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 La Havane vue par deux artistes numériques

PAR MIREYA CASTAÑEDA, de Granma international

• EN matière de création artistique, ce siècle a vu voler en éclats toutes les barrières : danse combinatoire, fusion en musique, et ainsi de suite. Dans le domaine des arts plastiques, la transformation est plus grande encore : le numérique a bouleversé la photographie pour commencer, et tout le reste ensuite …

Les photographes, c’est bien connu, ont toujours manipulé les photos, mais il va de soi qu’à l’ère du numérique, ils s’en donnent à cœur joie.

L’intervention traditionnelle du photographe dans les images qu’il crée et les techniques de l’informatique destinaient naturellement la photographie à ce qu’on appelle aujourd’hui le monde numérique.

L’art numérique est donc entré dans l’espace (et le vocabulaire) des arts plastiques. Il réclame une place qu’on ne peut, en toute justice, que lui concéder, car ses progrès sont vertigineux.

À Cuba, l’institution qui lui a donné des ailes est avant tout le Centre culturel Pablo de la Torriente Brau qui organisait, il y a déjà dix ans, le premier Salon et Colloque d’art numérique, un événement maintenant attendu dans toute l’île au début de chaque été.

Ces Salons décernent des prix (toujours attribués à des artistes cubains, bien que des artistes d’autres pays participent aux expositions et aux conférences) qui ne sont pas purement honorifiques puisque les lauréats ont plus d’une fois été invités à monter des expositions et à participer à des rencontres similaires de par le monde.

Ce dialogue des artistes numériques cubains avec leurs collègues est d’ailleurs à l’origine de l’organisation de la Première rencontre internationale d’arts numériques, par les responsables culturels du gouvernement municipal de La Paz, en Bolivie.

Le centre Pablo a présenté à cette rencontre les jeunes artistes Alain Gutierrez et Orlando Garcia, dont les conférences et les expositions illustrent le niveau actuel de l’art numérique à Cuba.

À La Paz, les deux jeunes artistes ont effectivement participé aux débats et présenté deux expositions, l’une au cinéma-théâtre 6 de Julio et l’autre au Théâtre municipal. Toutes deux ont révélé au public l’activité et les projets du Centre Pablo de la Torriente, dirigé par Victor Casaus.

Garcia a participé pour sa part au vernissage de l’exposition Des Anges à La Havane, qu’il a réalisée avec son frère Eduardo (tous deux ont été primés au Salon havanais) et dirigé un atelier à la fois théorique et pratique, à l’université Franz Tamayo, sur certains programmes utilisés dans la création digitale, comme 3D MAX et After effects.

L’exposition de Gutierrez, sans titre, regroupait vingt pièces qui abordent ses deux grandes lignes de travail : la Vieille Havane et ses attraits, et la nouvelle chanson cubaine, faite d’instantanés pris lors des concerts « A Guitarra limpia » donnés le dernier samedi de chaque mois dans le patio du centre Pablo, au 63 de la rue Muralla. Son atelier, intitulé « Intervention sur l’image numérique », portait sur plusieurs aspects du travail numérique : l’art de raconter une histoire avec des photos, la retouche des images, l’utilisation de masques et de textures diverses et la création de zones de lumière.

Alain Gutierrez (La Havane, 1975), licencié en communication sociale de la Faculté de communication de l’Université de La Havane, a toujours eu un penchant marqué pour la photographie. Il a suivi des cours de photojournalisme avec Colin Jacobson, l’éditeur de la revue www.reportage.org et membre du jury du World Press Photo, venu à La Havane à l’invitation de la Casa de las Américas, et auprès de la mexicaine Elena Baca, dans le cadre de l’atelier international de photographie numérique qu’elle a donné à l’École internationale de cinéma et de télévision de San Antonio de los Baños.

Photographe du centre Pablo, Gutierrez a participé à de multiples expositions, dont on retiendra ici De este lado del mundo. Cinco visiones fotograficas latinoamericanascollective, avec Pedro Guzman (République dominicaine), Fuad Landivar (Bolivie), Eduardo Valenzuela (Equateur) et Daniel Hernandez (Cuba)—; la neuvième Biennale de La Havane, en 2006; De la Habana, lo bello, à la maison Simon Bolivar du quartier colonial, et Habaneceres, avec le photographe costaricien Marco Vargas.

Ses photos, manipulées ou non, ont servi d’illustrations aux pochettes des CD produits sous le sceau de A guitarra limpia par le Centre Pablo, mais aussi pour le disque Vidas Paralelas, produit par P M Records, de Pablo Milanés et Andy Montañez, gagnant d’un Grammy latino, et pour le CD Definitivamente jueves, avec la participation de Liuba Maria Hevia, Isaac Delgado, Augusto Blanca, Silvio Rodriguez, entre autres.

À son retour de Bolivie, nous avons eu une brève conversation avec Alain Gutierrez.

Quelle valeur attachez-vous à cette rencontre ?

Je crois qu’en Bolivie les gens avaient tendance à penser que l’art numérique ne concernait que les vidéos, ce qu’on appelle VJ, une variante du DJ, le premier mêlant des images au rythme de la musique. Lorsqu’ils ont vu ce que nous faisions, ils se sont rendus compte que l’art numérique, c’est aussi autre chose. La rencontre s’est fortement centrée sur la partie audiovisuelle au service de la musique. Il reste donc du chemin à parcourir pour faire connaître l’art numérique dans toute sa dimension.

Tu es arrivé au numérique via la photographie …

Oui, et c’était je crois inévitable. D’ailleurs, je dirais que dès qu’on intervient dans la photographie, on fait du numérique : on manipule les images sur ordinateur. Je suis membre du Comité organisateur du Salon d’art numérique depuis six ans. J’ai peut-être commencé un peu tard, sous l’influence du centre Pablo où je travaille, mais c’est quelque chose qui m’inspire beaucoup de respect. Il s’agit d’un travail de création, que certains croient facile parce qu’il s’appuie sur de nombreux programmes, mais en fait, il faut penser numérique pour faire du numérique …

Parlons des expositions que vous avez présentées à La Paz …

J’ai présenté au total vingt photos : dix de La Havane et dix sur la Nouvelle Chanson. Je me suis concentré sur des détails de La Havane. Je travaille depuis longtemps le thème de la ville mais je le fais avec beaucoup d’égards. On trouve un peu partout des photographies de La Havane, mais elles concernent en général la destruction, le rhum, les mulâtresses, les vieilles bagnoles. Le regard que je porte sur la ville est autre : je recherche le détail poétique, le petit espace. J’ai aussi photographié d’anciennes voitures, mais je les ai travaillées avec des textures caractéristiques de la ville. Je pars d’un objet donné et j’y intègre la ville. Les chanteurs, je les ai photographiés pendant leurs concerts et j’ai ajouté à l’image les textures de la ville, les jardins, les grilles de fer forgé. J’ai imbriqué mes images dans leur milieu qui est celui de La Havane coloniale.

Alain Gutierrez et Orlando Garcia, deux artistes qui voient la capitale cubaine … en numérique. •

Granma 09-10-2007


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