J’ai publié le 3 août dernier, sous le titre :
Réflexions sur de dures mais évidentes réalités,
un commentaire sur les prérogatives du pouvoir et
sur son influence sur les êtres humains, citant
aussi les raisonnements du général Léonide Ivachov,
vice-président de l’Académie des questions
géopolitiques de Russie, ex-secrétaire du Conseil
des ministres de la Défense de la Communauté d’Etats
indépendants et ex-chef du département de la
coopération militaire du ministère de la Défense de
la Fédération de Russie. Comme je le signalais
alors, Ivachov était « quelqu’un de vraiment bien
informé » dont il valait « la peine que notre peuple
connaisse les points de vue ».
L’analyse du général Ivachov, parue dans une dépêche de
presse de l’agence russe Ria Novosti du 24 juillet dernier,
partait du fait que, selon lui, la principale arme politique
des Etats-Unis était la dictature économique, financière,
technologique et militaire qu’ils exercent dans l’arène
mondiale contemporaine.
Je ne vais pas reprendre l’argumentaire du général Ivachov,
qui finit par conclure que pour neutraliser ces visées
d’hégémonie mondiale, il fallait ériger des pôles de pouvoir
alternatif. Je veux simplement attirer l’attention sur l’une
de ses principales assertions :
« Seule une alliance de civilisations pourrait s’opposer à
l’Empire étasunien : la russe, dont l’orbite inclut la
Communauté d’Etats indépendants (CEI), la chine, l’indienne,
l’islamique et la latino-américaine. Il s’agit d’un espace
immense où nous pourrions créer des marchés plus équitables,
notre propre système financier à caractère stable, notre
mécanisme de sécurité collective et notre philosophie,
fondée sur la priorité du développement intellectuel de
l’homme face à la civilisation occidentale moderne qui mise
sur les biens matériels et mesure la réussite à l’aune des
grandes demeures, des yachts et des restaurants. Notre
mission est de réorienter le monde vers la justice et le
développement intellectuel et spirituel. »
Ce concept d’ « alliance des civilisations », fondée sur la
primauté des idées, m’a remis en mémoire une réunion
internationale tenue dans notre pays en mars 2005 et
intitulée : « Conférence mondiale sur le dialogue des
civilisations. L’Amérique latine au XXIe siècle :
universalité et originalité ».
Cette conférence, convoquée par le Conseil fondateur du
Centre de la gloire nationale russe et organisée par le
ministère de la Culture et l’Union des écrivains et des
artistes de Cuba (UNEAC), avait réuni près de trois cents
scientifiques et intellectuels, représentants
d’organisations sociales et de médias, hommes politiques et
personnalités religieuses de vingt-neuf pays, dont
l’objectif principal était de riposter aux théories en vogue
au sujet du « choc des civilisations » et reposant sur la
nature sectaire de la mondialisation néolibérale qui prône
un modèle unique, et d’y opposer la promotion du dialogue
entre les peuples, les cultures, les religions et les Etats
en vue de trouver des réponses communes aux problèmes clefs
du monde contemporain.
J’avais été invité à clore cette Conférence le 30 Mars 2005
au palais des Congrès de La Havane. Plutôt qu’une
allocution, j’y avais improvisé une sorte de dialogue avec
les invités à partir de leurs prises de position et de leurs
questions et abordé des points qu’ils avaient analysés aux
séances antérieures et d’autres points ayant à voir avec les
objectifs de la Conférence.
Compte tenu de leur longueur, je n’avais jamais eu le temps
de réviser mes propos et donc de les remettre à la presse.
Stimulé par les affirmations du général Ivachov et par sa
référence à l’alliance des civilisations, j’ai relu mon
discours, m’étonnant du niveau où se situaient déjà nombre
de mes idées et de mes inquiétudes actuelles.
Voilà pourquoi j’ai demandé qu’il soit imprimé. Le plus
important à se rappeler, c’est que ces idées datent du 30
mars 2005, voilà presque deux ans et demi. Parlant alors à
Rio de Janeiro de l’homme comme une espèce en danger
d’extinction du fait de la destruction de ses conditions de
vie naturelles, il y a bien plus de quinze ans, à présent ce
danger est encore plus proche. De nouveaux problèmes non
prévus, engendrés par la science, la technologie et le
gaspillage impénitent du néolibéralisme, multiplient les
risques politiques, économiques et militaires. Les idées
essentielles du « dialogue des civilisations » incubaient
déjà. Par conséquent, j'ai demandé que le discours alors
prononcé à Rio de Janeiro, soit publié comme première partie
de ce matériel.
Fidel Castro Ruz
25 août 2007
DISCOURS PRONNOCÉ À RIO DE JANEIRO PAR LE COMMANDANT EN CHEF
À LA CONFÉRÉNCE DE NATIONS UNIES SUR L'ENVIRONNEMENT ET LE
DÉVELOPPEMENT, LE 12 JUIN 1992.
Monsieur le Président du Brésil, Fernando Collor de Mello ;
Monsieur le Secrétaire général des Nations Unies, Butros
Ghali ;
Excellences :
Une espèce biologique importante court le risque de
disparaître, et ce, à cause de la suppression rapide et
progressive de ses conditions naturelles de vie. Cette
espèce, est l'homme.
Nous ne prenons conscience que maintenant du problème,
lorsqu'il est presque trop tard pour l'empêcher.
Il faut souligner, que ce sont les sociétés de consommation
les responsables principales de l'atroce destruction de
l'environnement. Elles ont leurs origines dans les anciennes
métropoles coloniales et les politiques impériales,
lesquelles du coup, ont engendré le retard et la pauvreté,
dont souffrent à présent l'immense majorité de l'humanité.
Elles consomment les deux tiers de métaux et les trois
quarts de l'énergie produits dans le monde, alors qu'elles
ne concentrent que 20 pour 100 de la population mondiale.
Elles ont empoisonné les mers et les fleuves, contaminé
l'air, épuisé et percé la couche d'ozone ; elles ont saturé
l'atmosphère de gazes, qui modifient les conditions
climatiques, dont nous commençons déjà à subir les effets
catastrophiques.
Les forêts disparaissent, les déserts s'étendent, des
milliers de tonnes de terre fertile chaque année se jettent
dans la mer. De nombreuses espèces disparaissent.
L'accroissement de la population et la pauvreté, nous mènent
à déployer des efforts désespérés pour survivre, même au
détriment de la nature. Les pays du tiers monde ne peuvent
pas en être responsables. Jadis colonies, nations exploitées
et pillées, aujourd'hui, par un ordre économique mondial
injuste.
Interdire le développement à ceux qui en ont plus besoin, ne
peut pas être la solution. En effet, tout ce qui favorise
le sous-développement et la pauvreté, constitue aujourd'hui
une violation flagrante à l'écologie. Des dizaines
d'hommes, de femmes, et d'enfants, en meurent chaque année
au tiers monde, plus qu'au cours de chacune de deux guerres
mondiales. L'échange inégal, le protectionnisme et la dette
extérieure, attaquent l'écologie et poussent la destruction
de l'environnement.
Si l'on veut épargner l'humanité de cette autodestruction,
il faut mieux distribuer les richesses et les technologies
disponibles dans le monde. Moins de luxe et moins de
gaspillage dans une poignée de pays, afin qu'il y ait moins
de pauvreté et moins de faim dans une grande partie de la
Terre. Il est nécessaire de mettre fin au transfert au
tiers monde, de mode de vies et d'habitudes de
consommation, qui ruinent l'environnement. La vie humaine
doit être plus rationnelle. Il est indispensable d'instaurer
un ordre économique international plus juste. Les sciences
doivent être mise au service du développement soutenu sans
pollution. C'est la dette écologique qui doit être payée et
non la dette extérieure. C'est la faim qui doit disparaître
et non l'homme.
Puisque les dites menaces du communisme sont disparues, il
n'y a plus de prétextes pour la guerre froide, pour des
courses aux armements, ni des dépenses militaires.
Qu'empêche-t-il donc d'allouer, dans l'immédiat, ces
ressources, pour promouvoir le développement du tiers monde
et lutter contre la menace de destruction écologique de la
Planète ?
Les égoïsmes doivent cesser, les hégémonismes doivent
cesser, l'insensibilité, l'irresponsabilité et le mensonge
doivent cesser. Demain il sera trop tard pour faire ce
qu'on aurait du faire il y a longtemps.
Merci (Ovation)
ALLOCUTION PRONONCÉE PAR LE COMANDANT EN CHEF FIDEL CASTRO
RUZ, À LA CLÔTURE DE ¨ LA CONFÉRENCE INTERNATIONALE DIALOGUE
DES CIVILISATIONS. L’AMÉRIQUE LATINE AU XXIe
SIÈCLE : UNIVERSALITÉ ET ORIGINALITÉ ¨. PALAIS DES CONGRÈS
DE LA HAVANE. LE 30 MARS 2005
Chers amis
Je parle de tous les invités, qu’ils viennent d’autres pays
ou de Cuba. Je dois vous avouer que le mot « étranger » ne
me plaît pas ; c’est un peu comme si je disais : « Chers
êtres étranges » en m’adressant à vous.
Sans doute ai-je rarement eu l’occasion – qui
est aussi un défi – de rencontrer un groupe comme le vôtre.
En fait, je devrais être un devin pour savoir de quoi
parler. J’ai la réputation de beaucoup parler, de m’étendre
parfois trop, ce qui n’est pas mon intention cet après-midi,
même si les intentions ne coïncident pas toujours avec les
résultats (rires)… Je regrette de ne pas avoir
participé à vos débats, ce qui m’aurait beaucoup intéressé,
mais j’ai eu en tout cas la chance de recevoir un résumé de
vos activités et des différentes interventions.
La première chose que je tiens à faire, en tout
cas, c’est féliciter ceux qui ont eu l’initiative
d’organiser une réunion comme celle-ci et de la baptiser
d’un nom aussi suggestif : dialogue des civilisations.
Si l’on ne connaissait pas déjà quelques-unes de
vos réunions ou le contenu de vos tâches, on pourrait penser
qu’il s’agit d’un groupe de gens désireux d’échanger des
impressions philosophiques ou d’employer son temps à des
échanges et à des réflexions intéressantes.
Je pense, d’après ce que j’ai lu, que la teneur
de votre dialogue est bien plus élevée et profonde que ce
qu’on pourrait imaginer à partir du titre. Vous avez
vraiment participé, me semble-t-il, à un dialogue que je ne
sais trop comment qualifier : entre les civilisations
ou pour les civilisations.
Il faudrait d’ailleurs remonter au concept de
« civilisation » et commencer par se poser la question : que
sont les civilisations ? Quand j’étais un gamin et que
j’allais à l’école – ce qui n’est pas si vieux que ça
(rires), il me semble que c’était hier – j’entendais
déjà parler des premiers concepts au sujet du monde, de
l’histoire, et l’on me disait que notre monde était
civilisé, et que les Européens étaient même venus ici sur ce
continent pour nous apporter la civilisation.
On disait aussi qu’ils étaient partis en Afrique
pour civiliser les Africains, et aussi vers le Pacifique, et
vers l’océan Indien pour civiliser les Indiens, les
Indonésiens, et un peu plus loin, jusqu’en Chine pour
civiliser les Chinois.
Ce n’est pas d’hier que nous avons tous entendu
parler de ça. Quand j’étais gamin, j’entendais aussi
beaucoup parler de Marco Polo, de ses voyages en Chine. Et
l’on sait qu’il existait une civilisation chinoise depuis
belle lurette, de même qu’il existait une civilisation
indienne, et une civilisation du côté de l’Euphrate,
plusieurs civilisations en Mésopotamie ; et tout ceci
existait, ce qui est le plus curieux, avant la civilisation
grecque et la civilisation romaine, et avant la civilisation
européenne.
Un jour, au cours d’une visite en Afrique du
Sud, on m’a invité dans un village où l’on avait érigé une
statue à un enfant qui était mort durant une protestation
contre l’apartheid. Et je réfléchissais là : quand il
existait déjà une civilisation en Afrique, à plusieurs
endroits d’Afrique, les tribus barbares erraient encore de
ci et de là en Europe.
Nous savons tous que Jules César a tiré beaucoup
de sa gloire en combattant avec ses légions les tribus
barbares allemandes et qu’après avoir dominé les tribus
barbares franques, il a conquis les Gaules – la fameuse
guerre des Gaules – et qu’il est même arrivé jusqu’aux îles
qui sont maintenant la Grande-Bretagne. Il y a même érigé un
mur. Parce qu’il semble n’avoir pas pu dominer totalement
certaines gens, et il a construit une muraille ! L’Europe.
Je ne suis pas contre les Européens, n’allez pas croire : au
contraire, je suis en faveur de la paix entre tous
(rires) et du respect de la dignité de tous, et je
respecte donc la dignité des Européens. Mais j’évoque
l’histoire et je réfléchissais. Ainsi, par exemple, quinze
siècles après la conquête de la Gaule par Jules César, les
Espagnols – mes parents en partie – sont arrivés au Mexique
et sont tombés, je pense, sur une civilisation, sur une
ville qui était bien plus grande que n’importe quelle ville
européenne de l’époque, sur Tenochtitlán, la capitale des
Aztèques, une ville construite sur un lac, un chef-d’œuvre
de génie civil, avec une agriculture prospère, développée.
Elle comptait plus d’habitants et était plus grande que
Paris, que Madrid, que Lisbonne et que tous ces endroits-là.
Et les Espagnols sont partis conquérir le Mexique et lui
apporter la civilisation.
L’un des prétextes, selon ce que j’ai lu chez
l’un des chroniqueurs de l’époque, Bernal Díaz del Castillo,
c’est qu’il fallait les civiliser parce qu’ils faisaient des
sacrifices humains. Eh bien, s’il fallait civiliser tous les
gens qui font des sacrifices humains, il y aurait encore
bien des gens à civiliser dans le monde !
Il faudrait civiliser, je pense, ceux qui
bombardent des villes, ceux qui terrorisent des millions
d’hommes, de femmes et d’enfants. Et qui parlent ensuite de
pertes civiles. Des pertes civiles, il y en a toujours dans
les bombardements. Les Russes le savent mieux que quiconque.
Parce que les Russes ont connu les bombardements sur
Leningrad, les attaques surprise. Les Russes n’ont pas
oublié ce 21 juin, quand les troupes d’Adolf Hitler,
utilisant des milliers et des milliers d’avions, des
centaines de divisions blindées parfaitement armées, des
dizaines de milliers de chars d’assaut et de canons, ont
attaqué par surprise et sans préavis ce « trou perdu »
qu’était alors l’Union soviétique, et ces divisions ont
foncé à toute allure, certaines sur Leningrad, d’autres tout
droit sur Moscou et d’autres encore vers le Sud, sur Kiev.
Ceux d’entre nous qui avons eu la possibilité de
connaître et d’admirer les grandes prouesses du peuple
russe, nous savons à quelles terribles adversités il a dû
faire face soudainement, en quelques heures, alors que les
soldats étaient en permission dans cette fameuse citadelle
de Brest-Litovsk qui s’est défendue ensuite si
courageusement et si héroïquement, malgré la surprise. Quand
on étudie ces événements, on constate quelque chose qui dit
beaucoup des valeurs historiques du peuple russe : alors que
partout ailleurs, la nouvelle de chars ennemis sur les
arrières impliquait que les armées levaient les bras en
l’air et hissaient le drapeau blanc, les Russes, eux, ne se
rendaient pas, les Russes ne hissaient pas le drapeau blanc.
Et on se prend à réfléchir : que se serait-il
passé si ce peuple avait été mobilisé, si l’armée russe et
ses alliés avaient été en alerte de combat ? Nous autres, un
tout petit pays, une petite île à côté du puissant voisin,
combien de fois n’avons-nous pas dû prévoir des dangers et
nous mettre en alerte de combat, parce que nous sommes
décidés à ce que jamais personne ne puisse nous surprendre
et nous attaquer à l’improviste ? Je ne vais pas fouiller
dans l’Histoire ni parler de responsabilités, mais le fait
est que si le peuple soviétique et ses forces armées avaient
été mobilisés, je sais très bien où aurait pris fin la
Deuxième Guerre mondiale : pas à Berlin, mais à Lisbonne.
J’ose le dire en toute responsabilité. J’y ai pensé bien des
fois, parce que j’ai lu bien des livres sur l’histoire de
cette guerre écrits par des gens d’un bord et de l’autre.
Nous savons tous que des millions et des millions d’hommes
et de femmes sont morts. On a parlé de quinze, puis de
vingt, puis de vingt-sept millions de citoyens de cet Etat
multinational soviétique. La Russie était alors et reste
encore en grande partie, bien entendu, un grand Etat
multinational. Toujours est-il que des dizaines de millions
de personnes sont mortes, je pense, à cause de cette
imprévoyance.
Je ne sais combien de livres on a publiés dans
notre pays. Quand de graves dangers nous menaçaient, nous
recourrions même à la grande littérature héroïque des
Russes. Et des centaines de milliers d’exemplaires ont été
édités pour inspirer à notre peuple l’idée que quand un
peuple lutte et résiste, il peut vaincre n’importe quelle
difficulté.
Je veux dire par là que cet héroïsme des Russes
n’a pas été pour nous quelque chose du genre d’héroïsme au
sujet duquel nous aurions lu, comme ceux de Maguncia et de
Sagonte qui ont lutté face aux troupes romaines jusqu’au
dernier homme, jusqu’à l’extermination de la population,
mais que nous avons vécu ensemble une partie de cette
histoire, une partie difficile : vous, les Russes, vous
l’aviez vécu avant, et nous autres, nous l’avons vécue
ensuite, parce que nous avons été constamment menacés
d’invasions. Menacés non par l'île Caïmans, qui se trouve au
sud de Cuba, qui mesure quelques kilomètres carrés et qui
doit avoir de 8 000 à 10 000 habitants, mais bel et bien par
le pays qui fait huit, ou neuf ou dix millions de kilomètres
carrés, compte presque trois cent millions d’habitants et
est la puissance qui a prévalu ces soixante dernières années
des points de vue technique, économique et militaire, la
superpuissance étasunienne. C’est un gros danger.
Et nous nous inspirions des exploits du peuple
soviétique, je dois le dire sans crainte de prononcer ce
mot. Mais nous savons que l’âme de cette résistance, l’axe
de cette résistance, le centre de cette résistance, c’était
le peuple russe, sans vouloir diminuer en quoi que ce soit
l’héroïsme des autres peuples qui se sont battus aux côtés
des Russes.
Retamar a parlé de l’invasion de la Russie par
les armées de Napoléon. Napoléon avait été révolutionnaire,
un représentant de la grande Révolution française, un génie
militaire, indiscutablement, mais un génie militaire issue
d’une Révolution : sans la Révolution française, il n’y
aurait pas eu de génie militaire. Napoléon, sur sa petite
île de Corse, aurait vécu ce qu’il lui aurait échu de vivre
à cette époque, et personne n’aurait entendu parler de lui.
Mais il y a eu une grande révolution, avec des luttes, des
interventions, des invasions, tout le monde le sait. Et des
chefs, de nombreux chefs sont sortis du peuple. C’est du
peuple que sortent les chefs, surtout dans les grandes
crises sociales.
Ce ne sont pas les hommes qui font l’Histoire,
c’est l’Histoire qui fait les hommes ou les figures ou les
personnalités. Les hommes interprètent d’une manière ou
d’une autre les événements, mais ils sont des enfants de
l’Histoire. Sans ces processus historiques – et je vois
là-bas l’ambassadeur du Venezuela, notre ami Adán, qui porte
le nom du premier être vivant ayant habité cette planète et
qui représente le pays de Bolívar – sans ces événements
historiques, on ne connaîtrait pas aujourd’hui le nom de
Bolívar.
C’est la grande crise, l’occupation de l’Espagne
par Napoléon, la mise sur le trône d’un roi français, d’un
frère – je crois qu’il était à moitié sot – du grand
empereur qui a entraîné une rébellion en tant qu’acte, en
premier lieu, de loyauté à l’ancien roi, non de la part de
Bolívar, mais de la part de cette société qui était dominée
alors par les secteurs les plus riches.
En tout cas, sans ces événements historiques,
sans cette révolution, personne ne connaîtrait aujourd’hui
le nom de Bolívar si celui-ci était né trente ans avant ou
trente ans après. On ne connaîtrait pas non plus le nom de
Martí ni ceux de nombreuses grandes figures historiques dont
le renom est provenu, non tant de leurs mérites que des
événements historiques. Je peux en dire autant de tous les
grands personnages. Martí, voyez le moment où il naît ; il
était le fils d’un militaire espagnol, son père et sa mère
étaient des Espagnols, et il naît doté d’une énorme
sensibilité, il naît sur cette terre-ci à un moment de
crise. Les grands événements historiques sont donc le
produit des crises.
Si je le dis, c’est parce que l’histoire – il
existe bien des interprétations de l’histoire, c’est vrai –
est faite de séries d’événements et qu’elle avance par
étape. L’histoire dont je vous parlais, l’histoire de ces
civilisations qui sont apparues avant la grecque et la
romaine nous apprend bien des choses.
Je pense que l’histoire de l’homme est
l’histoire des guerres, l’histoire des conquêtes, l’histoire
de la domination de peuples par d’autres, de groupes par
d’autres. Les empires ont surgi à un moment donné, mais
l’empire romain n’a pas été le premier. Il y a eu de empires
avant. En Chine, par exemple. La fameuse armée de terre
cuite que les Chinois ont déterrée est impressionnante par
ce qu’elle reflète en tant qu’avancées sur les plans de
l’art, de la culture, de la technique, de la civilisation.
Il y a eu des empires en Asie. L’empire perse a
été bien antérieur à l’empire romain, antérieur même au
fameux empire d’Alexandre. A un moment donné, Alexandre
organise des armées – en fait, c’est son père qui les a
organisées – et se lance très jeune à la conquête de l’Asie
mineure et de tous les pays de la région. Ces armées se
battaient contre un empereur perse. Je crois qu’il a détruit
Persépolis. On dit qu’il y a apporté la civilisation
grecque. Il est si curieux d’entendre que la civilisation
grecque a pu inspirer la destruction d’une cité comme
Persépolis, dont on a découvert des restes et qui a dû être
sans doute une merveille. La civilisation mésopotamienne a
aussi été détruite. Nul ne sait ce qu’il est advenu des
fameux jardins suspendus dont il ne nous reste que de vagues
idées.
Une invasion après l’autre. L’Europe a été
envahie par des vagues incessantes de tribus dites barbares
qui ont fini par liquider l’empire romain, surtout que les
légions romaines cessèrent de l’être à un moment donné pour
être constituées par des soldats de ces tribus barbares.
Bien entendu, de grandes valeurs ont vu le jour à chaque
étape et à toutes les époques. Ainsi les philosophes qui
sont apparus avant notre ère, les philosophes grecs. On dit
qu’Aristote a été le précepteur d’Alexandre le Grand. C’est
en tout cas ce que racontent des histoires écrites par de
vrais érudits qui ont connu les mœurs de cette époque :
Aristote aurait été le précepteur du fils de Philippe de
Macédoine.
Bref, chaque étape a créé des valeurs, des
cultures qui se sont ajoutées les unes aux autres. Mais, de
toute façon, quand on parle de civilisations, on ne peut
ignorer la civilisation maya, qui avait des connaissances de
l’espace, ou la civilisation aztèque, ou la civilisation
inca, ou les civilisations pré-incaïques.
J’ai conversé avec des hommes éminents comme
Heyerdalh, le fameux explorateur du Kon-Tiki qui
s’est consacré à l’étude de ces anciennes civilisations et
qui a beaucoup travaillé au Pérou. Il me racontait qu’il y
avait des choses et des structures qu’on ne pouvait noter
qu’à une altitude de deux ou trois mille mètres, dans la
plaine, des constructions qui étaient des œuvres de génie
civil, fruit de connaissances dans ce domaine que l’Europe
ignorait quand elle a conquis ce continent. Ainsi donc,
l’Europe nous a apporté ces civilisations de là-bas. Jusqu'à
quand nous a-t-elle conquis ? Presque jusqu’à aujourd’hui.
Et si je dis « presque », c’est que beaucoup de nous sont
encore conquis et dominés par des civilisations qui se sont
imposés sur les restes de celles qui existaient sur ce
continent-ci. Ce qui ne veut pas dire que j’ignore les
grandes valeurs que les conquistadores ont apportées, parce
que toutes les civilisations ont créé des valeurs.
Le hic, c’est que ces civilisations se sont
affrontées mutuellement. Quand j’écoute cette expression :
« dialogue des civilisations », il me vient à l’esprit
l’idée d’un cumul de valeurs, l’idée d’un ajout des valeurs
de toutes les civilisations. C’est comme lorsque vous parlez
d’alphabétisation. Alphabétiser revient à inculquer aux
ignorants les valeurs qu’ils n’ont pas pu connaître faute
d’un maître, faute d’une école. Alphabétiser, c’est donc
transmettre ces valeurs. Oui, mais alors, une question se
pose : quelles valeurs transmettons-nous donc ?
J’ai écouté avec émotion quand vous parliez de
dire adieu au chauvinisme, de dire adieu au chauvinisme
borné, de dire adieu aux haines, de dire adieu aux
intolérances, de dire adieu aux préjugés. Il s’agit en effet
d’apporter aux gens tout ce que toutes les cultures et
toutes les civilisations et toutes les religions ont de bon,
de les éduquer dans une éthique universelle vraiment
nécessaire en ce monde néolibéral globalisé qui a fini par
globaliser l’égoïsme, par globaliser les vices, par
globaliser la soif de consommation, par globaliser les
tentatives de s’emparer des ressources d’autrui, de réduire
les autres à l’esclavage.
On dit que l’esclavage remonte aux temps
primitifs, à l’époque où les hommes se sont rendus compte,
quand ils avaient atteint une certaine productivité, qu’il
valait mieux conserver les prisonniers plutôt que de les
tuer pour qu’ils puissent produire pour eux-mêmes et pour
les autres. Il y a sans doute beaucoup de vérité là-dedans.
Toujours est-il que l’esclavage existe depuis des milliers
d’années.
On dit que le passage de l’esclavagisme romain
au féodalisme en Europe a été un grand pas en avant, à
l’époque qu’on appelle le Moyen-Age, jusqu’au jour où on
nous a découverts ici… Je dis « nous », parce que, même si
j’ai une part du sang des découvreurs, je me sens fils de
cette terre-ci, de cette île-ci. Mais je me sens par-dessus
tout un fils de l’humanité. Nous avons ici un grand
patriote, un grand philosophe, quelqu’un qui luttait pour
l’indépendance de sa patrie contre le colonialisme espagnol,
qui a dit un jour – et ce n’était pas encore l’époque de
l’internationalisme – quelque chose qu’il vaut la peine de
graver dans tous les siècles à venir : « La patrie est
l’humanité ! » Cet homme s’appelait et s’appelle et
s’appellera à jamais José Martí. Voyez un peu : « La patrie
est l’humanité ! » Vous qui vous êtes réunis ici comme
scientifiques, comme intellectuels, comme dirigeants
religieux de plus de vingt-cinq pays pour soutenir ce
dialogue de la civilisation, n’avez-vous pas eu l’impression
ou le sentiment que « la patrie est l’humanité » ?
Si je le précise, c’est parce que je hais le
chauvinisme, parce que le chauvinisme me répugne, tout comme
je condamne bien d’autres choses qu’a faites l’homme durant
son long voyage ou à travers sa brève histoire… En fait,
personne ne sait exactement si l’homo sapiens est né
voilà cinquante mille ans ou cent mille ans ou voilà
plusieurs centaines de milliers d’années. Les paléontologues
passent leur temps à chercher des crânes pour savoir à quel
moment de l’évolution de notre espèce l’homme est apparu. Et
je le dis sans crainte, bien que je sache que beaucoup de
vous sont des croyants, parce que le leader de l’Eglise
catholique en personne a déclaré voilà quelques années –
très courageusement, à mon avis – que la théorie de
l’évolution n’était pas incompatible avec la doctrine de la
Création. J’ignore bien entendu ce que pensent d’autres
religions sur ce point concret, mais je les respecte toutes
et je respecte toutes les opinions. Je cite tout simplement
l’exemple de la façon dont l’Eglise catholique interprète
ces connaissances-là. C’est nouveau, parce que les Eglises
ont fini par apprendre et se sont efforcées de perfectionner
leurs points de vue et leurs conceptions à partir de la
recherche du Bien.
J’ai fait mes études dans des écoles
religieuses, et j’ai été critique et je le suis toujours de
la façon dont on m’a enseigné la religion. D’une façon
terriblement dogmatique. Toutes les personnes ne naissent
pas égales et chacune a son caractère, sa manière d’être. Et
je refuse les choses qu’on tente de m’imposer ou qu’on
m’oblige à croire sans me persuader de ce qu’on veut que je
croie. Chacun a sa façon de réagir.
Je disais donc que les Eglises ont fait des
efforts. L’Eglise catholique a critiqué les crimes commis
ici, la conquête à feu et à sang de ce continent-ci ; elle a
critiqué l’Inquisition, elle a critiqué la condamnation de
Galilée, elle a condamné des faits horribles comme les
bûchers où l’on châtiait les hérétiques. Le premier
aborigène qui s’est soulevé dans notre pays – il n’était
même pas d’ici où la population était pacifique, mais de
Saint-Domingue où elle était plus combative – s’appelait
Hatuey, et on l’a condamné à mourir sur le bûcher. Et un
prêtre s’est efforcé de le persuader de se faire baptiser
pour pouvoir aller au Ciel… Et l’histoire raconte – je ne
sais pas si c’est vrai, mais c’est de toute façon une belle
histoire qu’on nous apprenait tous à l’école primaire – que
cet aborigène lui a demandé si les Espagnols allaient au
Ciel. Et quand le prêtre lui a répondu que oui, ce rebelle
s’est exclamé : « Alors, je préfère mourir pour ne pas aller
à ce Ciel où vont les Espagnols ! »
Voyez un peu quelle leçon ! Chaque homme qui
passe laisse quelque chose. Ce rebelle qui est mort en
prononçant cette phrase – qui peut être vraie ou fausse,
mais qui l’a inspirée en tout cas… Quel bel exemple de
dignité, d’héroïsme !
Je disais que nous devons rectifier toutes les
erreurs que nous avons tous commises et conjuguer toutes les
valeurs que nous avons créées. C’est ainsi que j’interprète
ce qu’on pourrait appeler un dialogue des civilisations dont
je partage absolument l’esprit et qui me rend heureux.
J’espère bien pouvoir participer un jour à un dialogue
complet et non à une clôture de dialogue, sans devoir
apprendre par un résumé ce dont on a discuté.
Notre illustre visiteur que nous avons accueilli
avec une grande satisfaction – et nous savons que ce n’est
pas sa faute d’être arrivé en retard : on pourrait appeler
ça une contradiction de points de vue, une contradiction de
civilisations – nous disait avec quelle impatience votre
prochain dialogue était attendu en Grèce. Tous ceux qui le
souhaitent pourront y participer.
A propos de la Grèce, je me suis rappelé quelque
chose de très récent. Comme j’ai toujours été amateur de
sport, je souhaitais voir des Jeux olympiques. Je n’y suis
jamais allé, quoique je m’estime en droit d’y aller si je le
souhaite. Donc, énormément de gens m’avaient invité en
Grèce, même de l’Eglise orthodoxe de ce pays, et m’avaient
promis de me faire visiter un fameux couvent. Et j’ai la
tête pleine d’idées, de souvenirs, de choses qu’ils m’ont
raconté au sujet de l’histoire de cette Eglise et de ce
qu’ils avaient fait, de ce qu’ils avaient créé. J’étais très
intéressé, parce que le patriarche oecuménique de l’Eglise
orthodoxe grecque m’a rendu visite justement le jour où l’on
a inauguré à La Havane l’église de cette religion, et l’on
avait aussi parlé de la pose de la première pierre de la
cathédrale de l’Eglise orthodoxe russe. Et tout ceci nous
satisfait beaucoup, car il existe déjà dans notre ville une
mosquée et parce que toutes les Eglises sont représentées
ici. C’est pour nous un honneur que toutes ces Eglises
soient représentées à Cuba. Je crois que notre pays a été un
exemple de la façon dont peut fonctionner l’œcuménisme, non
seulement sur le terrain religieux mais aussi dans le
respect des sentiments d’autrui.
Je ne pourrais pas être œcuménique vis-à-vis de
ceux qui refusent à autrui le droit de penser et le droit de
croire. Pour nous, qu’on accuse tant de violer les droits de
l’homme, le premier droit de l’homme est le droit de penser,
le droit de croire, le droit de vivre, le droit de savoir,
le droit de connaître la dignité, le droit d’être traité
comme tous les autres êtres humains, le droit d’être
indépendant, le droit à la souveraineté en tant que peuple,
le droit à la dignité en tant qu’homme.
Si l’on va parler de droits de l’homme, alors il
faudrait organiser une très grande réunion dans une salle
comme celle-ci, entre nous, les accusés, et tous les
farceurs et hypocrites du monde qui nous accusent – et Dieu
sait s’il y en a ! – pour discuter de ce que sont les droits
de l’homme et pour savoir quels sont ceux que nous avons
violés, nous, et quels sont ceux que nous avons défendus
depuis des dizaines d’années, sans renoncer une seule fois à
nos principes. Beaucoup de vous sont des croyants – je ne le
suis pas, moi, au sens traditionnel du terme, et que Dieu me
garde de l’idée de me comparer à aucun autre personnage de
l’Histoire : je ne parle pas ici à titre personnel, je parle
au nom du peuple cubain, je représente les millions de
personnes qui peuplent cette île – et se rappellent sûrement
les premiers chrétiens. Eh bien, cette île-ci a été plus
calomniée que les premiers chrétiens, plus calomniée que
ceux qui étaient dévorés par les lions dans le cirque
romain, plus calomniée que ceux qui vivaient dans les
catacombes parce qu’ils avaient la foi.
Il existe des croyances religieuses et des
croyances politiques. Il existe des convictions religieuses
et des convictions politiques. Politiques au meilleur sens
du terme, parce que ce mot de politique a été si manipulé,
si discrédité… Il existe des idées politiques. Pour moi, des
idées politiques, ce sont celles qui sont assez dignes pour
que quelqu’un fasse des sacrifices pour elles, ou donne sa
vie ou verse son sang pour elles ou meure pour elles, ou
alors beaucoup de gens ou tout un peuple, le cas échéant.
Des valeurs pour lesquelles il vaut la peine de se
sacrifier. Parce que cette personne ou ce peuple défend des
valeurs et sait que sans valeurs la vie n’existe pas. Bien
mieux : sans valeurs, la civilisation n’existe pas. Bien
mieux : sans valeurs, notre humanité ne survivra pas. Nous
parlons de civilisations, qui ont été nombreuses et dont bon
nombre a disparu. Mais nous pouvons nous demander combien de
temps vont durer les civilisations actuelles si nous ne
prenons pas les mesures pertinentes, comme vous les prenez,
vous, pour que survivent, non plus les civilisations, mais
notre espèce même, car, pour la première fois dans la longue
marche de sa brève histoire, la survie de l’humanité est en
péril. J’aimerais bien savoir – et que quelqu’un me réponde
– s’il y a eu un moment où la survie de notre espèce a été
autant en danger qu’aujourd’hui.
Il y a eu auparavant l’Empire romain, et avant
la civilisation grecque ou la gréco-romaine, et encore avant
la civilisation égyptienne, et la civilisation perse, et la
civilisation mésopotamienne dont j’ai parlé. Il y a eu des
civilisations partout, là-bas et ici. Il est prouvé que
l’homme qui s’est retrouvé de ce côté-ci de l’Atlantique
avait le même développement mental et la même intelligence
que ceux qui sont restés là-bas dans le Vieux Monde. Car
l’on sait maintenant, grâce aux géophysiciens qui ont étudié
la Terre, qu’il n’existait qu’une seule masse compacte de
terre voilà trois cent cinquante millions d’années. La
séparation de cette masse en deux hémisphères découle des
lois de la physique, de la géologie : la masse compacte
s’est brisée en deux, les deux parties se sont écartées,
l’Antarctide aussi, et l’Australie. On sait même comment
l’Himalaya s’est formé, on connaît les mouvements des
couches tectoniques qui ont donné naissance à une chose et à
une autre. L’homme n’existait pas encore voilà trois cent
cinquante millions d’années, ni même voilà trois cent
millions.
C’est à cette époque que le pétrole a commencé à se
constituer, ce pétrole si merveilleux, semble-t-il, et sans
doute l’est-il, que notre homme civilisé est en train de
détruire en moins de deux cents ans.
J’aimerais bien savoir combien il restera de pétrole dans le
monde d’ici – nous sommes en 2005 – quatre-vingt-onze ans :
en 1896, l’humanité consommait six millions de tonnes de
pétrole par an ; aujourd’hui, elle en consomme
quatre-vingt-deux millions de barils, soit presque douze
millions de tonnes de pétrole par an ! Je répète : cet
homo sapiens – dont il reste encore à prouver, chers
amis et chères amies, la sagesse – consommait voilà cent
neuf ans six millions de tonnes de pétrole par an et
aujourd’hui presque douze millions par jour. Et cette
consommation augmente à raison de deux millions de barils
par jour, chaque année et ça ne suffit pourtant pas et les
cours ne cessent de s’élever.
Et je ne mentionne qu’un seul problème, celui de l’énergie.
On pourrait se demander combien de temps va durer cette
commode énergie au rythme où la consomment nos si civilisés
voisins… Pas le peuple, bien entendu. Je parle de son
gouvernement – et pardonnez-moi d’en citer un, j’aurais
voulu ne pas en parler pour ne blesser personne. Mais il
faut avouer qu’on a bien le droit de rejeter une politique
si civilisée, si humanitaire, opposée aux accords de Kyoto
qui constituent une simple tentative, et bien limitée, de
freiner la pollution atmosphérique… Surtout que notre voisin
consomme le quart de l’énergie mondial à lui tout seul.
On parle maintenant de crise pétrolière. Elle existe et elle
existera. La dernière la plus fameuse remonte à 1975. On dit
que le pétrole coûte cher aujourd’hui. Non, il coûtait déjà
cher en 1975.
Nous ne sommes pas un pays pétrolier. Bon, il se peut que
nous le devenions. En tout cas, je me dis qu’au train où on
pollue le monde, mieux vaut alors que le pétrole coûte plus
cher, parce qu’on aura au moins l’espoir qu’il dure quelques
années de plus avant qu’on ne nous empoisonne, qu’on ne nous
intoxique, avant qu’on ne nous change totalement le climat,
afin que nous ayons au moins l’espoir de voir tomber la
pluie.
Notre pays traverse la pire sécheresse de son histoire.
L’autre jour, j’ai entendu le tonnerre, et il m’a semblé me
trouver dans un pays étranger… Comme lorsque j’ai visité la
Russie pour la première fois et que j’ai vu la neige pour la
première fois. Je ne l’avais jamais vue, et j’ai presque eu
le même étonnement que voilà quelques semaines ici, quand
j’ai entendu des coups de tonnerre. Le tonnerre accompagne
généralement la pluie, il y avait des nuages, et il a
effectivement plu. Oui, j’avais l’impression d’être à
l’étranger parce qu’il y a bien des mois qu’il ne pleut plus
dans notre pays. Des pluies sont tombées plus récemment,
mais pas dans l’Est qui connaît une sécheresse terrible ;
des centaines de milliers de foyers y reçoivent l’eau
potable par camions-citernes, tout comme des millions
d’animaux. Nous sommes en train d’installer de nombreuses
canalisations d’eau en PCV pour régler ce problème au plus
vite et pour ne pas avoir à transporter l’eau avec des
camions-citernes qui dépensent du carburant au moment où
celui-ci coûte cher. Pas très cher, mais cher, en tout cas.
Calculez un peu combien il nous faut de camions-citernes
transportant de l’eau…
Et ces perspectives ne sont pas pour les calendes grecques –
vous voyez, on n’arrête pas de mentionner les Grecs ! – non,
c’est pour aujourd’hui. Une sécheresse pareille nous oblige
à dire adieu non seulement aux armes, comme le voulait
Hemingway – nous ne pouvons pas encore leur dire adieu
totalement – mais adieu à l’idée de vivre de l’industrie
sucrière ou de la canne à sucre. La canne exige beaucoup
d’eau. Nous avons rempli notre pays de retenues d’eau et de
barrages qui sont maintenant vides pour la plupart. Une
seule entreprise, qui se trouve dans un endroit plus reculé,
a encore un peu d’eau, mais c’est l’exception. Mais nous
n’avons pas perdu l’espoir qu’il pleuve, bien entendu.
Je vois, par exemple, qu’il pleut énormément au Venezuela.
Il peut trop à un endroit, donc, et pas assez ailleurs. Le
climat est bouleversé, c’est le moins qu’on puisse dire, ce
qui est l’une des conséquences de la pollution
atmosphérique. Voilà pourquoi je disais : bienvenus les
cours élevés du pétrole s’ils contribuent à ce que les fous
deviennent un peu plus sages, à ce que les fous cessent de
gaspiller les ressources naturelles et de détruire les
conditions de vie naturelles sur la planète, afin que les
civilisations puissent exister et dialoguer. Pour dialoguer,
en effet, il faut d’abord vivre. Rappelons-nous ce
philosophe qui disait : « Je pense, donc j’existe. » Mais on
pourrait dire tout aussi bien : « Je pense parce que
j’existe. » Pour penser, il faut exister ; pour dialoguer,
il faut survivre ; et pour survivre il faut vraiment se
battre.
Je n’exagère pas le moins du monde, j’en suis convaincu,
quand je vous dis que nous devons nous battre et nous battre
très dur, je le répète, si nous voulons que les
civilisations survivent ; bien mieux, si nous voulons que
l’espèce porteuse, avec tous ses défauts et toutes ses
erreurs, de ces civilisations survive. C’est sous cet angle
que j’ai réfléchi au dialogue que vous avez engagé et à la
réunion que vous avez tenue ici, et que vous allez tenir
l’an prochain en Grèce à laquelle je ne pourrais
malheureusement pas assister, même si vous m’invitez. En
effet, malgré toutes les invitations, on m’a interdit
d’assister à des Jeux olympiques. Ce n’est pas qu’on m’ait
dit que ça m’était interdit, même si bien des interdictions
pèsent sur moi en ce monde ! Je suis interdit de vie, tout
simplement : je dois constamment éviter certaines choses, je
dois constamment survivre, plus ou moins, parce que certains
voudraient bien que je ne survive pas et font tout leur
possible dans ce sens. Maintenant, ils sont un peu moins
acharnés, car j’ai déjà un certain âge et ils pensent que la
nature va régler le problème. Mais je sais combien ils sont
impatients (rires), et je ne peux pas avoir un moment
d’inattention, vous comprenez ?
J’ai lu dans un journal : « Castro n’a pas été invité. »
Faux. Un calomniateur a déclaré à un journal que Castro
allait assister aux Jeux olympiques, et aussitôt les
porte-parole du gouvernement concerné ont pris position… Je
ne sais pas de quel gouvernement il s’agit, je ne sais même
pas quel parti y gouverne, et ça ne m’intéresse pas outre
mesure – et pardonnez mon franc-parler – s’il est de gauche
ou de droite, et vous le saurez mieux que moi, je ne sais
pas s’il y a eu un nouveau gouvernement, s’il y a eu des
élections, si le gouvernement a changé. Ça m’est égal, en
fait. En tout cas, je regretterais que vous m’invitiez à une
conférence et que je ne puisse pas y aller. Je dois
contourner de nombreux obstacles, parce qu’on me chasse de
partout. Oui, il reste des empêchements. On m’oblige, par
exemple, à voler dans deux avions, ce qui coûte cher, même
si, comme vous le savez, je suis un des types les plus
« fortunés » du monde…
Oui, vous savez, cette minable revue étasunienne avec
laquelle j’ai des comptes à régler, mais pas maintenant,
parce que ces jours-ci je suis très occupé à d’autres
choses. Mais elle ne perd rien pour attendre, elle aura
droit à sa réponse, parce que ça fait maintenant plusieurs
années qu’elle ressasse cette histoire à dormir debout et
qu’elle m’oblige finalement à répondre. Je le ferai, parce
que je suis bien obligé, mais je ne suis pas pressé, j’ai
des choses bien plus importantes à faire. Dès demain, je
dois aborder certaines choses très importantes et je ne veux
pas perdre une minute.
Je vous disais donc que je suis l’un des types les plus
riches au monde. Ce Palais où vous êtes réunis m’appartient.
N’oubliez donc pas de payer. Je ne sais pas si les
organisations touristiques vous ont fait payer, mais sachez
en tout cas que ce Palais m’appartient. Tout comme
m’appartiennent les centres de recherche, toutes les écoles
et tous les hôpitaux que nous construisons, et les dizaines
de milliers de médecins et les centaines de milliers
d’universitaires que la Révolution a formés. Selon cette
revue, le pays m’appartient. Jusqu’aux quelques poissons qui
restent encore dans le coin m’appartiennent, vous
comprenez ? Et les oiseaux migrateurs qui survolent ce pays.
Imaginez un peu : ce Palais est pour moi une bonne affaire !
Mieux vaut en rire. En tout cas, comme rira bien qui rira le
dernier, je réserve à cette minable revue un chien de ma
chienne dont elle va se repentir (applaudissements).
Mais je ne veux pas parler de ça maintenant, je ne veux pas
me distraire. En tout cas, sachez-le, je suis l’un des
hommes les plus riches au monde, au sixième rang, je crois.
Je ne sais pas quel rang tu occupes, toi, mais on a dit par
ici que tu es quelqu’un qui a eu beaucoup de réussite comme
homme d’affaires, et ce d’une manière honnête. Et Bill
Gates ? On dit que c’est l’un des plus riches, bien qu’un
certain nombre de rivaux commencent à lui faire concurrence
d’une façon ou d’une autre. De toute façon, il serait
indigne que je sois le propriétaire de ça, il serait indigne
que je sois riche, je vous le dis franchement. Je n’ai pas
le droit d’être riche.
Quand j’étais enfant, mon père avait de l’argent et on
disait que j’étais riche. Riche au niveau d’un latifundio,
bien entendu, ce n’est pas être riche au niveau de Bill
Gates, tant s’en faut. Mais je ne suis pas riche et je n’ai
pas le droit de l’être.
Je vous disais donc, en commentant ces points, que je dois
partir avec deux avions, parce que, à supposer que quelqu’un
m’attende avec un stinger pour m’abattre, il ne sache pas
dans quel avion je voyage ; et je dois faire des manœuvres,
parfois c’est mon avion qui atterrit le premier, parfois
c’est l’autre. Parfois, juste après le décollage, j’ordonne
d’éteindre toutes les lumières, pour ne pas faciliter la
tâche de l’individu au stinger. Ainsi donc, si vous
m’invitez là-bas, sachez que c’est à mes risques et périls,
et je dois vous avouer que j’apprécie la vie plus que
jamais. Savez-vous pourquoi ? Eh bien, parce que je veux
consacrer le peu de temps qu’il me reste, avec toute la
force et toute l’expérience accumulée de nombreuses années,
à ce que nous sommes en train de faire maintenant. N’allez
pas croire que je réclame beaucoup : il me suffit de deux ou
trois ans, pas plus, pour tirer tout le profit de presque
cinquante ans dans ce métier (applaudissements).
N’allez pas croire que je tremble pourtant de mourir demain.
Non, non, j’ai une très grande capacité de résignation et de
patience, mais je suis aussi très enthousiasmé par ce que
nous faisons actuellement. En tout cas, si vous voulez, si
vous êtes patients et à condition que ce soit avant vingt
heures, je peux vous parler de certains autres points qui
peuvent vous intéresser. Je ne suis pas venu dire ici des
choses qui m’intéressent, je me suis efforcé de deviner ce
qui pouvait vous intéresser, vous, de reprendre certaines de
vos idées. Je crois que vous avez posé des questions et
discuté de choses différentes de celles que j’ai abordées.
C’est en philosophant un peu au sujet des civilisations que
j’en suis arrivé là.
Ce que je pourrais vous dire de plus important, il me
semble, c’est que je suis convaincu que la survie de notre
espèce court des risques, et des risques réels. Comme vous
avez fait un si long voyage et que vous avez eu la
superpatience d’attendre que je vous adresse quelques mots,
c’est bien là la chose la plus importante que je pouvais
vous dire : j’ai ce sentiment et j’ai cette conviction, qui
ne reposent pas sur des fantaisies, mais sur des faits, sur
des calculs, sur les mathématiques. L’humanité court des
risques et il faut sauver, non seulement la paix, mais
encore notre espèce. Et je crois que nous pouvons la sauver.
Je n’en parlerais pas si j’étais pessimiste, si je pensais
que le problème est insoluble. Je crois qu’il y a une
solution, et je suis habitué à faire face à des problèmes
difficiles, je ne suis pas quelqu’un qui vit dans
l’imagination. Je crois qu’on peut régler le problème, ce
qui est le plus important. Mais je peux vous parler d’autres
thèmes.
Non, je n’avais pas l’intention d’aller aux Jeux
olympiques, parce que j’ai en fait des tâches très
importantes ici. Je ne suis même pas allé à ceux de Moscou,
et si je suis allé à ceux de Barcelone, c’est parce qu’il y
avait une rencontre internationale et qu’on nous a amené
voir l’inauguration. Je connais en revanche la quantité des
médailles que remportent les Cubains. Notre pays a le plus
grand nombre de médailles d’or par habitant, en Jeux
olympiques de toutes sortes. Je ne le dis pas par
chauvinisme, bien que nous le soyons parfois en sport. Je ne
suis même pas chauviniste en sport. Il est vrai que je me
passionne quand il s’agit de notre équipe, et c’est logique,
mais je suis capable de reconnaître les mérites et les
capacités de l’adversaire qui nous bat loyalement à une
compétition sportive. Pas en boxe. En boxe, on nous a volé
des médailles d’or en quantités industrielles parce qu’il
existe une mafia qui règne sur ce sport. Dans ce sport et
dans d’autres, ce n’est pas l’esprit olympique qui règne,
mais des mafias.
J’apprécie donc les Jeux olympiques, bien qu’ils
ne soient que pour les pays riches, les USA, le Japon,
l'Australie ou autres pays avec un haut degré de
développement. C’est par miracle que la Grèce a pu obtenir
de les organiser en tant qu’inventeurs de ces jeux voilà
deux mille ans. L’homme qui est arrivé en courant pour
annoncer le résultat d’une bataille… Laquelle était-ce de
ces si nombreuses batailles ? Une des milliers de batailles
qui ont eu cours dans l’histoire. Comme si l’homme s’était
consacré presque uniquement à ça… (Quelqu’un lui
souffle : « La bataille de Marathon. ») C’est ça.
Aux Thermopyles, un paysan a parlé de deux
millions de soldats. C’est absolument irréel. Quand j’ai lu
cette histoire à l’école primaire, j’ai cru que c’était
vrai, que cette quantité d’hommes était passée par là. Un
jour, en visite en Turquie pour une conférence
internationale, on nous a fait traverser le Bosphore où
l’histoire raconte qu’Ataxersès avait mis ses bateaux pour
faire passer son armée de deux millions d’hommes, tandis que
les Spartiates l’attendaient aux Thermopyles avec leurs
trois cents hommes. Demandez donc un peu à l’état-major
étasunien comment on peut assurer la logistique de deux
millions d’hommes ! Il y faudrait toute la marine marchande,
toute l’aviation pour apporter ce dont ont besoin deux
millions de soldats, à plus forte raison s’il faut leur
fournir le coca-cola, les glaces, les soldats, du rata de
première qualité. J’ignore de quoi s’alimentaient ces
soldats perses.
Mais il y a eu, parmi tant de batailles livrées
par les Grecs, cette bataille qui a donné lieu à cette
course. Et comme vous avez été les fondateurs des Jeux
olympiques, vous les avez obtenus avec l’appui de tout le
monde, dont le nôtre, parce que nous avions défendu le droit
des Grecs d’organiser des Jeux olympiques. En tout cas, le
seul pays non multimillionnaire à avoir pu en organiser,
c’est la Grèce parce qu’elle a eu la chance, voilà deux
mille ans, de recevoir la bonne nouvelle d’une bataille
gagnée contre l’un des empires de l’époque. Quel dommage que
nous n’ayons pas eu l’idée au moment de Playa Girón
d’envoyer un coureur porter à toute allure la nouvelle
jusque dans l’Est du pays que les forces mercenaires avaient
été défaites en moins de soixante-douze heures ! Une autre
petite bataille gagnée par la Révolution contre des troupes
mercenaires escortées par l’escadre des Etats-Unis, ce qui
n’est pas un mince mérite. Non, nous n’y avons pas pensé… A
l’époque, il y avait le téléphone, la radio et tout le
reste, et personne n’a dû faire cette course. Et cet
empire-ci était aussi puissant que cet empire-là. Il y a
donc eu une petite bataille, la bataille de Girón. Tiens,
Girón, Marathon, ça rime… L’un de si nombreux poètes de
notre pays pourrait presque écrire des vers là-dessus.
Donc, on vous a accordé les Jeux olympiques.
Maintenant, ça se dispute à coups de gros investissements.
Il faut être multimillionnaire. Les Chinois les ont obtenus
pour 2008 au bout d’une dure bataille et parce qu’ils sont
presque devenus le moteur le plus important de l’économie
mondiale. Je ne vois pas qui va pouvoir battre les Chinois
quand ils organiseront un spectacle comme les Jeux
olympiques.
J’ai la mauvaise habitude, pardonnez-moi, de
dire ce que je pense, ce que je crois être des vérités.
Donc, je me suis un peu dévié de ce que je
disais : je tenais à vous dire combien j’appréciais, pour
son importance, cette réunion-ci et à vous inviter à
continuer de faire ce que vous êtes en train de faire.
Vous avez abordé des questions très importantes,
régionales, internationales ou en rapport avec la paix.
J’espère que vos communications seront réunies dans des
mémoires et qu’elles seront divulguées pour qu’elles ne
restent pas confinées dans un cadre réduit. Vos discussions
m’ont paru très utiles, très libres. Chacun a pu s’exprimer
sans crainte dans un sens ou dans un autre, chacun a dit ses
vérités, et je crois que ça en valait la peine. Je peux vous
assurer de tout notre appui, de toute notre coopération dans
la mesure de nos possibilités.
C’est mon appréciation. Sans faire intervenir
les sentiments. Les sentiments sont intervenus ici quand
Retamar a pris la parole pour dire, entre autres choses,
combien les Cubains étaient heureux de voir tant de
représentants de Russie à cette conférence.
Je me suis rappelé l’histoire que nous avons
vécue en commun pendant trente ans. La coopération russe a
été très importante pour nous, ou plutôt la coopération
soviétique, parce qu’il existait un Etat soviétique.
Maintenant, c’est l’Etat russe. En fait, celui-ci a hérité
pratiquement toutes les attributions et les responsabilités
fondamentales de l’Etat soviétique, son poste aux Nations
Unies, ses prérogatives de pays puissant. Et vous avez aussi
la mission de le défendre, parce que vous courez des
risques, sans aucun doute, si une politique impérialiste
égoïste, une politique irresponsable, une politique
belliciste continue de s’imposer. Nous courrons tous des
risques, pas seulement les Cubains : les Nord-Coréens, les
Russes, les Chinois, le reste du monde. N’allez pas croire
que les Européens sont à l’abri des risques, à plus forte
raison quand la concurrence économique et commerciale, la
concurrence dans la lutte pour s’assurer les matières
premières, l’énergie et les ressources naturelles est
toujours plus forcenée entre ceux qui veulent tout avoir.
Et je ne parle pas du peuple étasunien envers qui nous
éprouvons, et ce n’est pas de la diplomatie de ma part, une
admiration sincère. Nous n’avons jamais cultivé la haine,
nous n’avons jamais encouragé aucune sorte de chauvinisme,
de fanatisme ou de fondamentalisme. Les fondamentalistes de
la guerre et de la violence, c’est eux !
Quand j’ai évoqué tantôt ce 1er juin où l’Union
soviétique a été attaquée par surprise et à titre préventif,
j’ai pensé aussitôt que j’avais écouté tout récemment des
choses de ce genre, dites dans une académie militaire par le
principal dirigeant de cet autre puissant pays qui a affirmé
aux officiers qu’ils devaient être prêts à attaquer par
surprise et à titre préventif n’importe quel « trou perdu »
du monde, parlant alors d’une soixantaine de pays et plus.
Et nous savions nous, en l’écoutant, que nous étions l’un
des trous les plus perdus du monde, selon cette manière de
voir les choses, selon ce fondamentalisme, selon cette
technologie, selon cette conception fondée sur l’ignorance.
Oui, sur l’ignorance, il faut bien le dire. Ignorance, ça
veut dire ne savoir absolument rien de ce qu’est le monde,
des problèmes du monde, des réalités du monde. Oui,
l’ignorance, je le répète, autrement dit ne savoir
absolument rien, et le monde va vraiment mal quand la
superpuissance la plus puissante qui ait jamais existé,
capable de détruire une dizaine ou une vingtaine de fois la
planète, est dirigée par des gens qui ne savent absolument
rien de rien. De quoi en mourir d’avance d’une attaque
cardiaque, si notre cœur n’était pas solide, et nos
consciences aussi.
Je disais qu’il fallait sauver l’humanité. Et la seule arme
qui puisse la sauver, c’est la conscience.
J’exprime là une pensée avec laquelle je suis conséquent. Je
parlais de l’homme, de la longue et à la fois brève histoire
de notre espèce qui comptait voilà deux cents ans un
milliard de membres au terme de plusieurs dizaines de
milliers d’années, qui a atteint les deux milliards cent
trente ans après, puis les trois milliards en trente ans à
peine, et est passée de cinq à six milliards en dix ans. Ne
l’oublions pas. Notre planète compte aujourd’hui plus de 6,5
milliards d’habitants. On ne peut que s’étonner de la
pauvreté, du retard, de la famine, des maladies, de la
carence de logements, d’hygiène, de santé régnant dans notre
monde où des pays africains connaissent des espérances de
vie d’à peine trente-six ans qui peuvent même tomber à
trente ans d’ici dix ans. Je parle de cette humanité qui
doit faire face à des problèmes inconnus à ce jour.
Je vous parlais des guerres. Je pourrais vous répéter ce que
j’ai dit à de nombreux compañeros : notre espèce dans
son évolution a engendré l’homme qui est vraiment une
merveille digne de survivre.
J’ai une grande confiance en l’homme, en ses capacités.
Pourquoi, dans la Révolution cubaine, l’éducation a-t-elle
été quelque chose de fondamental ? Parce que l’homme naît
bourré d’instincts. L’éducation est le processus qui permet
d’inculquer des valeurs à cet être qui naît bourré
d’instincts. Ne l’éduquez pas, laissez seul dans une
incubatrice, dans une machine qui veille sur lui et le
nourrit, et vous verrez bien quelle éducation il aura, et
s’il peut en sortir ce qu’a créé l’imagination des cinéastes
étasuniens, Tarzan, l’homme-singe, cet individu des films de
notre enfance, dont on ne sait pas trop comment il est né
quelque part en Afrique. Tarzan, le gars intelligent au
milieu de tribus qui avaient leurs marmites prêtes pour se
manger les unes les autres.
Ah oui, parce qu’on nous a inculqués cette idéologie-là
quand nous étions enfants : les Africains étaient des
cannibales qui se mangeaient les uns les autres ! Et ça dans
des tas de films. Rien qu’à juger par les films que nous
voyions, nous aurions tous dû être de racistes et des
hyper-réactionnaires.
Oui, on nous a fait ingurgiter des doses létales de
barbarie, des doses létales d’inculture, de mensonges. Et
pourtant, sans pouvoir détruire les idées dans notre pays.
Voilà pourquoi le je dis : l’éducation, c’est inculquer des
valeurs positives créées par l’être humain ; ces valeurs
dont je vous disais qu’il fallait les conjuguer. C’est donc
pour nous une question fondamentale que la création et le
cumul de valeurs.
Qu’est-ce qui l’emportera : le mensonge ou l’ensemencement
de valeurs ? L’homme sera-t-il capable de faire prévaloir
les vraies valeurs ou les mensonges ? Devra-t-il être maître
des grandes chaînes de télévision ? Est-ce indispensable ?
Non, soyons maîtres des connaissances, même s’il s’agit
d’une minorité ; soyons maîtres de l’information ;
communiquons entre nous à travers les moyens techniques : en
effet, face aux chaînes du mensonge, il y a les chaînes qui
peuvent être constituées par les ordinateurs grâce auxquels
vous pouvez entrer en contact avec quelqu’un qui vit en
Australie, aux USA, partout dans le monde, et échanger des
idées.
L’homme a créé la technologie par laquelle il peut faire
prévaloir les vérités.
Nous, par exemple, nous avons utilisé la télévision. Il
existait encore tout récemment dans notre pays deux chaînes.
Maintenant, il y en a quatre, et 62 p. 100 du temps de
transmissions est de nature éducative, autrement dit les
chaînes sont promotrices d’éducation, de culture,
d’informations, de culture saine et de loisirs. Et nous
faisons en sorte que la culture soit un instrument
d’éducation, que la culture permette de semer des valeurs.
Un bon film tourné quelque part dans le monde, nous tâchons
de le passer, de faire connaître ses valeurs et ses
réalisateurs.
Nous n’alphabétisons plus par télévision, ce n’est plus la
peine. Maintenant, nous y donnons des connaissances
supérieures, des connaissances universitaires, nous y
enseignons des langues. Voilà à quoi nous utilisons ces
médias.
Mais la radio, la télévision, bien usées, permettraient de
liquider dans le monde le fléau de l’analphabétisme. Comment
se fait-il qu’il y ait encore 800 millions d’analphabètes et
des milliards de semi analphabètes ? Si la radio et la
télévision existent, pourquoi donc existe-t-il encore des
milliards d’analphabètes et de semi analphabètes ? Alors que
les moyens existent de liquider l’analphabétisme en quelques
années ! Voilà maintenant un demi-siècle que l’Unesco parle
de suppression de l’analphabétisme. Alors que la preuve est
faite qu’on peut le liquider même par radio.
Cuba avait lancé un programme de ce genre en Haïti qui s’est
paralysé à cause de la dernière invasion des forces de l’ONU
sous les pressions des Etats-Unis. Des centaines de milliers
d’Haïtiens étaient en train d’apprendre leur langue, le
créole, par radio. Maintenant, environ cinq cents médecins
cubains prêtent service dans ce pays que tout le monde sait
envahir, mais auquel personne ne sait envoyer un seul
médecin ! Cuba, qui n’a jamais dépêché un soldat là-bas, y a
envoyé des centaines de médecins depuis des années. Sans
parler des centaines de jeunes médecins haïtiens formés dans
notre pays et qui travaillent auprès des nôtres.
Ici, plus d’un million de Cubains ont appris l’anglais à la
télévision, qui a aussi donné des cours de français, de
portugais et d’autres langues. Notre télévision, nous
l’utilisons largement pour ces programmes éducatifs et bien
d’autres.
Oui, mais l’alphabétisation scolaire n’est pas tout. Il faut
aussi penser à l’alphabétisation politique.
Vous parlez d’un dialogue des civilisations. Comment
voulez-vous donc qu’on vous comprenne ? Je me demande si les
analphabètes vont comprendre votre message et à quel
endroit. Alors que le Tiers-monde compte des centaines de
millions d’analphabètes, alors que le monde développé compte
aussi des millions d’illettrés, entre analphabètes et semi
analphabètes… Aux USA par exemple, il y a un grand nombre
d’analphabètes totaux et d’analphabètes fonctionnels, c’est
la réalité. Des pays développés qui connaissent
l’analphabétisme fonctionnel et même complet, et aux
Etats-Unis plus qu’en Europe.
Comment voulez-vous donc que les analphabètes scolaires et
les analphabètes politiques comprennent votre message ?
Croyez-vous que tous ces gens qui écoutent tous les jours
les sornettes que les médias leur racontent vont comprendre
votre message ?
De toute façon, il faut faire en sorte que le message
parvienne. Mais il ne parviendra pas uniquement parce que
vous l’aurez mis en forme et que vous l’aurez transmis. Et
j’en reviens ici à mon idée des crises : c’est grâce à elle
que votre message sera transmis et compris.
N’allez pas croire qu’il est tombé du ciel, ce
bouillonnement latino-américain dont certains
Latino-américains ont parlé ici, comme l’ambassadeur
vénézuélien ou alors Villegas. Je ne vois pas Villegas.
Est-il là ?
Vladimir Villegas.
Je suis là.
Fidel Castro.
C’est qu’à la télévision on te voit d’une manière et ici
d’une autre…
Vladimir Villegas.
Plus jeune.
Fidel Castro.
C’est ce que tu crois. Le jeune, c’est moi (rires).
Moi aussi, je me crois plus jeune, mais toi tu l’es
vraiment, objectivement, et je t’en félicite. Il te reste
encore beaucoup de temps devant toi, emploie-le bien, c’est
tout ce que je peux te demander.
Donc, n’allez pas croire que l’effervescence en Amérique
latine est le fruit du hasard. Elle est le fruit de la crise
qui a éclaté dans le pays latino-américain possédant le plus
de ressources, dans le pays qui possède peut-être les plus
grandes réserves de combustible au monde, dans le pays d’où
trois cent milliards de dollars se sont enfuis, des dollars
qui valaient alors de dix à quinze fois plus que maintenant.
Faites donc le calcul à partir de 1959, quand cette
oligarchie hypocrite, déguisée en démocrate, en
progressiste, est arrivée au gouvernement, jusqu’à
maintenant, en gros quarante ans. L’argent qui a fugué est
l’équivalent en pouvoir d’achat réel de plus de deux
billions de dollars. Pour un seul pays ! Ajoutez tous les
autres pays. Faites preuve d’imagination, car c’est la seule
manière de calculer, aucun ordinateur ne va pouvoir vous
fournir les chiffres exacts, parce qu’il y a tant de zéros à
la clef maintenant qu’il faut les ôter, comme on le fait
d’ordinaire en calcul mental.
Combien d’argent a fui du Brésil ? Combien, du Mexique ?
Combien, d’Argentine ? Combien, de Colombie, du Pérou, de
tous les autres pays latino-américains ? Oui, il faut faire
les calculs. Nous avons du personnel à notre Banque centrale
qui travaille à ça, s’efforçant de percer le mystère, de
scruter parmi des chiffres abyssaux se montant à des
billions pour savoir de combien le sucre s’est dévalué en
Equateur ou le peso au Mexique à une autre époque ou le
bolivar au Venezuela à un autre moment. Les Vénézuéliens ont
hérité d’un bolivar dévalué, ou alors les Brésiliens, au
point qu’à un moment donné le dollar équivalait à un suivi
de plus de cinq zéros.
Le Tiers-monde connaît ce phénomène incroyable, ce mécanisme
extraordinairement simple qui le vide de son argent, parce
qu’aucune monnaie d’aucun pays du Tiers-monde n’est sûre.
Ils ont fait pareil en Russie. Ils emportent l’argent, bien
acquis ou mal acquis. Il ne s’agit plus de l’or que vous
enterriez comme un magot, mais d’un chiffon de papier, et
d’un papier qui se dévalue de jour en jour. Alors, vous
voulez l’assurer et vous l’échangez contre une devise… C’est
sans doute ce que j’ai dû faire pour amasser la fameuse
fortune personnelle qu’on m’attribue ridiculement. Oui, vous
l’échangez contre des devises convertibles et le déposez
dans une banque. En tout cas, moi, je sais où j’ai gardé ma
fortune : je l’ai expédiée sur Mars, vous pourrez l’y
trouver, ou alors la CIA, si elle le souhaite… A moins que
je me trompe et qu’elle se trouve sur la Lune. Oui, ça y
est, je me le rappelle : je l’ai répartie entre Mars et la
Lune, pour qu’elle soit bien en sûreté. Comme ça, à ma
quatrième ou à ma cinquième ou à ma dixième réincarnation,
je louerai un avion pour aller la récupérer…
Donc, je parlais d’argent, de monnaie. Et je disais qu’ils
vous emportent l’argent, qu’il soit bien ou mal acquis.
C’est une obligation, à cause d’un ordre économique mondial
dont le gendarme est une institution nommée Fonds monétaire
international qui oblige les Etats à déposer leurs réserves
dans des banques étrangères. Quand vous vous pointez avec
vos documents et que vous dites : « Je les retire », on vous
demande : « Et où les emportez-vous ? » Si vous ne le
faites pas, on vous condamne, on ne vous donne pas un sou.
Ce sont les méthodes qu’ils ont employées quand ils étaient
superpuissants. Heureusement, ils sont de moins en moins
puissants. On constate que le système est de moins en moins
capable d’éviter les récessions et que les mécanismes
financiers qui les sous-tendent sont de plus en plus
grippés. Cet ordre-la ne peut plus reposer que sur les armes
nucléaires, les missiles télécommandés, les bombardiers
invisibles, les armes qui peuvent attaquer depuis cinq mille
kilomètres de distance et qui peuvent faire mouche sur un
terrain de base-ball, voire sur le troisième coussin d’un
terrain de base-ball. C’est tout ça qui sous-tend cet
ordre-là, qui sous-tend ce pillage, cette tentative de
s’emparer de toutes les richesses de la planète, où qu’elles
se trouvent, et pas seulement en l’arrachant à
l’environnement, comme en Alaska où il risque un jour de ne
plus y avoir de glace, de même qu’il risque de ne plus y
avoir de glace dans l’Antarctique, si bien que des millions
de kilomètres carrées de banquise finiront par fondre et que
de nombreuses îles seront englouties… Il va peut-être
falloir que nous construisions un petit quai près d’ici, par
prévision. Ceux qui travaillent là-bas savent que la glace
fond rapidement, que c’est vrai, tout comme la calotte
polaire du Groenland. Ce n’est pas de l’imagination, ce
n’est pas un mensonge.
Ces gens-là arrachent donc son équilibre à la Nature et
leurs ressources naturelles aux nations, en premier lieu les
ressources énergétiques. Si bien que cet ordre ne peut
reposer que les armes. Oui, mais les armes servent de moins
en moins face à la conscientisation croissante et face à
cette qualité extraordinaire de l’homme de penser, de
réfléchir, de s’adapter aux conditions concrètes à n’importe
quelle époque déterminée de l’Histoire.
Ainsi, vous les Russes. Qu’est-ce que vous avez fait quand
les nazis vous ont envahis et que leurs colonnes blindées
s’enfonçaient en profondeur ? Eh bien, vous ne vous êtes pas
rendus, vous avez combattu, vous avez tenté de rejoindre vos
régiments ou vous avez combattu dans les forêts. V0us ne
vous êtes pas dits : « Je me rends », vous vous êtes
adaptés, vous êtes partis en Sibérie en emportant les tours.
Des usines ont même commencé à y fabriquer des armes, alors
qu’elles n’avaient pas encore de toitures, sous la neige,
quand la partie industrialisée du pays avait été occupée et
détruite.
Vous avez dû vous replier et vous l’avez fait autant qu’il a
fallu jusqu’au moment où vous avez trouvé un point
d’équilibre. Et tout le monde sait ce qu’il s’est passé
ensuite. J’ai beaucoup réfléchi sur tous ces événements
historiques.
Nous aussi nous avons couru des dangers, mais on ne nous a
jamais pris au dépourvu par des attaques surprises ; nous
étions toujours sur nos gardes sur terre ou sous terre. Je
peux vous garantir que ce pays-ci, personne ne pourra
l’occuper. Espérons de toute façon que nous n’ayons jamais à
en faire la preuve, car nous savons ce que ça coûte. Mais,
je vous le dis, cette ville ne peut être occupée, cette
ville est une ville de centaines de milliers de combattants
qui savent la défendre, où il n’y a pas d’analphabète, je
vous l’assure. Ici, celui qui a le moins de connaissances a
conclu le premier cycle du second degré, n’import qui sait
manier un obusier, un canon ou une arme dans ce genre.
Les soldats iraquiens qui résistaient à Fallujah je ne sais
combien de jours aux chars et aux armements les plus
perfectionnés des envahisseurs, quel pouvait bien être leur
niveau de scolarité ? En tout cas, ils ont combattu des
semaines là. Ensuite, l’armée étasunienne a occupé,
semble-t-il, des endroits où, en fin de compte, elle ne
pouvait ni rester ni partir : elle ne pouvait pas y rester
parce qu’on avait besoin d’elle ailleurs, et elle ne pouvait
pas partir parce que les adversaires revenaient aussitôt.
Oui, je vous le dis, l’homme s’adapte, l’homme peut
résister. Les impérialistes n’ont jamais dû faire face à une
nation dans les conditions où ils devraient le faire
aujourd’hui à Cuba. Et nous avons des armes en quantités
suffisantes, et nous continuerons de nous armer. Nous en
avons tant accumulé ces dernières années – des chars, des
canons, des armes arrivées dans notre patrie –que l’île
s’est enfoncée, il me semble, d’un demi-pouce…
L’agresseur sait qu’il se heurtera ici à un peuple prêt à
combattre et à défendre sa patrie. Et ça, c’est bien plus
puissant qu’une arme atomique, que mille armes chimiques. A
quoi bon des armes nucléaires ? Nous sommes un petit pays,
et cette idiotie ne nous est jamais venue à l’esprit. A quoi
bon posséder une arme qui ne nous servirait qu’à nous
suicider ? Et puis, comment vous la transportez ? Nous
n’allons pas jouer au jeu qui convient à l’impérialisme.
Je vous raconte ça parce que vous avez envie de connaître
des choses de Cuba.
Pour nous défendre, nous n’avons pas besoin d’armes de
destruction massive. Ce que nous avons modernisé, en
revanche, ce sont les tactiques, le rôle de l’homme, du
combattant individuel et des combattants en coordination. De
quelle manière, avec quelles tactiques, avec quelles armes
vous pouvez neutraliser ce que l’adversaire peut avoir de
plus puissant…
Notre pays a conquis, je peux vous l’assurer, ce qu’on
pourrait appeler l’invulnérabilité militaire, et il se
consacre maintenant, tout en se renforçant, à la recherche
de l’invulnérabilité économique. Ce sont là deux concepts
clefs. Mais la première était plus facile à obtenir que la
seconde.
L’humanité peut se sauver, parce que l’Empire souffre une
crise profonde. Sans crises, pas de changements ; sans
crises, par de conscientisation. Une journée de crise
conscientise plus que dix années où il ne se passe rien, dix
années sans crises.
Voyez donc le Venezuela, ce pays d’où, comme je vous le
disais, des milliards de dollars ont fui, ce pays si riche
où l’écart entre riches et pauvres est le plus large, ce
pays où dix-sept millions d’habitants vivent dans des
quartiers pauvres, dans des quartiers marginaux. Sans tout
ça, il serait impossible d’expliquer le processus
révolutionnaire bolivarien. Ni l’ambassadeur ni le
journaliste ne pourraient l’expliquer, ou plutôt ils
pourraient très bien l’expliquer : c’est l’accumulation de
l’injustice ! Sans cette accumulation de l’injustice, on ne
pourrait pas non plus expliquer la victoire de la gauche au
Brésil, le triomphe de Lula. Je sais que vous avez discuté
aussi de ça, qu’il y a eu des thèses et des opinions
différentes. Ici aussi, il y a eu des réunions où nous avons
exprimé nos vues, et le président Chávez a exprimé les
siennes. Nous ne sommes pas pessimistes au sujet du Brésil.
Le chef du gouvernement espagnol est intervenu aujourd’hui
devant l’Assemblée nationale vénézuélienne. Et hier, le
président du Venezuela, Hugo Chávez, le président du Brésil,
Lula da Silva, le président colombien et le président
espagnol se sont réunis dans l’Etat du Guyana.
Et c’est bien que le président colombien ait été présent,
parce que certains veulent attiser la guerre entre la
Colombie et le Venezuela, et nous sommes nombreux à être
conscients que c’est ce qui convient le moins à notre
continent, aux deux peuples et aux deux pays. Malgré ceux
qui veulent provoquer des conflits, les deux gouvernements
ont fait un effort et ont surmonté l’incident. Hier, donc,
ils étaient réunis dans le cadre d’un débat public, et
l’Espagne était là aussi, et je crois que le président de
notre voisin du Nord a fait une déclaration… Ah, c’est qu’il
n’était pas content du tout ! « Qu’est-ce qu’allait donc
faire Zapatero au Venezuela ! » Pour un peu, il lui dit :
Cordonnier, tiens-t-en à la chaussure ! Je précise pour ceux
qui ne parlent pas espagnol que zapatero veut dire
cordonnier. Parce qu’il lui a dit : Que faites-vous donc au
Venezuela, un pays où il n’y a pas de démocratie, un pays
qui est contre la liberté d’expression et contre tout ?
Aujourd’hui, je faisais de la marche à pied et j’allais
accélérer, quand j’ai écouté par un haut-parleur le discours
de Zapatero au parlement vénézuélien. Ce qu’il a dit a
attiré mon attention, je le considère un bon discours. Je
vais le relire, parce que j’en ai perdu une partie, mais
c’est en tout cas un discours de paix, un discours
courageux.
Maintenant, on l’accuse presque de belliciste parce qu’il a
vendu des patrouilleurs au Venezuela afin de pouvoir
surveiller les côtes pour éviter la contrebande et le trafic
de drogues. Eh bien, non, dans le Nord, on ne veut pas que
le Venezuela possède des vedettes, des patrouilleurs, des
équipements ! Alors, comme ça, le Venezuela n’a pas le droit
de se défendre ! Est-ce que ceux du Nord demandent par
hasard la permission à quelqu’un pour fabriquer une
superbombe atomique qui s’enfonce trente mètres sous terre
pour détruire les postes de commandement ? Ou pour mettre au
point des boucliers antimissile et les installer n’importe
où ? Ou pour installer des armes dans l’espace ? Non, bien
entendu, ils ne demandent la permission à personne.
En revanche, le Venezuela qu’ils menacent – je parle du
gouvernement, bien sûr – ne peut même pas acheter un petit
fusil de rien du tout. Pas des armes nucléaires, ni des
cuirassés ni des porte-avion : non, quelque chose d’aussi
simple qu’un fusil ! Le prétexte, c’est que ce sont beaucoup
de fusils. Cent mille. En fait, c’est très peu pour défendre
un pays comme le Venezuela, qui compte vingt-six millions
d’habitants, qui est un grand pays, et puis aussi un pays
patriotique aux vieilles traditions. A mon avis, il a besoin
de millions de fusils.
Il a acheté des hélicoptères à la Russie. C’est exactement
ce qu’il faut en cas d’inondations, de cyclone, de
tremblement de terre. Et puis les hélicoptères servent aussi
à surveiller les deux mille quatre cents kilomètres de
frontières et à éviter la contrebande de drogues et de
marchandises. Non, une trentaine ou une quarantaine
d’hélicoptères suffit à peine pour ces missions.
Au Venezuela – et je ne le dis pas pour que vous alliez y
faire du tourisme, bien que vous le puissiez si vous le
voulez – l’eau vaut bien plus cher que l’essence. Un litre
d’eau peut coûter un dollar, et un litre d’essence neuf
centimes de dollar. Ecoutez bien. Et un dollar, selon le
dernier taux de change, valait, je crois, 2 150 bolivars.
Ainsi donc, vous faites le plein avec à peine quelques
bolivars. Si vous voulez faire du tourisme au Venezuela,
libre à vous, bien entendu, nous ne sommes pas ses rivaux en
matière de tourisme.
Par exemple, bien des gens achètent cette essence si bon
marché pour la revendre bien plus cher en Colombie. Il y a
toute une série de phénomènes de ce genre.
L’ennemi affirme : « Le Venezuela est un danger pour
l’Amérique latine. Les gouvernements doivent s’unir à l’OEA
pour freiner ce processus bolivarien, ces fous qui
constituent un danger pour le continent. » Voilà comment ils
parlent de ce pays d’où ils ont soutiré trois cent milliards
de dollars.
Aucun de ces gens-là ne s’est jamais soucié de savoir
combien de personnes mouraient au Venezuela de maladies et
quelle était l’espérance de vie, ou la mortalité infantile,
ou combien devenaient aveugles.
Savez-vous combien de Vénézuéliens vont s’opérer de la vue
cette année, selon ce que nous avons convenu entre nos deux
gouvernements ? Cent mille.
Nous avons vingt-quatre centres ophtalmologiques dotés des
équipements les plus modernes, et six cents chirurgiens qui
traitent toutes les affections de la vue : glaucome,
rétinopathie diabétique et bien d’autres qui, non
diagnostiquées à temps, conduisent à la cécité. Le Venezuela
est un pays riche. Ceux qui avaient de l’argent n’avaient
pas de problèmes ; ils se faisaient soigner sur place, ou
ils allaient aux Etats-Unis, en Europe. Non, je parle de
l’homme aux revenus modestes, celui qui fait l’objet de la
mission Au Cœur du quartier, qui n’a pas les moyens de se
rendre dans un pays développé pour subir une opération de
cette nature.
Tenez, selon des calculs au plus bas, quatre millions de
Latino-américains – le sous-continent compte 550 millions
d’habitants entre Latino-américains et Caribéens – auraient
besoin chaque année de ce genre de soins médicaux, sinon ils
risquent de devenir aveugles !
Je pense tout d’un coup aux bombes qui tombent sur Bagdad et
tuent des femmes et des enfants et détruisent des musées
contenant des objets millénaires, et détruisent des valeurs
irréparables, irremplaçables. Ceux qui les larguent se
défendent : « Non, aucun civil n’est mort. » Comme si les
bombes ne causaient pas de traumatismes ! Et les millions
d’enfants, de femmes, de personnes adultes ou âgées qui
subissent le tonnerre des bombardements, des déflagrations,
au petit matin et à toute heure, ne vont-ils pas en souffrir
des traumatismes pour le restant de leur vie ? Ou serait-ce
que le cerveau n’a pas d’importance, ou que l’équilibre
mental n’a pas d’importance, ou la santé mentale, ou le
système nerveux ? Est-ce que l’équanimité des gens, la
sagesse des gens, la santé mentale des gens ne font pas
partie de la Charte des droits de l’homme ? Qui les appuie,
qui les nourrit ? On ne les dénombre pas parmi les pertes
physiques, mais ce sont bel et bien des pertes. Qui causent
peut-être même plus de dommages, parce que les victimes
deviennent inutiles, deviennent des malades qui seront
privés de soins médicaux toute leur vie.
Je vous parlais voilà un moment des aveugles en Amérique
latine, de ceux que l’ordre mondial en place a conduits à la
cécité définitive, de quatre millions de personnes. D’où
sommes-nous donc partis ? De Cuba. Ici, il faut opérer
environ 30 000 personnes par an de cataracte. Bien entendu,
les gens ne tombent pas tout de suite dans la cécité totale,
un œil est touché d’abord, et peut-être ensuite l’autre. En
tout cas, il faut en opérer 30 000, ainsi que de
rétinopathie diabétique, une maladie terrible. Le diabète
est d’ailleurs une maladie répandue dans notre pays. Chez
nous, les diabétiques ne meurent pas parce qu’ils sont
diagnostiqués à temps et parce qu’on les soigne. On calcule
à environ 50 000 les personnes qui doivent être examinées et
traitées contre les risques de la rétinopathie diabétique.