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Fidel Castro Ruz

 

  

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 Une Révolution ne peut naître que de la culture et des idées

Allocution prononcée par Fidel Castro Ruz, président du Conseil d’État de la République de Cuba, au Grand Amphithéâtre de l'Université centrale du Venezuela, le 3 février 1999

  Bref prologue de l’auteur

PROLOGUE DE L'AUTEUR AU LECTEUR ASSEZ AIMABLE ET PATIENT POUR ME LIRE

 

Le discours que j'ai prononcé voilà à peine un mois et demi, le 3 février 1999, au grand amphi de l'Université centrale du Venezuela, revêt pour moi un signification spéciale.

J'ignore combien de mortels auront vécu une expérience aussi singulière et unique que la mienne, cette après-midi-là.

Un jeune président venait, à la suite d'une victoire politique spectaculaire et soutenue par un océan de peuple, de prendre possession de sa nouvelle fonction à peine vingt-quatre heures plus tôt. Telle fut la raison de ma visite au Venezuela, aux côtés de nombreux autres invités. Et les autorités et les étudiants de l'Université citée plus haut s'entêtèrent à me faire prononcer une conférence, de celles qu'on appelle en Amérique latine magistrale, ce qualificatif ne pouvant que faire monter le rouge au front et l'angoisse chez celui qui, comme moi, n'est pas professeur universitaire et n'a rien appris d'autre que le modeste métier d'utiliser la parole pour transmettre ce qu'il pense à sa manière à lui et dans son propre style.

Mes hôtes ayant fini par vaincre ma sempiternelle résistance à ce genre d'aventure, j'accédai donc à cet engagement toujours risqué et invariablement délicat pour celui qui, venu comme un invité officiel, se retrouve dans un pays en pleine effervescence politique. J'étais aussi irrémissiblement contraint par la solidarité toujours invariable envers Cuba de ceux qui m'invitaient à prononcer cette conférence. J'avais déjà été à ce même endroit et je ne l'avais jamais oublié. J'avais l'impression de retrouver les mêmes personnes.

Ce n'est que presque sur le point de partir à l'Université que quelque chose me vint soudain à l'esprit : le temps passe sans que nous nous en rendions compte.

Il s'était écoulé exactement quarante ans et dix jours depuis le moment où j'avais eu le privilège de m'adresser aux étudiants dans ce même grand amphi de l'université vénézuélienne combative et prestigieuse, le 24 janvier 1959. J'étais arrivé au Venezuela la veille. On fêtait alors le premier anniversaire de la victoire populaire sur un gouvernement militaire autoritaire. La propre victoire révolutionnaire de Cuba ne datait que de trois semaines, le 1er janvier 1959. Une foule énorme m'attendit à l'aéroport et m'assiégea partout pendant toute la durée de ma visite, ce qui ne se différenciait en rien de l'expérience que j'avais vécue dans mon propre pays.

Je tente de me rappeler le plus exactement possible de ce qui se passait alors en moi. Que d'idées, de sentiments, d'émotions, nés de l'esprit et du coeur, se mêlaient en moi ! Pour évoquer ce tourbillon de souvenirs, il me faut recourir à la logique plutôt qu'à la mémoire.

J'avais alors trente-deux ans. Nous avions vaincu en vingt-quatre mois et treize jours une force de quatre-vingt mille hommes. Or, quand nous étions parvenus à nous réunir de nouveau après le grand revers essuyé par notre détachement de quatre-vingt-deux hommes, trois jours après notre
débarquement, le 2 décembre 1956, nous n'avions plus que sept fusils !

C'est plein d'idées et de rêves, mais encore extrêmement inexpert, que j'avais participé, ce 23 janvier-là, à un meeting gigantesque sur la place du Silence. Le lendemain, j'avais visité l'Université nationale, bastion de l'intelligence, de la rébellion et de la lutte du peuple vénézuélien. Je me sentais encore un étudiant frais émoulu des salles universitaires. J'en étais sorti en fait à peine huit ans avant, dont j'avais consacré presque sept, à partir du coup d'Etat traître du 10 mars 1952, à la préparation du soulèvement armé, ce qui m'avait valu la prison, l'exil, le retour et la guerre victorieuse, mais sans jamais avoir perdu le contact avec les étudiants de la plus importante université cubaine.

C'est de la libération des peuples opprimés de Notre Amérique que j'avais alors parlé aux professeurs et aux étudiants. Et voilà que je revenais au Venezuela brûlé de la même fièvre révolutionnaire de l'époque, mais fort de l'expérience accumulée par notre peuple en quarante ans d'une lutte épique contre la puissance la plus forte et la plus égoïste qui ait jamais existé.

Mais j'avais un grand défi à relever. Les professeurs et les étudiants n'étaient plus les mêmes, pas plus que ne l'était le Venezuela, pas plus que ne l'était le monde. Comment penseraient ces jeunes gens ? Quelles seraient leurs inquiétudes ? Jusqu'à quel point étaient-ils en accord ou en désaccord avec ce qui se passait dans le pays ? Dans quelle mesure étaient-ils conscients de la situation objective du monde et de leurs propre pays ? J'avais accepté l'invitation aimable et amicale à peine arrivé au Venezuela, deux jours avant. Je n'avais pas eu un seul instant de répit pour m'informer dûment. Qu'est-ce qui les intéressait ? De quoi leur parlerais-je ? De quelle liberté disposait un invité à cette passation de pouvoir, obligé qu'il était, par un respect élémentaire de la souveraineté et de l'orgueil du pays qui avait déclenché les guerres d'Indépendance de l'Amérique latine, à ne pas s'immiscer dans ses affaires intérieures ? Comment ce que je dirais pourrait-il être interprété par les milieux sociaux, les institutions et les partis politiques les plus divers ? Mais je n'avais pas d'autre choix que de prendre la parole, et je devais le faire avec la plus grande honnêteté.

C'est muni de quelques chiffres en mémoire, de quatre ou cinq feuillets de références que je devrais forcément lire pour faire des citations exactes, et de trois ou quatre idées essentielles, que je me suis allé résolument à la rencontre des étudiants. On m'avait proposé d'organiser le meeting en plein air pour disposer de plus d'espace, mais j'avais insisté sur l'utilité de le faire à l'intérieur, au grand amphi, qui était à mon avis le lieu idéal pour l'échange et la réflexion.

Quand je suis arrivé sur le campus, j'ai vu des milliers de chaises disposées dehors, à différents endroits, pour accueillir tous les étudiants qui souhaiteraient suivre la conférence devant de grands écrans de télévision. Les deux mille huit cents places du grand amphi étaient occupées. Et la difficile épreuve a commencé. J'ai parlé en toute franchise, mais aussi en respectant absolument les règles que je m'étais fixé. J'ai résumé mes idées essentielles : ce que je pense de la mondialisation néolibérale ; la non-viabilité absolue, sur les plans social et écologique, de l'ordre économique imposé à l'humanité ; l'origine de celui-ci, conçu par les intérêts de l'impérialisme et accéléré par la poussée des forces productives et l'essor accéléré de la science et de la technique ; son caractère temporaire et sa disparition inévitable par la loi de l'Histoire ; l'escroquerie faite au monde par les Etats-Unis et les privilèges inconcevables que ceux-ci se sont arrogé. J'ai mis l'accent sur la valeur des idées ; sur la démoralisation et l'incertitude des théoriciens du système ; sur les tactiques et les statégies de la lutte ; sur le cours probable des événements ; sur ma pleine confiance en la capacité de l'homme à survivre.

Mâtinée d'anecdotes, d'histoires, de références micro-autobiographiques qui surgissaient spontanément au fur et à mesure de mes réflexions, telle a été cette conférence en rien magistrale par laquelle j'ai répondu à ce qu'on attendait de moi. Je leur ai exposé, avec la chaleur et la dévotion de toujours, et une conviction plus profonde que jamais, les idées que je soutiens avec un fanatisme froid et réflexif. En tant que combattant qui n'a pas cessé de se battre une minute de cette période prolongée qui est allée de 1959 à 1999, j'avais eu le rare privilège d'avoir rencontré, dans une Université historique et prestigieuse, deux générations distinctes d'étudiants dans deux mondes radicalement différents. Et j'ai été accueilli dans les deux cas avec la même chaleur et le même respect.

En ayant vécu tant dans ma vie, je pensais être blasé en matière d'émotions. Je ne l'étais pas.

Les heures s'étaient écoulées. Je leur ai promis à la fin, quand nous nous réunirions de nouveau dans quarante ans, d'être plus bref. Beaucoup de ceux qui se trouvaient dans cette foule enthousiaste et combative sont restés à leur place, m'écoutant avec intérêt et attention jusqu'au bout. Certains sont partis avant, peut-être parce qu'il était trop tard. Je n'oublierai jamais cette rencontre.
 

Fidel Castro Ruz
 

Le 18 mars 1999
 
 

Je n'ai pas apporté un discours écrit avec moi, malheureusement (rires), mais j'ai amené quelques notes qu'il me semblait utile pour bien préciser ce que je voulais dire, et, pourtant, quel malheur (rires), j'ai découvert qu'il me manquait une brochure que j'avais lue avec beaucoup d'attention, que j'avais soulignée, notée, mais qui est restée à l'hôtel (rires et applaudissements). Je l'ai envoyé chercher et j'espère qu'on me l'apportera, parce que l'autre exemplaire n'est pas souligné.

Je dois au moins m'adresser dans les formes au public, hein ? (Rires.) Je ne vais pas faire une longue liste de tous les nombreux amis, d'excellents amis, que nous avons ici. (Quelqu'un du public lui dit qu'on n'entend pas.) Ecoutez, je n'ai pas assez de voix pour arriver jusque là-bas (rires et applaudissements), parce que si je crie...

Je pensais que vous aviez de meilleurs micros ici (rires)...

Quels sont ceux qui n'entendent pas là-bas ? Levez la main (ils le font). Si ça ne s'arrange pas, je peux vous inviter à vous asseoir ici ou à un endroit ou vous pouvez entendre (applaudissements).

Je vais tâcher de me rapprocher davantage de ce petit micro, mais permettez-moi de commencer comme il faut...

Chères amies et chers amis (applaudissements),

J'allais vous dire qu'aujourd'hui, 3 février, cela fait quarante ans et dix jours que j'ai visité votre Université où nous nous sommes réunis ici-même. Alors vous comprendrez que je puisse ressentir un peu d'émotion - sans y mettre le mélo de certains feuilletons actuels (rires) - à l'idée, alors inimaginable, de me retrouver au même endroit tant d'années après.

Voilà quelques semaines, à Santiago de Cuba, pour le 1er janvier 1999, date du quarantième anniversaire de la Révolution, parlant à mes concitoyens du même balcon où j'avais pris la parole le 1er janvier 1959, je réfléchissais devant le public réuni devant moi que le peuple cubain de maintenant n'était pas le même peuple d'alors, parce que, des onze millions que nous sommes aujourd'hui, 7 190 000 étaient nés après ce jour-là. Qu'il s'agissait de deux peuples différents, et pourtant que c'était bien le même peuple cubain éternel.

Je rappelais aussi que ceux qui avaient alors la cinquantaine n'étaient plus parmi nous dans leur grande majorité et que ceux qui étaient alors des enfants avaient déjà plus de quarante ans.

Voyez un peu que de changements, que de différences ! Et aussi imaginez l'impression que je pouvais éprouver d'avoir devant moi ce peuple qui avait commencé une profonde révolution alors qu'il était pratiquement analphabète, alors que 30 p. 100 des adultes ne savaient pas lire ni écrire et quand 50 p. 100 de plus n'avaient peut-être même pas fini l'enseignement primaire. Ou même plus. J'avais calculé que sur une population de presque sept millions d'habitants, ceux qui avaient dépassé l'école primaire ne devaient pas être plus de 250 000. Or, aujourd'hui, nous comptons
600 000 diplômés universitaires et presque 300 000 enseignants.

Je disais à mes compatriotes, en l'honneur du peuple qui avait remporté son premier grand triomphe voilà quarante ans malgré son faible niveau scolaire, qu'ils avaient été capables de réaliser et de défendre un exploit révolutionnaire extraordinaire. Bien mieux, il se peut que son niveau de culture politique ait été encore inférieur à son niveau scolaire. Les temps qui couraient alors étaient ceux d'un anticommunisme féroce, des dernières années du maccarthysme, quand ce voisin puissant et impérial avait tenté par tous les moyens d'inculquer à notre noble peuple tous les mensonges et tous les préjugés possibles. Au point que, bien souvent, je posais des questions au citoyen Lambda : lui semblait-il bon que nous fassions une réforme agraire ? Ne serait-il pas juste que les familles soient un jour propriétaires de leur logement, au lieu de devoir payer au propriétaire parfois jusqu'à la moitié de leur salaire ? Ne lui semblait-il pas correct que toutes les banques où les citoyens déposaient leur argent soient, non la propriété d'institutions privées, mais celle du peuple, ce qui permettrait de financer par ces ressources-là le développement du pays ? Ne serait-il pas mieux que les grandes usines, pour la plupart étrangères, et certaines nationales, soient au peuple et produisent à son bénéfice ? Et ainsi de suite. Je posais des dizaines de questions de ce genre, et le citoyen Lambda était tout à fait d'accord : «Oui, oui, ce serait excellent.»

Si tous ces grands magasins et toutes ces juteuses affaires qui n'enrichissaient que les propriétaires privilégiés étaient au peuple et enrichissaient le peuple, tu serais d'accord ? Oui, oui, me répondait-il aussitôt. Il était absolument d'accord avec chacune de ces simples propositions. Alors, je lui lançais à brûle-pourpoint : «Tu serais d'accord avec le socialisme ?» Il me répondait : «Avec le socialisme ? Non, non, pas avec ça !» Voyez un peu les préjugés... Sans parler du communisme, qui était un mot encore plus terrorisant.

Ce sont les lois révolutionnaires qui ont le plus contribué dans notre pays à créer une conscience socialiste, et c'est ce même peuple, au départ analphabète ou semi-analphabète, qui a dû commencer à apprendre à lire et à écrire à beaucoup de ses enfants, ce même peuple qui, poussé par de purs sentiments, autrement dit l'amour de la liberté et la soif de justice, a renversé la tyrannie et mené à bien et a défendu avec héroïsme la plus profonde révolution sociale de ce continent.

Deux ans à peine après la victoire, en 1961, nous sommes parvenus à alphabétiser environ un million de personnes, avec le concours de jeunes élèves qui sont devenus des instituteurs, qui sont partis dans les campagnes, dans les montagnes, dans les endroits les plus reculés, et qui ont appris à lire et à écrire même à des octogénaires. Après nous avons organisé des cours de suivi, nous avons pris les mesures requises, consenti des efforts incessants pour obtenir ce que nous avons maintenant. Une révolution ne peut naître que de la culture et des idées.

Aucun peuple ne devient révolutionnaire de force. Ceux qui sèment des idées n'ont jamais besoin de réprimer le peuple. Les armes aux mains du peuple servent à lutter contre ceux qui, de l'étranger, tentent de lui arracher ses conquêtes.

Pardonnez-moi d'avoir aborder ce thème, parce que je ne suis pas venu ici, prêcher le socialisme ni le communisme - qu'on ne m'interprète pas mal - ou proposer des idées radicales ou des choses de ce genre. Je faisais juste des réflexions sur l'expérience que nous avons vécue, qui nous a prouvé combien valaient les idées, combien valait la foi en l'homme, combien valait la confiance dans les peuples, ce qui est extraordinairement important à une époque où l'humanité vit des temps si difficiles et si compliqués.

Bien entendu, j'ai dû reconnaître d'une façon toute spéciale, le 1er janvier dernier à Santiago de Cuba, que cette Révolution qui était parvenue à résister pendant quarante ans, qui fêtait ce nouvel anniversaire sans avoir amener ses drapeaux, sans s'être rendue, était essentiellement l'oeuvre de ce peuple qui était devant moi, de jeunes et d'hommes et de femmes mûrs, qui se sont éduqués avec la Révolution et qui ont été capables d'accomplir cet exploit, d'écrire des pages de gloire noble et méritée pour notre patrie et pour nos frères d'Amérique.

C'est grâce à l'effort, pourrait-on dire, de trois générations de Cubains que s'est réalisé cette espèce de miracle, face au pays le plus puissant, à l'empire le plus grand qui ait jamais existé dans l'histoire : que le petit pays ait passé une épreuve si difficile et en soit sorti victorieux.

Et j'ai dû exprimer ma reconnaissance spéciale, encore plus grande, aux compatriotes qui ont été capables, ces dix dernières années, ou ces huit, pour être plus exact, de résister à un double blocus : quand le camp socialiste s'effondre, que l'URSS se désintègre, et que ce voisin-là reste la seule superpuissance dans un monde unipolaire, sans rival sur les terrains politique, économique, militaire, technologique et culturel. Attention, je ne qualifie pas la culture, mais l'immense pouvoir dont ils disposent pour tenter d'imposer leur culture au reste du monde (applaudissements).

Et ce voisin n'a pas pu vaincre un peuple uni, un peuple armé d'idées justes, un peuple possédant une grande conscience politique, ce à quoi nous accordons la plus grande importance. Nous résistons tout ce que nous avons pu et nous sommes prêts à résister tout le temps qu'il le faudra (applaudissements) grâce aux graines que nous avons semées tout au long de ces décennies, aux idées et aux consciences qui se sont développées tout ce temps-ci.

C'est là notre principale, notre meilleure arme, et elle le restera, même en pleine époque nucléaire. Et, à propos, nous avons même eu des expériences avec des armes de ce genre, car, à un moment donné, je ne sais combien de bombes et de fusées atomiques étaient braquées sur notre petite île pendant la fameuse Crise des missiles d'octobre 1962. Et même en pleine époque des armes intelligentes, bien que celles-ci se trompent de temps à autre et tombent à cent ou deux cents kilomètres de la cible prévue (rires). De toute façon, en admettant une précision donnée, l'intelligence de l'homme sera toujours supérieure à celle de n'importe laquelle de ces armes perfectionnées (applaudissements et exclamations).

La façon dont il faut lutter devient une question de concept, ainsi que la doctrine défensive de notre pays qui se sent aujourd'hui plus fort, parce qu'il a dû perfectionner ces concepts. Et nous sommes arrivés à la conclusion qu'en fin de compte, ce qui sera la fin des envahisseurs, il s'agira d'une lutte corps à corps, d'homme à homme, et de femme à envahisseur, que celui-ci soit un homme ou une femme (applaudissements prolongés).

Il a fallu livrer et il faudra continuer de livrer une bataille plus difficile contre cet empire si puissant: la bataille idéologique, qui ne cesse un instant et que celui-ci a renforcée en y mettant toutes ses ressources, surtout depuis l'effondrement du camp socialiste, lorsque nous avons décidé, parce que nous faisions pleinement confiance à nos idées, que nous irions de l'avant, et, qui plus est, de l'avant tout seuls. Et quand je dis seuls, je me réfère aux gouvernements, parce que je n'oublie pas le soutien solidaire, immense et invincible, des peuples qui nous a toujours accompagnés et qui nous incite plus à lutter (applaudissements).

Nous avons accompli de dignes missions internationalistes. Plus d'un demi-million de nos compatriotes ont participé à des missions de ce genre, dures et difficiles, des enfants de ce peuple qui ne savait pas lire ni écrire et qui a atteint un degré de conscience si élevé qu'il est capable de verser son sueur et jusqu'à son sang pour d'autres peuples. Bref, pour n'importe quel peuple du monde (applaudissements).

Quand nous sommes entrés en Période spéciale, nous avons dit : «Maintenant, notre premier devoir internationaliste est de défendre cette tranchée-ci», la tranchée dont parlait Martí dans la dernière lettre qu'il a écrite à la veille de sa mort, quand il affirmait que l'objectif fondamental de sa lutte avait dû se faire en silence, parce qu'il n'était pas seulement martinien : il était bien plus bolivarien que martinien (applaudissements). Et cet objectif qu'il s'était fixé était, selon ses mots textuels, d'«empêcher à temps, par l'indépendance de Cuba, que les États-Unis ne s'étendent dans les Antilles et ne s'abattent, avec ce surcroît de force, sur nos terres d'Amérique. Tout ce que j'ai fait à ce jour, et tout ce que je ferai, c'est pour cela.»

Et tel est son testament politique, l'aveu de l'aspiration de sa vie : éviter la chute de cette première tranchée que les voisins du Nord ont voulu si souvent occuper et qui est encore là et qui restera là, car il est un peuple prêt à lutter jusqu'à la mort pour empêcher la chute de cette tranchée d'Amérique (applaudissements), un peuple qui serait capable de défendre même la dernière, car celui qui défend la dernière tranchée et ne permet à personne de s'en emparer a d'ores et déjà commencé à remporter la victoire (applaudissements).

Compañeras et compañeros, - permettez-moi de vous appeler comme ça - voilà ce que nous sommes en ce moment. Et je crois qu'ici-même, en ce moment même, nous sommes en train de défendre une tranchée (applaudissements), et des tranchées d'idées - excusez-moi de recourir de nouveau à Martí - valent mieux, comme il l'a dit, que des tranchées de pierres (applaudissements).

Il faut parler d'idées ici, et j'en reviens à ce que je disais : bien des choses se sont passées depuis quarante ans, mais le plus important c'est que notre monde a changé. Le monde d'aujourd'hui où je m'adresse à vous, qui n'étiez pas nés ce jour-là, tant s'en faut, ne ressemble en rien à celui d'alors.

J'ai cherché un journal pour voir s'il y avait un entrefilet sur cette réunion de l'époque à l'université. On a heureusement conservé le discours complet de la place du Silence. Pris de cette fièvre révolutionnaire avec laquelle nous étions descendus des montagnes à peine quelques jours avant, je parlais des processus de libération en Amérique latine et je mettais l'accent sur la libération du peuple dominicain des griffes de Trujillo. Je crois que cette question-là avait occupé presque toute la durée de cette réunion, et que tout le monde partageait le même enthousiasme.

Ici, aujourd'hui, je ne pourrai parler d'un thème pareil. Car, aujourd'hui, ce n'est pas un peuple qu'il faut libérer, qu'il faut sauver : aujourd'hui, c'est un monde, c'est une humanité qu'il faut libérer et sauver (applaudissements). Et cette tâche-là, elle n'est pas la nôtre, elle est la vôtre (applaudissements).

Il n'existait pas à l'époque de monde unipolaire, une superpuissance hégémonique, unique. Aujourd'hui, le monde et l'humanité sont sous la domination d'une énorme superpuissance. Et pourtant, même ainsi, nous sommes convaincus que nous gagnerons la bataille (applaudissements), sans optimisme à la Pangloss - je crois que c'est une expression que les écrivains utilisent de temps à autre (rires) - mais parce que, tout simplement, si je lâche ce bloc-notes (il le montre), je suis absolument convaincu qu'il va tomber en quelques secondes, que si cette table n'existait pas, il serait déjà par terre... Or, tout simplement, la table sur laquelle repose objectivement cette énorme superpuissance qui régit le monde unipolaire est en train de disparaître (applaudissements).

Ce sont là des raisons objectives, et je suis sûr que l'humanité apportera toute la part subjective indispensable. Et ce qu'il faut pour ça, ce ne sont pas des armes nucléaires ni de grandes guerres : ce qu'il faut, ce sont des idées (applaudissements). Et je le dis au nom de ce petit pays dont j'ai parlé et qui a soutenu la lutte fermement, sans la moindre hésitation, pendant quarante ans (applaudissements).

Vous scandiez à mon grand embarras le nom par lequel on me connaît: je veux parler de celui de Fidel, parce que de fait je n'ai pas d'autre titre - je comprends que le protocole oblige à dire Son Excellence monsieur le Président, et tout un tas d'autres choses (applaudissement et slogans de «Fidel, Fidel !») - quand je vous entendais donc scander : «Fidel, Fidel ! Qu'a donc Fidel pour que les Américains ne puissent rien contre lui ?» (Slogans de «Fidel, Fidel !», etc.), alors je me suis adressé à mon voisin de droite - de la droite géographique, je précise (rires et exclamations) - certains de ce côté-ci font des signes que je ne comprend pas, mais j'ai dit que nous étions tous ici dans la même unité de combat (applaudissements) et je lui ai dit : «Sapristi, ce qu'il faudrait vraiment se demander, c'est : Qu'ont donc les Américains pour qu'ils ne puissent rien contre lui ?» (rires et applaudissements). Il serait d'ailleurs plus juste, au lieu de dire «lui», de dire : «Qu'ont donc les Américains pour qu'ils ne puissent rien contre Cuba ?» (applaudissements). Mais je sais bien qu'il faut utiliser des mots pour symboliser des idées, et c'est bien comme ça que je le comprends : je ne m'attribue jamais ces mérites et je ne saurais le faire (slogans de «Vive Fidel !»).

Oui, nous avons tous l'espoir de vivre - tous (applaudissements) - dans les idées pour lesquelles nous luttons et nous sommes convaincus que ceux qui viendront après nous seront capables de les matérialiser, même si - et je ne le cache pas - la tâche qui vous attend est plus difficile que celle qu'il nous est échue.

Je vous disais donc que nous vivions dans un monde très différent. C'est là la première chose à comprendre, et c'est un devoir. J'en expliquais certaines caractéristiques politiques. De plus, il s'agit d'un monde mondialisé, vraiment mondialisé, d'un monde dominé par l'idéologie, les normes et les principes de la mondialisation néolibérale.

A notre avis, la mondialisation ne provient pas du caprice de qui que ce soit, ni même de l'invention de qui que ce soit. La mondialisation est une loi historique, une conséquence du développement des forces productives - pardonnez-moi d'utiliser cette expression dont l'auteur fait peut-être encore peur à certains - un produit d'un tel essor de la science et de la technique que même l'auteur de la phrase, Karl Marx (applaudissements), qui avait pourtant une grande confiance dans le talent de l'homme, n'a peut-être pas été capable de l'imaginer.

D'autres choses me rappellent des idées clefs de ce grand penseur entre les grands penseurs. Ainsi, par exemple, l'idée que ce qu'il avait conçu comme l'idéal pour la société humaine ne pourrait jamais se concrétiser - et on le constate avec toujours plus de clarté - hors d'un monde mondialisé. Il ne lui serait jamais venu à l'idée une seule seconde que la toute petite île de Cuba, par exemple, puisse tenter de construire une société socialiste, le socialisme, à plus forte raison à proximité d'un voisin capitaliste si puissant.

Eh bien, oui, nous l'avons tenté. Bien mieux, nous l'avons fait et nous avons pu le défendre. Et c'est pour ça que nous avons connu en plus quarante ans de blocus, de menaces, d'agressions, de souffrances.

Aujourd'hui, comme nous sommes les seuls, les États-Unis mettent toute leur propagande, tous les médias qu'ils contrôlent dans le monde au service de leur guerre politique et idéologique contre notre Révolution, de même qu'ils emploient leur immense pouvoir dans tous les domaines, surtout économique, et leur influence politique internationale au service de leur guerre économique contre Cuba.

On parle de blocus, mais ça ne veut rien dire. Si seulement nous ne devions supporter qu'un blocus économique ! Non, il s'agit d'une vraie guerre économique, et depuis bien longtemps. La preuve ? Allez donc n'importe où dans le monde, à une usine nord-américaine et achetez-y une casquette ou un foulard pour l'exporter à Cuba, eh bien, même si cet article est fabriqué par des citoyens du pays en question et si les matières premières en proviennent, le gouvernement des États-Unis, à des milliers de kilomètres de là, interdit de vendre la casquette ou le foulard. C'est un blocus, ça, ou une guerre économique ?

Vous voulez un autre exemple ? Si l'un de vous gagne par hasard à la loterie - je ne sais pas si elle existe ici - ou alors découvre un trésor - ce qui est toujours possible - et qu'il dise qu'il va construire une petite usine à Cuba, vous pouvez être sûrs qu'un haut fonctionnaire de l'ambassade nord-américaine, voir l'ambassadeur en personne, viendra lui rendre visite pour l'en dissuader, exercer sur lui des pressions ou le menacer de représailles pour qu'il ne le fasse pas. C'est un blocus, ça, ou une guerre économique ?

Les États-Unis interdisent aussi de vendre à Cuba le moindre médicament, même si celui-ci est indispensable pour sauver une vie. Et ce ne sont pas les exemples de cas semblables qui manquent..

Nous avons résisté à cette guerre. Mais, comme dans toute bataille, qu'elle soit militaire ou qu'elle soit politique ou idéologique, vous essuyez des pertes. Certains peuvent être leurrés, ou le sont vraiment, ou ramollis, ou affaiblis, par ce mélange de difficultés économiques, de privations matérielles, d'étalage de luxe des sociétés de consommation et d'idées pourries et bien édulcorées relatives aux avantages fabuleux de leur système économique, et tout ceci en fonction de l'idée mesquine que l'homme est un petit animal qui n'agit que si vous lui agitez devant une carotte ou que si vous lui rossez les côtes à coups de bâton. Et c'est là-dessus que repose, pourrait-on dire, toute leur stratégie idéologique.

Oui, nous essuyons des pertes, mais les autres combattants, comme dans toutes les batailles et dans toutes les luttes, prennent de plus en plus d'expérience, deviennent de plus en plus chevronnés, multiplient leurs qualités et permettent de maintenir et d'élever le moral et la force nécessaires pour continuer de lutter.

Cette bataille des idées, nous sommes en train de la gagner (applaudissements). Mais le terrain de bataille, ce n'est pas seulement notre petite île, bien qu'il faille s'y battre; le terrain de bataille, aujourd'hui, c'est le monde entier, tous les continents, toutes les institutions, toutes les tribunes. Et c'est ça qu'elle a de bon, la bataille mondialisée ! (Rires et applaudissements.) Il faut défendre la petite île, certes, mais il faut aussi combattre d'un bout à l'autre du monde immense qu'ils dominent, eux, ou prétendent dominer. Ils le dominent presque totalement dans bien des domaines, mais pas dans tous les domaines, et pas de la même manière et pas dans tous les pays absolument.

Ils ont découvert des armes très intelligentes. Mais nous les révolutionnaires, nous en avons découvert une plus puissante, bien plus puissante : le fait que l'homme pense et ressent ! (Applaudissements.) C'est le monde qui nous l'apprend, ce sont les nombreuses missions internationalistes que nous avons accomplies dans le monde sur un terrain ou un autre qui nous l'apprennent.

Il suffisait de donner un seul chiffre : 26 000 médecins cubains y ont participé. Et c'est le pays auquel on n'avait laissé que la moitié des 6 000 médecins qu'il comptait au triomphe de la Révolution, dont beaucoup sans emploi, mais souhaitant émigrer pour obtenir de gros revenus et de gros salaires. Et la Révolution a été capable de multiplier ces trois mille médecins, et de former toujours plus de nouveaux médecins dans les écoles qu'elle a commencé à ouvrir peu à peu dans tout le pays et à leur inculquer un tel type de sacrifice que 26 000 d'entre eux ont accompli des missions internationalistes (applaudissements), de la même manière que, comme je l'ai indiqué, des centaines de milliers de compatriotes ont fait fonction de spécialistes, d'enseignants, de bâtisseurs et de combattants. Oui, de combattants, et je le dis avec orgueil (applaudissements), parce que se battre contre les soldats fascistes et racistes de l'apartheid, et même contribuer à la victoire des peuples africains qui voyaient dans ce système le pire des affronts, est et restera toujours un motif d'orgueil (applaudissements).

Mais c'est grâce à cet effort ignoré, très ignoré, que nous avons beaucoup appris des peuples, que nous avons appris à les connaître, eux et leurs qualités extraordinaires. Et nous avons appris, non à travers des idées abstraites, mais dans la vie pratique, quotidienne, que les hommes ne sont pas tous égaux dans leurs traits physiques, mais qu'ils le sont tous, en revanche, par leur talent, leurs sentiments et toutes les autres vertus, ce qui suffit à prouver qu'en matière de capacités morales, sociales, intellectuelles et humaines, tous les hommes sont génétiquement égaux (applaudissements). Telle a été la grande erreur de beaucoup qui se sont crus d'une race supérieure.

La vie, vous disais-je, nous a appris bien des choses, et ce sont elles qui nourrissent notre foi dans les peuples, notre foi dans les hommes. Nous ne l'avons pas lu dans un manuel : nous l'avons vécu, nous avons eu le privilège de le vivre (applaudissements).

Je me suis étendu un peu sur ces premières idées, dans l'élan de la brochure qui s'est égarée et des problèmes de micro (rires), et voilà pourquoi je devrai être plus bref sur les autres thèmes.

Oui, j'ai le devoir d'être plus bref, entre autres raisons par intérêt personnel, parce qu'après je dois réviser ce que j'ai dit ici (rires), voir s'il me manque une virgule, un point, ou si un chiffre est erroné. Et je peux vous dire que pour chaque heure de discours parlé, qui peut sembler très facile, il faut deux ou trois heures de révision. Il peut manquer un mot. Je ne supprime jamais une idée que j'ai exprimée, mais il faut parfois, en revanche, la compléter ou ajouter un concept supplémentaire, car le langage parlé et le langage écrit sont différents. Si je montre du doigt mon voisin, celui qui lira le journal ne comprendra rien (rires) ou quasiment rien. Le langage écrit n'a que les signes d'exclamation et les guillemets (rires), mais pas le ton, ni les gestes ni l'âme qu'on y met ne peuvent se transmettre par écrit.

Il a fallu que je découvre cette différence. Et maintenant je fais très attention de transcrire les choses et de les réviser, parce que les thèmes abordés sont importants, objectivement, et aussi parce que je dois faire attention à ce que je dis sur une foule de choses dont vous n'avez pas idée.

Quand je pensais à cette rencontre que j'allais avoir avec vous à cinq heures de l'après-midi, je me demandais : de quoi vais-je parler aux étudiants ? (Applaudissements.) Je ne peux pas mentionner de nom, sauf exceptions, c'est à peine si je peux mentionner des pays, parce que, parfois, quand je signale quelque chose avec la meilleure foi du monde et pour illustrer une idée, je cours le risque qu'on sorte ce que je dis de son contexte, qu'on le transmette par le monde et que nous nous retrouvions avec un tas de problèmes diplomatiques sur le dos (applaudissements). Et comme nous devons travailler unis dans cette lutte mondiale, je ne peux pas faciliter le travail de l'ennemi et de ses mécanismes de propagande bien huilés et efficaces qui cherchent toujours par tous les moyens à semer la confusion et l'intoxication. Et celles qu'ils ont semées est déjà pas mal, mais cela ne leur suffit pas, vous comprenez ? (Rires.) C'est pour cela que je dois beaucoup me limiter, et je vous en demande pardon.

Il ne sera pas utile d'expliquer beaucoup, ici, ce qu'est le néolibéralisme. Comment résumer ? Je pourrais dire par exemple que la mondialisation néolibérale veut convertit tous les pays, mais surtout tous nos pays, en propriétés privées.

Que vont-ils nous laisser, ces gens-là, compte tenu de leurs énormes ressources financières ? Car ils ont accumulé d'immenses richesses non seulement en pillant et en exploitant le monde, mais encore en opérant le miracle auquel aspiraient les alchimistes du moyen âge, autrement dit en convertissant le papier en or, tout en ayant été capables de convertir l'or en papier (rires). Et c'est avec ça qu'ils achètent tout, tout, sauf les âmes, ou plutôt, pour être plus exact, tout sauf l'immense majorité des âmes. Ils achètent des ressources naturelles, des usines, des systèmes de communications complets, des services, etc., etc., etc. Ils achètent même des terres par le monde, car ils pensent que, comme elles sont meilleur marché que dans leurs pays, c'est un bon investissement pour l'avenir.

Je me demande : que veulent-ils nous laisser après nous avoir convertis pratiquement en citoyens au rabais, en parias - ce serait plus exact - dans nos propres pays ? Ils veulent convertir le monde en une gigantesque zone franche - c'est peut-être encore plus clair comme ça. Qu'est-ce qu'une zone franche, au fond ? Un endroit aux caractéristiques spéciales, où vous ne payez pas d'impôts, où vous faites venir des matières premières, des parties de pièce, des accessoires, et vous les assemblez, ou vous produisez différentes marchandises, surtout dans les branches qui exigent une grosse main-d'oeuvre bon marché pour laquelle ils payent bien souvent pas plus de 5 p. 100 des salaires qu'ils versent dans leur pays, si bien que tout ce qu'ils nous laissent, ce sont ces salaires misérables.

Plus triste encore : beaucoup de nos pays finissent par se faire concurrence tâchant de leur offrir les meilleures facilités et les meilleures exemptions fiscales pour attirer leurs investissements. Oui, ces gens-là ont même fait se concurrencer les pays du tiers monde en matière d'investissements et de zones franches.

Certains pays que je connais vivent dans une telle misère et connaissent un tel chômage qu'ils ont dû instituer des dizaines de zones franches, parce que, dans cet ordre mondial en place, il est encore préférable, plutôt que de n'avoir rien, d'avoir ces usines de zones franches qui offrent des emplois assortis d'une certaine rémunération, même si celle-ci ne représente que 7, ou 6, ou 5 p. 100, ou même moins, du salaire que devraient verser les propriétaires de ces usines dans leurs pays d'origine.

J'ai soulevé la question voilà quelques mois à l'Organisation mondiale du commerce, à Genève. Oui, ces gens-là veulent nous convertir en une immense zone franche. Parce que leur argent et leur technologie leur permettent de tout acheter à la longue. Et vous allez voir combien de lignes aériennes resteront propriété nationale, combien de lignes de transport maritime, combien de services resteront propriété du peuple ou de la nation !

Tel est l'avenir que nous offre la mondialisation néolibérale. Et n'allez pas croire que cela touche uniquement les travailleurs : cela touche aussi les entrepreneurs nationaux, les petits et moyens entrepreneurs qui devront faire face à la concurrence technologique des transnationales, à leurs équipements perfectionnés, à leurs réseaux de distribution mondiaux, et chercher des marchés, sans pouvoir compter sur les crédits commerciaux abondants que leurs puissants rivaux peuvent utiliser pour écouler leurs produits.

Nous pouvons avoir à Cuba une magnifique usine de réfrigérateurs, par exemple. Nous en avons une, mais elle n'est pas magnifique et elle est loin d'être la plus moderne du monde. Elle nous est utile, bien entendu, compte tenu de la chaleur croissante qui règne sous les tropiques. Mais supposons que d'autres pays du tiers monde fabriquent des réfrigérateurs d'une qualité acceptable et même à des coûts inférieurs. Leurs puissants rivaux renouvellent constamment leur conception, investissent des sommes considérables pour faire l'article de leur produit, le produisent dans de nombreuses zones franches en ne payant que des salaires minimes, ou à n'importe quel endroit, exonérés d'impôts, possédant de gros capitaux ou profitant de mécanismes financiers qui lui permettent de recevoir des crédits amortissables en un an, ou deux, ou trois, ou plus, écoulant sur des marchés saturés d'articles électroménagers du fait de l'anarchie et du chaos qui règnent dans la distribution des investissements dans le monde, puisque le mot d'ordre généralisé est d'accélérer la croissance et le développement à partir des exportations, selon ce que conseille le FMI, quel espace reste-t-il donc aux industries nationales, où et comment celles-ci vont-elles donc exporter, où se trouvent donc les consommateurs potentiels parmi les milliards de pauvres, d'affamés et de chômeurs qui peuplent une bonne partie de notre planète ? Faudra-t-il donc atteindre qu'ils puissent tous acheter un frigo, une télé, un téléphone, un climatiseur, une voiture, un ordinateur, une maison, un garage, avoir l'électricité, des combustibles, des allocations chômage, des actions en bourse et une pension assurée ? C'est ça la voie du développement, comme on nous le serine par tous les moyens possibles ? Que restera-t-il du marché intérieur si on nous impose la réduction accélérée des tarifs douaniers, qui sont par ailleurs une source importante de revenus budgétaires pour de nombreux pays du tiers monde ?

Les théoriciens du néolibéralisme ne sont pas parvenus, par exemple, à régler le grave problème du chômage dans la plupart des pays riches, à plus forte raison dans ceux qui doivent encore se développer, et ils ne le régleront jamais à partir d'une conception aussi absurde. Et c'est là une immense contradiction du système : plus ces gens-là investissent, plus ils se technicisent, et plus ils lancent de chômeurs à la rue. La productivité du travail, les équipements toujours plus sophistiqués, nés du talent de l'homme, qui multiplient les richesses matérielles, mais aussi la misère et les licenciements, à quoi servent-ils à l'humanité ? À réduire par hasard les heures de travail, à disposer de plus de temps pour le repos, les loisirs, le sport, le perfectionnement culturel et scientifique ? Impossible : les lois sacro-saintes du marché et les principes toujours plus imaginaires que réelles de la concurrence dans un monde transnationalisé et toujours plus mégafusionné ne l'admettent sous aucun prétexte ! De toute façon, quels sont ceux qui font de la concurrence et rivalisent entre eux ? Des géants contre des géants qui tendent à la fusion et au monopole. Il n'existe pas de place au soleil pour les autres prétendus acteurs de la concurrence.

Pour les pays riches, les industries de pointe; quant aux travailleurs du tiers monde, eh bien, qu'ils fabriquent des blue-jeans, des T-shirts, des vêtements, des chaussures, qu'ils sèment des fleurs, des fruits exotiques et d'autres produits toujours plus demandés dans les sociétés industrialisées, parce qu'ils ne peuvent pas les cultiver là-bas. Bien que nous sachions qu'aux États-Unis, par exemple, ils cultivent la marihuana même dans des serres (rires et applaudissements) ou dans la cour des maisons et que la valeur de la marihuana qu'il produisent est supérieure à celle de leur production de maïs, dont ils sont pourtant le premier producteur au monde. En fin de compte, leurs laboratoires sont - ou ils finiront par l'être - les plus gros producteurs de stupéfiants de la planète, mais à présent sous l'étiquette de sédatifs, d'antidépresseurs et d'autres genres de pilules et de produits que les jeunes ont appris à combiner et à mélanger des façons les plus diverses.

Dans cet heureux monde développé de là-bas, les durs travaux agricoles, comme la cueillette des tomates pour laquelle on n'a pas encore inventé une machine parfaite, un robot qui les choisisse selon leur maturité, leurs tailles et d'autres caractéristiques, ou le balayage des rues et d'autres tâches ingrates que plus personne ne veut faire dans les sociétés de consommation, comment s'arrangent-ils pour les faire ? Eh bien, c'est bien à ça que servent les émigrés du tiers monde ! Et quant à nous, que nous convertissons peu à peu en étrangers dans nos propres frontières, je vous l'ai dit : confectionner des blue-jeans et des choses de ce genre. Oui, mais, en vertu de leurs «merveilleuses» lois économiques ils nous forcent à en confectionner comme si le monde comptait déjà quarante milliards d'habitants, et que chacun d'eux ait assez d'argent pour acheter le jean en question... Le jean, je ne le critique pas, rassurez-vous, il va très bien aux jeunes gens, et encore mieux aux jeunes filles (rires et applaudissements), je critique le travail que ces gens-là veulent nous laisser et qui n'a rien à voir avec les techniques de pointe. A ce train-là, nous ne saurons plus quoi faire de nos universités ou alors elles serviront à produire bon marché du personnel technique pour le monde développé.

Vous aurez sans doute lu ces jours-ci dans la presse que, compte tenu des besoins de leurs industries d'informatique, d'électronique, etc., autrement dit, pour leurs industries de pointe, les États-Unis se proposent d'obtenir sur le marché international, disons mieux : dans le tiers monde, deux cent mille travailleurs qualifiés auxquelles ils concéderont des visas. Faites bien attention, vous, parce qu'ils cherchent des gens qualifiés ! (Rires.) Et pas pour cueillir des tomates... Comme ils ne sont pas si alphabétisés que ça, et que beaucoup confondent le Brésil et la Bolivie, ou la Bolivie et le Brésil (rires et applaudissements), ou encore que, selon les enquêtes, ils ne connaissent même pas bien des choses de leur propre pays ou ne savent même pas si un pays latino-américain dont ils ont entendu parler se trouve en Afrique ou en Europe - je n'exagère pas - (rires et applaudissements), comme ils n'ont pas tous les intelligences qu'il faut ou les travailleurs bien qualifiés pour leurs industries de pointe, ils viennent chez nous et en recrutent un certain nombre qui disparaissent ensuite à jamais.

Où se trouvent les meilleurs scientifiques de nos pays ? Dans quels laboratoires ? Quel pays de chez nous dispose des laboratoires pour tous les scientifiques qu'il pourrait former ? Combien pouvons-nous payer, nous, ce scientifique en question et combien peuvent-ils le payer, eux ?

Où sont-ils ? Je connais de nombreux Latino-Américains éminents qui sont là-bas. Qui les a formés ? Eh bien, le Venezuela, le Guatemala, le Brésil, l'Argentine, n'importe quel pays latino-américain. Mais ces scientifiques n'ont pas d'avenir dans leur propre patrie. Les pays industrialisés ont le monopole des laboratoires, de l'argent, et alors ils les engagent et les arrachent aux nations pauvres. Pas seulement les scientifiques. Les sportifs, aussi. Ils voudraient acheter nos joueurs de base-ball comme on vendait autrefois les esclaves aux enchères sur une estrade de ce genre (rires et applaudissements).

Ils sont perfides. Comme il existe toujours une âme ou une autre qui peut être tentée - c'est la Bible qui le dit, et elle parlait pourtant des premiers êtres humains, qui étaient censés être meilleurs, n'est-ce pas, parce qu'ils ne devaient pas avoir autant de ruse, et qu'ils ne connaissaient pas les sociétés de consommation, et que le dollar n'existait pas (rires) - alors, tout d'un coup, ils paient quatre, ou cinq ou six millions un athlète qui n'est peut-être même pas de première catégorie, ils lui font une publicité énorme, et comme il semblerait que les batteurs des Grandes Ligues sont si mauvais, eh bien, il obtient quelques succès. Je n'ai pas du tout l'intention d'offenser les athlètes professionnels nord-américains, ce sont des gens qui travaillent, et qui travaillent dur, très stimulés. Ce sont des marchandises qui s'achètent et se vendent aussi sur le marché, bien qu'à un prix élevé, mais ils doivent avoir quelques faiblesses à l'entraînement, parce qu'ils importent en contrebande des lanceurs cubains, par exemple, qui peuvent être de première, ou de seconde ou de troisième catégorie, ou un shortstop, un troisième coussin, et les lanceurs cubains font faire fanny aux meilleurs batteurs et le shortstop ne laisse pas passer une seule balle (applaudissements et exclamations).

Nous serions quasiment riches si nous faisions des enchères de joueurs de base-ball cubains (rires et applaudissements). Eux, ils ne veulent plus payer de base-balleurs nord-américains, parce qu'ils leur coûtent très cher. Ils ont organisé des écoles dans nos pays pour les former à bon marché et pour les payer moins cher, même si c'est encore un salaire de plusieurs millions par an. Ajoutez à tout ça la publicité de la télé, des voitures aussi longues que d'ici à là-bas (il fait le geste), de très belles femmes de toutes les races associées à la pub des voitures (rires), et le reste de la pub que vous voyez dans des revues de faits divers et de consommation, et tout ça peut tenter plus d'un des nos compatriotes.

A Cuba, nous ne dépensons pas de papier ni d'argent dans ces frivolités publicitaires. Les très rares fois où je suis obligé de voir la télé nord-américaine, c'est à peine si je peux la supporter, parce que toutes les vous montrer un homme en train de faire des exercices sur un vélo d'appartement, qui est la chose la plus ennuyeuse du monde (applaudissements et exclamations). Je ne dis pas que ce soit mauvais, je dis que c'est ennuyeux. On vous interrompt n'importe quel programme, même les feuilletons mélodramatiques aux moments d'amour les plus sublimes (rires).

Quelques mélodrames nous arrivent aussi à Cuba, je ne le nie pas, parce que nous ne pouvons pas produire tous ceux dont nous avons besoin, et certains de ceux que produisent des pays latino-américains séduisent tant notre public que les gens arrêtent même de travailler. De bons films nous parviennent aussi d'Amérique latine, mais presque tout ce qui circule dans le monde est de la pure manufacture yankee, de la culture en boîte.

Dans notre pays, le peu de papier dont nous disposons, nous le consacrons aux livres scolaires et à nos quelques journaux de peu de pages. Nous ne pouvons employer des ressources pour faire ce genre de revue au papier très doux, spécial - je ne sais pas comment on l'appelle - remplie de photos, que les mendiants lisent dans les rues de n'importe laquelle de nos capitales, qui leur vante cette voiture de luxe avec sa compagnie féminine, et même un yacht ou des choses de ce genre (rires). Voilà comment ils empoisonnent les gens avec leur pub, au point que même les mendiants sont influencés d'une façon cruelle et qu'on les fait rêver du ciel, inaccessible pour eux, que leur offre le capitalisme.

Dans notre pays, je vous le dis, nous nous consacrons à d'autres choses. Mais ces gens-là influent, c'est sûr, avec cette image d'un genre de société qui n'est pas seulement aliénant, inégal et injuste, mais encore intenable des points de vue économique, social et écologique.

Je dis souvent : pensez un peu que le modèle de consommation soit que chaque citoyen du Bangladesh, de l'Inde, de l'Indonésie, du Pakistan ou de la Chine ait une voiture à sa porte ! Et que ceux qui ont une voiture me pardonnent, parce qu'on dirait qu'il n'y a pas d'autres solutions, parce qu'il y a des tas d'avenues et que les distances sont énormes. Je ne critique pas, je mets en garde, tout simplement, au sujet d'un modèle qu'il est impossible d'appliquer au monde encore à développer. Vous me comprendrez bien, parce que Caracas ne peut supporter beaucoup plus de voitures. Vous allez devoir construire des avenues de trois ou quatre étages (rires), savez-vous ? S'ils faisaient ça en Chine, j'imagine qu'ils devraient convertir les cent millions d'hectares dont ils disposent pour produire des aliments en autoroutes, en garages, en parkings, et qu'il ne resterait plus rien pour cultiver le moindre grain de riz.

Il est fou, et même chaotique et absurde, le modèle de consommation que ces gens-là sont en train d'imposer au monde (applaudissements).

Je ne prétends pas que cette planète devienne une chartreuse (rires), mais je pense en tout cas qu'elle n'a pas d'autre choix que de définir ce que devront être les patrons ou les modèles de consommation accessibles et viables dans lesquels il faudra éduquer l'humanité.

Toujours moins de personnes lisent des livres. Et pourquoi priver l'être humain du plaisir de lire un livre, par exemple, et de bien d'autres plaisirs dans le domaine de la culture et des loisirs, pour un enrichissement non seulement matériel, mais encore spirituel ? Je ne pense pas à des hommes travaillant, comme à l'époque d'Engels, de quatorze à quinze heures par jour, mais à des hommes travaillant quatre heures. Si la technique le permet, pourquoi alors le faire pendant huit heures ? Le plus logique et le plus élémentaire, c'est que plus la productivité s'accroît, moins il faut d'effort physique ou mental, plus le chômage diminue, et plus l'homme doit avoir de temps libre (applaudissements).

J'appelle homme libre celui qui n'a pas à travailler toute la semaine, samedi et dimanche compris, en 2 x 8, parce que l'argent ne lui suffit pas, et en train de courir à toute heure, dans un métro ou dans un bus dans de grandes villes. A qui donc va-t-on faire croire que cet homme-là est libre ? (Applaudissements.)

Si les ordinateurs et les machines automatiques peuvent faire des miracles dans la création de biens matériels et de services, pourquoi l'homme ne pourrait-il pas se servir de la science qu'il a créée de son intelligence au profit du bien-être de l'humanité ?

Pourquoi, uniquement pour des raisons commerciales, pour des profits et des intérêts d'élites super-privilégiées et puissantes, sous l'empire de lois économiques chaotiques et d'institutions qui ne sont pas éternelles, qui ne l'ont pas été et qui ne le seront jamais, telles les fameuses lois du marché converties en objet d'idolâtrie, en des mots sacro-saints qu'on entend mentionner à toute heure, jour après jour, l'homme d'aujourd'hui doit-il supporter la faim, le chômage, la mort prématurée, les maladies curables, l'ignorance, l'inculture, et toutes sortes de calamités humaines et sociales, alors qu'on pourrait créer toutes les richesses nécessaires pour satisfaire des besoins humains raisonnables qui seraient compatibles avec la préservation de la nature et de la vie sur notre planète ? Oui, il faut réfléchir, il faut penser. Il semble, bien entendu, élémentaire et raisonnable que l'homme dispose de l'alimentation, de la santé, d'un toit, de vêtements, d'éducation, de transport rationnel adéquat, durable et sûr, de culture, de loisirs, d'une large variété de choix dans sa vie et de milliers d'autres choses qui pourraient lui être accessibles, et non d'un jet privé et d'un yacht pour chacune des 9,5 milliards de personnes qui peupleront la terre dans moins de cinquante ans.

On a déformé l'esprit de l'homme.

Heureusement que toutes ces choses-là n'existaient pas à l'époque de l'Eden et de l'arche de Noé que nous raconte l'Ancien Testament, j'imagine qu'ils vivaient un peu plus tranquillement (rires). Euh, bon, ils ont eu droit à un déluge. Mais nous l'avons nous aussi, et trop souvent. Voyez ce qu'il vient de se passer en Amérique centrale. Et avec les changements climatiques, personne ne sait si nous ne finirons pas un jour par acheter des entrées et par faire la queue devant une arche ! (Rires.)

Oui, ces gens-là ont inculqué tout ça au monde, ils ont aliéné des millions, des dizaines de millions et des centaines de millions de personnes, et ils les font d'autant plus souffrir qu'elles sont moins capables de satisfaire leurs besoins élémentaires, parce qu'elles n'ont même pas de médecin ou d'école.

J'ai parlé de la formule anarchique, irrationnelle et chaotique qu'impose le néolibéralisme : investir des centaines de milliards dans le plus grand désordre; des dizaines de millions de travailleurs produisant les mêmes choses : des téléviseurs, de composants d'ordinateurs, des chips, comme on dit, une foule d'articles et d'objets, y compris des tas de voitures. Tout le monde faisant la même chose.

Ils ont créé le double des capacités nécessaires pour produire des voitures. Et quels clients pour ces voitures ? Les clients se trouvent en Afrique, en Amérique latine et dans de nombreux autres endroits du monde, le hic c'est que là les gens n'ont pas un centime pour les acheter, ni d'essence, ni d'autoroutes, ni d'ateliers, qui finiraient par ruiner encore plus les pays du tiers monde, par jeter par la fenêtre des ressources nécessaires au développement social et par détruire encore plus la nature.

En créant dans les pays industriels des modèles de consommation intenables et en semant des rêves impossibles sur le reste de la planète, le système capitaliste développé a déjà provoqué un grand dommage à l'humanité. Il a empoisonné l'atmosphère et épuisé d'énormes ressources naturelles non renouvelables dont l'espèce humaine aura grand besoin à l'avenir. N'allez pas croire, je vous en prie, que je conçoive un monde idéaliste, impossible, absurde. Je tâche de réfléchir sur ce que pourrait être un monde réel et un homme plus heureux. Il ne faudrait pas mentionner une marchandise, il suffirait de mentionner un concept : l'inégalité rend d'ores et déjà malheureux 80 p. 100 des habitants de la Terre. Et ce n'est qu'un concept.

Il nous faut chercher des concepts, et il faut avoir des idées qui permettent de créer un monde viable, un monde durable, un monde meilleur.

Je me divertis de ce qu'écrivent une bonne part des théoriciens du néolibéralisme et de la mondialisation néolibérale. Je n'ai vraiment pas beaucoup de temps pour aller au cinéma, et je n'y vais presque jamais, ou de voir des vidéo-cassettes, même si elles sont bonnes, car il en existe. Mais, pour m'amuser, je me mets à lire des articles de ces messieurs (rires). Car leur commentateur les plus incisifs, les plus sages, je les vois plongés dans une telle quantité de contradictions, de confusions, et même de désespoir, à la recherche de la quadrature du cercle. Ce doit être quelque chose de terrible pour eux (applaudissements).

Un jour, on m'a montré une petite figure carrée, avec deux petits traits au-dessus, comme ça, une au milieu et une autre en-dessous (il fait les gestes correspondants) et il fallait y passer un crayon dessus sans le séparer du papier. Je ne sais combien de temps j'ai perdu (rires) à essayer de le faire, au lieu de faire mes devoirs, d'étudier la leçon de maths, de langues ou je ne sais trop quoi, parce que, quand les jouets qu'a inventés l'industrie pour amuser les élèves pendant les classes et leur faire rater leur examen scolaire, à mon époque nous inventions nous-mêmes des choses qui nous faisaient perdre pas mal de temps.

Donc, je m'amuse, je me divertis. Je dois au moins leur en savoir gré (rires et applaudissements). Mais je dois aussi les remercier de ce qu'ils m'apprennent. Ah, vous savez quels sont ceux qui me rendent le plus heureux avec leurs articles et leurs analyses ? Eh bien, les plus conservateurs, ceux qui ne veulent même pas entendre parler de l'Etat, ni même l'entendre mentionner ! Ceux qui rêvent d'une banque centrale sur la Lune (rires) pour qu'aucun être humain n'est l'idée de réduire ou de hausser les taux d'intérêt. Incroyable !

Ce sont ceux-là qui me rendent le plus heureux, parce qu'à lire certaines choses de ce qu'ils écrivent, je me demande : Me serai-je trompé ? Cet article, n'aurait-il pas été écrit par un extrémiste de gauche, un radical ? (Rires.) Pensez un peu, quand vous voyez Soros en train d'écrire un livre après l'autre... et son dernier de la liste, j'ai dû aussi le lire, parce que je me suis dit : celui-ci est du moins théorique. De plus, c'est un universitaire, et de plus il possède je ne sais combien de milliards de dollars par suite d'opérations spéculatives. Je me disais : cet homme doit savoir de quoi il parle, des mécanismes, des trucs. Mais il l'a intitulé : Crise du capitalisme mondial. Tout un poème ! Et il l'affirme avec beaucoup de sérieux (rires) et aussi avec tant de conviction que je me suis dit : sapristi, on dirait que je ne suis pas le seul fou en ce monde ! (Rires et applaudissements.) Et ils sont un tas à exprimer des inquiétudes de ce genre, et je leur prête encore plus d'attention qu'aux adversaires de l'ordre économique mondial en place.

L'homme de gauche va vouloir vous prouver de toute façon que tout ça va s'effondrer (rires). Logique, c'est son devoir. De plus, il a raison (rires). Mais l'autre, en revanche, il ne le veut absolument pas. Et face aux catastrophes, aux crises, aux menaces de toutes sortes, ces gens-là se désespèrent et écrivent de tas de choses. Ils sont décontenancés, c'est le moins qu'on puisse dire. Ils ont perdu la foi en leurs doctrines.

Quant à nous, qui avons décidé de résister, nous nous sommes retrouvés seuls - je ne parle plus de la solitude géographique, mais quasiment de la solitude dans le domaine des idées - parce que les désastres provoquent des conséquences, des scepticismes qui sont multipliés par la machine publicitaire, experte et puissante, de l'empire et de ses alliés. Tout ceci infuse du pessimisme, de la confusion chez beaucoup de gens qui ne possèdent pas tous les éléments pour juger les situations dans une perspective historique et qui se découragent.

Ah, qu'ils ont été amers, ces premiers jours-là, et même avant, quand nous avons beaucoup de gens en train de virer casaque ici ou là, vraiment - et je ne critique personne, je critique les casaques (rires et applaudissements). Ah, comme nous avons vu tout ça changer en si peu de temps, et que ces illusions-là se sont vite dissipées !

Dans l'ancienne URSS, ces gens-là sont arrivés avec leurs recettes néolibérales et leur économie de marché, et ils ont causé des dégâts incroyables, vraiment incroyables ! Démembrement de nations, désarticulation de fédérations de républiques sur les plans économique et politique, diminution des perspectives de vie, parfois de quatorze ou quinze ans, multiplication par trois ou quatre de la mortalité infantile, création de problèmes sociaux et économiques que jusqu'à un Dante, s'il ressuscitait, ne serait pas capable d'imaginer !

C'est vraiment triste. Et nous, qui nous efforçons d'être le plus informés possible de tout ce qu'il se passe partout - et il ne nous reste pas d'autres solutions que de le savoir plus ou moins profondément, ou alors de courir le risque d'être désorientés - nous avons une idée assez claire des désastres que le Dieu marché, avec ses lois et ses principes, et les recettes du Fonds monétaire international et les autres institutions néocolonisatrices ou ont recommandé et pratiquement imposé à tous les pays, au point que même des pays riches comme ceux d'Europe sont contraints de s'unir et d'unifier leur monnaie pour empêcher des hommes aussi experts que Soros de faire s'effondrer la livre sterling, reine encore, dans un passé pas si éloigné, des moyens d'échange, arme et symbole de l'empire dominant et maître de la monnaie de réserve du monde, tous ces privilèges que possèdent maintenant les États-Unis. Et pourtant les Anglais ont dû souffrir l'humiliation de voir s'effondrer leur livre sterling.

Ces gens-là ont fait pareil avec la peseta espagnole, le franc fra