«Je me sens tellement heureux!
Vous ne pouvez pas imaginer ce que ça signifie
pour moi de chanter des boléros et de me rendre
compte qu'ils plaisent à mon public.» Ibrahim
Ferrer, l'espiègle chanteur cubain de 78 ans, est
aux anges. Durant sa longue carrière cubaine, on
lui a toujours refusé de chanter ce genre musical,
comme il le souligne: «On m'a toujours dit que ma
voix était trop fine pour chanter le boléro. Il
fallait posséder une voix plus grave et virile.»
Ibrahim Ferrer a accepté la décision de l'époque
et fait le poing dans sa poche. «Je ne souhaitais
pas me confronter à eux. J'ai accepté avec
résignation ce que la vie m'offrait», relève-t-il.
Aujourd'hui, l'enfant de Santiago prend enfin sa
revanche sur la vie.
Un talent utilisé
Révélé internationalement à l'âge de 70 ans par le
Buena Vista Social Club, Ibrahim Ferrer est devenu
l'une des figures de proue de la musique cubaine.
Il commence sa carrière au début des années 1950
au sein du groupe de Pacho Alonso. Le chanteur à
la voix suave multiplie alors les expériences et
les succès locaux, notamment avec l'Orquestra de
Chepin ou aux côtés du grand Beny Moré. Des places
publiques aux clubs louches, de scènes sans éclat
aux hôtels à touristes, Ibrahim chante sans
faillir, avec cette étincelle de malice au fond
des yeux. Et à la fin des années 1970, lassé et
écoeuré d'être «utilisé», Ibrahim jette l'éponge.
Jusqu'à ce que Ry Cooder décide de remettre la
troupe des septuagénaires au goût du jour. Ibrahim
reste d'ailleurs l'un des survivants de cette
famille musicale, après le départ du chanteur au
cigare Compay Segundo et de Ruben Gonzales,
pianiste de génie.
Un rêve à cultiver
Depuis toujours, Ibrahim Ferrer rêvait de chanter
le boléro, ce genre musical si romantique qui lui
correspond parfaitement. «Nous sommes tous
romantiques. Chacun à sa manière. Je le suis avec
mon épouse, bien sûr, mais également dans la vie
en général. Le boléro porte un message d'amour et
parfois de trahison. L'amour n'est pas toujours
facile, et je me dois de chanter aussi ces
moments-là plus difficiles que nous avons tous
connus à une période de notre vie.»
Un répertoire plus «free»
Sur la scène de l'Auditorium Stravinski, le
chanteur cubain sera accompagné de ses fidèles
compagnons: Guajiro Mirabal à la trompette,
l'exceptionnel Cachaito Lopez à la contrebasse,
Manuel Galban à la guitare et Demetrio Muniz au
trombone. Roberto Fonseca, son jeune pianiste,
s'est occupé des arrangements du spectacle, qui
font davantage de place au jazz et à
l'improvisation. Mais comment se sent le papy
cubain dans ces improvisations vocales? «A vrai
dire, je ne comprends rien au jazz, et je n'ai
aucune peine à l'avouer. J'ai toujours fait de la
musique plus traditionnelle. Mais je me sens
plutôt à l'aise dans l'improvisation vocale»,
raconte-t-il. Il reprend les traditionnels boléros
cubains de Gonzalo Roig, Felix Reina ou Agustin
Lara, et également d'auteurs mexicains. Mais
Ibrahim Ferrer promet aussi d'interpréter ses plus
grands succès, notamment ceux de son dernier
album, «Buenos Hermanos».
Du temps pour du repos
A 78 ans, l'ancien cireur de chaussures de
Santiago de Cuba profite de tous les instants,
même s'il reconnaît être plus fatigué aujourd'hui
par les voyages qu'il fait. «Nous voyageons
beaucoup et nous tentons de nous ressourcer au
maximum pour être en pleine forme pour le concert,
raconte-t-il. Auparavant, nous faisions de longues
tournées, mais aujourd'hui nous donnons moins de
concerts pour profiter davantage du temps passé
sur place. En mai dernier, nous nous sommes
arrêtés quelques jours à Budapest après un
concert. J'ai fait la connaissance de Koko, un
champion de boxe hongrois. J'adore la boxe. Nous
avons passé plusieurs jours ensemble, et je suis
allé au gymnase où il entraîne les jeunes. Ce sont
ces petites choses qui font que les voyages sont
moins stressants.»
Peu après l'été, le papy cubain entrera en studio
pour enregistrer ce nouveau répertoire présenté ce
soir à l'Auditorium Stravinski. Il concrétisera
ainsi un rêve vieux de plus de quarante ans.
Ibrahim Ferrer en concert ce soir à l'Auditorium
Stravinski, le même soir que Brian Wilson