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Allocution prononcée par Fidel Castro Ruz,
président du Conseil d’État de la République de
Cuba, au Grand Amphithéâtre de l'Université
centrale du Venezuela, le 3 février 1999
Bref prologue de l’auteur
PROLOGUE DE L'AUTEUR AU LECTEUR ASSEZ
AIMABLE ET PATIENT POUR ME LIRE
Le discours que
j'ai prononcé voilà à peine un mois et demi, le 3
février 1999, au grand amphi de l'Université
centrale du Venezuela, revêt pour moi un
signification spéciale.
J'ignore combien de
mortels auront vécu une expérience aussi
singulière et unique que la mienne, cette
après-midi-là.
Un jeune président
venait, à la suite d'une victoire politique
spectaculaire et soutenue par un océan de peuple,
de prendre possession de sa nouvelle fonction à
peine vingt-quatre heures plus tôt. Telle fut la
raison de ma visite au Venezuela, aux côtés de
nombreux autres invités. Et les autorités et les
étudiants de l'Université citée plus haut
s'entêtèrent à me faire prononcer une conférence,
de celles qu'on appelle en Amérique latine
magistrale, ce qualificatif ne pouvant que faire
monter le rouge au front et l'angoisse chez celui
qui, comme moi, n'est pas professeur universitaire
et n'a rien appris d'autre que le modeste métier
d'utiliser la parole pour transmettre ce qu'il
pense à sa manière à lui et dans son propre style.
Mes hôtes ayant
fini par vaincre ma sempiternelle résistance à ce
genre d'aventure, j'accédai donc à cet engagement
toujours risqué et invariablement délicat pour
celui qui, venu comme un invité officiel, se
retrouve dans un pays en pleine effervescence
politique. J'étais aussi irrémissiblement
contraint par la solidarité toujours invariable
envers Cuba de ceux qui m'invitaient à prononcer
cette conférence. J'avais déjà été à ce même
endroit et je ne l'avais jamais oublié. J'avais
l'impression de retrouver les mêmes personnes.
Ce n'est que
presque sur le point de partir à l'Université que
quelque chose me vint soudain à l'esprit : le
temps passe sans que nous nous en rendions compte.
Il s'était écoulé
exactement quarante ans et dix jours depuis le
moment où j'avais eu le privilège de m'adresser
aux étudiants dans ce même grand amphi de
l'université vénézuélienne combative et
prestigieuse, le 24 janvier 1959. J'étais arrivé
au Venezuela la veille. On fêtait alors le premier
anniversaire de la victoire populaire sur un
gouvernement militaire autoritaire. La propre
victoire révolutionnaire de Cuba ne datait que de
trois semaines, le 1er janvier 1959.
Une foule énorme m'attendit à l'aéroport et
m'assiégea partout pendant toute la durée de ma
visite, ce qui ne se différenciait en rien de
l'expérience que j'avais vécue dans mon propre
pays.
Je tente de me
rappeler le plus exactement possible de ce qui se
passait alors en moi. Que d'idées, de sentiments,
d'émotions, nés de l'esprit et du coeur, se
mêlaient en moi ! Pour évoquer ce tourbillon de
souvenirs, il me faut recourir à la logique plutôt
qu'à la mémoire.
J'avais alors
trente-deux ans. Nous avions vaincu en
vingt-quatre mois et treize jours une force de
quatre-vingt mille hommes. Or, quand nous étions
parvenus à nous réunir de nouveau après le grand
revers essuyé par notre détachement de
quatre-vingt-deux hommes, trois jours après notre
débarquement, le 2 décembre 1956, nous n'avions
plus que sept fusils !
C'est plein d'idées
et de rêves, mais encore extrêmement inexpert, que
j'avais participé, ce 23 janvier-là, à un meeting
gigantesque sur la place du Silence. Le lendemain,
j'avais visité l'Université nationale, bastion de
l'intelligence, de la rébellion et de la lutte du
peuple vénézuélien. Je me sentais encore un
étudiant frais émoulu des salles universitaires.
J'en étais sorti en fait à peine huit ans avant,
dont j'avais consacré presque sept, à partir du
coup d'Etat traître du 10 mars 1952, à la
préparation du soulèvement armé, ce qui m'avait
valu la prison, l'exil, le retour et la guerre
victorieuse, mais sans jamais avoir perdu le
contact avec les étudiants de la plus importante
université cubaine.
C'est de la
libération des peuples opprimés de Notre Amérique
que j'avais alors parlé aux professeurs et aux
étudiants. Et voilà que je revenais au Venezuela
brûlé de la même fièvre révolutionnaire de
l'époque, mais fort de l'expérience accumulée par
notre peuple en quarante ans d'une lutte épique
contre la puissance la plus forte et la plus
égoïste qui ait jamais existé.
Mais j'avais un
grand défi à relever. Les professeurs et les
étudiants n'étaient plus les mêmes, pas plus que
ne l'était le Venezuela, pas plus que ne l'était
le monde. Comment penseraient ces jeunes gens ?
Quelles seraient leurs inquiétudes ? Jusqu'à quel
point étaient-ils en accord ou en désaccord avec
ce qui se passait dans le pays ? Dans quelle
mesure étaient-ils conscients de la situation
objective du monde et de leurs propre pays ?
J'avais accepté l'invitation aimable et amicale à
peine arrivé au Venezuela, deux jours avant. Je
n'avais pas eu un seul instant de répit pour
m'informer dûment. Qu'est-ce qui les intéressait ?
De quoi leur parlerais-je ? De quelle liberté
disposait un invité à cette passation de pouvoir,
obligé qu'il était, par un respect élémentaire de
la souveraineté et de l'orgueil du pays qui avait
déclenché les guerres d'Indépendance de l'Amérique
latine, à ne pas s'immiscer dans ses affaires
intérieures ? Comment ce que je dirais pourrait-il
être interprété par les milieux sociaux, les
institutions et les partis politiques les plus
divers ? Mais je n'avais pas d'autre choix que de
prendre la parole, et je devais le faire avec la
plus grande honnêteté.
C'est muni de
quelques chiffres en mémoire, de quatre ou cinq
feuillets de références que je devrais forcément
lire pour faire des citations exactes, et de trois
ou quatre idées essentielles, que je me suis allé
résolument à la rencontre des étudiants. On
m'avait proposé d'organiser le meeting en plein
air pour disposer de plus d'espace, mais j'avais
insisté sur l'utilité de le faire à l'intérieur,
au grand amphi, qui était à mon avis le lieu idéal
pour l'échange et la réflexion.
Quand je suis
arrivé sur le campus, j'ai vu des milliers de
chaises disposées dehors, à différents endroits,
pour accueillir tous les étudiants qui
souhaiteraient suivre la conférence devant de
grands écrans de télévision. Les deux mille huit
cents places du grand amphi étaient occupées. Et
la difficile épreuve a commencé. J'ai parlé en
toute franchise, mais aussi en respectant
absolument les règles que je m'étais fixé. J'ai
résumé mes idées essentielles : ce que je pense de
la mondialisation néolibérale ; la non-viabilité
absolue, sur les plans social et écologique, de
l'ordre économique imposé à l'humanité ; l'origine
de celui-ci, conçu par les intérêts de
l'impérialisme et accéléré par la poussée des
forces productives et l'essor accéléré de la
science et de la technique ; son caractère
temporaire et sa disparition inévitable par la loi
de l'Histoire ; l'escroquerie faite au monde par
les Etats-Unis et les privilèges inconcevables que
ceux-ci se sont arrogé. J'ai mis l'accent sur la
valeur des idées ; sur la démoralisation et
l'incertitude des théoriciens du système ; sur les
tactiques et les statégies de la lutte ; sur le
cours probable des événements ; sur ma pleine
confiance en la capacité de l'homme à survivre.
Mâtinée
d'anecdotes, d'histoires, de références
micro-autobiographiques qui surgissaient
spontanément au fur et à mesure de mes réflexions,
telle a été cette conférence en rien magistrale
par laquelle j'ai répondu à ce qu'on attendait de
moi. Je leur ai exposé, avec la chaleur et la
dévotion de toujours, et une conviction plus
profonde que jamais, les idées que je soutiens
avec un fanatisme froid et réflexif. En tant que
combattant qui n'a pas cessé de se battre une
minute de cette période prolongée qui est allée de
1959 à 1999, j'avais eu le rare privilège d'avoir
rencontré, dans une Université historique et
prestigieuse, deux générations distinctes
d'étudiants dans deux mondes radicalement
différents. Et j'ai été accueilli dans les deux
cas avec la même chaleur et le même respect.
En ayant vécu tant
dans ma vie, je pensais être blasé en matière
d'émotions. Je ne l'étais pas.
Les heures
s'étaient écoulées. Je leur ai promis à la fin,
quand nous nous réunirions de nouveau dans
quarante ans, d'être plus bref. Beaucoup de ceux
qui se trouvaient dans cette foule enthousiaste et
combative sont restés à leur place, m'écoutant
avec intérêt et attention jusqu'au bout. Certains
sont partis avant, peut-être parce qu'il était
trop tard. Je n'oublierai jamais cette rencontre.
Fidel Castro Ruz
Le 18 mars 1999
Je n'ai pas apporté un discours écrit avec moi,
malheureusement (rires), mais j'ai amené quelques
notes qu'il me semblait utile pour bien préciser
ce que je voulais dire, et, pourtant, quel malheur
(rires), j'ai découvert qu'il me manquait une
brochure que j'avais lue avec beaucoup
d'attention, que j'avais soulignée, notée, mais
qui est restée à l'hôtel (rires et
applaudissements). Je l'ai envoyé chercher et
j'espère qu'on me l'apportera, parce que l'autre
exemplaire n'est pas souligné.
Je dois au moins m'adresser dans les formes au
public, hein ? (Rires.) Je ne vais pas faire une
longue liste de tous les nombreux amis,
d'excellents amis, que nous avons ici. (Quelqu'un
du public lui dit qu'on n'entend pas.) Ecoutez, je
n'ai pas assez de voix pour arriver jusque là-bas
(rires et applaudissements), parce que si je
crie...
Je pensais que vous aviez de meilleurs micros ici
(rires)...
Quels sont ceux qui n'entendent pas là-bas ? Levez
la main (ils le font). Si ça ne s'arrange pas, je
peux vous inviter à vous asseoir ici ou à un
endroit ou vous pouvez entendre
(applaudissements).
Je vais tâcher de me rapprocher davantage de ce
petit micro, mais permettez-moi de commencer comme
il faut...
Chères amies et chers amis (applaudissements),
J'allais vous dire qu'aujourd'hui, 3 février, cela
fait quarante ans et dix jours que j'ai visité
votre Université où nous nous sommes réunis
ici-même. Alors vous comprendrez que je puisse
ressentir un peu d'émotion - sans y mettre le mélo
de certains feuilletons actuels (rires) - à
l'idée, alors inimaginable, de me retrouver au
même endroit tant d'années après.
Voilà quelques semaines, à Santiago de Cuba, pour
le 1er janvier 1999, date du
quarantième anniversaire de la Révolution, parlant
à mes concitoyens du même balcon où j'avais pris
la parole le 1er janvier 1959, je
réfléchissais devant le public réuni devant moi
que le peuple cubain de maintenant n'était pas le
même peuple d'alors, parce que, des onze millions
que nous sommes aujourd'hui, 7 190 000 étaient nés
après ce jour-là. Qu'il s'agissait de deux peuples
différents, et pourtant que c'était bien le même
peuple cubain éternel.
Je rappelais aussi que ceux qui avaient alors la
cinquantaine n'étaient plus parmi nous dans leur
grande majorité et que ceux qui étaient alors des
enfants avaient déjà plus de quarante ans.
Voyez un peu que de changements, que de
différences ! Et aussi imaginez l'impression que
je pouvais éprouver d'avoir devant moi ce peuple
qui avait commencé une profonde révolution alors
qu'il était pratiquement analphabète, alors que 30
p. 100 des adultes ne savaient pas lire ni écrire
et quand 50 p. 100 de plus n'avaient peut-être
même pas fini l'enseignement primaire. Ou même
plus. J'avais calculé que sur une population de
presque sept millions d'habitants, ceux qui
avaient dépassé l'école primaire ne devaient pas
être plus de 250 000. Or, aujourd'hui, nous
comptons
600 000 diplômés universitaires
et presque 300 000 enseignants.
Je disais à mes compatriotes, en l'honneur du
peuple qui avait remporté son premier grand
triomphe voilà quarante ans malgré son faible
niveau scolaire, qu'ils avaient été capables de
réaliser et de défendre un exploit révolutionnaire
extraordinaire. Bien mieux, il se peut que son
niveau de culture politique ait été encore
inférieur à son niveau scolaire. Les temps qui
couraient alors étaient ceux d'un anticommunisme
féroce, des dernières années du maccarthysme,
quand ce voisin puissant et impérial avait tenté
par tous les moyens d'inculquer à notre noble
peuple tous les mensonges et tous les préjugés
possibles. Au point que, bien souvent, je posais
des questions au citoyen Lambda : lui semblait-il
bon que nous fassions une réforme agraire ? Ne
serait-il pas juste que les familles soient un
jour propriétaires de leur logement, au lieu de
devoir payer au propriétaire parfois jusqu'à la
moitié de leur salaire ? Ne lui semblait-il pas
correct que toutes les banques où les citoyens
déposaient leur argent soient, non la propriété
d'institutions privées, mais celle du peuple, ce
qui permettrait de financer par ces ressources-là
le développement du pays ? Ne serait-il pas mieux
que les grandes usines, pour la plupart
étrangères, et certaines nationales, soient au
peuple et produisent à son bénéfice ? Et ainsi de
suite. Je posais des dizaines de questions de ce
genre, et le citoyen Lambda était tout à fait
d'accord : «Oui, oui, ce serait excellent.»
Si tous ces grands magasins et toutes ces juteuses
affaires qui n'enrichissaient que les
propriétaires privilégiés étaient au peuple et
enrichissaient le peuple, tu serais d'accord ?
Oui, oui, me répondait-il aussitôt. Il était
absolument d'accord avec chacune de ces simples
propositions. Alors, je lui lançais à
brûle-pourpoint : «Tu serais d'accord avec le
socialisme ?» Il me répondait : «Avec le
socialisme ? Non, non, pas avec ça !» Voyez un peu
les préjugés... Sans parler du communisme, qui
était un mot encore plus terrorisant.
Ce sont les lois révolutionnaires qui ont le plus
contribué dans notre pays à créer une conscience
socialiste, et c'est ce même peuple, au départ
analphabète ou semi-analphabète, qui a dû
commencer à apprendre à lire et à écrire à
beaucoup de ses enfants, ce même peuple qui,
poussé par de purs sentiments, autrement dit
l'amour de la liberté et la soif de justice, a
renversé la tyrannie et mené à bien et a défendu
avec héroïsme la plus profonde révolution sociale
de ce continent.
Deux ans à peine après la victoire, en 1961, nous
sommes parvenus à alphabétiser environ un million
de personnes, avec le concours de jeunes élèves
qui sont devenus des instituteurs, qui sont partis
dans les campagnes, dans les montagnes, dans les
endroits les plus reculés, et qui ont appris à
lire et à écrire même à des octogénaires. Après
nous avons organisé des cours de suivi, nous avons
pris les mesures requises, consenti des efforts
incessants pour obtenir ce que nous avons
maintenant. Une révolution ne peut naître que de
la culture et des idées.
Aucun peuple ne devient révolutionnaire de force.
Ceux qui sèment des idées n'ont jamais besoin de
réprimer le peuple. Les armes aux mains du peuple
servent à lutter contre ceux qui, de l'étranger,
tentent de lui arracher ses conquêtes.
Pardonnez-moi d'avoir aborder ce thème, parce que
je ne suis pas venu ici, prêcher le socialisme ni
le communisme - qu'on ne m'interprète pas mal - ou
proposer des idées radicales ou des choses de ce
genre. Je faisais juste des réflexions sur
l'expérience que nous avons vécue, qui nous a
prouvé combien valaient les idées, combien valait
la foi en l'homme, combien valait la confiance
dans les peuples, ce qui est extraordinairement
important à une époque où l'humanité vit des temps
si difficiles et si compliqués.
Bien entendu, j'ai dû reconnaître d'une façon
toute spéciale, le 1er janvier dernier
à Santiago de Cuba, que cette Révolution qui était
parvenue à résister pendant quarante ans, qui
fêtait ce nouvel anniversaire sans avoir amener
ses drapeaux, sans s'être rendue, était
essentiellement l'oeuvre de ce peuple qui était
devant moi, de jeunes et d'hommes et de femmes
mûrs, qui se sont éduqués avec la Révolution et
qui ont été capables d'accomplir cet exploit,
d'écrire des pages de gloire noble et méritée pour
notre patrie et pour nos frères d'Amérique.
C'est grâce à l'effort, pourrait-on dire, de trois
générations de Cubains que s'est réalisé cette
espèce de miracle, face au pays le plus puissant,
à l'empire le plus grand qui ait jamais existé
dans l'histoire : que le petit pays ait passé une
épreuve si difficile et en soit sorti victorieux.
Et j'ai dû exprimer ma reconnaissance spéciale,
encore plus grande, aux compatriotes qui ont été
capables, ces dix dernières années, ou ces huit,
pour être plus exact, de résister à un double
blocus : quand le camp socialiste s'effondre, que
l'URSS se désintègre, et que ce voisin-là reste la
seule superpuissance dans un monde unipolaire,
sans rival sur les terrains politique, économique,
militaire, technologique et culturel. Attention,
je ne qualifie pas la culture, mais l'immense
pouvoir dont ils disposent pour tenter d'imposer
leur culture au reste du monde (applaudissements).
Et ce voisin n'a pas pu vaincre un peuple uni, un
peuple armé d'idées justes, un peuple possédant
une grande conscience politique, ce à quoi nous
accordons la plus grande importance. Nous
résistons tout ce que nous avons pu et nous sommes
prêts à résister tout le temps qu'il le faudra
(applaudissements) grâce aux graines que nous
avons semées tout au long de ces décennies, aux
idées et aux consciences qui se sont développées
tout ce temps-ci.
C'est là notre principale, notre meilleure arme,
et elle le restera, même en pleine époque
nucléaire. Et, à propos, nous avons même eu des
expériences avec des armes de ce genre, car, à un
moment donné, je ne sais combien de bombes et de
fusées atomiques étaient braquées sur notre petite
île pendant la fameuse Crise des missiles
d'octobre 1962. Et même en pleine époque des armes
intelligentes, bien que celles-ci se trompent de
temps à autre et tombent à cent ou deux cents
kilomètres de la cible prévue (rires). De toute
façon, en admettant une précision donnée,
l'intelligence de l'homme sera toujours supérieure
à celle de n'importe laquelle de ces armes
perfectionnées (applaudissements et exclamations).
La façon dont il faut lutter devient une question
de concept, ainsi que la doctrine défensive de
notre pays qui se sent aujourd'hui plus fort,
parce qu'il a dû perfectionner ces concepts. Et
nous sommes arrivés à la conclusion qu'en fin de
compte, ce qui sera la fin des envahisseurs, il
s'agira d'une lutte corps à corps, d'homme à
homme, et de femme à envahisseur, que celui-ci
soit un homme ou une femme (applaudissements
prolongés).
Il a fallu livrer et il faudra continuer de livrer
une bataille plus difficile contre cet empire si
puissant: la bataille idéologique, qui ne cesse un
instant et que celui-ci a renforcée en y mettant
toutes ses ressources, surtout depuis
l'effondrement du camp socialiste, lorsque nous
avons décidé, parce que nous faisions pleinement
confiance à nos idées, que nous irions de l'avant,
et, qui plus est, de l'avant tout seuls. Et quand
je dis seuls, je me réfère aux gouvernements,
parce que je n'oublie pas le soutien solidaire,
immense et invincible, des peuples qui nous a
toujours accompagnés et qui nous incite plus à
lutter (applaudissements).
Nous avons accompli de dignes missions
internationalistes. Plus d'un demi-million de nos
compatriotes ont participé à des missions de ce
genre, dures et difficiles, des enfants de ce
peuple qui ne savait pas lire ni écrire et qui a
atteint un degré de conscience si élevé qu'il est
capable de verser son sueur et jusqu'à son sang
pour d'autres peuples. Bref, pour n'importe quel
peuple du monde (applaudissements).
Quand nous sommes entrés en Période spéciale, nous
avons dit : «Maintenant, notre premier devoir
internationaliste est de défendre cette
tranchée-ci», la tranchée dont parlait Martí dans
la dernière lettre qu'il a écrite à la veille de
sa mort, quand il affirmait que l'objectif
fondamental de sa lutte avait dû se faire en
silence, parce qu'il n'était pas seulement
martinien : il était bien plus bolivarien que
martinien (applaudissements). Et cet objectif
qu'il s'était fixé était, selon ses mots textuels,
d'«empêcher à temps, par l'indépendance de Cuba,
que les États-Unis ne s'étendent dans les Antilles
et ne s'abattent, avec ce surcroît de force, sur
nos terres d'Amérique. Tout ce que j'ai fait à ce
jour, et tout ce que je ferai, c'est pour cela.»
Et tel est son testament politique, l'aveu de
l'aspiration de sa vie : éviter la chute de cette
première tranchée que les voisins du Nord ont
voulu si souvent occuper et qui est encore là et
qui restera là, car il est un peuple prêt à lutter
jusqu'à la mort pour empêcher la chute de cette
tranchée d'Amérique (applaudissements), un peuple
qui serait capable de défendre même la dernière,
car celui qui défend la dernière tranchée et ne
permet à personne de s'en emparer a d'ores et déjà
commencé à remporter la victoire
(applaudissements).
Compañeras et compañeros, - permettez-moi de vous
appeler comme ça - voilà ce que nous sommes en ce
moment. Et je crois qu'ici-même, en ce moment
même, nous sommes en train de défendre une
tranchée (applaudissements), et des tranchées
d'idées - excusez-moi de recourir de nouveau à
Martí - valent mieux, comme il l'a dit, que des
tranchées de pierres (applaudissements).
Il faut parler d'idées ici, et j'en reviens à ce
que je disais : bien des choses se sont passées
depuis quarante ans, mais le plus important c'est
que notre monde a changé. Le monde d'aujourd'hui
où je m'adresse à vous, qui n'étiez pas nés ce
jour-là, tant s'en faut, ne ressemble en rien à
celui d'alors.
J'ai cherché un journal pour voir s'il y avait un
entrefilet sur cette réunion de l'époque à
l'université. On a heureusement conservé le
discours complet de la place du Silence. Pris de
cette fièvre révolutionnaire avec laquelle nous
étions descendus des montagnes à peine quelques
jours avant, je parlais des processus de
libération en Amérique latine et je mettais
l'accent sur la libération du peuple dominicain
des griffes de Trujillo. Je crois que cette
question-là avait occupé presque toute la durée de
cette réunion, et que tout le monde partageait le
même enthousiasme.
Ici, aujourd'hui, je ne pourrai parler d'un thème
pareil. Car, aujourd'hui, ce n'est pas un peuple
qu'il faut libérer, qu'il faut sauver :
aujourd'hui, c'est un monde, c'est une humanité
qu'il faut libérer et sauver (applaudissements).
Et cette tâche-là, elle n'est pas la nôtre, elle
est la vôtre (applaudissements).
Il n'existait pas à l'époque de monde unipolaire,
une superpuissance hégémonique, unique.
Aujourd'hui, le monde et l'humanité sont sous la
domination d'une énorme superpuissance. Et
pourtant, même ainsi, nous sommes convaincus que
nous gagnerons la bataille (applaudissements),
sans optimisme à la Pangloss - je crois que c'est
une expression que les écrivains utilisent de
temps à autre (rires) - mais parce que, tout
simplement, si je lâche ce bloc-notes (il le
montre), je suis absolument convaincu qu'il va
tomber en quelques secondes, que si cette table
n'existait pas, il serait déjà par terre... Or,
tout simplement, la table sur laquelle repose
objectivement cette énorme superpuissance qui
régit le monde unipolaire est en train de
disparaître (applaudissements).
Ce sont là des raisons objectives, et je suis sûr
que l'humanité apportera toute la part subjective
indispensable. Et ce qu'il faut pour ça, ce ne
sont pas des armes nucléaires ni de grandes
guerres : ce qu'il faut, ce sont des idées
(applaudissements). Et je le dis au nom de ce
petit pays dont j'ai parlé et qui a soutenu la
lutte fermement, sans la moindre hésitation,
pendant quarante ans (applaudissements).
Vous scandiez à mon grand embarras le nom par
lequel on me connaît: je veux parler de celui de
Fidel, parce que de fait je n'ai pas d'autre titre
- je comprends que le protocole oblige à dire Son
Excellence monsieur le Président, et tout un tas
d'autres choses (applaudissement et slogans de
«Fidel, Fidel !») - quand je vous entendais donc
scander : «Fidel, Fidel ! Qu'a donc Fidel pour que
les Américains ne puissent rien contre lui ?»
(Slogans de «Fidel, Fidel !», etc.), alors je me
suis adressé à mon voisin de droite - de la droite
géographique, je précise (rires et exclamations) -
certains de ce côté-ci font des signes que je ne
comprend pas, mais j'ai dit que nous étions tous
ici dans la même unité de combat
(applaudissements) et je lui ai dit : «Sapristi,
ce qu'il faudrait vraiment se demander, c'est :
Qu'ont donc les Américains pour qu'ils ne puissent
rien contre lui ?» (rires et applaudissements). Il
serait d'ailleurs plus juste, au lieu de dire
«lui», de dire : «Qu'ont donc les Américains pour
qu'ils ne puissent rien contre Cuba ?»
(applaudissements). Mais je sais bien qu'il faut
utiliser des mots pour symboliser des idées, et
c'est bien comme ça que je le comprends : je ne
m'attribue jamais ces mérites et je ne saurais le
faire (slogans de «Vive Fidel !»).
Oui, nous avons tous l'espoir de vivre - tous
(applaudissements) - dans les idées pour
lesquelles nous luttons et nous sommes convaincus
que ceux qui viendront après nous seront capables
de les matérialiser, même si - et je ne le cache
pas - la tâche qui vous attend est plus difficile
que celle qu'il nous est échue.
Je vous disais donc que nous vivions dans un monde
très différent. C'est là la première chose à
comprendre, et c'est un devoir. J'en expliquais
certaines caractéristiques politiques. De plus, il
s'agit d'un monde mondialisé, vraiment mondialisé,
d'un monde dominé par l'idéologie, les normes et
les principes de la mondialisation néolibérale.
A notre avis, la mondialisation ne provient pas du
caprice de qui que ce soit, ni même de l'invention
de qui que ce soit. La mondialisation est une loi
historique, une conséquence du développement des
forces productives - pardonnez-moi d'utiliser
cette expression dont l'auteur fait peut-être
encore peur à certains - un produit d'un tel essor
de la science et de la technique que même l'auteur
de la phrase, Karl Marx (applaudissements), qui
avait pourtant une grande confiance dans le talent
de l'homme, n'a peut-être pas été capable de
l'imaginer.
D'autres choses me rappellent des idées clefs de
ce grand penseur entre les grands penseurs. Ainsi,
par exemple, l'idée que ce qu'il avait conçu comme
l'idéal pour la société humaine ne pourrait jamais
se concrétiser - et on le constate avec toujours
plus de clarté - hors d'un monde mondialisé. Il ne
lui serait jamais venu à l'idée une seule seconde
que la toute petite île de Cuba, par exemple,
puisse tenter de construire une société
socialiste, le socialisme, à plus forte raison à
proximité d'un voisin capitaliste si puissant.
Eh bien, oui, nous l'avons tenté. Bien mieux, nous
l'avons fait et nous avons pu le défendre. Et
c'est pour ça que nous avons connu en plus
quarante ans de blocus, de menaces, d'agressions,
de souffrances.
Aujourd'hui, comme nous sommes les seuls, les
États-Unis mettent toute leur propagande, tous les
médias qu'ils contrôlent dans le monde au service
de leur guerre politique et idéologique contre
notre Révolution, de même qu'ils emploient leur
immense pouvoir dans tous les domaines, surtout
économique, et leur influence politique
internationale au service de leur guerre
économique contre Cuba.
On parle de blocus, mais ça ne veut rien dire. Si
seulement nous ne devions supporter qu'un blocus
économique ! Non, il s'agit d'une vraie guerre
économique, et depuis bien longtemps. La preuve ?
Allez donc n'importe où dans le monde, à une usine
nord-américaine et achetez-y une casquette ou un
foulard pour l'exporter à Cuba, eh bien, même si
cet article est fabriqué par des citoyens du pays
en question et si les matières premières en
proviennent, le gouvernement des États-Unis, à des
milliers de kilomètres de là, interdit de vendre
la casquette ou le foulard. C'est un blocus, ça,
ou une guerre économique ?
Vous voulez un autre exemple ? Si l'un de vous
gagne par hasard à la loterie - je ne sais pas si
elle existe ici - ou alors découvre un trésor - ce
qui est toujours possible - et qu'il dise qu'il va
construire une petite usine à Cuba, vous pouvez
être sûrs qu'un haut fonctionnaire de l'ambassade
nord-américaine, voir l'ambassadeur en personne,
viendra lui rendre visite pour l'en dissuader,
exercer sur lui des pressions ou le menacer de
représailles pour qu'il ne le fasse pas. C'est un
blocus, ça, ou une guerre économique ?
Les États-Unis interdisent aussi de vendre à Cuba
le moindre médicament, même si celui-ci est
indispensable pour sauver une vie. Et ce ne sont
pas les exemples de cas semblables qui manquent..
Nous avons résisté à cette guerre. Mais, comme
dans toute bataille, qu'elle soit militaire ou
qu'elle soit politique ou idéologique, vous
essuyez des pertes. Certains peuvent être leurrés,
ou le sont vraiment, ou ramollis, ou affaiblis,
par ce mélange de difficultés économiques, de
privations matérielles, d'étalage de luxe des
sociétés de consommation et d'idées pourries et
bien édulcorées relatives aux avantages fabuleux
de leur système économique, et tout ceci en
fonction de l'idée mesquine que l'homme est un
petit animal qui n'agit que si vous lui agitez
devant une carotte ou que si vous lui rossez les
côtes à coups de bâton. Et c'est là-dessus que
repose, pourrait-on dire, toute leur stratégie
idéologique.
Oui, nous essuyons des pertes, mais les autres
combattants, comme dans toutes les batailles et
dans toutes les luttes, prennent de plus en plus
d'expérience, deviennent de plus en plus
chevronnés, multiplient leurs qualités et
permettent de maintenir et d'élever le moral et la
force nécessaires pour continuer de lutter.
Cette bataille des idées, nous sommes en train de
la gagner (applaudissements). Mais le terrain de
bataille, ce n'est pas seulement notre petite île,
bien qu'il faille s'y battre; le terrain de
bataille, aujourd'hui, c'est le monde entier, tous
les continents, toutes les institutions, toutes
les tribunes. Et c'est ça qu'elle a de bon, la
bataille mondialisée ! (Rires et
applaudissements.) Il faut défendre la petite île,
certes, mais il faut aussi combattre d'un bout à
l'autre du monde immense qu'ils dominent, eux, ou
prétendent dominer. Ils le dominent presque
totalement dans bien des domaines, mais pas dans
tous les domaines, et pas de la même manière et
pas dans tous les pays absolument.
Ils ont découvert des armes très intelligentes.
Mais nous les révolutionnaires, nous en avons
découvert une plus puissante, bien plus puissante
: le fait que l'homme pense et ressent !
(Applaudissements.) C'est le monde qui nous
l'apprend, ce sont les nombreuses missions
internationalistes que nous avons accomplies dans
le monde sur un terrain ou un autre qui nous
l'apprennent.
Il suffisait de donner un seul chiffre : 26 000
médecins cubains y ont participé. Et c'est le pays
auquel on n'avait laissé que la moitié des 6 000
médecins qu'il comptait au triomphe de la
Révolution, dont beaucoup sans emploi, mais
souhaitant émigrer pour obtenir de gros revenus et
de gros salaires. Et la Révolution a été capable
de multiplier ces trois mille médecins, et de
former toujours plus de nouveaux médecins dans les
écoles qu'elle a commencé à ouvrir peu à peu dans
tout le pays et à leur inculquer un tel type de
sacrifice que 26 000 d'entre eux ont accompli des
missions internationalistes (applaudissements), de
la même manière que, comme je l'ai indiqué, des
centaines de milliers de compatriotes ont fait
fonction de spécialistes, d'enseignants, de
bâtisseurs et de combattants. Oui, de combattants,
et je le dis avec orgueil (applaudissements),
parce que se battre contre les soldats fascistes
et racistes de l'apartheid, et même contribuer à
la victoire des peuples africains qui voyaient
dans ce système le pire des affronts, est et
restera toujours un motif d'orgueil
(applaudissements).
Mais c'est grâce à cet effort ignoré, très ignoré,
que nous avons beaucoup appris des peuples, que
nous avons appris à les connaître, eux et leurs
qualités extraordinaires. Et nous avons appris,
non à travers des idées abstraites, mais dans la
vie pratique, quotidienne, que les hommes ne sont
pas tous égaux dans leurs traits physiques, mais
qu'ils le sont tous, en revanche, par leur talent,
leurs sentiments et toutes les autres vertus, ce
qui suffit à prouver qu'en matière de capacités
morales, sociales, intellectuelles et humaines,
tous les hommes sont génétiquement égaux
(applaudissements). Telle a été la grande erreur
de beaucoup qui se sont crus d'une race
supérieure.
La vie, vous disais-je, nous a appris bien des
choses, et ce sont elles qui nourrissent notre foi
dans les peuples, notre foi dans les hommes. Nous
ne l'avons pas lu dans un manuel : nous l'avons
vécu, nous avons eu le privilège de le vivre
(applaudissements).
Je me suis étendu un peu sur ces premières idées,
dans l'élan de la brochure qui s'est égarée et des
problèmes de micro (rires), et voilà pourquoi je
devrai être plus bref sur les autres thèmes.
Oui, j'ai le devoir d'être plus bref, entre autres
raisons par intérêt personnel, parce qu'après je
dois réviser ce que j'ai dit ici (rires), voir
s'il me manque une virgule, un point, ou si un
chiffre est erroné. Et je peux vous dire que pour
chaque heure de discours parlé, qui peut sembler
très facile, il faut deux ou trois heures de
révision. Il peut manquer un mot. Je ne supprime
jamais une idée que j'ai exprimée, mais il faut
parfois, en revanche, la compléter ou ajouter un
concept supplémentaire, car le langage parlé et le
langage écrit sont différents. Si je montre du
doigt mon voisin, celui qui lira le journal ne
comprendra rien (rires) ou quasiment rien. Le
langage écrit n'a que les signes d'exclamation et
les guillemets (rires), mais pas le ton, ni les
gestes ni l'âme qu'on y met ne peuvent se
transmettre par écrit.
Il a fallu que je découvre cette différence. Et
maintenant je fais très attention de transcrire
les choses et de les réviser, parce que les thèmes
abordés sont importants, objectivement, et aussi
parce que je dois faire attention à ce que je dis
sur une foule de choses dont vous n'avez pas idée.
Quand je pensais à cette rencontre que j'allais
avoir avec vous à cinq heures de l'après-midi, je
me demandais : de quoi vais-je parler aux
étudiants ? (Applaudissements.) Je ne peux pas
mentionner de nom, sauf exceptions, c'est à peine
si je peux mentionner des pays, parce que,
parfois, quand je signale quelque chose avec la
meilleure foi du monde et pour illustrer une idée,
je cours le risque qu'on sorte ce que je dis de
son contexte, qu'on le transmette par le monde et
que nous nous retrouvions avec un tas de problèmes
diplomatiques sur le dos (applaudissements). Et
comme nous devons travailler unis dans cette lutte
mondiale, je ne peux pas faciliter le travail de
l'ennemi et de ses mécanismes de propagande bien
huilés et efficaces qui cherchent toujours par
tous les moyens à semer la confusion et
l'intoxication. Et celles qu'ils ont semées est
déjà pas mal, mais cela ne leur suffit pas, vous
comprenez ? (Rires.) C'est pour cela que je dois
beaucoup me limiter, et je vous en demande pardon.
Il ne sera pas utile d'expliquer beaucoup, ici, ce
qu'est le néolibéralisme. Comment résumer ? Je
pourrais dire par exemple que la mondialisation
néolibérale veut convertit tous les pays, mais
surtout tous nos pays, en propriétés privées.
Que vont-ils nous laisser, ces gens-là, compte
tenu de leurs énormes ressources financières ? Car
ils ont accumulé d'immenses richesses non
seulement en pillant et en exploitant le monde,
mais encore en opérant le miracle auquel
aspiraient les alchimistes du moyen âge, autrement
dit en convertissant le papier en or, tout en
ayant été capables de convertir l'or en papier
(rires). Et c'est avec ça qu'ils achètent tout,
tout, sauf les âmes, ou plutôt, pour être plus
exact, tout sauf l'immense majorité des âmes. Ils
achètent des ressources naturelles, des usines,
des systèmes de communications complets, des
services, etc., etc., etc. Ils achètent même des
terres par le monde, car ils pensent que, comme
elles sont meilleur marché que dans leurs pays,
c'est un bon investissement pour l'avenir.
Je me demande : que veulent-ils nous laisser après
nous avoir convertis pratiquement en citoyens au
rabais, en parias - ce serait plus exact - dans
nos propres pays ? Ils veulent convertir le monde
en une gigantesque zone franche - c'est peut-être
encore plus clair comme ça. Qu'est-ce qu'une zone
franche, au fond ? Un endroit aux caractéristiques
spéciales, où vous ne payez pas d'impôts, où vous
faites venir des matières premières, des parties
de pièce, des accessoires, et vous les assemblez,
ou vous produisez différentes marchandises,
surtout dans les branches qui exigent une grosse
main-d'oeuvre bon marché pour laquelle ils payent
bien souvent pas plus de 5 p. 100 des salaires
qu'ils versent dans leur pays, si bien que tout ce
qu'ils nous laissent, ce sont ces salaires
misérables.
Plus triste encore : beaucoup de nos pays
finissent par se faire concurrence tâchant de leur
offrir les meilleures facilités et les meilleures
exemptions fiscales pour attirer leurs
investissements. Oui, ces gens-là ont même fait se
concurrencer les pays du tiers monde en matière
d'investissements et de zones franches.
Certains pays que je connais vivent dans une telle
misère et connaissent un tel chômage qu'ils ont dû
instituer des dizaines de zones franches, parce
que, dans cet ordre mondial en place, il est
encore préférable, plutôt que de n'avoir rien,
d'avoir ces usines de zones franches qui offrent
des emplois assortis d'une certaine rémunération,
même si celle-ci ne représente que 7, ou 6, ou 5
p. 100, ou même moins, du salaire que devraient
verser les propriétaires de ces usines dans leurs
pays d'origine.
J'ai soulevé la question voilà quelques mois à
l'Organisation mondiale du commerce, à Genève.
Oui, ces gens-là veulent nous convertir en une
immense zone franche. Parce que leur argent et
leur technologie leur permettent de tout acheter à
la longue. Et vous allez voir combien de lignes
aériennes resteront propriété nationale, combien
de lignes de transport maritime, combien de
services resteront propriété du peuple ou de la
nation !
Tel est l'avenir que nous offre la mondialisation
néolibérale. Et n'allez pas croire que cela touche
uniquement les travailleurs : cela touche aussi
les entrepreneurs nationaux, les petits et moyens
entrepreneurs qui devront faire face à la
concurrence technologique des transnationales, à
leurs équipements perfectionnés, à leurs réseaux
de distribution mondiaux, et chercher des marchés,
sans pouvoir compter sur les crédits commerciaux
abondants que leurs puissants rivaux peuvent
utiliser pour écouler leurs produits.
Nous pouvons avoir à Cuba une magnifique usine de
réfrigérateurs, par exemple. Nous en avons une,
mais elle n'est pas magnifique et elle est loin
d'être la plus moderne du monde. Elle nous est
utile, bien entendu, compte tenu de la chaleur
croissante qui règne sous les tropiques. Mais
supposons que d'autres pays du tiers monde
fabriquent des réfrigérateurs d'une qualité
acceptable et même à des coûts inférieurs. Leurs
puissants rivaux renouvellent constamment leur
conception, investissent des sommes considérables
pour faire l'article de leur produit, le
produisent dans de nombreuses zones franches en ne
payant que des salaires minimes, ou à n'importe
quel endroit, exonérés d'impôts, possédant de gros
capitaux ou profitant de mécanismes financiers qui
lui permettent de recevoir des crédits
amortissables en un an, ou deux, ou trois, ou
plus, écoulant sur des marchés saturés d'articles
électroménagers du fait de l'anarchie et du chaos
qui règnent dans la distribution des
investissements dans le monde, puisque le mot
d'ordre généralisé est d'accélérer la croissance
et le développement à partir des exportations,
selon ce que conseille le FMI, quel espace
reste-t-il donc aux industries nationales, où et
comment celles-ci vont-elles donc exporter, où se
trouvent donc les consommateurs potentiels parmi
les milliards de pauvres, d'affamés et de chômeurs
qui peuplent une bonne partie de notre planète ?
Faudra-t-il donc atteindre qu'ils puissent tous
acheter un frigo, une télé, un téléphone, un
climatiseur, une voiture, un ordinateur, une
maison, un garage, avoir l'électricité, des
combustibles, des allocations chômage, des actions
en bourse et une pension assurée ? C'est ça la
voie du développement, comme on nous le serine par
tous les moyens possibles ? Que restera-t-il du
marché intérieur si on nous impose la réduction
accélérée des tarifs douaniers, qui sont par
ailleurs une source importante de revenus
budgétaires pour de nombreux pays du tiers monde ?
Les théoriciens du néolibéralisme ne sont pas
parvenus, par exemple, à régler le grave problème
du chômage dans la plupart des pays riches, à plus
forte raison dans ceux qui doivent encore se
développer, et ils ne le régleront jamais à partir
d'une conception aussi absurde. Et c'est là une
immense contradiction du système : plus ces
gens-là investissent, plus ils se technicisent, et
plus ils lancent de chômeurs à la rue. La
productivité du travail, les équipements toujours
plus sophistiqués, nés du talent de l'homme, qui
multiplient les richesses matérielles, mais aussi
la misère et les licenciements, à quoi servent-ils
à l'humanité ? À réduire par hasard les heures de
travail, à disposer de plus de temps pour le
repos, les loisirs, le sport, le perfectionnement
culturel et scientifique ? Impossible : les lois
sacro-saintes du marché et les principes toujours
plus imaginaires que réelles de la concurrence
dans un monde transnationalisé et toujours plus
mégafusionné ne l'admettent sous aucun prétexte !
De toute façon, quels sont ceux qui font de la
concurrence et rivalisent entre eux ? Des géants
contre des géants qui tendent à la fusion et au
monopole. Il n'existe pas de place au soleil pour
les autres prétendus acteurs de la concurrence.
Pour les pays riches, les industries de pointe;
quant aux travailleurs du tiers monde, eh bien,
qu'ils fabriquent des blue-jeans, des T-shirts,
des vêtements, des chaussures, qu'ils sèment des
fleurs, des fruits exotiques et d'autres produits
toujours plus demandés dans les sociétés
industrialisées, parce qu'ils ne peuvent pas les
cultiver là-bas. Bien que nous sachions qu'aux
États-Unis, par exemple, ils cultivent la
marihuana même dans des serres (rires et
applaudissements) ou dans la cour des maisons et
que la valeur de la marihuana qu'il produisent est
supérieure à celle de leur production de maïs,
dont ils sont pourtant le premier producteur au
monde. En fin de compte, leurs laboratoires sont -
ou ils finiront par l'être - les plus gros
producteurs de stupéfiants de la planète, mais à
présent sous l'étiquette de sédatifs,
d'antidépresseurs et d'autres genres de pilules et
de produits que les jeunes ont appris à combiner
et à mélanger des façons les plus diverses.
Dans cet heureux monde développé de là-bas, les
durs travaux agricoles, comme la cueillette des
tomates pour laquelle on n'a pas encore inventé
une machine parfaite, un robot qui les choisisse
selon leur maturité, leurs tailles et d'autres
caractéristiques, ou le balayage des rues et
d'autres tâches ingrates que plus personne ne veut
faire dans les sociétés de consommation, comment
s'arrangent-ils pour les faire ? Eh bien, c'est
bien à ça que servent les émigrés du tiers monde !
Et quant à nous, que nous convertissons peu à peu
en étrangers dans nos propres frontières, je vous
l'ai dit : confectionner des blue-jeans et des
choses de ce genre. Oui, mais, en vertu de leurs
«merveilleuses» lois économiques ils nous forcent
à en confectionner comme si le monde comptait déjà
quarante milliards d'habitants, et que chacun
d'eux ait assez d'argent pour acheter le jean en
question... Le jean, je ne le critique pas,
rassurez-vous, il va très bien aux jeunes gens, et
encore mieux aux jeunes filles (rires et
applaudissements), je critique le travail que ces
gens-là veulent nous laisser et qui n'a rien à
voir avec les techniques de pointe. A ce train-là,
nous ne saurons plus quoi faire de nos universités
ou alors elles serviront à produire bon marché du
personnel technique pour le monde développé.
Vous aurez sans doute lu ces jours-ci dans la
presse que, compte tenu des besoins de leurs
industries d'informatique, d'électronique, etc.,
autrement dit, pour leurs industries de pointe,
les États-Unis se proposent d'obtenir sur le
marché international, disons mieux : dans le tiers
monde, deux cent mille travailleurs qualifiés
auxquelles ils concéderont des visas. Faites bien
attention, vous, parce qu'ils cherchent des gens
qualifiés ! (Rires.) Et pas pour cueillir des
tomates... Comme ils ne sont pas si alphabétisés
que ça, et que beaucoup confondent le Brésil et la
Bolivie, ou la Bolivie et le Brésil (rires et
applaudissements), ou encore que, selon les
enquêtes, ils ne connaissent même pas bien des
choses de leur propre pays ou ne savent même pas
si un pays latino-américain dont ils ont entendu
parler se trouve en Afrique ou en Europe - je
n'exagère pas - (rires et applaudissements), comme
ils n'ont pas tous les intelligences qu'il faut ou
les travailleurs bien qualifiés pour leurs
industries de pointe, ils viennent chez nous et en
recrutent un certain nombre qui disparaissent
ensuite à jamais.
Où se trouvent les meilleurs scientifiques de nos
pays ? Dans quels laboratoires ? Quel pays de chez
nous dispose des laboratoires pour tous les
scientifiques qu'il pourrait former ? Combien
pouvons-nous payer, nous, ce scientifique en
question et combien peuvent-ils le payer, eux ?
Où sont-ils ? Je connais de nombreux
Latino-Américains éminents qui sont là-bas. Qui
les a formés ? Eh bien, le Venezuela, le
Guatemala, le Brésil, l'Argentine, n'importe quel
pays latino-américain. Mais ces scientifiques
n'ont pas d'avenir dans leur propre patrie. Les
pays industrialisés ont le monopole des
laboratoires, de l'argent, et alors ils les
engagent et les arrachent aux nations pauvres. Pas
seulement les scientifiques. Les sportifs, aussi.
Ils voudraient acheter nos joueurs de base-ball
comme on vendait autrefois les esclaves aux
enchères sur une estrade de ce genre (rires et
applaudissements).
Ils sont perfides. Comme il existe toujours une
âme ou une autre qui peut être tentée - c'est la
Bible qui le dit, et elle parlait pourtant des
premiers êtres humains, qui étaient censés être
meilleurs, n'est-ce pas, parce qu'ils ne devaient
pas avoir autant de ruse, et qu'ils ne
connaissaient pas les sociétés de consommation, et
que le dollar n'existait pas (rires) - alors, tout
d'un coup, ils paient quatre, ou cinq ou six
millions un athlète qui n'est peut-être même pas
de première catégorie, ils lui font une publicité
énorme, et comme il semblerait que les batteurs
des Grandes Ligues sont si mauvais, eh bien, il
obtient quelques succès. Je n'ai pas du tout
l'intention d'offenser les athlètes professionnels
nord-américains, ce sont des gens qui travaillent,
et qui travaillent dur, très stimulés. Ce sont des
marchandises qui s'achètent et se vendent aussi
sur le marché, bien qu'à un prix élevé, mais ils
doivent avoir quelques faiblesses à
l'entraînement, parce qu'ils importent en
contrebande des lanceurs cubains, par exemple, qui
peuvent être de première, ou de seconde ou de
troisième catégorie, ou un shortstop, un troisième
coussin, et les lanceurs cubains font faire fanny
aux meilleurs batteurs et le shortstop ne laisse
pas passer une seule balle (applaudissements et
exclamations).
Nous serions quasiment riches si nous faisions des
enchères de joueurs de base-ball cubains (rires et
applaudissements). Eux, ils ne veulent plus payer
de base-balleurs nord-américains, parce qu'ils
leur coûtent très cher. Ils ont organisé des
écoles dans nos pays pour les former à bon marché
et pour les payer moins cher, même si c'est encore
un salaire de plusieurs millions par an. Ajoutez à
tout ça la publicité de la télé, des voitures
aussi longues que d'ici à là-bas (il fait le
geste), de très belles femmes de toutes les races
associées à la pub des voitures (rires), et le
reste de la pub que vous voyez dans des revues de
faits divers et de consommation, et tout ça peut
tenter plus d'un des nos compatriotes.
A Cuba, nous ne dépensons pas de papier ni
d'argent dans ces frivolités publicitaires. Les
très rares fois où je suis obligé de voir la télé
nord-américaine, c'est à peine si je peux la
supporter, parce que toutes les vous montrer un
homme en train de faire des exercices sur un vélo
d'appartement, qui est la chose la plus ennuyeuse
du monde (applaudissements et exclamations). Je ne
dis pas que ce soit mauvais, je dis que c'est
ennuyeux. On vous interrompt n'importe quel
programme, même les feuilletons mélodramatiques
aux moments d'amour les plus sublimes (rires).
Quelques mélodrames nous arrivent aussi à Cuba, je
ne le nie pas, parce que nous ne pouvons pas
produire tous ceux dont nous avons besoin, et
certains de ceux que produisent des pays
latino-américains séduisent tant notre public que
les gens arrêtent même de travailler. De bons
films nous parviennent aussi d'Amérique latine,
mais presque tout ce qui circule dans le monde est
de la pure manufacture yankee, de la culture en
boîte.
Dans notre pays, le peu de papier dont nous
disposons, nous le consacrons aux livres scolaires
et à nos quelques journaux de peu de pages. Nous
ne pouvons employer des ressources pour faire ce
genre de revue au papier très doux, spécial - je
ne sais pas comment on l'appelle - remplie de
photos, que les mendiants lisent dans les rues de
n'importe laquelle de nos capitales, qui leur
vante cette voiture de luxe avec sa compagnie
féminine, et même un yacht ou des choses de ce
genre (rires). Voilà comment ils empoisonnent les
gens avec leur pub, au point que même les
mendiants sont influencés d'une façon cruelle et
qu'on les fait rêver du ciel, inaccessible pour
eux, que leur offre le capitalisme.
Dans notre pays, je vous le dis, nous nous
consacrons à d'autres choses. Mais ces gens-là
influent, c'est sûr, avec cette image d'un genre
de société qui n'est pas seulement aliénant,
inégal et injuste, mais encore intenable des
points de vue économique, social et écologique.
Je dis souvent : pensez un peu que le modèle de
consommation soit que chaque citoyen du
Bangladesh, de l'Inde, de l'Indonésie, du Pakistan
ou de la Chine ait une voiture à sa porte ! Et que
ceux qui ont une voiture me pardonnent, parce
qu'on dirait qu'il n'y a pas d'autres solutions,
parce qu'il y a des tas d'avenues et que les
distances sont énormes. Je ne critique pas, je
mets en garde, tout simplement, au sujet d'un
modèle qu'il est impossible d'appliquer au monde
encore à développer. Vous me comprendrez bien,
parce que Caracas ne peut supporter beaucoup plus
de voitures. Vous allez devoir construire des
avenues de trois ou quatre étages (rires),
savez-vous ? S'ils faisaient ça en Chine,
j'imagine qu'ils devraient convertir les cent
millions d'hectares dont ils disposent pour
produire des aliments en autoroutes, en garages,
en parkings, et qu'il ne resterait plus rien pour
cultiver le moindre grain de riz.
Il est fou, et même chaotique et absurde, le
modèle de consommation que ces gens-là sont en
train d'imposer au monde (applaudissements).
Je ne prétends pas que cette planète devienne une
chartreuse (rires), mais je pense en tout cas
qu'elle n'a pas d'autre choix que de définir ce
que devront être les patrons ou les modèles de
consommation accessibles et viables dans lesquels
il faudra éduquer l'humanité.
Toujours moins de personnes lisent des livres. Et
pourquoi priver l'être humain du plaisir de lire
un livre, par exemple, et de bien d'autres
plaisirs dans le domaine de la culture et des
loisirs, pour un enrichissement non seulement
matériel, mais encore spirituel ? Je ne pense pas
à des hommes travaillant, comme à l'époque
d'Engels, de quatorze à quinze heures par jour,
mais à des hommes travaillant quatre heures. Si la
technique le permet, pourquoi alors le faire
pendant huit heures ? Le plus logique et le plus
élémentaire, c'est que plus la productivité
s'accroît, moins il faut d'effort physique ou
mental, plus le chômage diminue, et plus l'homme
doit avoir de temps libre (applaudissements).
J'appelle homme libre celui qui n'a pas à
travailler toute la semaine, samedi et dimanche
compris, en 2 x 8, parce que l'argent ne lui
suffit pas, et en train de courir à toute heure,
dans un métro ou dans un bus dans de grandes
villes. A qui donc va-t-on faire croire que cet
homme-là est libre ? (Applaudissements.)
Si les ordinateurs et les machines automatiques
peuvent faire des miracles dans la création de
biens matériels et de services, pourquoi l'homme
ne pourrait-il pas se servir de la science qu'il a
créée de son intelligence au profit du bien-être
de l'humanité ?
Pourquoi, uniquement pour des raisons
commerciales, pour des profits et des intérêts
d'élites super-privilégiées et puissantes, sous
l'empire de lois économiques chaotiques et
d'institutions qui ne sont pas éternelles, qui ne
l'ont pas été et qui ne le seront jamais, telles
les fameuses lois du marché converties en objet
d'idolâtrie, en des mots sacro-saints qu'on entend
mentionner à toute heure, jour après jour, l'homme
d'aujourd'hui doit-il supporter la faim, le
chômage, la mort prématurée, les maladies
curables, l'ignorance, l'inculture, et toutes
sortes de calamités humaines et sociales, alors
qu'on pourrait créer toutes les richesses
nécessaires pour satisfaire des besoins humains
raisonnables qui seraient compatibles avec la
préservation de la nature et de la vie sur notre
planète ? Oui, il faut réfléchir, il faut penser.
Il semble, bien entendu, élémentaire et
raisonnable que l'homme dispose de l'alimentation,
de la santé, d'un toit, de vêtements, d'éducation,
de transport rationnel adéquat, durable et sûr, de
culture, de loisirs, d'une large variété de choix
dans sa vie et de milliers d'autres choses qui
pourraient lui être accessibles, et non d'un jet
privé et d'un yacht pour chacune des 9,5 milliards
de personnes qui peupleront la terre dans moins de
cinquante ans.
On a déformé l'esprit de
l'homme.
Heureusement que toutes ces choses-là n'existaient
pas à l'époque de l'Eden et de l'arche de Noé que
nous raconte l'Ancien Testament, j'imagine qu'ils
vivaient un peu plus tranquillement (rires). Euh,
bon, ils ont eu droit à un déluge. Mais nous
l'avons nous aussi, et trop souvent. Voyez ce
qu'il vient de se passer en Amérique centrale. Et
avec les changements climatiques, personne ne sait
si nous ne finirons pas un jour par acheter des
entrées et par faire la queue devant une arche !
(Rires.)
Oui, ces gens-là ont inculqué tout ça au monde,
ils ont aliéné des millions, des dizaines de
millions et des centaines de millions de
personnes, et ils les font d'autant plus souffrir
qu'elles sont moins capables de satisfaire leurs
besoins élémentaires, parce qu'elles n'ont même
pas de médecin ou d'école.
J'ai parlé de la formule anarchique, irrationnelle
et chaotique qu'impose le néolibéralisme :
investir des centaines de milliards dans le plus
grand désordre; des dizaines de millions de
travailleurs produisant les mêmes choses : des
téléviseurs, de composants d'ordinateurs, des
chips, comme on dit, une foule d'articles et
d'objets, y compris des tas de voitures. Tout le
monde faisant la même chose.
Ils ont créé le double des capacités nécessaires
pour produire des voitures. Et quels clients pour
ces voitures ? Les clients se trouvent en Afrique,
en Amérique latine et dans de nombreux autres
endroits du monde, le hic c'est que là les gens
n'ont pas un centime pour les acheter, ni
d'essence, ni d'autoroutes, ni d'ateliers, qui
finiraient par ruiner encore plus les pays du
tiers monde, par jeter par la fenêtre des
ressources nécessaires au développement social et
par détruire encore plus la nature.
En créant dans les pays industriels des modèles de
consommation intenables et en semant des rêves
impossibles sur le reste de la planète, le système
capitaliste développé a déjà provoqué un grand
dommage à l'humanité. Il a empoisonné l'atmosphère
et épuisé d'énormes ressources naturelles non
renouvelables dont l'espèce humaine aura grand
besoin à l'avenir. N'allez pas croire, je vous en
prie, que je conçoive un monde idéaliste,
impossible, absurde. Je tâche de réfléchir sur ce
que pourrait être un monde réel et un homme plus
heureux. Il ne faudrait pas mentionner une
marchandise, il suffirait de mentionner un concept
: l'inégalité rend d'ores et déjà malheureux 80 p.
100 des habitants de la Terre. Et ce n'est qu'un
concept.
Il nous faut chercher des concepts, et il faut
avoir des idées qui permettent de créer un monde
viable, un monde durable, un monde meilleur.
Je me divertis de ce qu'écrivent une bonne part
des théoriciens du néolibéralisme et de la
mondialisation néolibérale. Je n'ai vraiment pas
beaucoup de temps pour aller au cinéma, et je n'y
vais presque jamais, ou de voir des
vidéo-cassettes, même si elles sont bonnes, car il
en existe. Mais, pour m'amuser, je me mets à lire
des articles de ces messieurs (rires). Car leur
commentateur les plus incisifs, les plus sages, je
les vois plongés dans une telle quantité de
contradictions, de confusions, et même de
désespoir, à la recherche de la quadrature du
cercle. Ce doit être quelque chose de terrible
pour eux (applaudissements).
Un jour, on m'a montré une petite figure carrée,
avec deux petits traits au-dessus, comme ça, une
au milieu et une autre en-dessous (il fait les
gestes correspondants) et il fallait y passer un
crayon dessus sans le séparer du papier. Je ne
sais combien de temps j'ai perdu (rires) à essayer
de le faire, au lieu de faire mes devoirs,
d'étudier la leçon de maths, de langues ou je ne
sais trop quoi, parce que, quand les jouets qu'a
inventés l'industrie pour amuser les élèves
pendant les classes et leur faire rater leur
examen scolaire, à mon époque nous inventions
nous-mêmes des choses qui nous faisaient perdre
pas mal de temps.
Donc, je m'amuse, je me divertis. Je dois au moins
leur en savoir gré (rires et applaudissements).
Mais je dois aussi les remercier de ce qu'ils
m'apprennent. Ah, vous savez quels sont ceux qui
me rendent le plus heureux avec leurs articles et
leurs analyses ? Eh bien, les plus conservateurs,
ceux qui ne veulent même pas entendre parler de
l'Etat, ni même l'entendre mentionner ! Ceux qui
rêvent d'une banque centrale sur la Lune (rires)
pour qu'aucun être humain n'est l'idée de réduire
ou de hausser les taux d'intérêt. Incroyable !
Ce sont ceux-là qui me rendent le plus heureux,
parce qu'à lire certaines choses de ce qu'ils
écrivent, je me demande : Me serai-je trompé ? Cet
article, n'aurait-il pas été écrit par un
extrémiste de gauche, un radical ? (Rires.) Pensez
un peu, quand vous voyez Soros en train d'écrire
un livre après l'autre... et son dernier de la
liste, j'ai dû aussi le lire, parce que je me suis
dit : celui-ci est du moins théorique. De plus,
c'est un universitaire, et de plus il possède je
ne sais combien de milliards de dollars par suite
d'opérations spéculatives. Je me disais : cet
homme doit savoir de quoi il parle, des
mécanismes, des trucs. Mais il l'a intitulé :
Crise du capitalisme mondial. Tout un poème ! Et
il l'affirme avec beaucoup de sérieux (rires) et
aussi avec tant de conviction que je me suis dit :
sapristi, on dirait que je ne suis pas le seul fou
en ce monde ! (Rires et applaudissements.) Et ils
sont un tas à exprimer des inquiétudes de ce
genre, et je leur prête encore plus d'attention
qu'aux adversaires de l'ordre économique mondial
en place.
L'homme de gauche va vouloir vous prouver de toute
façon que tout ça va s'effondrer (rires). Logique,
c'est son devoir. De plus, il a raison (rires).
Mais l'autre, en revanche, il ne le veut
absolument pas. Et face aux catastrophes, aux
crises, aux menaces de toutes sortes, ces gens-là
se désespèrent et écrivent de tas de choses. Ils
sont décontenancés, c'est le moins qu'on puisse
dire. Ils ont perdu la foi en leurs doctrines.
Quant à nous, qui avons décidé de résister, nous
nous sommes retrouvés seuls - je ne parle plus de
la solitude géographique, mais quasiment de la
solitude dans le domaine des idées - parce que les
désastres provoquent des conséquences, des
scepticismes qui sont multipliés par la machine
publicitaire, experte et puissante, de l'empire et
de ses alliés. Tout ceci infuse du pessimisme, de
la confusion chez beaucoup de gens qui ne
possèdent pas tous les éléments pour juger les
situations dans une perspective historique et qui
se découragent.
Ah, qu'ils ont été amers, ces premiers jours-là,
et même avant, quand nous avons beaucoup de gens
en train de virer casaque ici ou là, vraiment - et
je ne critique personne, je critique les casaques
(rires et applaudissements). Ah, comme nous avons
vu tout ça changer en si peu de temps, et que ces
illusions-là se sont vite dissipées !
Dans l'ancienne URSS, ces gens-là sont arrivés
avec leurs recettes néolibérales et leur économie
de marché, et ils ont causé des dégâts
incroyables, vraiment incroyables ! Démembrement
de nations, désarticulation de fédérations de
républiques sur les plans économique et politique,
diminution des perspectives de vie, parfois de
quatorze ou quinze ans, multiplication par trois
ou quatre de la mortalité infantile, création de
problèmes sociaux et économiques que jusqu'à un
Dante, s'il ressuscitait, ne serait pas capable
d'imaginer !
C'est vraiment triste. Et nous, qui nous efforçons
d'être le plus informés possible de tout ce qu'il
se passe partout - et il ne nous reste pas
d'autres solutions que de le savoir plus ou moins
profondément, ou alors de courir le risque d'être
désorientés - nous avons une idée assez claire des
désastres que le Dieu marché, avec ses lois et ses
principes, et les recettes du Fonds monétaire
international et les autres institutions
néocolonisatrices ou ont recommandé et
pratiquement imposé à tous les pays, au point que
même des pays riches comme ceux d'Europe sont
contraints de s'unir et d'unifier leur monnaie
pour empêcher des hommes aussi experts que Soros
de faire s'effondrer la livre sterling, reine
encore, dans un passé pas si éloigné, des moyens
d'échange, arme et symbole de l'empire dominant et
maître de la monnaie de réserve du monde, tous ces
privilèges que possèdent maintenant les
États-Unis. Et pourtant les Anglais ont dû
souffrir l'humiliation de voir s'effondrer leur
livre sterling.
Ces gens-là ont fait pareil avec la peseta
espagnole, le franc fra |