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 Susciter l’habitude de la lecture chez l’enfant

Éditions Gente Nueva
Conversation avec Enrique Pérez Diaz, écrivain et directeur de la maison d’édition

PAR MIREYA CASTAÑEDA, de Granma international

• SI une maison d’édition peut se flatter d’avoir publié plus de 140 millions d’exemplaires en quarante ans d’existence, il y a de quoi lui tirer son chapeau. Mais si on ajoute que cette maison s’occupe exclusivement de littérature pour enfants et adolescents, l’admiration ne connaît plus de bornes !

Or, c’est le cas des éditions Gente Nueva, qui fêtent cette année leur quarantième anniversaire avec tout l’optimisme qu’inspire son nouveau directeur, Enrique Pérez Diaz, un connaisseur du métier puisqu’il a lui-même écrit avec succès des livres destinés aux jeunes.

Gente Nueva assure la continuité des éditions Juvenil, dirigées de 1962 à 1967 par Herminio Almendros, une figure emblématique de la littérature enfantine cubaine.

Cette maison d’édition a depuis longtemps une vocation bien définie : susciter chez les jeunes générations l’habitude de la lecture. On retrouve dans son catalogue les plus grands noms des lettres cubaines (Dora Alonso, Renée Méndez Capote, Onelio Jorge Cardoso, Félix Pita Rodriguez) et universelles (les frères Grimm, Hans Christian Andersen, Jules Verne, Emilio Salgari et Edmundo de Amicis).

La maison a aussi sa revue, En julio como en enero, l’une des plus anciennes du continent, fondée par le poète Eliseo Diego (1920-1994).

Cette interview de Pérez Diaz a lieu au siège de Gente Nueva, à l’occasion du congrès « Pour lire au XXIe siècle », organisé sous les auspices de la section cubaine de la Fondation pour le livre pour enfants et adolescents (IBBY, sigle anglais).

Pourriez-vous brosser un panorama de la maison d’édition ?

Il s’agit d’une maison dotée de sa politique propre mais qui dépend de l’Institut cubain du livre. Elle a ses règles, des règles d’ailleurs souvent imposées par le lecteur : nous avons l’obligation de conserver en stock des titres déterminés qu’on nous demande toujours, de mettre à disposition du lecteur ce qu’il commande. On peut avoir sa politique propre, mais cela ne nous autorise en aucun cas à tourner le dos au lecteur. Par exemple, nous allons publier une fois de plus les collections de contes et de récits de

L’Âge d’Or de José Marti, selon une nouvelle maquette de Rafael Morante, prix national de l’Illustration, qui se rapproche de la mentalité de Marti.

Nous continuons aussi de publier Elpidio Valdés, Le Petit Prince, Il était une fois …, Oros viejos, Pinocchio, ces livres qui ont été et restent, en quelque sorte, des best sellers.

Pour la première fois, nous allons regrouper notre production en coffrets, à partir de l’expérience faite en 2006 sur L’Âge d’Or. Nous sortirons trois coffrets pour la Foire du Livre de 2008 : Coffre de contes cubains, avec les mini livres d’auteurs cubains, Contes classiques et Notre Amérique raconte, qui rassemble des auteurs latino-américains actuels.

La Foire 2008 lancera aussi de nouvelles collections. Par exemple, Collection 21, consacrée au récit contemporain. Le premier titre sera Loca por Roger, une sélection de titres de conteurs norvégiens, dont Jostein Gaarder, l’auteur du Monde de Sophie, qui nous a cédé les droits de toute son œuvre, et Tormod Haugen, prix Hans Christian Andersen, dont on a déjà publié dans les années 90 Les oiseaux de nuit. Ce sont des auteurs très contestataires, dans leur contexte, qui se penchent sur les problèmes de l’adolescence et de l’enfance dans le monde d’aujourd’hui et qui n’ont rien de trivial.

Nous aurons aussi d’autres collections nouvelles : Ambar, consacrée à la littérature fantastique et policière, très demandée par le public et Pétalo, qui rassemble les poèmes d’amour pour la jeunesse.

Nous conservons bien sûr les collections Civilisations et Aventures, qui rassemblent les titres demandant le plus de travail, les plus volumineux, ainsi que les mini-recueils de poésie (Clair de Lune) et les romans d’amour pour jeunes (Printemps)

Pouvez-vous nous fournir quelques chiffres ?

Les tirages varient selon les titres. Par exemple, les prix L’Âge d’Or, qui sont en général de trois à cinq, sont tirés à deux mille exemplaires. Mais il y a des plans spéciaux qui nous obligent à faire des tirages de cinquante mille exemplaires ; les mini-livres font en général des tirages de vingt mille et les livres à colorier, cinquante mille. Même s’il faut le faire sur du papier de faible qualité : Tito, pour les premières années de lecture, puis Pelusa et Tesoro, pour le conte et la poésie. Les livres de théâtre restent à deux mille exemplaires parce que la demande n’est pas très élevée.

Nous sortons en moyenne cent titres par an, avec des variations : 123 pour cette année, 110 pour 2008.

Quelle est votre opinion sur la littérature enfantine d’aujourd’hui ? Sur quoi travaillent les auteurs cubains ? Quelles sont vos perspectives de publication ?

Je commencerai par la fin. Les possibilités de publication ont généralement à voir avec le marché, et ici avec le budget et les options. Je voudrais bien pouvoir sortir trois cents titres par an. Nous bénéficions de tout le soutien de l’Institut du livre, cette maison est considérée comme prioritaire, mais même ainsi, il arrive que le plan soit amputé pour des raisons économiques.

Il est bon qu’il y ait des titres en attente de publication, car de cette manière on peut rechercher la qualité, même si on peut se tromper sur la question. Je veux dire que quelquefois on publie des livres dont la qualité laisse à désirer …

Au niveau de la production littéraire, je dirais que beaucoup d’auteurs, disons l’avant-garde, en sont encore à la recherche et aux tâtonnements. Ils s’aventurent souvent sur des terrains difficiles, ils sortent des sentiers battus, même si cela donne parfois des livres de circonstance et non de la grande littérature. Je crois pouvoir affirmer que la littérature pour enfants n’est pas tombée dans les formules de la littérature cubaine actuelle pour adultes, qui sert de plusieurs manières un marché et qui donc a ses recettes, ses thèmes, comme le sexe. Je dirais que les auteurs pour enfants suivent leur voie, sont entièrement libres, parce que l’éditeur ne met pas de conditions.

Pour écrire il faut lire, et il y a beaucoup de gens qui ne lisent pas ce qui se publie, ce qui s’écrit. On peut avoir sa propre voix, son propre style, mais il est indispensable de fréquenter les collègues, de se tenir informé de ce qu’ils font.

Quelles sont les difficultés fondamentales de la littérature pour enfants et adolescents ?

La principale difficulté est qu’il faut écrire pour les enfants. C’est une littérature comme une autre, un moyen d’expression pour la personne qui va la pratiquer. Dans la mesure où tu t’ouvres, plus ou moins, où tu sors de ton enclos (Graciela Montes, une théoricienne argentine, parle de l’enclos de l’enfance), tu fais une meilleure littérature, qui vaut davantage et qui est mieux reçue par l’enfant. Il faut en être conscient : l’enfant du 21e siècle n’est pas celui du 17e siècle. L’histoire a mis en évidence à plusieurs reprises un phénomène intéressant : les grands classiques de la littérature enfantine n’ont pas été écrits ni pensés spécifiquement pour les enfants, ce sont les enfants qui, par la suite, s’en sont emparés.

C’est peut-être là le défi : ne pas s’enfermer dans ce qu’on croit être les limites de la littérature enfantine, mais écrire de manière spontanée et ouverte, sans tomber dans la mode, cultiver sa propre voix.

Quels sont la voix et le thème d’Enrique écrivain ?

Ma voix pourrait être celle de la nostalgie. J’écris à partir de mes manques, de mes nostalgies, de mes incertitudes d’enfant. Je ne commence jamais par me proposer un thème : il y a une histoire qui surgit et à partir de là, j’écris. Je suis motivé parce que je ne tarde pas à percevoir mon personnage. Il y a dans ma vie une série de personnages épisodiques, que j’ai créés ; c’est comme s’ils vivaient avec moi ; de temps en temps ils frappent à la porte et m’obligent à reprendre la plume. C’est le cas d’Hector, celui de Inventarse un amigo et de Alguien viene de la niebla. Quelquefois il arrive qu’on te demande un conte, et si je me sens motivé je le fais : il faut servir à la table ce qu’on te commande ! 

D’où vous vient l’idée d’écrire des livres de mystère et d’horreur pour enfants ?

Parce que j’en ai beaucoup lu. J’ai d’abord fait une série de littérature policière, selon les règles de l’art. A partir de là j’ai toujours introduit dans mes livres un élément de suspense, de mystère. Par exemple, Escuelita de horrores est un livre qui a beaucoup plu aux enfants et qui vient d’ailleurs d’être publié au Mexique : on y trouve un château, une école très répressive, des personnages mystérieux. Le dernier roman que j’ai écrit, il y a environ quatre ans, sera publié par Gente Nueva en 2008. Il s’agit de La Dama del ocaso, un roman d’amour gothique, avec toute une intrigue policière. Cela m’est resté. En plus, les lecteurs apprécient, cela les motive, cela entre dans les attentes contemporaines. •

Les éditions Gente Nueva suivent donc la voie inaugurée par les plus grands : Herminio Almendros et Eliseo Diego.

Granma 09-10-2007


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