l’extermination de la population, mais que nous avons vécu ensemble une partie de cette histoire, une partie difficile : vous, les Russes, vous l’aviez vécu avant, et nous autres,  nous l’avons vécue ensuite, parce que nous avons été constamment menacés d’invasions. Menacés non par l'île Caïmans, qui se trouve au sud de Cuba, qui mesure quelques kilomètres carrés et qui doit avoir de 8 000 à 10 000 habitants, mais bel et bien par le pays qui fait huit, ou neuf ou dix millions de kilomètres carrés, compte presque trois cent millions d’habitants et est la puissance qui a prévalu ces soixante dernières années des points de vue technique, économique et militaire, la superpuissance étasunienne. C’est un gros danger.

            Et nous nous inspirions des exploits du peuple soviétique, je dois le dire sans crainte de prononcer ce mot. Mais nous savons que l’âme de cette résistance, l’axe de cette résistance, le centre de cette résistance, c’était le peuple russe, sans vouloir diminuer en quoi que ce soit l’héroïsme des autres peuples qui se sont battus aux côtés des Russes.

            Retamar a parlé de l’invasion de la Russie par les armées de Napoléon. Napoléon avait été révolutionnaire, un représentant de la grande Révolution française, un génie militaire, indiscutablement, mais un génie militaire issue d’une Révolution : sans la Révolution française, il n’y aurait pas eu de génie militaire. Napoléon, sur sa petite île de Corse, aurait vécu ce qu’il lui aurait échu de vivre à cette époque, et personne n’aurait entendu parler de lui. Mais il y a eu une grande révolution, avec des luttes, des interventions, des invasions, tout le monde le sait. Et des chefs, de nombreux chefs sont sortis du peuple. C’est du peuple que sortent les chefs, surtout dans les grandes crises sociales.

            Ce ne sont pas les hommes qui font l’Histoire, c’est l’Histoire qui fait les hommes ou les figures ou les personnalités. Les hommes interprètent d’une manière ou d’une autre les événements, mais ils sont des enfants de l’Histoire. Sans ces processus historiques – et je vois là-bas l’ambassadeur du Venezuela, notre ami Adán, qui porte le nom du premier être vivant ayant habité cette planète et qui représente le pays de Bolívar – sans ces événements historiques,  on ne connaîtrait pas aujourd’hui le nom de Bolívar.

            C’est la grande crise, l’occupation de l’Espagne par Napoléon, la mise sur le trône d’un roi français, d’un frère – je crois qu’il était à moitié sot – du grand empereur qui a entraîné une rébellion en tant qu’acte, en premier lieu, de loyauté à l’ancien roi, non de la part de Bolívar, mais de la part de cette société qui était dominée alors par les secteurs les plus riches.

            En tout cas, sans ces événements historiques, sans cette révolution, personne ne connaîtrait aujourd’hui le nom de Bolívar si celui-ci était né trente ans avant ou trente ans après. On ne connaîtrait pas non plus le nom de Martí ni ceux de nombreuses grandes figures historiques dont le renom est provenu, non tant de leurs mérites que des événements historiques. Je peux en dire autant de tous les grands personnages. Martí, voyez le moment où il naît ; il était le fils d’un militaire espagnol, son père et sa mère étaient des Espagnols, et il naît doté d’une énorme sensibilité, il naît sur cette terre-ci à un moment de crise. Les grands événements historiques sont donc le produit des crises.

            Si je le dis, c’est parce que l’histoire – il existe bien des interprétations de l’histoire, c’est vrai – est faite de séries d’événements et qu’elle avance par étape. L’histoire dont je vous parlais, l’histoire de ces civilisations qui sont apparues avant la grecque et la romaine nous apprend bien des choses.

            Je pense que l’histoire de l’homme est l’histoire des guerres, l’histoire des conquêtes, l’histoire de la domination de peuples par d’autres, de groupes par d’autres. Les empires ont surgi à un moment donné, mais l’empire romain n’a pas été le premier. Il y a eu de empires avant. En Chine, par exemple. La fameuse armée de terre cuite que les Chinois ont déterrée est impressionnante par ce qu’elle reflète en tant qu’avancées sur les plans de l’art, de la culture, de la technique, de la civilisation.

            Il y a eu des empires en Asie. L’empire perse a été bien antérieur à l’empire romain, antérieur même au fameux empire d’Alexandre. A un moment donné,  Alexandre organise des armées – en fait, c’est son père qui les a organisées – et se lance très jeune à la conquête de l’Asie mineure et de tous les pays de la région. Ces armées se battaient contre un empereur perse. Je crois qu’il a détruit Persépolis. On dit qu’il y a apporté la civilisation grecque. Il est si curieux d’entendre que la civilisation grecque a pu inspirer la destruction d’une cité comme Persépolis, dont on a découvert des restes et qui a dû être sans doute une merveille. La civilisation mésopotamienne a aussi été détruite. Nul ne sait ce qu’il est advenu des fameux jardins suspendus dont il ne nous reste que de vagues idées.

            Une invasion après l’autre. L’Europe a été envahie par des vagues incessantes de tribus dites barbares qui ont fini par liquider l’empire romain, surtout que les légions romaines cessèrent  de l’être à un moment donné pour être constituées par des soldats de ces tribus barbares. Bien entendu, de grandes valeurs ont vu le jour à chaque étape et à toutes les époques. Ainsi les philosophes qui sont apparus avant notre ère, les philosophes grecs. On dit qu’Aristote a été le précepteur d’Alexandre le Grand. C’est en tout cas ce que racontent des histoires écrites par de vrais érudits qui ont connu les mœurs de cette époque : Aristote aurait été le précepteur du fils de Philippe de Macédoine.

            Bref, chaque étape a créé des valeurs, des cultures qui se sont ajoutées les unes aux autres. Mais, de toute façon, quand on parle de civilisations, on ne peut ignorer la civilisation maya, qui avait des connaissances de l’espace, ou la civilisation aztèque, ou la civilisation inca, ou les civilisations pré-incaïques.

            J’ai conversé avec des hommes éminents comme Heyerdalh, le fameux explorateur du Kon-Tiki qui s’est consacré à l’étude de ces anciennes civilisations et qui a beaucoup travaillé au Pérou. Il me racontait qu’il y avait des choses et des structures qu’on ne pouvait noter qu’à une altitude de deux ou trois mille mètres, dans la plaine, des constructions qui étaient des œuvres de génie civil, fruit de connaissances dans ce domaine que l’Europe ignorait quand elle a conquis ce continent. Ainsi donc, l’Europe nous a apporté ces civilisations de là-bas. Jusqu'à quand nous a-t-elle conquis ? Presque jusqu’à aujourd’hui. Et si je dis « presque », c’est que beaucoup de nous sont encore conquis et dominés par des civilisations qui se sont imposés sur les restes de celles qui existaient sur ce continent-ci. Ce qui ne veut pas dire que j’ignore les grandes valeurs que les conquistadores ont apportées, parce que toutes les civilisations ont créé des valeurs.

            Le hic, c’est que ces civilisations se sont affrontées mutuellement. Quand j’écoute cette expression : « dialogue des civilisations », il me vient à l’esprit l’idée d’un cumul de valeurs, l’idée d’un ajout des valeurs de toutes les civilisations. C’est comme lorsque vous parlez d’alphabétisation. Alphabétiser revient à inculquer aux ignorants les valeurs qu’ils n’ont pas pu connaître faute d’un maître, faute d’une école. Alphabétiser, c’est donc transmettre ces valeurs. Oui, mais alors, une question se pose : quelles valeurs transmettons-nous donc ?

            J’ai écouté avec émotion quand vous parliez de dire adieu au chauvinisme, de dire adieu au chauvinisme borné, de dire adieu aux haines, de dire adieu aux intolérances, de dire adieu aux préjugés. Il s’agit en effet d’apporter aux gens tout ce que toutes les cultures et toutes les civilisations et toutes les religions ont de bon, de les éduquer dans une éthique universelle vraiment nécessaire en ce monde néolibéral globalisé qui a fini par globaliser l’égoïsme, par globaliser les vices, par globaliser la soif de consommation, par globaliser les tentatives de s’emparer des ressources d’autrui, de réduire les autres à l’esclavage.

            On dit que l’esclavage remonte aux temps primitifs, à l’époque où les hommes se sont rendus compte, quand ils avaient atteint une certaine productivité, qu’il valait mieux conserver les prisonniers plutôt que de les tuer pour qu’ils puissent produire pour eux-mêmes et pour les autres. Il y a sans doute beaucoup de vérité là-dedans. Toujours est-il que l’esclavage existe depuis des milliers d’années.

            On dit que le passage de l’esclavagisme romain au féodalisme en Europe a été un grand pas en avant, à l’époque qu’on appelle le Moyen-Age, jusqu’au jour où on nous a découverts ici… Je dis « nous », parce que, même si j’ai une part du sang des découvreurs, je me sens fils de cette terre-ci, de cette île-ci. Mais je me sens par-dessus tout un fils de l’humanité. Nous avons ici un grand patriote, un grand philosophe, quelqu’un qui luttait pour l’indépendance de sa patrie contre le colonialisme espagnol, qui a dit un jour – et ce n’était pas encore l’époque de l’internationalisme – quelque chose qu’il vaut la peine de graver dans tous les siècles à venir : « La patrie est l’humanité ! » Cet homme s’appelait et s’appelle et s’appellera à jamais José Martí. Voyez un peu : « La patrie est l’humanité ! » Vous qui vous êtes réunis ici comme scientifiques, comme intellectuels, comme dirigeants religieux de plus de vingt-cinq pays pour soutenir ce dialogue de la civilisation, n’avez-vous pas eu l’impression ou le sentiment que « la patrie est l’humanité » ?

            Si je le précise, c’est parce que je hais le chauvinisme, parce que le chauvinisme me répugne, tout comme je condamne bien d’autres choses qu’a faites l’homme durant son long voyage ou à travers sa brève histoire… En fait, personne ne sait exactement si l’homo sapiens est né voilà cinquante mille ans ou cent mille ans ou voilà plusieurs centaines de milliers d’années. Les paléontologues passent leur temps à chercher des crânes pour savoir à quel moment de l’évolution de notre espèce l’homme est apparu. Et je le dis sans crainte, bien que je sache que beaucoup de vous sont des croyants, parce que le leader de l’Eglise catholique en personne a déclaré voilà quelques années – très courageusement, à mon avis – que la théorie de l’évolution n’était pas incompatible avec la doctrine de la Création. J’ignore bien entendu ce que pensent d’autres religions sur ce point concret, mais je les respecte toutes et je respecte toutes les opinions. Je cite tout simplement l’exemple de la façon dont l’Eglise catholique interprète ces connaissances-là. C’est nouveau, parce que les Eglises ont fini par apprendre et se sont efforcées de perfectionner leurs points de vue et leurs conceptions à partir de la recherche du Bien.

            J’ai fait mes études dans des écoles religieuses, et j’ai été critique et je le suis toujours de la façon dont on m’a enseigné la religion. D’une façon terriblement dogmatique. Toutes les personnes ne naissent pas égales et chacune a son caractère, sa manière d’être. Et je refuse les choses qu’on tente de m’imposer ou qu’on m’oblige à croire sans me persuader de ce qu’on veut que je croie. Chacun a sa façon de réagir.

            Je disais donc que les Eglises ont fait des efforts. L’Eglise catholique a critiqué les crimes commis ici, la conquête à feu et à sang de ce continent-ci ; elle a critiqué l’Inquisition, elle a critiqué la condamnation de Galilée, elle a condamné des faits horribles comme les bûchers où l’on châtiait les hérétiques. Le premier aborigène qui s’est soulevé dans notre pays – il n’était même pas d’ici où la population était pacifique, mais de Saint-Domingue où elle était plus combative – s’appelait Hatuey, et on l’a condamné à mourir sur le bûcher. Et un prêtre s’est efforcé de le persuader de se faire baptiser pour pouvoir aller au Ciel… Et l’histoire raconte – je ne sais pas si c’est vrai, mais c’est de toute façon une belle histoire qu’on nous apprenait tous à l’école primaire – que cet aborigène lui a demandé si les Espagnols allaient au Ciel. Et quand le prêtre lui a répondu que oui, ce rebelle s’est exclamé : « Alors, je préfère mourir pour ne pas aller à ce Ciel où vont les Espagnols ! »

            Voyez un peu quelle leçon ! Chaque homme qui passe laisse quelque chose. Ce rebelle qui est mort en prononçant cette phrase – qui peut être vraie ou fausse, mais qui l’a inspirée en tout cas… Quel bel exemple de dignité, d’héroïsme !

            Je disais que nous devons rectifier toutes les erreurs que nous avons tous commises et conjuguer toutes les valeurs que nous avons créées. C’est ainsi que j’interprète ce qu’on pourrait appeler un dialogue des civilisations dont je partage absolument l’esprit et qui me rend heureux. J’espère bien pouvoir participer un jour à un dialogue complet et non à une clôture de dialogue, sans devoir apprendre par un résumé ce dont on a discuté.

            Notre illustre visiteur que nous avons accueilli avec une grande satisfaction – et nous savons que ce n’est pas sa faute d’être arrivé en retard : on pourrait appeler ça une contradiction de points de vue, une contradiction de civilisations – nous disait avec quelle impatience votre prochain dialogue était attendu en Grèce. Tous ceux qui le souhaitent pourront y participer.

            A propos de la Grèce, je me suis rappelé quelque chose de très récent. Comme j’ai toujours été amateur de sport, je souhaitais voir des Jeux olympiques. Je n’y suis jamais allé, quoique je m’estime en droit d’y aller si je le souhaite. Donc, énormément de gens m’avaient invité en Grèce, même de l’Eglise orthodoxe de ce pays, et m’avaient promis de me faire visiter un fameux couvent. Et j’ai la tête pleine d’idées, de souvenirs, de choses qu’ils m’ont raconté au sujet de l’histoire de cette Eglise et de ce qu’ils avaient fait, de ce qu’ils avaient créé. J’étais très intéressé, parce que le patriarche oecuménique de l’Eglise orthodoxe grecque m’a rendu visite justement le jour où l’on a inauguré à La Havane l’église de cette religion, et l’on avait aussi parlé de la pose de la première pierre de la cathédrale de l’Eglise orthodoxe russe. Et tout ceci nous satisfait beaucoup, car il existe déjà dans notre ville une mosquée et parce que toutes les Eglises sont représentées ici. C’est pour nous un honneur que toutes ces Eglises soient représentées à Cuba. Je crois que notre pays a été un exemple de la façon dont peut fonctionner l’œcuménisme, non seulement sur le terrain religieux mais aussi dans le respect des sentiments d’autrui.

            Je ne pourrais pas être œcuménique vis-à-vis de ceux qui refusent à autrui le droit de penser et le droit de croire. Pour nous, qu’on accuse tant de violer les droits de l’homme, le premier droit de l’homme est le droit de penser, le droit de croire, le droit de vivre, le droit de savoir, le droit de connaître la dignité, le droit d’être traité comme tous les autres êtres humains, le droit d’être indépendant, le droit à la souveraineté en tant que peuple, le droit à la dignité en tant qu’homme.

            Si l’on va parler de droits de l’homme, alors il faudrait organiser une très grande réunion dans une salle comme celle-ci, entre nous, les accusés, et tous les farceurs et hypocrites du monde qui nous accusent – et Dieu sait s’il y en a ! – pour discuter de ce que sont les droits de l’homme et pour savoir quels sont ceux que nous avons violés, nous, et quels sont ceux que nous avons défendus depuis des dizaines d’années, sans renoncer une seule fois à nos principes. Beaucoup de vous sont des croyants – je ne le suis pas, moi, au sens traditionnel du terme, et que Dieu me garde de l’idée de me comparer à aucun autre personnage de l’Histoire : je ne parle pas ici à titre personnel, je parle au nom du peuple cubain, je représente les millions de personnes qui peuplent cette île – et se rappellent sûrement les premiers chrétiens. Eh bien, cette île-ci a été plus calomniée que les premiers chrétiens, plus calomniée que ceux qui étaient dévorés par les lions dans le cirque romain, plus calomniée que ceux qui vivaient dans les catacombes parce qu’ils avaient la foi.

            Il existe des croyances religieuses et des croyances politiques. Il existe des convictions religieuses et des convictions politiques.  Politiques au meilleur sens du terme, parce que ce mot de politique a été si manipulé, si discrédité… Il existe des idées politiques. Pour moi, des idées politiques, ce sont celles qui sont assez dignes pour que quelqu’un fasse des sacrifices pour elles, ou donne sa vie ou verse son sang pour elles ou meure pour elles, ou alors beaucoup de gens ou tout un peuple, le cas échéant. Des valeurs pour lesquelles il vaut la peine de se sacrifier. Parce que cette personne ou ce peuple défend des valeurs et sait que sans valeurs la vie n’existe pas. Bien mieux : sans valeurs, la civilisation n’existe pas. Bien mieux : sans valeurs, notre humanité ne survivra pas. Nous parlons de civilisations, qui ont été nombreuses et dont bon nombre a disparu. Mais nous pouvons nous demander combien de temps vont durer les civilisations actuelles si nous ne prenons pas les mesures pertinentes, comme vous les prenez, vous, pour que survivent, non plus les civilisations, mais notre espèce même, car, pour la première fois dans la longue marche de sa brève histoire, la survie de l’humanité est en péril. J’aimerais bien savoir – et que quelqu’un me réponde – s’il y a eu un moment où la survie de notre espèce a été autant en danger qu’aujourd’hui.

            Il y a eu auparavant l’Empire romain, et avant la civilisation grecque ou la gréco-romaine, et encore avant la civilisation égyptienne, et la civilisation perse, et la civilisation mésopotamienne dont j’ai parlé. Il y a eu des civilisations partout, là-bas et ici. Il est prouvé que l’homme qui s’est retrouvé de ce côté-ci de l’Atlantique avait le même développement mental et la même intelligence que ceux qui sont restés là-bas dans le Vieux Monde. Car l’on sait maintenant, grâce aux géophysiciens qui ont étudié la Terre, qu’il n’existait qu’une seule masse compacte de terre voilà trois cent cinquante millions d’années. La séparation de cette masse en deux hémisphères découle des lois de la physique, de la géologie : la masse compacte s’est brisée en deux, les deux parties se sont écartées, l’Antarctide aussi, et l’Australie. On sait même comment l’Himalaya s’est formé, on connaît les mouvements des couches tectoniques qui ont donné naissance à une chose et à une autre. L’homme n’existait pas encore voilà trois cent cinquante millions d’années,  ni même voilà trois cent millions.

C’est à cette époque que le pétrole a commencé à se constituer, ce pétrole si merveilleux, semble-t-il, et sans doute l’est-il, que notre homme civilisé est en train de détruire en moins de deux cents ans.

J’aimerais bien savoir combien il restera de pétrole dans le monde d’ici – nous sommes en 2005 – quatre-vingt-onze ans : en 1896, l’humanité consommait six millions de tonnes de pétrole par an ; aujourd’hui, elle en consomme quatre-vingt-deux millions de barils, soit presque douze millions de tonnes de pétrole par an ! Je répète : cet homo sapiens – dont il reste encore à prouver, chers amis et chères amies, la sagesse – consommait voilà cent neuf ans six millions de tonnes de pétrole par an et aujourd’hui presque douze millions par jour. Et cette consommation augmente à raison de deux millions de barils par jour, chaque année et ça ne suffit pourtant pas et les cours ne cessent de s’élever.

Et je ne mentionne qu’un seul problème, celui de l’énergie. On pourrait se demander combien de temps va durer cette commode énergie au rythme où la consomment nos si civilisés voisins… Pas le peuple, bien entendu. Je parle de son gouvernement – et pardonnez-moi d’en citer un, j’aurais voulu ne pas en parler pour ne blesser personne. Mais il faut avouer qu’on a bien le droit de rejeter une politique si civilisée, si humanitaire, opposée aux accords de Kyoto qui constituent une simple tentative, et bien limitée, de freiner la pollution atmosphérique… Surtout que notre voisin consomme le quart de l’énergie mondial à lui tout seul.

On parle maintenant de crise pétrolière. Elle existe et elle existera. La dernière la plus fameuse remonte à 1975. On dit que le pétrole coûte cher aujourd’hui. Non, il coûtait déjà cher en 1975.

Nous ne sommes pas un pays pétrolier. Bon, il se peut que nous le devenions. En tout cas, je me dis qu’au train où on pollue le monde, mieux vaut alors que le pétrole coûte plus cher, parce qu’on aura au moins l’espoir qu’il dure quelques années de plus avant qu’on ne nous empoisonne, qu’on ne nous intoxique, avant qu’on ne nous change totalement le climat, afin que nous ayons au moins l’espoir de voir tomber la pluie.

Notre pays traverse la pire sécheresse de son histoire. L’autre jour, j’ai entendu le tonnerre, et il m’a semblé me trouver dans un pays étranger… Comme lorsque j’ai visité la Russie pour la première fois et que j’ai vu la neige pour la première fois. Je ne l’avais jamais vue, et j’ai presque eu le même étonnement que voilà quelques semaines ici, quand j’ai entendu des coups de tonnerre. Le tonnerre accompagne généralement la pluie, il y avait des nuages, et il a effectivement plu. Oui, j’avais l’impression d’être à l’étranger parce qu’il y a bien des mois qu’il ne pleut plus dans notre pays. Des pluies sont tombées plus récemment, mais pas dans l’Est qui connaît une sécheresse terrible ; des centaines de milliers de foyers y reçoivent l’eau potable par camions-citernes, tout comme des millions d’animaux. Nous sommes en train d’installer de nombreuses canalisations d’eau en PCV pour régler ce problème au plus vite et pour ne pas avoir à transporter l’eau avec des camions-citernes qui dépensent du carburant au moment où celui-ci coûte cher. Pas très cher, mais cher, en tout cas. Calculez un peu combien il nous faut de camions-citernes transportant de l’eau…

Et ces perspectives ne sont pas pour les calendes grecques – vous voyez, on n’arrête pas de mentionner les Grecs ! – non, c’est pour aujourd’hui. Une sécheresse pareille nous oblige à dire adieu non seulement aux armes, comme le voulait Hemingway – nous ne pouvons pas encore leur dire adieu totalement – mais adieu à l’idée de vivre de l’industrie sucrière ou de la canne à sucre. La canne exige beaucoup d’eau. Nous avons rempli notre pays de retenues d’eau et de barrages qui sont maintenant vides pour la plupart. Une seule entreprise, qui se trouve dans un endroit plus reculé, a encore un peu d’eau, mais c’est l’exception. Mais nous n’avons pas perdu l’espoir qu’il pleuve, bien entendu.

Je vois, par exemple, qu’il pleut énormément au Venezuela. Il peut trop à un endroit, donc, et pas assez ailleurs. Le climat est bouleversé, c’est le moins qu’on puisse dire, ce qui est l’une des conséquences de la pollution atmosphérique. Voilà pourquoi je disais : bienvenus les cours élevés du pétrole s’ils contribuent à ce que les fous deviennent un peu plus sages, à ce que les fous cessent de gaspiller les ressources naturelles et de détruire les conditions de vie naturelles sur la planète, afin que les civilisations puissent exister et dialoguer. Pour dialoguer, en effet, il faut d’abord vivre. Rappelons-nous ce philosophe qui disait : « Je pense, donc j’existe. » Mais on pourrait dire tout aussi bien : « Je pense parce que j’existe. »  Pour penser, il faut exister ; pour dialoguer, il faut survivre ; et pour survivre il faut vraiment se battre.

Je n’exagère pas le moins du monde, j’en suis convaincu, quand je vous dis que nous devons nous battre et nous battre très dur, je le répète, si nous voulons que les civilisations survivent ; bien mieux, si nous voulons que l’espèce porteuse, avec tous ses défauts et toutes ses erreurs, de ces civilisations survive. C’est sous cet angle que j’ai réfléchi au dialogue que vous avez engagé et à la réunion que vous avez tenue ici, et que vous allez tenir l’an prochain en Grèce à laquelle je ne pourrais malheureusement pas assister, même si vous m’invitez. En effet, malgré toutes les invitations, on m’a interdit d’assister à des Jeux olympiques. Ce n’est pas qu’on m’ait dit que ça m’était interdit, même si bien des interdictions pèsent sur moi en ce monde ! Je suis interdit de vie, tout simplement : je dois constamment éviter certaines choses, je dois constamment survivre, plus ou moins, parce que certains voudraient bien que je ne survive pas et font tout leur possible dans ce sens. Maintenant, ils sont un peu moins acharnés, car j’ai déjà un certain âge et ils pensent que la nature va régler le problème. Mais je sais combien ils sont impatients (rires), et je ne peux pas avoir un moment d’inattention, vous comprenez ?

J’ai lu dans un journal : « Castro n’a pas été invité. » Faux.  Un calomniateur a déclaré à un journal que Castro allait assister aux Jeux olympiques, et aussitôt les porte-parole du gouvernement concerné ont pris position… Je ne sais pas de quel gouvernement il s’agit, je ne sais même pas quel parti y gouverne, et ça ne m’intéresse pas outre mesure – et pardonnez mon franc-parler – s’il est de gauche ou de droite, et vous le saurez mieux que moi, je ne sais pas s’il y a eu un nouveau gouvernement, s’il y a eu des élections, si le gouvernement a changé. Ça m’est égal, en fait. En tout cas, je regretterais que vous m’invitiez à une conférence et que je ne puisse pas y aller. Je dois contourner de nombreux obstacles, parce qu’on me chasse de partout. Oui, il reste des empêchements. On m’oblige, par exemple, à voler dans deux avions, ce qui coûte cher, même si, comme vous le savez, je suis un des types les plus « fortunés »  du monde…

Oui, vous savez, cette minable revue étasunienne avec laquelle j’ai des comptes à régler, mais pas maintenant, parce que ces jours-ci je suis très occupé à d’autres choses. Mais elle ne perd rien pour attendre, elle aura droit à sa réponse, parce que ça fait maintenant plusieurs années qu’elle ressasse cette histoire à dormir debout et qu’elle m’oblige finalement à répondre. Je le ferai, parce que je suis bien obligé, mais je ne suis pas pressé, j’ai des choses bien plus importantes à faire. Dès demain, je dois aborder certaines choses très importantes et je ne veux pas perdre une minute.

Je vous disais donc que je suis l’un des types les plus riches au monde. Ce Palais où vous êtes réunis m’appartient. N’oubliez donc pas de payer. Je ne sais pas si les organisations touristiques vous ont fait payer, mais sachez en tout cas que ce Palais m’appartient. Tout comme m’appartiennent les centres de recherche, toutes les écoles et tous les hôpitaux que nous construisons, et les dizaines de milliers de médecins et les centaines de milliers d’universitaires que la Révolution a formés. Selon cette revue, le pays m’appartient. Jusqu’aux quelques poissons qui restent encore dans le coin m’appartiennent, vous comprenez ? Et les oiseaux migrateurs qui survolent ce pays. Imaginez un peu : ce Palais est pour moi une bonne affaire ! Mieux vaut en rire. En tout cas, comme rira bien qui rira le dernier, je réserve à cette minable revue un chien de ma chienne dont elle va se repentir (applaudissements). Mais je ne veux pas parler de ça maintenant, je ne veux pas me distraire. En tout cas, sachez-le, je suis l’un des hommes les plus riches au monde, au sixième rang, je crois. Je ne sais pas quel rang tu occupes, toi, mais on a dit par ici que tu es quelqu’un qui a eu beaucoup de réussite comme homme d’affaires, et ce d’une manière honnête. Et Bill Gates ? On dit que c’est l’un des plus riches, bien qu’un certain nombre de rivaux commencent à lui faire concurrence d’une façon ou d’une autre. De toute façon, il serait indigne que je sois le propriétaire de ça, il serait indigne que je sois riche, je vous le dis franchement. Je n’ai pas le droit d’être riche.

Quand j’étais enfant, mon père avait de l’argent et on disait que j’étais riche. Riche au niveau d’un latifundio, bien entendu, ce n’est pas être riche au niveau de Bill Gates, tant s’en faut. Mais je ne suis pas riche et je n’ai pas le droit de l’être.

Je vous disais donc, en commentant ces points, que je dois partir avec deux avions, parce que, à supposer que quelqu’un m’attende avec un stinger pour m’abattre, il ne sache pas dans quel avion je voyage ; et je dois faire des manœuvres, parfois c’est mon avion qui atterrit le premier, parfois c’est l’autre. Parfois, juste après le décollage, j’ordonne d’éteindre toutes les lumières, pour ne pas faciliter la tâche de l’individu au stinger. Ainsi donc, si vous m’invitez là-bas, sachez que c’est à mes risques et périls, et je dois vous avouer que j’apprécie la vie plus que jamais. Savez-vous pourquoi ? Eh bien, parce que je veux consacrer le peu de temps qu’il me reste, avec toute la force et toute l’expérience accumulée de nombreuses années, à ce que nous sommes en train de faire maintenant. N’allez pas croire que je réclame beaucoup : il me suffit de deux ou trois ans, pas plus, pour tirer tout le profit de presque cinquante ans dans ce métier (applaudissements).

N’allez pas croire que je tremble pourtant de mourir demain. Non, non, j’ai une très grande capacité de résignation et de patience, mais je suis aussi très enthousiasmé par ce que nous faisons actuellement. En tout cas, si vous voulez, si vous êtes patients et à condition que ce soit avant vingt heures, je peux vous parler de certains autres points qui peuvent vous intéresser. Je ne suis pas venu dire ici des choses qui m’intéressent, je me suis efforcé de deviner ce qui pouvait vous intéresser, vous, de reprendre certaines de vos idées. Je crois que vous avez posé des questions et discuté de choses différentes de celles que j’ai abordées. C’est en philosophant un peu au sujet des civilisations que j’en suis arrivé là.

Ce que je pourrais vous dire de plus important, il me semble, c’est que je suis convaincu que la survie de notre espèce court des risques, et des risques réels. Comme vous avez fait un si long voyage et que vous avez eu la superpatience d’attendre que je vous adresse quelques mots, c’est bien là la chose la plus importante que je pouvais vous dire : j’ai ce sentiment et j’ai cette conviction, qui ne reposent pas sur des fantaisies, mais sur des faits, sur des calculs, sur les mathématiques. L’humanité court des risques et il faut sauver, non seulement la paix, mais encore notre espèce. Et je crois que nous pouvons la sauver. Je n’en parlerais pas si j’étais pessimiste, si je pensais que le problème est insoluble. Je crois qu’il y a une solution, et je suis habitué à faire face à des problèmes difficiles, je ne suis pas quelqu’un qui vit dans l’imagination. Je crois qu’on peut régler le problème, ce qui est le plus important. Mais je peux vous parler d’autres thèmes.

            Non, je n’avais pas l’intention d’aller aux Jeux olympiques, parce que j’ai en fait des tâches très importantes ici. Je ne suis même pas allé à ceux de Moscou, et si je suis allé à ceux de Barcelone, c’est parce qu’il y avait une rencontre internationale et qu’on nous a amené voir l’inauguration. Je connais en revanche la quantité des médailles que remportent les Cubains. Notre pays a le plus grand nombre de médailles d’or par habitant, en Jeux olympiques de toutes sortes. Je ne le dis pas par chauvinisme, bien que nous le soyons parfois en sport. Je ne suis même pas chauviniste en sport. Il est vrai que je me passionne quand il s’agit de notre équipe, et c’est logique, mais je suis capable de reconnaître les mérites et les capacités de l’adversaire qui nous bat loyalement à une compétition sportive. Pas en boxe. En boxe, on nous a volé des médailles d’or en quantités industrielles parce qu’il existe une mafia qui règne sur ce sport. Dans ce sport et dans d’autres, ce n’est pas l’esprit olympique qui règne, mais des mafias.

            J’apprécie donc les Jeux olympiques, bien qu’ils ne soient que pour les pays riches, les USA, le Japon, l'Australie ou autres pays avec un haut degré de développement. C’est par miracle que la Grèce a pu obtenir de les organiser en tant qu’inventeurs de ces jeux voilà deux mille ans. L’homme qui est arrivé en courant pour annoncer le résultat d’une bataille… Laquelle était-ce de ces si nombreuses batailles ? Une des milliers de batailles qui ont eu cours dans l’histoire. Comme si l’homme s’était consacré presque uniquement à ça… (Quelqu’un lui souffle : « La bataille de Marathon. ») C’est ça.

            Aux Thermopyles, un paysan a parlé de deux millions de soldats. C’est absolument irréel. Quand j’ai lu cette histoire à l’école primaire, j’ai cru que c’était vrai, que cette quantité d’hommes était passée par là. Un jour, en visite en Turquie pour une conférence internationale, on nous a fait traverser le Bosphore où l’histoire raconte qu’Ataxersès avait mis ses bateaux pour faire passer son armée de deux millions d’hommes, tandis que les Spartiates l’attendaient aux Thermopyles avec leurs trois cents hommes. Demandez donc un peu à l’état-major étasunien comment on peut assurer la logistique de deux millions d’hommes ! Il y faudrait toute la marine marchande, toute l’aviation pour apporter ce dont ont besoin deux millions de soldats, à plus forte raison s’il faut leur fournir le coca-cola, les glaces, les soldats, du rata de première qualité. J’ignore de quoi s’alimentaient ces soldats perses.

            Mais il y a eu, parmi tant de batailles livrées par les Grecs, cette bataille qui a donné lieu à cette course. Et comme vous avez été les fondateurs des Jeux olympiques, vous les avez obtenus avec l’appui de tout le monde, dont le nôtre, parce que nous avions défendu le droit des Grecs d’organiser des Jeux olympiques. En tout cas, le seul pays non multimillionnaire à avoir pu en organiser, c’est la Grèce parce qu’elle a eu la chance, voilà deux mille ans, de recevoir la bonne nouvelle d’une bataille gagnée contre l’un des empires de l’époque. Quel dommage que nous n’ayons pas eu l’idée au moment de Playa Girón d’envoyer un coureur porter à toute allure la nouvelle jusque dans l’Est du pays que les forces mercenaires avaient été défaites en moins de soixante-douze heures ! Une autre petite bataille gagnée par la Révolution contre des troupes mercenaires escortées par l’escadre des Etats-Unis, ce qui n’est pas un mince mérite. Non, nous n’y avons pas pensé… A l’époque, il y avait le téléphone, la radio et tout le reste, et personne n’a dû faire cette course. Et cet empire-ci était aussi puissant que cet empire-là. Il y a donc eu une petite bataille, la bataille de Girón. Tiens, Girón, Marathon, ça rime… L’un de si nombreux poètes de notre pays pourrait presque écrire des vers là-dessus.

            Donc, on vous a accordé les Jeux olympiques. Maintenant, ça se dispute à coups de gros investissements. Il faut être multimillionnaire. Les Chinois les ont obtenus pour 2008 au bout d’une dure bataille et parce qu’ils sont presque devenus le moteur le plus important de l’économie mondiale. Je ne vois pas qui va pouvoir battre les Chinois quand ils organiseront un spectacle comme les Jeux olympiques.

            J’ai la mauvaise habitude, pardonnez-moi, de dire ce que je pense, ce que je crois être des vérités.

            Donc, je me suis un peu dévié de ce que je disais : je tenais à vous dire combien j’appréciais, pour son importance, cette réunion-ci et à vous inviter à continuer de faire ce que vous êtes en train de faire.

            Vous avez abordé des questions très importantes, régionales, internationales ou en rapport avec la paix. J’espère que vos communications seront réunies dans des mémoires et qu’elles seront divulguées pour qu’elles ne restent pas confinées dans un cadre réduit. Vos discussions m’ont paru très utiles, très libres. Chacun a pu s’exprimer sans crainte dans un sens ou dans un autre, chacun a dit ses vérités, et je crois que ça en valait la peine. Je peux vous assurer de tout notre appui, de toute notre coopération dans la mesure de nos possibilités.

            C’est mon appréciation. Sans faire intervenir les sentiments. Les sentiments sont intervenus ici quand Retamar a pris la parole pour dire, entre autres choses, combien les Cubains étaient heureux de voir tant de représentants de Russie à cette conférence.

            Je me suis rappelé l’histoire que nous avons vécue en commun pendant trente ans. La coopération russe a été très importante pour nous, ou plutôt la coopération soviétique, parce qu’il existait un Etat soviétique. Maintenant, c’est l’Etat russe. En fait, celui-ci a hérité pratiquement toutes les attributions et les responsabilités fondamentales de l’Etat soviétique, son poste aux Nations Unies, ses prérogatives de pays puissant. Et vous avez aussi la mission de le défendre, parce que vous courez des risques, sans aucun doute, si une politique impérialiste égoïste, une politique irresponsable, une politique belliciste continue de s’imposer. Nous courrons tous des risques, pas seulement les Cubains : les Nord-Coréens, les Russes, les Chinois, le reste du monde. N’allez pas croire que les Européens sont à l’abri des risques, à plus forte raison quand la concurrence économique et commerciale, la concurrence dans la lutte pour s’assurer les matières premières, l’énergie et les ressources naturelles est toujours plus forcenée entre ceux qui veulent tout avoir.

Et je ne parle pas du peuple étasunien envers qui nous éprouvons, et ce n’est pas de la diplomatie de ma part, une admiration sincère. Nous n’avons jamais cultivé la haine, nous n’avons jamais encouragé aucune sorte de chauvinisme, de fanatisme ou de fondamentalisme. Les fondamentalistes de la guerre et de la violence, c’est eux !

Quand j’ai évoqué tantôt ce 1er juin où l’Union soviétique a été attaquée par surprise et à titre préventif, j’ai pensé aussitôt que j’avais écouté tout récemment des choses de ce genre, dites dans une académie militaire par le principal dirigeant de cet autre puissant pays qui a affirmé aux officiers qu’ils devaient être prêts à attaquer par surprise et à titre préventif n’importe quel « trou perdu » du monde, parlant alors d’une soixantaine de pays et plus. Et nous savions nous, en l’écoutant, que nous étions l’un des trous les plus perdus du monde, selon cette manière de voir les choses, selon ce fondamentalisme, selon cette technologie, selon cette conception fondée sur l’ignorance. Oui, sur l’ignorance, il faut bien le dire. Ignorance, ça veut dire ne savoir absolument rien de ce qu’est le monde, des problèmes du monde, des réalités du monde. Oui, l’ignorance, je le répète, autrement dit ne savoir absolument rien, et le monde va vraiment mal quand la superpuissance la plus puissante qui ait jamais existé, capable de détruire une dizaine ou une vingtaine de fois la planète, est dirigée par des gens qui ne savent absolument rien de rien. De quoi en mourir d’avance d’une attaque cardiaque, si notre cœur n’était pas solide, et nos consciences aussi.

Je disais qu’il fallait sauver l’humanité. Et la seule arme qui puisse la sauver, c’est la conscience.

J’exprime là une pensée avec laquelle je suis conséquent. Je parlais de l’homme, de la longue et à la fois brève histoire de notre espèce qui comptait voilà deux cents ans un milliard de membres au terme de plusieurs dizaines de milliers d’années, qui a atteint les deux milliards cent trente ans après, puis les trois milliards en trente ans à peine, et est passée de cinq à six milliards en dix ans. Ne l’oublions pas. Notre planète compte aujourd’hui plus de 6,5 milliards d’habitants. On ne peut que s’étonner de la pauvreté, du retard, de la famine, des maladies, de la carence de logements, d’hygiène, de santé régnant dans notre monde où des pays africains connaissent des espérances de vie d’à peine trente-six ans qui peuvent même tomber à trente ans d’ici dix ans. Je parle de cette humanité qui doit faire face à des problèmes inconnus à ce jour.

Je vous parlais des guerres. Je pourrais vous répéter ce que j’ai dit à de nombreux compañeros : notre espèce dans son évolution a engendré l’homme qui est vraiment une merveille digne de survivre.

J’ai une grande confiance en l’homme, en ses capacités.

Pourquoi, dans la Révolution cubaine, l’éducation a-t-elle été quelque chose de fondamental ? Parce que l’homme naît bourré d’instincts. L’éducation est le processus qui permet d’inculquer des valeurs à cet être qui naît bourré d’instincts. Ne l’éduquez pas, laissez seul dans une incubatrice, dans une machine qui veille sur lui et le nourrit, et vous verrez bien quelle éducation il aura, et s’il peut en sortir ce qu’a créé l’imagination des cinéastes étasuniens, Tarzan, l’homme-singe, cet individu des films de notre enfance, dont on ne sait pas trop comment il est né quelque part en Afrique. Tarzan, le gars intelligent au milieu de tribus qui avaient leurs marmites prêtes pour se manger les unes les autres.

Ah oui, parce qu’on nous a inculqués cette idéologie-là quand nous étions enfants : les Africains étaient des cannibales qui se mangeaient les uns les autres ! Et ça dans des tas de films. Rien qu’à juger par les films que nous voyions, nous aurions tous dû être de racistes et des hyper-réactionnaires.

Oui, on nous a fait ingurgiter des doses létales de barbarie, des doses létales d’inculture, de mensonges. Et pourtant, sans pouvoir détruire les idées dans notre pays.

Voilà pourquoi le je dis : l’éducation, c’est inculquer des valeurs positives créées par l’être humain ; ces valeurs dont je vous disais qu’il fallait les conjuguer. C’est donc pour nous une question fondamentale que la création et le cumul de valeurs.

Qu’est-ce qui l’emportera : le mensonge ou l’ensemencement de valeurs ? L’homme sera-t-il capable de faire prévaloir les vraies valeurs ou les mensonges ? Devra-t-il être maître des grandes chaînes de télévision ? Est-ce indispensable ? Non, soyons maîtres des connaissances, même s’il s’agit d’une minorité ; soyons maîtres de l’information ; communiquons entre nous à travers les moyens techniques : en effet, face aux chaînes du mensonge, il y a les chaînes qui peuvent être constituées par les ordinateurs grâce auxquels vous pouvez entrer en contact avec quelqu’un qui vit en Australie, aux USA, partout dans le monde, et échanger des idées.

L’homme a créé la technologie par laquelle il peut faire prévaloir les vérités.

Nous, par exemple, nous avons utilisé la télévision. Il existait encore tout récemment dans notre pays deux chaînes. Maintenant, il y en a quatre, et 62 p. 100 du temps de transmissions est de nature éducative, autrement dit les chaînes sont promotrices d’éducation, de culture, d’informations, de culture saine et de loisirs. Et nous faisons en sorte que la culture soit un instrument d’éducation, que la culture permette de semer des valeurs. Un bon film tourné quelque part dans le monde, nous tâchons de le passer, de faire connaître ses valeurs et ses réalisateurs.

Nous n’alphabétisons plus par télévision, ce n’est plus la peine. Maintenant, nous y donnons des connaissances supérieures, des connaissances universitaires, nous y enseignons des langues. Voilà à quoi nous utilisons ces médias.

Mais la radio, la télévision, bien usées, permettraient de liquider dans le monde le fléau de l’analphabétisme. Comment se fait-il qu’il y ait encore 800 millions d’analphabètes et des milliards de semi analphabètes ? Si la radio et la télévision existent, pourquoi donc existe-t-il encore des milliards d’analphabètes et de semi analphabètes ? Alors que les moyens existent de liquider l’analphabétisme en quelques années ! Voilà maintenant un demi-siècle que l’Unesco parle de suppression de l’analphabétisme. Alors que la preuve est faite qu’on peut le liquider même par radio.

Cuba avait lancé un programme de ce genre en Haïti qui s’est paralysé à cause de la dernière invasion des forces de l’ONU sous les pressions des Etats-Unis. Des centaines de milliers d’Haïtiens étaient en train d’apprendre leur langue, le créole, par radio. Maintenant, environ cinq cents médecins cubains prêtent service dans ce pays que tout le monde sait envahir, mais auquel personne ne sait envoyer un seul médecin ! Cuba, qui n’a jamais dépêché un soldat là-bas, y a envoyé des centaines de médecins depuis des années. Sans parler des centaines de jeunes médecins haïtiens formés dans notre pays et qui travaillent auprès des nôtres.

Ici, plus d’un million de Cubains ont appris l’anglais à la télévision, qui a aussi donné des cours de français, de portugais et d’autres langues. Notre télévision, nous l’utilisons largement pour ces programmes éducatifs et bien d’autres.

Oui, mais l’alphabétisation scolaire n’est pas tout. Il faut aussi penser à l’alphabétisation politique.

Vous parlez d’un dialogue des civilisations. Comment voulez-vous donc qu’on vous comprenne ? Je me demande si les analphabètes vont comprendre votre message et à quel endroit. Alors que le Tiers-monde compte des centaines de millions d’analphabètes, alors que le monde développé compte aussi des millions d’illettrés, entre analphabètes et semi analphabètes… Aux USA par exemple, il y a un grand nombre d’analphabètes totaux et d’analphabètes fonctionnels, c’est la réalité. Des pays développés qui connaissent l’analphabétisme fonctionnel et même complet, et aux Etats-Unis plus qu’en Europe.

Comment voulez-vous donc que les analphabètes scolaires et les analphabètes politiques comprennent votre message ? Croyez-vous que tous ces gens qui écoutent tous les jours les sornettes que les médias leur racontent vont comprendre votre message ?

De toute façon, il faut faire en sorte que le message parvienne. Mais il ne parviendra pas uniquement parce que vous l’aurez mis en forme et que vous l’aurez transmis. Et j’en reviens ici à mon idée des crises : c’est grâce à elle que votre message sera transmis et compris.

N’allez pas croire qu’il est tombé du ciel, ce bouillonnement latino-américain dont certains Latino-américains ont parlé ici, comme l’ambassadeur vénézuélien ou alors Villegas. Je ne vois pas Villegas. Est-il là ?

Vladimir Villegas. Je suis là.

Fidel Castro. C’est qu’à la télévision on te voit d’une manière et ici d’une autre…

Vladimir Villegas. Plus jeune.

Fidel Castro. C’est ce que tu crois. Le jeune, c’est moi (rires). Moi aussi, je me crois plus jeune, mais toi tu l’es vraiment, objectivement, et je t’en félicite. Il te reste encore beaucoup de temps devant toi, emploie-le bien, c’est tout ce que je peux te demander.

Donc, n’allez pas croire que l’effervescence en Amérique latine est le fruit du hasard. Elle est le fruit de la crise qui a éclaté dans le pays latino-américain possédant le plus de ressources, dans le pays qui possède peut-être les plus grandes réserves de combustible au monde, dans le pays d’où trois cent milliards de dollars se sont enfuis, des dollars qui valaient alors de dix à quinze fois plus que maintenant. Faites donc le calcul à partir de 1959, quand cette oligarchie hypocrite, déguisée en démocrate, en progressiste, est arrivée au gouvernement, jusqu’à maintenant, en gros quarante ans. L’argent qui a fugué est l’équivalent en pouvoir d’achat réel de plus de deux billions de dollars. Pour un seul pays ! Ajoutez tous les autres pays. Faites preuve d’imagination, car c’est la seule manière de calculer, aucun ordinateur ne va pouvoir vous fournir les chiffres exacts, parce qu’il y a tant de zéros à la clef maintenant qu’il faut les ôter, comme on le fait d’ordinaire en calcul mental.

Combien d’argent a fui du Brésil ? Combien, du Mexique ? Combien, d’Argentine ? Combien, de Colombie, du Pérou, de tous les autres pays latino-américains ? Oui, il faut faire les calculs. Nous avons du personnel à notre Banque centrale qui travaille à ça, s’efforçant de percer le mystère, de scruter parmi des chiffres abyssaux se montant à des billions pour savoir de combien le sucre s’est dévalué en Equateur ou le peso au Mexique à une autre époque ou le bolivar au Venezuela à un autre moment. Les Vénézuéliens ont hérité d’un bolivar dévalué, ou alors les Brésiliens, au point qu’à un moment donné le dollar équivalait à un suivi de plus de cinq zéros.

Le Tiers-monde connaît ce phénomène incroyable, ce mécanisme extraordinairement simple qui le vide de son argent, parce qu’aucune monnaie d’aucun pays du Tiers-monde n’est sûre.

Ils ont fait pareil en Russie. Ils emportent l’argent, bien acquis ou mal acquis. Il ne s’agit plus de l’or que vous enterriez comme un magot, mais d’un chiffon de papier, et d’un papier qui se dévalue de jour en jour. Alors, vous voulez l’assurer et vous l’échangez contre une devise… C’est sans doute ce que j’ai dû faire pour amasser la fameuse fortune personnelle qu’on m’attribue ridiculement. Oui, vous l’échangez contre des devises convertibles et le déposez dans une banque. En tout cas, moi, je sais où j’ai gardé ma fortune : je l’ai expédiée sur Mars, vous pourrez l’y trouver, ou alors la CIA, si elle le souhaite… A moins que je me trompe et qu’elle se trouve sur la Lune. Oui, ça y est, je me le rappelle : je l’ai répartie entre Mars et la Lune, pour qu’elle soit bien en sûreté. Comme ça, à ma quatrième ou à ma cinquième ou à ma dixième réincarnation, je louerai un avion pour aller la récupérer…

Donc, je parlais d’argent, de monnaie. Et je disais qu’ils vous emportent l’argent, qu’il soit bien ou mal acquis. C’est une obligation, à cause d’un ordre économique mondial dont le gendarme est une institution nommée Fonds monétaire international qui oblige les Etats à déposer leurs réserves dans des banques étrangères. Quand vous vous pointez avec vos documents et que vous dites : « Je les retire », on vous demande : « Et où les emportez-vous ? »  Si vous ne le faites pas, on vous condamne, on ne vous donne pas un sou. Ce sont les méthodes qu’ils ont employées quand ils étaient superpuissants. Heureusement, ils sont de moins en moins puissants.  On constate que le système est de moins en moins capable d’éviter les récessions et que les mécanismes financiers qui les sous-tendent sont de plus en plus grippés. Cet ordre-la ne peut plus reposer que sur les armes nucléaires, les missiles télécommandés, les bombardiers invisibles, les armes qui peuvent attaquer depuis cinq mille kilomètres de distance et qui peuvent faire mouche sur un terrain de base-ball, voire sur le troisième coussin d’un terrain de base-ball. C’est tout ça qui sous-tend cet ordre-là, qui sous-tend ce pillage, cette tentative de s’emparer de toutes les richesses de la planète, où qu’elles se trouvent, et pas seulement en l’arrachant à l’environnement, comme en Alaska où il risque un jour de ne plus y avoir de glace, de même qu’il risque de ne plus y avoir de glace dans l’Antarctique, si bien que des millions de kilomètres carrées de banquise finiront par fondre et que de nombreuses îles seront englouties… Il va peut-être falloir que nous construisions un petit quai près d’ici, par prévision. Ceux qui travaillent là-bas savent que la glace fond rapidement, que c’est vrai, tout comme la calotte polaire du Groenland. Ce n’est pas de l’imagination, ce n’est pas un mensonge.

Ces gens-là arrachent donc son équilibre à la Nature et leurs ressources naturelles aux nations, en premier lieu les ressources énergétiques. Si bien que cet ordre ne peut reposer que les armes. Oui, mais les armes servent de moins en moins face à la conscientisation croissante et face à cette qualité extraordinaire de l’homme de penser, de réfléchir, de s’adapter aux conditions concrètes à n’importe quelle époque déterminée de l’Histoire.

Ainsi, vous les Russes. Qu’est-ce que vous avez fait quand les nazis vous ont envahis et que leurs colonnes blindées s’enfonçaient en profondeur ? Eh bien, vous ne vous êtes pas rendus, vous avez combattu, vous avez tenté de rejoindre vos régiments ou vous avez combattu dans les forêts. V0us ne vous êtes pas dits : « Je me rends », vous vous êtes adaptés, vous êtes partis en Sibérie en emportant les tours. Des usines ont même commencé à y fabriquer des armes, alors qu’elles n’avaient pas encore de toitures, sous la neige, quand la partie industrialisée du pays avait été occupée et détruite.

Vous avez dû vous replier et vous l’avez fait autant qu’il a fallu jusqu’au moment où vous avez trouvé un point d’équilibre. Et tout le monde sait ce qu’il s’est passé ensuite. J’ai beaucoup réfléchi sur tous ces événements historiques.

Nous aussi nous avons couru des dangers, mais on ne nous a jamais pris au dépourvu par des attaques surprises ; nous étions toujours sur nos gardes sur terre ou sous terre. Je peux vous garantir que ce pays-ci, personne ne pourra l’occuper. Espérons de toute façon que nous n’ayons jamais à en faire la preuve, car nous savons ce que ça coûte. Mais, je vous le dis, cette ville ne peut être occupée, cette ville est une ville de centaines de milliers de combattants qui savent la défendre, où il n’y a pas d’analphabète, je vous l’assure. Ici, celui qui a le moins de connaissances a conclu le premier cycle du second degré, n’import qui sait manier un obusier, un canon ou une arme dans ce genre.

Les soldats iraquiens qui résistaient à Fallujah je ne sais combien de jours aux chars et aux armements les plus perfectionnés des envahisseurs, quel pouvait bien être leur niveau de scolarité ? En tout cas, ils ont combattu des semaines là. Ensuite, l’armée étasunienne a occupé, semble-t-il, des endroits où, en fin de compte, elle ne pouvait ni rester ni partir : elle ne pouvait pas y rester parce qu’on avait besoin d’elle ailleurs, et elle ne pouvait pas partir parce que les adversaires revenaient aussitôt.

Oui, je vous le dis, l’homme s’adapte, l’homme peut résister. Les impérialistes n’ont jamais dû faire face à une nation dans les conditions où ils devraient le faire aujourd’hui à Cuba. Et nous avons des armes en quantités suffisantes, et nous continuerons de nous armer. Nous en avons tant accumulé ces dernières années – des chars, des canons, des armes arrivées dans notre patrie –que l’île s’est enfoncée, il me semble, d’un demi-pouce…

L’agresseur sait qu’il se heurtera ici à un peuple prêt à combattre et à défendre sa patrie. Et ça, c’est bien plus puissant qu’une arme atomique, que mille armes chimiques. A quoi bon des armes nucléaires ? Nous sommes un petit pays, et cette idiotie ne nous est jamais venue à l’esprit. A quoi bon posséder une arme qui ne nous servirait qu’à nous suicider ? Et puis, comment vous la transportez ? Nous n’allons pas jouer au jeu qui convient à l’impérialisme.

Je vous raconte ça parce que vous avez envie de connaître des choses de Cuba.

Pour nous défendre, nous n’avons pas besoin d’armes de destruction massive. Ce que nous avons modernisé, en revanche, ce sont les tactiques, le rôle de l’homme, du combattant individuel et des combattants en coordination. De quelle manière, avec quelles tactiques, avec quelles armes vous pouvez neutraliser ce que l’adversaire peut avoir de plus puissant…

Notre pays a conquis, je peux vous l’assurer, ce qu’on pourrait appeler l’invulnérabilité militaire, et il se consacre maintenant, tout en se renforçant, à la recherche de l’invulnérabilité économique. Ce sont là deux concepts clefs. Mais la première était plus facile à obtenir que la seconde.

L’humanité peut se sauver, parce que l’Empire souffre une crise profonde. Sans crises, pas de changements ; sans crises, par de conscientisation. Une journée de crise conscientise plus que dix années où il ne se passe rien, dix années sans crises.

Voyez donc le Venezuela, ce pays d’où, comme je vous le disais, des milliards de dollars ont fui, ce pays si riche où l’écart entre riches et pauvres est le plus large, ce pays où dix-sept millions d’habitants vivent dans des quartiers pauvres, dans des quartiers marginaux. Sans tout ça, il serait impossible d’expliquer le processus révolutionnaire bolivarien. Ni l’ambassadeur ni le journaliste ne pourraient l’expliquer, ou plutôt ils pourraient très bien l’expliquer : c’est l’accumulation de l’injustice !  Sans cette accumulation de l’injustice, on ne pourrait pas non plus expliquer la victoire de la gauche au Brésil, le triomphe de Lula. Je sais que vous avez discuté aussi de ça, qu’il y a eu des thèses et des opinions différentes. Ici aussi, il y a eu des réunions où nous avons exprimé nos vues, et le président Chávez a exprimé les siennes. Nous ne sommes pas pessimistes au sujet du Brésil.

Le chef du gouvernement espagnol est intervenu aujourd’hui devant l’Assemblée nationale vénézuélienne. Et hier, le président du Venezuela, Hugo Chávez, le président du Brésil, Lula da Silva, le président colombien et le président espagnol se sont réunis dans l’Etat du Guyana.

Et c’est bien que le président colombien ait été présent, parce que certains veulent attiser la guerre entre la Colombie et le Venezuela, et nous sommes nombreux à être conscients que c’est ce qui convient le moins à notre continent, aux deux peuples et aux deux pays. Malgré ceux qui veulent provoquer des conflits, les deux gouvernements ont fait un effort et ont surmonté l’incident. Hier, donc, ils étaient réunis dans le cadre d’un débat public, et l’Espagne était là aussi, et je crois que le président de notre voisin du Nord a fait une déclaration… Ah, c’est qu’il n’était pas content du tout ! « Qu’est-ce qu’allait donc faire Zapatero au Venezuela ! » Pour un peu, il lui dit : Cordonnier, tiens-t-en à la chaussure ! Je précise pour ceux qui ne parlent pas espagnol que zapatero veut dire cordonnier. Parce qu’il lui a dit : Que faites-vous donc au Venezuela, un pays où il n’y a pas de démocratie, un pays qui est contre la liberté d’expression et contre tout ?

Aujourd’hui, je faisais de la marche à pied et j’allais accélérer, quand j’ai écouté par un haut-parleur le discours de Zapatero au parlement vénézuélien. Ce qu’il a dit a attiré mon attention, je le considère un bon discours. Je vais le relire, parce que j’en ai perdu une partie, mais c’est en tout cas un discours de paix, un discours courageux.

Maintenant, on l’accuse presque de belliciste parce qu’il a vendu des patrouilleurs au Venezuela afin de pouvoir surveiller les côtes pour éviter la contrebande et le trafic de drogues. Eh bien, non, dans le Nord, on ne veut pas que le Venezuela possède des vedettes, des patrouilleurs, des équipements ! Alors, comme ça, le Venezuela n’a pas le droit de  se défendre ! Est-ce que ceux du Nord demandent par hasard la permission à quelqu’un pour fabriquer une superbombe atomique qui s’enfonce trente mètres sous terre pour détruire les postes de commandement ? Ou pour mettre au point des boucliers antimissile et les installer n’importe où ? Ou pour installer des armes dans l’espace ? Non, bien entendu, ils ne demandent la permission à personne.

En revanche, le Venezuela qu’ils menacent – je parle du gouvernement, bien sûr – ne peut même pas acheter un petit fusil de rien du tout. Pas des armes nucléaires, ni des cuirassés ni des porte-avion : non, quelque chose d’aussi simple qu’un fusil ! Le prétexte, c’est que ce sont beaucoup de fusils. Cent mille. En fait, c’est très peu pour défendre un pays comme le Venezuela, qui compte vingt-six millions d’habitants, qui est un grand pays, et puis aussi un pays patriotique aux vieilles traditions. A mon avis, il a besoin de millions de fusils.

Il a acheté des hélicoptères à la Russie. C’est exactement ce qu’il faut en cas d’inondations, de cyclone, de tremblement de terre. Et puis les hélicoptères servent aussi à surveiller les deux mille quatre cents kilomètres de frontières et à éviter la contrebande de drogues et de marchandises. Non, une trentaine ou une quarantaine d’hélicoptères suffit à peine pour ces missions.

Au Venezuela – et je ne le dis pas pour que vous alliez y faire du tourisme, bien que vous le puissiez si vous le voulez – l’eau vaut bien plus cher que l’essence.  Un litre d’eau peut coûter un dollar, et un litre d’essence neuf centimes de dollar. Ecoutez bien. Et un dollar, selon le dernier taux de change, valait, je crois, 2 150 bolivars. Ainsi donc, vous faites le plein avec à peine quelques bolivars. Si vous voulez faire du tourisme au Venezuela, libre à vous, bien entendu, nous ne sommes pas ses rivaux en matière de tourisme.

Par exemple, bien des gens achètent cette essence si bon marché pour la revendre bien plus cher en Colombie. Il y a toute une série de phénomènes de ce genre.

L’ennemi affirme : « Le Venezuela est un danger pour l’Amérique latine. Les gouvernements doivent s’unir à l’OEA pour freiner ce processus bolivarien, ces fous qui constituent un danger pour le continent. » Voilà comment ils parlent de ce pays d’où ils ont soutiré trois cent milliards de dollars.

Aucun de ces gens-là ne s’est jamais soucié de savoir combien de personnes mouraient au Venezuela de maladies et quelle était l’espérance de vie, ou la mortalité infantile, ou combien devenaient aveugles.

Savez-vous combien de Vénézuéliens vont s’opérer de la vue cette année, selon ce que nous avons convenu entre nos deux gouvernements ? Cent mille.

Nous avons vingt-quatre centres ophtalmologiques dotés des équipements les plus modernes, et six cents chirurgiens qui traitent toutes les affections de la vue : glaucome, rétinopathie diabétique et bien d’autres qui, non diagnostiquées à temps, conduisent à la cécité. Le Venezuela est un pays riche. Ceux qui avaient de l’argent n’avaient pas de problèmes ; ils se faisaient soigner sur place, ou ils allaient aux Etats-Unis, en Europe. Non, je parle de l’homme aux revenus modestes, celui qui fait l’objet de la mission Au Cœur du quartier, qui n’a pas les moyens de se rendre dans un pays développé pour subir une opération de cette nature.

Tenez, selon des calculs au plus bas, quatre millions de Latino-américains – le sous-continent compte 550 millions d’habitants entre Latino-américains et Caribéens – auraient besoin chaque année de ce genre de soins médicaux, sinon ils risquent de devenir aveugles !

Je pense tout d’un coup aux bombes qui tombent sur Bagdad et tuent des femmes et des enfants et détruisent des musées contenant des objets millénaires, et détruisent des valeurs irréparables, irremplaçables. Ceux qui les larguent se défendent : « Non, aucun civil n’est mort. » Comme si les bombes ne causaient pas de traumatismes ! Et les millions d’enfants, de femmes, de personnes adultes ou âgées qui subissent le tonnerre des bombardements, des déflagrations, au petit matin et à toute heure, ne vont-ils pas en souffrir des traumatismes pour le restant de leur vie ? Ou serait-ce que le cerveau n’a pas d’importance, ou que l’équilibre mental n’a pas d’importance, ou la santé mentale, ou le système nerveux ? Est-ce que l’équanimité des gens, la sagesse des gens, la santé mentale des gens ne font pas partie de la Charte des droits de l’homme ? Qui les appuie, qui les nourrit ? On ne les dénombre pas parmi les pertes physiques, mais ce sont bel et bien des pertes. Qui causent peut-être même plus de dommages, parce que les victimes deviennent inutiles, deviennent des malades qui seront privés de soins médicaux toute leur vie.

Je vous parlais voilà un moment des aveugles en Amérique latine, de ceux que l’ordre mondial en place a conduits à la cécité définitive, de quatre millions de personnes. D’où sommes-nous donc partis ? De Cuba. Ici, il faut opérer environ 30 000 personnes par an de cataracte. Bien entendu, les gens ne tombent pas tout de suite dans la cécité totale, un œil est touché d’abord, et peut-être ensuite l’autre. En tout cas, il faut en opérer 30 000, ainsi que de rétinopathie diabétique, une maladie terrible. Le diabète est d’ailleurs une maladie répandue dans notre pays. Chez nous, les diabétiques ne meurent pas parce qu’ils sont diagnostiqués à temps et parce qu’on les soigne. On calcule à environ 50 000 les personnes qui doivent être examinées et traitées contre les risques de la rétinopathie diabétique.